J’attendis chez moi l’heure où les habitants de la ville sont debout et

vaquent à leurs affaires. Je me rendis alors chez un homme de loi, pour

le consulter. Dans le trouble où se trouvait alors mon esprit, je

n’avais pas une idée claire de ce que je me proposais de faire: j’étais

résolu à vendre ma maison, et à quitter le voisinage. Mais il se

présenta des obstacles que je n’avais point prévus. On m’apprit que

j’avais des créanciers qu’il me fallait satisfaire avant de quitter ma

maison, moi, qui chaque semaine remettais régulièrement à ma femme le

montant des notes que je pouvais devoir. Les informations que je pris me

firent découvrir qu’elle avait détourné à son profit personnel tout

l’argent que je lui avais confié dans ce but. Je n’avais d’autre

alternative que payer de nouveau.

Placé dans cette fâcheuse position, mon premier devoir fut de remettre

de l’ordre dans mes affaires avec l’aide de mon homme de loi. Pendant

mon séjour forcé dans la ville, je fis deux choses peu sensées, et qui

eurent pour conséquence que j’entendis encore parler, mais pour la

dernière fois, de ma femme.

En premier lieu, après m’être emparé du couteau, j’eus l’imprudence de

le mettre dans ma poche. En second lieu, ayant quelque chose d’important

à communiquer à mon homme de loi, à une heure assez avancée de la

soirée, je me rendis chez lui après la chute du jour, seul et à pied.

J’y arrivai sans accident. Mais, à mon retour, deux hommes me saisirent

par derrière, me traînèrent dans un passage obscur, me prirent

non-seulement l’argent que j’avais sur moi, mais encore le couteau.

L’homme de loi pensa, et je pensai comme lui, que les voleurs étaient du

nombre des mauvaises connaissances de ma femme, et qu’ils m’avaient

attaqué à son instigation. Une lettre que je reçus le lendemain sans

date ni adresse, mais qui était visiblement de la main de ma femme, me

confirma dans cette opinion. La première ligne m’informait que le

couteau était rentré en sa possession. La seconde me rappelait le jour

où je l’avais frappée. La troisième me prévenait qu’elle laverait cet

affront dans mon sang, et répétait ses propres paroles: _Je le ferai

avec ce couteau!_

Tout cela se passait il y a un an. La justice a mis la main sur les

hommes qui m’avaient volé, mais, jusqu’à cette heure, elle a

complétement échoué dans ses recherches pour mettre la main sur le

couteau de ma femme.

Mon histoire finit ici. Quand j’ai eu payé mes créanciers et mes frais

judiciaires, il m’est resté à peine cinq livres du produit de la vente

de ma maison, et j’ai dû recommencer à courir le monde. Il y a quelques

mois, en allant çà et là, j’arrivai à Underbridge. Le maître de

l’auberge a un peu connu autrefois la famille de mon père. Il me donne

tout ce qu’il peut me donner: la nourriture et un abri. Excepté les

jours de marché, il n’y a rien à faire ici. L’hiver prochain, l’auberge

sera fermée, et je devrai me tirer d’affaire comme je pourrai. Mon

ancien maître viendrait à mon aide, si je m’adressais à lui, mais je

n’aime pas à me rendre importun, et il a déjà fait pour moi plus que je

ne méritais. D’ailleurs, qui sait si l’année prochaine ne verra pas la

fin de toutes mes peines? L’hiver prochain me rapprochera d’un nouvel

anniversaire de ma naissance, et ce nouvel anniversaire peut être le

jour de ma mort. Oui! Il est vrai que j’ai veillé toute cette nuit et

que j’ai entendu sonner deux heures, sans qu’il me soit rien arrivé. Je

l’avoue. Mais, je ne puis me fier à l’avenir. Ma femme a retrouvé son

couteau... ma femme a les yeux sur moi. Je ne suis pas superstitieux,

croyez-le! Je ne dis pas que je crois aux songes; je dis seulement:

Alice Warlock a les yeux sur moi: Ai-je tort, ai-je raison? Qui le sait?

TROISIÈME RÉCIT.

HISTOIRE DE FRANCIS RAVEN CONTINUÉE PAR PERCY FAIRBANK.

Nous prîmes congé de Francis Raven à la porte de Farleigh, en lui disant

qu’il pouvait compter qu’il entendrait parler de nous prochainement.

Durant la nuit suivante, Mme Fairbank et moi eûmes une discussion dans

le secret de notre chambre. Le sujet en fut naturellement l’_histoire du

palefrenier_; et la question que nous débattîmes fut de savoir ce que

nous étions charitablement tenus de faire pour ce malheureux.

Le point de vue sous lequel j’envisageai son récit était le point de vue

purement matériel des faits. Francis Raven avait, dans mon opinion,

trouvé une connexion mystérieuse entre son étrange rêve et sa méprisable

femme, et, à force d’y penser, son esprit était tombé à ce sujet dans

une erreur qui lui faisait voir certaines choses sous un faux jour.

J’étais tout disposé à lui donner un secours en argent et à le

recommander à mon homme de loi, s’il courait réellement quelque danger

ou avait besoin de conseil. Mais l’idée que je me faisais de mes devoirs

envers lui n’allait pas plus loin.

En face de ce point de vue raisonnable du sujet que nous discutions, le

caractère romanesque de Mme Fairbank se précipita, selon son habitude,

dans l’extrême opposé.

«Je ne voudrais pas plus perdre de vue Francis Raven à l’approche de son

prochain anniversaire, que je ne voudrais laisser de côté un bon roman

avant d’en avoir lu les derniers chapitres. Je suis positivement

résolue, Percy, à emmener Francis avec nous, quand nous retournerons en

France, en qualité de palefrenier. Qu’importe un homme de plus ou de

moins, à ajouter aux chevaux que possèdent des gens aussi riches que

nous le sommes?»

S’obstinant ainsi dans ses idées, l’associée de mes joies et de mes

ennuis demeura insensible à tout ce que je pus lui dire pour la ramener

au sens commun. Ai-je besoin d’apprendre à mes frères en hyménée comment

finit cette discussion? Naturellement, poussé à bout par ma femme, je

lui dis quelques mots durs. Naturellement, elle se détourna de moi sur

l’oreiller conjugal et fondit en larmes. Naturellement, en voyant cela,

monsieur fit ses excuses et madame gagna son procès.

Avant la fin de la semaine, nous revînmes à Underbridge, et nous

offrîmes à Francis de le prendre à notre service comme palefrenier

supplémentaire.

Dans le premier moment, le pauvre diable put à peine croire à sa bonne

fortune. Comprenant enfin que ce n’était pas une illusion, il en exprima

sa gratitude avec modestie et d’une manière convenable. Mme Fairbank,

dont les sympathies étaient toujours promptes à s’épancher, parla de son

domaine, en France, à ce brave homme usé par les chagrins qui avaient

fait grisonner déjà sa tête, comme elle en aurait parlé à un enfant.

«Ah! c’est une ancienne et belle maison, Francis; et quels beaux

jardins!... et quelles écuries!... Dix fois plus grandes que les écuries

d’ici. Puis des chambres excellentes pour vous! Il faut que je vous dise

le nom de notre domaine: on l’appelle Maison-Rouge. La ville la plus

voisine est Metz. Nous ne sommes qu’à peu de distance des rives de la

Moselle. Et quand nous voulons changer d’air, nous n’avons qu’à prendre

le chemin de la frontière et nous nous trouvons en Allemagne.»

Francis, qui avait écouté jusque-là d’un air enchanté, tressaillit et

changea de couleur quand ma femme acheva cette phrase.

«En Allemagne?... répéta-t-il.

--Oui. Ce mot réveille-t-il en vous quelque souvenir oublié?»

Le palefrenier baissa les yeux tristement.

«L’Allemagne me rappelle ma femme, dit-il.

--En vérité? Et comment?

--Elle me dit un jour qu’elle avait habité quelque temps en Allemagne...

bien avant que je la connusse... quand elle était encore jeune fille.

--Était-ce chez des parents ou chez des amis?

--C’était dans une famille étrangère comme gouvernante.

--Dans quelle partie de l’Allemagne?

--Je ne me le rappelle pas, madame. Je doute même qu’elle me l’ait

jamais dit.

--Vous a-t-elle dit le nom de cette famille?

--Oui, madame. C’était un nom étranger, et il est sorti depuis longtemps

de ma mémoire. Le chef de la famille était un producteur de vin qui

faisait de grandes affaires. Je me souviens de cela.

--Avez-vous su de quelle espèce de vin il faisait commerce? Était-ce en

vin de Moselle?

--Je ne saurais le dire, madame. Je ne crois pas l’avoir jamais su.»

La conversation s’arrêta là. Nous promîmes d’écrire à Francis avant de

quitter l’Angleterre, et nous prîmes congé de lui.

Je m’étais arrangé pour achever nos visites à nos amis, en Angleterre,

et de retourner à Maison-Rouge dans l’été. Sur le point de partir,

quelques difficultés survenues dans l’administration de certaines

propriétés que je possède en Irlande nous obligèrent à modifier notre

plan. Au lieu de retourner en France dans l’été, nous n’y retournâmes

qu’une semaine ou deux avant Noël. Francis nous accompagna et fut

installé, en qualité d’aide palefrenier, parmi les serviteurs de

Maison-Rouge.

Quelques-unes des objections que j’avais faites à son admission dans

notre domesticité, objections que j’avais inutilement fait valoir auprès

de ma femme, ne tardèrent pas à trouver leur justification dans quelques

incidents fort peu agréables.

Francis, comme je l’avais prévu, ne tarda pas à vivre en mauvaise

intelligence avec les autres domestiques. Ils étaient tous français et

n’entendaient pas un mot d’anglais. Francis, de son côté, ignorait le

français. Ses manières réservées, son caractère mélancolique, son goût

pour la solitude, tout contribuait à les éloigner de lui. Ils

l’appelaient l’ours anglais, et il ne fut bientôt connu, dans tout le

visage, que sous ce sobriquet. Des querelles s’ensuivirent, et une fois

ou deux on en vint aux coups. Il fut évident, même aux yeux de Mme

Fairbank, qu’il fallait trouver un moyen de remédier à cet état de

choses. Pendant qu’on y songeait, l’infortuné palefrenier fut victime

d’un accident qui nous obligea à ajourner pour un temps la réalisation

du changement que nous projetions. Toujours poursuivi par sa mauvaise

chance habituelle, le pauvre diable eut une jambe cassée par un coup de

pied de cheval.

Il fut soigné par notre chirurgien dans sa chambre, qui dépendait des

écuries. Comme la date de son anniversaire approchait, il resta dans son

lit. Au point de vue physique, il allait très-bien; mais, au point de

vue moral, le chirurgien n’était pas satisfait. Francis souffrait d’un

trouble mental secret qui l’empêchait de jouir, la nuit, d’un repos

nécessaire. En apprenant cela, je pensais qu’il était de mon devoir de

faire connaître à l’homme de l’art quelle était la nature de la

souffrance morale à laquelle était en proie le malade. En homme

pratique, il pensa comme moi que le palefrenier était sous l’empire

d’une fâcheuse illusion, au sujet de sa femme et de son rêve.

«C’est, à mon avis, une illusion dont on pourrait le guérir, dit-il, si

on en tentait l’essai bien sérieusement.

--Comment cet essai peut-il être tenté?» lui demandai-je.

Au lieu de me répondre, il me fit, de son côté, une question.

«Savez-vous par hasard, dit-il, que cette année est bissextile?

--Ma femme me l’a rappelé hier, répondis-je. Autrement je ne m’en serais

pas souvenu.

--Pensez-vous que Francis sache que nous sommes, cette année, dans une

année bissextile?»

Je commençai à entrevoir à demi où mon ami le chirurgien voulait en

venir.

«Cela dépend: il peut le savoir, s’il a en sa possession un almanach

anglais. Supposons qu’il n’en ait pas... Quelle est alors votre

conclusion?

--Dans ce cas, poursuivit le chirurgien, Francis ignore parfaitement que

le mois de février, cette année, à vingt-neuf jours. Que fera-t-il

nécessairement par suite de cette ignorance? Il avancera d’un jour

l’apparition de la femme au couteau, et l’attendra, à deux heures du

matin, le 29 février, au lieu du 1er mars. Laissons-le éprouver toutes

ses terreurs superstitieuses le jour qu’il croit être le 1er mars.

Laissons-le, le jour qui est précisément celui de son anniversaire,

passer une nuit parfaitement tranquille, et dormir d’un profond sommeil,

comme tout le monde, à deux heures du matin. Et alors, quand il se

réveillera dans de bonnes conditions pour déjeuner, faites-lui honte de

ses illusions en lui apprenant la vérité.»

Je consentis à faire cette expérience, laissant au chirurgien le soin de

prévenir Mme Fairbank au sujet de l’année bissextile, et je me rendis

aux écuries pour voir Francis Raven.

Le pauvre homme était plein de ses appréhensions sur ce que lui

réservait cette date fatale du 1er mars. Il me pria instamment

d’ordonner à l’un des valets d’écurie de veiller auprès de lui pendant

la nuit anniversaire de sa naissance. En lui en faisant la promesse, je

lui demandai de me dire quel jour de la semaine tombait cet

anniversaire. Il compta sur ses doigts et me prouva qu’il n’avait pas le

moindre soupçon que nous fussions dans une année bissextile, en fixant

son anniversaire au 29 février, dans la pleine persuasion que ce jour

était le 1er mars. M’étant engagé à pousser jusqu’au bout l’expérience

du chirurgien, je laissai naturellement Francis dans son erreur. En

agissant ainsi, je fis mon premier pas, en aveugle, vers le dernier acte

du drame qu’on peut appeler le rêve du palefrenier.

Le lendemain amena avec lui une petite difficulté domestique qui se lia

indirectement et étrangement avec la péripétie de ce drame.

Ma femme reçut une lettre qui nous invitait à assister à un dîner en

commémoration du mariage de deux dignes Allemands de notre connaissance,

M. et Mme Beldheimer. M. Beldheimer était un gros marchand de vin des

bords de la Moselle. Sa maison était située sur la frontière de la

France et de l’Allemagne; et la distance qui la séparait de la nôtre

était assez considérable pour nous obliger à passer la nuit sous son

toit. Dans cette circonstance, si nous acceptions l’invitation de nos

amis, un simple rapprochement de dates démontrait que nous serions

absents de chez nous dans la matinée du 1er mars. Mme Fairbank,

persistant dans son absurde résolution de voir de ses propres yeux ce

qui pouvait arriver ou ne pas arriver à Francis le jour de son

anniversaire, refusa nettement de s’absenter de Maison-Rouge.

«Il est facile d’envoyer une excuse», dit-elle avec résolution.

Je ne voyais, quant à moi, aucun moyen facile de sortir de cette

difficulté. Le dîner auquel nous étions invités, en commémoration de

vingt-cinq ans d’une heureuse vie conjugale, est, en Allemagne, une fête

religieusement observée; et l’appel que fait l’amphytrion à ses amis, en

pareille circonstance, est quelque chose d’équivalent à un ordre royal.

Après une longue discussion, voyant que je ne pouvais vaincre

l’obstination de ma femme, et sentant que l’absence de tous les deux à

ce dîner offenserait certainement nos amis, je laissai Mme Fairbank

faire ses excuses pour son compte, en la chargeant d’accepter

l’invitation en ce qui me concernait. En agissant ainsi, je fis en

aveugle mon second pas vers la péripétie du drame du rêve du

palefrenier.

Une semaine s’écoula.

Les derniers jours de février arrivèrent. Une autre difficulté

domestique se produisit; et cette difficulté se trouva étrangement liée

avec la péripétie qui approchait.

Le palefrenier en chef de mes écuries était un nommé Joseph Rigobert;

c’était un assez mauvais drôle, extraordinairement vain de ses qualités

extérieures, et nullement scrupuleux dans sa conduite envers les femmes.

Son seul mérite consistait dans son amour pour les chevaux et dans le

soin qu’il prenait de ceux qui étaient confiés à sa garde. En un mot, il

était un trop bon palefrenier pour être facilement remplacé; sinon je

lui aurais donné son congé depuis longtemps. A l’époque dont je parle en

ce moment, mon intendant me rapporta que Joseph Rigobert devenait

paresseux et s’abandonnait à des habitudes immorales. Le principal grief

allégué contre lui était qu’on l’avait vu, ce même jour, dans la ville

de Metz, en compagnie d’une femme supposée Anglaise, qu’il traitait dans

une taverne, quand il aurait dû être en route pour revenir à

Maison-Rouge. Il me dit pour s’excuser que la dame, comme il l’appela,

était une Anglaise qui ne connaissait pas la ville, et qu’il l’avait

seulement conduite, sur la demande qu’elle lui en avait faite, à un

établissement où elle pourrait se rafraîchir. Je lui fis les réprimandes

nécessaires, sans me donner la peine de prendre de plus amples

informations. En manquant à ce devoir, je fis mon troisième pas, en

aveugle, vers le dernier acte du drame que je continue d’appeler le rêve

du palefrenier.

Dans la soirée du 28, les domestiques employés au service des écuries,

informés que l’un d’eux devait passer la nuit à veiller auprès du lit de

l’Anglais, Joseph Rigobert s’offrit aussitôt volontairement à remplir ce

devoir, comme un moyen, sans doute, de regagner mes bonnes grâces.

J’acceptai son offre.

Ce même jour, le docteur dînait avec nous. Vers minuit, lui et moi

quittâmes le fumoir et nous rendîmes auprès de Francis. Rigobert était à

son poste, le visage empreint d’une expression qui n’avait rien

d’agréable. Le Français et l’Anglais avaient eu, évidemment, quelque

altercation. Francis était étendu sur son lit, et attendant en silence

que les deux heures du matin vinssent à sonner et que la femme de son

rêve parût.

«Je suis venu, Francis, pour vous souhaiter le bonsoir, lui dis-je

gaiement. Demain matin, je reviendrai vous voir, à l’heure du déjeuner,

avant de partir en voyage.

--Merci pour toutes vos bontés, monsieur, vous ne me reverrez pas vivant

demain matin. _Elle_ me retrouvera cette fois... Remarquez bien mes

paroles... elle me retrouvera cette fois.

--Mon brave garçon, elle n’a pu vous trouver en Angleterre; comment

pourrait-elle vous trouver en France?

--J’ai dans l’esprit, monsieur, qu’elle me trouvera ici. A deux heures

du matin le jour de mon anniversaire, je la reverrai encore et la

reverrai pour la dernière fois.

--Voulez-vous dire qu’elle vous tuera?

--Oui, monsieur, elle me tuera avec son couteau.

--Mais Rigobert est là pour vous protéger.

--Je suis condamné. Cinquante Rigobert ne pourraient me protéger.

--Et cependant, vous m’avez demandé que quelqu’un veillât auprès de

vous?

--Simple faiblesse, monsieur. Je n’aime pas à être abandonné seul sur

mon lit de mort.»

Je regardai le docteur. Pour peu qu’il m’y eût encouragé, j’aurais, par

pure compassion, avoué à Francis le tour que nous lui jouions. Le

chirurgien tenait à son expérience. Son visage me dit clairement «non».

Le lendemain, le 29 février, était le jour du dîner auquel j’étais

invité. La première chose que je fis, le matin, fut de me rendre à la

chambre de Francis. Rigobert vint au-devant de moi sur le seuil de la

porte.

«Gomment a-t-il passé la nuit? lui demandai-je.

--En disant ses prières, et regardant si le fantôme paraissait, répondit

Rigobert. Une maison de fous est la seule place qui lui convienne.»

J’approchai du lit.

«Eh bien, Francis, vous voilà sain et sauf, en dépit de ce que vous

m’avez dit hier au soir?»

Ses yeux fixèrent sur moi un regard merveilleusement vide de toute

expression.

«Je ne vous comprends pas, dit-il.

--Avez-vous vu votre femme quand l’horloge a sonné deux heures?

--Non, monsieur.

--N’est-il rien arrivé?

--Rien, monsieur.

--Reconnaissez-vous, maintenant, que vous aviez tort?»

Ses yeux continuèrent à fixer sur moi un regard merveilleusement vide

d’expression. Il répéta seulement les mots qu’il venait de dire.

«Je ne vous comprends pas.»

Je fis un dernier effort pour lui rendre la gaîté.

«Allons! Allons! Francis! Prenez bon courage. Vous serez sur pied dans

une quinzaine.»

Il secoua la tête sur son oreiller.

«Il y a quelque chose qui ne va pas bien, dit-il. Je ne dois pas espérer

que vous puissiez me croire, monsieur. Je vous dis seulement qu’il y a

quelque chose qui ne va pas bien... et le temps le prouvera.»

Je sortis de la chambre. Une demi-heure après, je partais pour me rendre

chez M. Beldheimer, laissant des instructions écrites dans les mains du

docteur et de ma femme, sur ce qu’il y avait à faire le matin du 1er

mars.

La seule chose qui attira mon attention quand je me trouvai au milieu

des hôtes de M. Beldheimer, est aussi la seule qu’il soit nécessaire de

mentionner ici. Dans cette joyeuse réunion, une dame, pleine de

distinction, se faisait remarquer par sa profonde tristesse. Cette dame

était précisément l’héroïne de la fête, la maîtresse de la maison!

Dans le cours de la soirée, je demandai au fils aîné de M. Beldheimer

quelle était la cause de la tristesse de sa mère. A titre d’ancien ami

de la famille, j’avais des droits à la confiance de ce jeune homme. Il

le reconnut volontiers.

«Il nous est arrivé une chose désagréable, dit-il, et ma mère n’est pas

encore remise de l’impression pénible que cet événement a produit sur

elle. Il y a quelques années, à l’époque où mes sœurs étaient encore

enfants, elles avaient auprès d’elles une gouvernante anglaise. Elle

nous quitta pour se marier, à ce qu’on nous dit alors, et nous n’avions

plus entendu parler d’elle, lorsque, il y a huit ou dix jours, ma mère

reçut une lettre dans laquelle notre ex-gouvernante se représentait

comme plongée dans un profond dénûment. Après avoir beaucoup hésité elle

s’était décidée, sur les conseils d’une dame, qui avait été bonne pour

elle, à écrire à son ancienne maîtresse et à évoquer les souvenirs du

passé. Vous connaissez ma mère: elle n’est pas seulement la plus

généreuse des femmes, elle en est aussi la plus bienveillante; il est

impossible de lui persuader qu’il existe, dans le monde, des gens

indignes de son indulgence. Elle répondit, par le retour du courrier, à

l’ex-gouvernante, une lettre qui l’invitait à venir la voir ici et qui

contenait un mandat pour subvenir aux frais du voyage. Quand mon père

rentra à la maison, et apprit ce que ma mère avait fait, il écrivit

aussitôt à son agent à Londres, le chargeant de prendre des informations

sur l’ex-gouvernante. Avant qu’il eût reçu la réponse de cet agent, la

gouvernante arriva. Elle fit la plus défavorable impression sur son

esprit. La réponse de l’agent vint, peu de jours après, confirmer ses

soupçons. Depuis que nous l’avions perdue de vue, cette femme avait mené

la conduite la plus déréglée. Mon père lui parla en secret: il lui

offrit, à la condition de quitter notre maison, une somme d’argent pour

revenir à Londres. Si elle refusait, il la menaçait d’en appeler aux

autorités et de faire un scandale public. Elle accepta l’argent et

quitta la maison. Il paraît qu’en s’en retournant en Angleterre, elle

s’est arrêtée à Metz. Vous comprendrez quelle espèce de femme c’est,

quand je vous dirai qu’elle a été vue, l’autre jour, dans une taverne,

en compagnie de votre beau palefrenier, Joseph Rigobert.»

Pendant que le fils de M. Beldheimer me faisait connaître ces

circonstances, ma mémoire était en travail. Je me rappelai ce que

Francis Raven nous avait dit de l’emploi que sa femme avait autrefois

rempli comme gouvernante, dans une famille allemande. Un soupçon de la

vérité traversa soudain mon esprit.

«Quel est le nom de cette femme?» demandai-je.

Le fils de M. Beldheimer répondit:

«Alice Warlock.»

Je n’eus qu’une idée, quand j’entendis cette réponse, ce fut de

retourner chez moi, sans perdre de temps. Il était alors dix heures du

soir. Le dernier train pour Metz était depuis longtemps parti. Je

convins avec mon jeune ami, après l’avoir dûment informé des

circonstances qui m’obligeaient à quitter si subitement la maison de son

père, que je prendrais le premier train du lendemain matin, au lieu

d’assister au déjeuner avec les autres convives qui devaient passer la

nuit chez M. Beldheimer.

Maintes fois, pendant la nuit, je songeai douloureusement à ce qui

pouvait se passer en mon absence à Maison-Rouge. Maintes fois, la même

question se présenta à mon esprit, pendant mon retour, le matin du 1er

mars. Ainsi que les faits le prouvèrent, une seule personne, chez moi, a

su exactement ce qui se passa dans mes écuries, le jour anniversaire de

la naissance de Francis. C’est Joseph Rigobert. Laissons-le prendre ma

place comme narrateur et raconter le dénoûment, comme il le raconta, par

la suite, à son avocat et à moi-même.

QUATRIÈME RÉCIT.

EXPOSÉ ADRESSÉ PAR JOSEPH RIGOBERT A L’AVOCAT QUI LE DÉFENDIT LORS DE

SON JUGEMENT.

Honoré monsieur, le 27 février, je fus envoyé à Metz pour une affaire

relative aux écuries de Maison-Rouge. Sur la promenade, je fis rencontre

d’une fort belle femme, blonde de cheveux, anglaise de nationalité. Nous

nous admirâmes réciproquement, et entrâmes en conversation. Elle parlait

parfaitement le français, mais avec l’accent anglais. Je lui offris des

rafraîchissements, qui furent acceptés. Nous eûmes un long et

intéressant entretien et nous découvrîmes que nous étions faits l’un

pour l’autre. Jusqu’ici, qui mérite d’être blâmé?

La mer glaciale · 第 11 / 18 段