Aurais-je réellement échappé à la tentation que j’éprouvais, si j’avais

été laissé libre de me décider? Qui peut le dire? Toujours est-il que je

ne demeurai pas libre de me décider. Elle m’entendit et ouvrit la porte

de la cuisine. Mes yeux et les siens se rencontrèrent. C’en était fait

de mon hésitation.

Nous nous trouvâmes seuls, sans que personne le soupçonnât, sans que

personne nous troublât, durant les deux heures qui suivirent. Ce temps

lui suffit pour me révéler le secret de sa vie, si tristement dissipée.

Ce temps lui suffit pour prendre pleinement possession de moi, pour

faire de moi ce qu’elle voulut. Il est à peine nécessaire d’insister sur

les infortunes qui l’avaient fait tomber si bas sur l’échelle sociale:

ce sont des infortunes trop vulgaires pour intéresser personne. Son nom

était Alice Warlock. Elle était née et avait été élevée au sein d’une

famille noble. Mais elle avait perdu sa position, sa réputation, ses

amis. La vertu frémissait à sa vue; le vice s’était emparé d’elle pour

le reste de ses jours. C’est choquant, c’est vulgaire, ce qui est tout

un pour moi. Je l’ai déjà dit, je le répète, j’étais sous la puissance

d’un charme. Y a-t-il là quelque chose de bien étonnant? Rappelez-vous

qui j’étais. Parmi les femmes honnêtes de ma classe, où aurais-je trouvé

sa pareille? Qui avait sa démarche? Qui avait son grand air? Qui savait

mieux appuyer un baiser sur mes lèvres? Qui savait rire comme elle? Qui

avait une peau, un pied, une main, un toucher comparables à sa peau, à

son pied, à sa main, à son toucher? Elle n’avait pas la moindre tache

sur elle. Je vous assure qu’elle exhalait de toute sa personne un

véritable parfum naturel. Quand elle m’embrassait, ses bras

m’entouraient comme les deux ailes d’un ange, et son sourire répandait

autour de moi un éclat semblable à celui du soleil dans le firmament. Je

vous permets de rire ou de vous récrier en m’écoutant, selon votre

caractère. Je n’essaye pas de m’excuser; j’essaye de vous expliquer ce

que je ressentais. Vous êtes des gens bien nés; ce qui m’éblouissait et

me rendait fou, vous en faites chaque jour l’expérience. Être déchu ou

non déchu, ange ou démon, je ne puis que dire ceci: c’était une vraie

dame, et je n’étais qu’un palefrenier.

Avant que les gens de la maison fussent sur pied, je la fis partir, par

le train des travailleurs, pour une grande ville manufacturière de notre

district.

Là, à l’aide de mes économies, elle pouvait se refaire un trousseau

décent et se loger parmi des inconnus qui ne songent pas à faire des

questions à leurs hôtes aussi longtemps qu’ils sont exactement payés.

Là, tantôt sous un prétexte, et tantôt sous un autre, je pouvais lui

faire visite, et nous pouvions tracer le plan de notre future existence.

Je n’ai pas besoin de vous dire que je m’engageai à en faire ma femme.

Un homme dans ma situation épouse toujours une femme placée dans la

sienne.

Vous demandez-vous avec étonnement si j’étais heureux à cette époque?

J’aurais été parfaitement heureux, n’avait été cette petite

circonstance: je ne me sentais jamais entièrement à mon aise en présence

de ma fiancée.

Je ne veux pas dire que je fusse timide devant elle ou que je n’eusse

pas confiance en elle, ou que j’éprouvasse quelque honte d’elle. Le

malaise dont je parle provenait d’un doute que je ne pouvais chasser de

mon esprit; il me semblait que je l’avais vue quelque part, avant notre

rencontre nocturne dans la maison du docteur. Je me demandais, avec un

étonnement de plus en plus grand, si sa figure ne me rappelait pas une

autre figure qui ne m’était pas inconnue. Mais quelle était cette autre

figure? C’est ce que je ne pus jamais trouver. Cet étrange sentiment,

cette unique question que je ne pouvais résoudre, me tourmentait à un

degré que vous sauriez difficilement vous imaginer. J’en étais préoccupé

à tous les moments, mais le plus souvent le soir, quand les chandelles

étaient allumées. Vous savez ce que c’est de tenter de se rappeler un

nom qui vous est sorti de la mémoire, et de ne pas y réussir, malgré

tous les efforts qu’on fait pour le retrouver.

Au bout de trois semaines, nous avions arrêté notre plan et décidé

comment je devais m’y prendre pour le réaliser. Par le conseil d’Alice,

je devais la présenter comme ayant été au service de mes excellents

maîtres, à Londres, en même temps que moi. Il n’y avait plus à craindre,

maintenant, que l’effet produit sur ma mère par une grande surprise eût

aucune suite fâcheuse. Sa santé s’était raffermie dans cet intervalle de

trois semaines. Le premier soir où elle fut en état de reprendre son

ancienne place à l’heure du thé, je pris mon courage à deux mains et lui

dis que je songeais à me marier. Ma pauvre mère jeta ses bras autour de

mon cou et poussa un cri de joie.

«Ah! Francis! dit-elle, comme je suis heureuse de penser que tu auras

quelqu’un auprès de toi pour t’encourager et prendre soin de toi quand

je n’y serai plus!»

Quant à ma tante, vous pouvez deviner ce qu’elle fit, sans que je vous

le dise. S’il y avait eu réellement quelque vertu prophétique dans les

cartes, quel terrible avertissement elles nous auraient donné ce

soir-là!

Il fut décidé que j’amènerais ma fiancée, pour dîner au cottage, le jour

suivant.

J’avoue que j’étais fier d’Alice, quand je l’introduisis, à l’heure

convenue, dans notre petit parloir. Elle ne m’avait jamais paru aussi

belle que ce jour-là. Je n’ai jamais pris garde à la toilette d’aucune

autre femme; je remarquai la sienne aussi soigneusement que si j’avais

été une femme moi-même. Elle portait une robe de soie noire, avec un col

et des manchettes unis; un modeste chapeau couleur de lavande avec une

rose blanche placée sur le côté. Ma mère, vêtue de son costume des

dimanches, se leva tout émue pour souhaiter la bienvenue à celle qui

allait devenir sa belle-fille. Elle fit quelques pas vers elle, en

souriant à la fois et en pleurant; elle fixa Alice, et soudain demeura

immobile. Ses joues devinrent tout à coup blanches comme son linge; ses

yeux semblèrent saisis d’horreur; ses mains tombèrent sans force à ses

côtés. Elle chancela et s’affaissa dans les bras de ma tante qui se

trouvait derrière elle. Ce qu’elle éprouvait n’était pas un

évanouissement, car elle conservait toute sa connaissance. Ses yeux se

détournèrent lentement d’Alice et se fixèrent sur moi.

«Francis, me dit-elle, la figure de cette femme ne te rappelle-t-elle

aucun souvenir?»

Avant que je pusse répondre, elle m’indiqua du doigt son pupitre placé

sur la table, auprès du foyer.

«Apporte-le, s’écria-t-elle, apporte-le!...»

A ce moment, je sentis la main d’Alice se poser sur mon épaule et je vis

sa figure rouge de colère... il n’y avait pas lieu de s’en étonner!

«Qu’est-ce que cela signifie, me dit-elle, votre mère veut-elle

m’insulter?»

Je dis quelques mots pour la calmer; mais ce que je lui dis a fui

complétement de ma mémoire, tant je me sentais confus et étonné en même

temps. Avant d’avoir achevé, j’entendis ma mère derrière moi.

Ma tante était allé chercher le pupitre de ma mère qui l’avait ouvert et

en avait retiré un papier. Pas à pas, s’appuyant le long du mur, elle

s’approcha de plus en plus d’Alice en tenant le papier dans sa main.

Elle regardait tour à tour ce papier et le visage d’Alice... elle leva

la longue manche flottante de la robe de celle-ci, dont elle examina la

main et le bras. Je vis soudain la crainte prendre alors la place de la

colère dans les yeux d’Alice. Elle se débarrassa vivement de la main de

ma mère qui l’étreignait.

«Mais elle est folle! se dit-elle à elle-même, et Francis ne me l’avait

pas dit!»

En prononçant ces mots, elle s’empressa de sortir du parloir.

Je m’élançai après elle, quand ma mère me fit signe de rester. Elle lut

tout haut les mots écrits sur le papier. Tandis qu’ils tombaient

lentement et l’un après l’autre de ses lèvres, elle indiquait du doigt

la porte ouverte.

«Yeux gris-clair, avec une larme dans la paupière gauche. Cheveux blonds

avec une bande d’un jaune d’or. Bras blancs couverts d’un léger duvet.

Petite main de femme, dont les ongles sont bordés d’une ligne d’un rouge

rosé. C’est la femme que tu as vue en rêve, Francis! La femme que tu as

vue en rêve!»

Quelque chose obscurcit la fenêtre du parloir, au moment où ces mots

étaient prononcés. Je me tournai vers la fenêtre, Alice était revenue.

Elle nous regardait à travers la jalousie. C’était bien la fatale figure

qui m’était apparue une première fois dans la chambre à coucher de

l’auberge isolée où je m’étais arrêté naguère. Là, posée sur la

jalousie, se laissait voir la petite main qui avait tenu le couteau

meurtrier. J’avais vu cette femme avant que nous ne nous fussions

rencontrés dans le village. C’était bien la femme que j’avais vue en

rêve! C’était bien elle!

Je ne compte pas que personne approuve ce que je vais maintenant

raconter de mon histoire.

Trois semaines après le jour où ma mère constata l’identité de ma

fiancée avec la femme que j’avais vue en rêve, je conduisis Alice à

l’église et j’en fis ma femme. J’étais ensorcelé, je ne puis trop le

redire, absolument ensorcelé!

Pendant ces trois semaines, notre petit ménage du cottage se dispersa.

Ma mère et ma tante se querellèrent. Ma mère, croyant aux songes, me

suppliait de rompre mon projet de mariage avec Alice. Ma tante, croyant

aux cartes, insistait pour que je le misse à exécution.

Cette différence d’opinion produisit une dispute entre les deux sœurs,

dans laquelle ma tante, ne se doutant nullement de la nature

superstitieuse des siennes, recourut encore à ses cartes: elles me

prophétisèrent que je trouverais le bonheur dans ma prochaine vie

conjugale; sur quoi ma tante demanda à ma mère si une personne autre

qu’un aveugle païen pouvait être assez fou, après avoir vu les

prédictions de ses cartes, pour avoir la moindre foi dans un rêve. C’en

était trop, naturellement, pour la patience de ma mère; de dures paroles

furent échangées de part et d’autre. Mme Chance s’en retourna,

courroucée, chez ses amis d’Écosse. Elle me laissa par écrit un tableau

exact de mon avenir, tel que le lui avaient révélé ses cartes, et, en

même temps, l’adresse à laquelle un mandat sur la poste pourrait lui

parvenir sûrement.

«Le jour n’est pas loin, remarqua-t-elle, où Francis pourra se rappeler

ce qu’il doit faire pour sa tante qui a vécu honorablement, depuis son

veuvage, avec une pauvre rente de trente livres par an.»

S’étant refusée à donner son consentement à mon mariage, ma mère refusa

aussi d’assister à la cérémonie nuptiale et de visiter ensuite ma femme.

Il n’y avait, du reste, au fond de cette conduite, aucune colère contre

Alice. Mais croyant aux songes, elle avait simplement une crainte

mortelle de ma femme. Je compris cela et je lui fis une pension. Pas un

mot fâcheux ne s’en suivit entre nous. Le seul souvenir heureux qui me

reste maintenant de cette époque, c’est que, malgré ma désobéissance aux

volontés de ma mère, à l’occasion de mon mariage, j’ai aimé et respecté

jusqu’à la fin cette excellente mère.

Quant à ma femme, elle ne manifesta aucun regret de la séparation. Par

un consentement mutuel, nous avons toujours gardé le silence à ce sujet.

Nous nous établîmes dans la ville manufacturière dont j’ai déjà parlé.

Nous y fondâmes une maison meublée. Mon ancien et bon maître, à ma

demande, voulut bien amortir ma pension annuelle, en m’en faisant

remettre le capital. Cela nous mit en état de louer une maison

convenable et de la meubler décemment. Pendant un certain temps, les

choses allèrent bien, et je puis dire qu’à cette époque, ma vie était

celle d’un homme heureux.

Mes infortunes commencèrent avec le retour des douleurs dont ma mère

avait déjà souffert. Le docteur avoua, quand je le consultai, qu’elle

était alors en danger. Naturellement, en apprenant cela, j’allai pendant

quelque temps habiter auprès d’elle, au cottage. Naturellement aussi, je

laissai la direction des affaires et le soin de la maison, pendant mon

absence, à ma femme. Peu à peu, je remarquai qu’elle n’était plus la

même à mon égard. Tandis que je n’étais pas là, elle recevait des gens

d’un caractère équivoque et d’une conduite irrégulière. Un jour,

j’observai quelque chose dans ses manières qui me fit concevoir, malgré

moi, le soupçon qu’elle avait bu outre mesure. Avant la fin de la

semaine, mon soupçon devint une certitude. En fréquentant des ivrognes,

elle avait pris elle-même l’habitude de l’ivrognerie.

Je fis ce qu’un mari pouvait faire pour la retenir sur cette pente

funeste. Ce fut en vain. Elle ne m’avait jamais rendu réellement l’amour

que je ressentais pour elle. Je n’exerçais sur elle aucune influence. Je

ne pus la détourner de son penchant. Ma mère apprenant ce fâcheux état

de choses résolut d’essayer ce que son influence pourrait obtenir

d’elle. Malade comme elle l’était, je la trouvai un jour habillée et

prête pour sortir.

«Je ne suis pas destinée à rester longtemps encore sur cette terre,

Francis, dit-elle. Je ne mourrai pas contente si je n’ai pas fait de mon

mieux pour te rendre heureux après moi. Je veux faire cesser, si je

puis, les craintes que j’éprouve, et aller avec toi voir ta femme; je

veux essayer si je puis la ramener dans la bonne voie. Conduis-moi chez

toi, Francis. Laisse tenter ce que je puis faire pour venir en aide à

mon fils, avant qu’il ne soit trop tard.»

Comment pouvais-je lui refuser cette satisfaction? Nous prîmes le chemin

de fer conduisant à la ville. C’était un trajet d’une demi-heure

seulement. Nous arrivâmes à ma maison à une heure de l’après-midi.

C’était l’heure de notre dîner, et Alice était dans la cuisine.

J’installai ma mère dans notre parloir, et j’allai ensuite préparer ma

femme à la visite de sa belle-mère. Elle n’avait encore bu que peu, à

cette heure médiocrement avancée du jour, et par bonheur, le démon qui

la possédait la laissait tranquille en ce moment.

Elle me suivit au parloir, et l’entrevue avec ma mère se passa mieux que

je n’avais osé l’espérer. Seulement je dois dire que ma mère, malgré ses

efforts pour se contenir, ne put prendre sur elle de regarder ma femme

en face, toutes les fois qu’elles se parlèrent. Je me sentis soulagé

quand Alice commença à préparer la table pour le dîner.

Elle mit la nappe, apporta le pain, dont elle coupa quelques tranches

pour nous, dans la corbeille destinée à les recevoir. Ensuite elle

retourna à la cuisine. En ce moment, tandis que je veillais toujours

avec inquiétude sur l’état de ma mère, je tressaillis en voyant

reparaître sur sa figure la pâleur extrême qui s’y était montrée le

matin où elle avait reçu la visite d’Alice. Avant que je pusse lui

adresser un seul mot, elle se leva précipitamment et sembla saisie de

terreur.

«Sortons d’ici!... Ramène-moi au cottage, Francis! et ne me quitte

plus!»

Je craignis de lui demander sur le champ une explication; je pus

seulement lui faire signe de se taire, et me hâtai de la conduire vers

la porte. En passant devant la corbeille au pain qui était sur la table,

elle s’arrêta et me l’indiqua du doigt.

«As-tu vu avec quoi ta femme a coupé le pain? me demanda-t-elle.

--Non, mère, je n’y ai pas fait attention. Avec quoi?

--Regarde!»

Je regardai. Un couteau-poignard encore neuf, avec un manche en corne de

cerf, était dans la corbeille à pain, avec les tranches qu’il avait

servi à couper. J’étendis la main pour m’en saisir. Au même instant,

j’entendis du bruit dans la cuisine, et ma mère me saisit par le bras.

«Le couteau du rêve, Francis! Je tremble d’effroi; sortons d’ici, avant

qu’elle ne revienne!»

Je ne pus dire un seul mot pour la calmer, ou seulement pour lui

répondre. Exempt, comme je le suis, de toute superstition, la vue de ce

couteau me fit frissonner malgré moi. J’aidai ma mère à sortir de la

maison et je la reconduisis au cottage.

Je lui tendis la main pour lui dire adieu. Elle essaya de me retenir.

«Ne retourne pas chez toi, Francis! ne retourne pas chez toi!

--Il faut que je m’empare de ce couteau, mère! il faut que je m’en

retourne par le train le plus prochain.»

Je ne me départis pas de cette résolution. Je pris le premier train qui

put me ramener à la ville.

Ma femme s’était, comme de raison, aperçue de notre départ secret. Elle

s’était mise à boire, et elle ne se tenait pas de colère quand

j’arrivai. Le dîner avait été jeté aux ordures; la nappe avait été

retirée de la table... Où était le couteau?

Je fus assez peu sensé pour le demander. Elle refusa de me le donner.

Dans le cours de la dispute qui s’ensuivit entre nous, je découvris

qu’une horrible histoire se rattachait à ce couteau. Il avait servi à

commettre un meurtre, il y a plusieurs années, et avait été si

soigneusement caché que les autorités judiciaires furent dans

l’impossibilité de le produire devant le tribunal. A l’aide de

quelques-uns de ses amis d’une réputation équivoque, ma femme avait pu

acquérir cette relique criminelle. Sa nature perverse y attachait une

valeur inexplicable. Voyant que je ne pouvais espérer de m’en saisir

ouvertement, je résolus de le chercher, plus tard, en secret. Mes

recherches furent infructueuses. La nuit vint, et je sortis pour errer

par les rues. Vous comprendrez dans quel abattement je me trouvai alors,

quand je vous dirai que j’eus peur de dormir dans la même chambre que ma

femme!

Trois semaines s’écoulèrent. Elle se refusa toujours à me donner le

couteau, et je continuai à craindre toujours de coucher dans la chambre

où elle couchait. J’errais pendant la nuit, ou je sommeillais dans le

parloir, ou bien encore j’allais veiller dans un fauteuil auprès du lit

de ma mère. Avant la fin de la première semaine du mois suivant, le plus

grand des malheurs me frappa... ma mère mourut. C’était peu d’heures

avant l’anniversaire de ma naissance. Elle avait aspiré à vivre jusqu’à

ce jour. J’étais présent quand elle expira. Ses derniers mots dans ce

monde furent pour moi.

«Ne retourne pas chez toi, mon fils, me dit-elle, ne retourne pas chez

toi.»

Je fus obligé pourtant d’y retourner; ne fût-ce que pour surveiller ma

femme. Dans les derniers jours de la maladie de ma mère, ma femme avait,

en haine de moi, ajouté un nouveau grief à ceux que j’avais déjà contre

elle, en déclarant qu’elle revendiquerait son droit d’assister aux

funérailles de sa belle-mère. En dépit de tout ce que je pus faire ou

dire, elle tint parole. Au jour fixé pour l’enterrement, elle pénétra de

force jusqu’à moi, rouge de vin, et jura sans honte qu’elle se joindrait

au cortége funèbre et suivrait le cercueil de ma mère jusqu’à la tombe.

Cette dernière insulte, après toutes celles que j’avais déjà supportées,

comblait la mesure. Elle me mit hors de moi. Soyez indulgent pour un

homme ainsi poussé à bout. Je la frappai!

A l’instant même où je portai la main sur elle, je m’en repentis. Elle

alla se blottir silencieuse dans un coin de la chambre et me regarda

d’un air qui refroidit à l’instant mon sang échauffé. Ce n’était pas le

moment de penser à reconnaître mon tort. Je pus seulement prendre le

parti, et c’était le pire, de m’assurer d’elle jusqu’à la fin de la

cérémonie, en l’enfermant sous clé dans sa chambre.

Quand je revins, après avoir vu la tombe de ma mère se refermer sur sa

dépouille mortelle, je trouvai Alice assise à côté de son lit. Son

visage et son attitude n’étaient plus les mêmes. Elle avait un paquet

sur ses genoux. Elle me regarda tranquillement et me parla avec une voix

remarquablement calme, un regard et des manières composées, étranges, et

qui n’avaient rien de naturel.

«Aucun homme ne m’a jamais frappée jusqu’ici. Mon mari n’aura pas une

seconde occasion de le faire, dit-elle. Ouvrez la porte et laissez-moi

sortir.»

Elle passa devant moi et quitta la chambre.

Était-ce tout de bon qu’elle agissait ainsi?

Je veillai toute la nuit en l’attendant. Aucun bruit de pas ne se fit

entendre près de la maison. La nuit suivante, accablé de fatigue, je

m’étendis sur le lit sans me déshabiller, après avoir fermé ma porte,

déposé la clé sur ma table, et pris la précaution de laisser ma

chandelle allumée. Mon sommeil ne fut pas une seule fois troublé. La

troisième nuit, la quatrième, la cinquième, la sixième, se passèrent

sans que rien n’arrivât. Le septième jour, craignant toujours que

quelque incident ne vînt interrompre mon repos, je m’étendis, en

conservant mes vêtements, en fermant ma porte, dont je déposai encore la

clé sur ma table, et en prenant la précaution de laisser brûler ma

chandelle.

Deux fois mon sommeil fut troublé, sans que j’éprouvasse pourtant aucun

malaise; mais, la troisième fois, l’horrible frissonnement que j’avais

ressenti durant la nuit passée dans l’auberge isolée, cette effroyable

défaillance qui l’avait suivi, reparurent et me réveillèrent subitement.

Je dirigeai mes yeux vers le côté gauche de mon lit, et là se tenait

debout et me regardant...

La femme que j’avais vue dans mon rêve de l’auberge? Non! Mais ma propre

femme, ayant exactement la figure de celle de mon rêve, ayant la même

attitude, son bras levé, le couteau dans sa délicate main blanche.

Je sautai sur elle à l’instant, mais pas assez vite pour l’empêcher de

cacher son couteau. Sans lui dire un mot, sans qu’elle poussât un cri,

je la clouai sur un fauteuil d’une main; je relevai sa manche droite de

l’autre; et là, à l’endroit où la femme de mon rêve avait caché son

couteau, ma femme avait caché le sien, le couteau à manche de corne de

cerf qui semblait neuf.

Je ne me rendis pas compte, au moment où je fis cette découverte, de ce

que je ressentis, et je ne saurais le dire maintenant. Je fixai mes yeux

sur elle avec fermeté en tenant son couteau dans ma main.

«Vous voulez me tuer? dis-je.

--Oui, répondit-elle, je veux vous tuer.»

Elle croisa les bras sur sa poitrine et me regarda froidement en face.

«Et je le ferai, ajouta-t-elle, avec ce couteau.»

Je ne sais pas ce que je ressentis alors... Je vous jure que je ne suis

pas lâche; et cependant je me comportai comme un lâche. La peur s’empara

de moi. Je ne pus regarder ma femme en face. Je ne pus lui adresser la

parole. Je la laissai là tenant toujours son couteau dans ma main, et je

m’élançai dans la rue au milieu de la nuit.

Un vent glacial soufflait dehors, et l’air était imprégné d’une forte

odeur de pluie. L’horloge de l’église sonna un quart quand je passai

devant les dernières maisons de la ville. Je demandai au premier agent

que je rencontrai quelle était l’heure dont le quart venait de sonner.

L’agent regarda à sa montre et me répondit:

«Deux heures.»

Deux heures du matin! Quel était le quantième du mois? Je comptai les

jours qui s’étaient écoulés depuis les funérailles de ma mère, et je vis

que l’horrible parallèle entre le rêve et la réalité était complet.

C’était le jour anniversaire de ma naissance!

Avais-je réellement échappé au péril de mort que mon rêve m’avait

prédit, ou bien venais-je de recevoir seulement un second avertissement?

A l’instant où ce doute traversait mon esprit, je m’arrêtai. J’étais sur

le point de sortir de la ville. Le grand air m’avait ranimé. Je me

sentais, jusqu’à un certain point, en possession de moi-même. Après

avoir un peu réfléchi, je commençai à comprendre la faute que j’avais

commise en laissant ma femme libre d’aller où elle voulait et de faire

ce qui lui plaisait.

Je revins aussitôt sur mes pas, vers ma maison.

Il faisait encore nuit. J’avais laissé la chandelle allumée dans la

chambre à coucher. Quand je regardai la fenêtre de cette chambre, je n’y

vis plus de lumière. Je m’approchai de la porte, que je me rappelais

avoir fermée en sortant, je la trouvai ouverte.

Sans perdre la maison de vue, j’attendis au dehors qu’il fît jour.

Alors, je m’aventurai dans l’intérieur; j’écoutai, et n’entendis aucun

bruit; je visitai la cuisine, le lavoir, le parloir, je n’y trouvai

personne. Je montai l’escalier et arrivai enfin dans la chambre à

coucher. Elle était vide.

Un rossignol, abandonné sur le parquet, me fit comprendre comment ma

femme avait pénétré, pendant la nuit, dans ma chambre. Ce fut le seul

indice qu’eût laissé de sa visite la femme de mon rêve.

La mer glaciale · 第 10 / 18 段