La chandelle avait brûlé presque jusqu’à la dernière parcelle de suif,

mais la mèche, faute d’être mouchée, était tombée dans cette parcelle de

suif, et sa lumière avait, pour un moment, repris tout son éclat.

Entre le pied de mon lit et ma porte close, je vis dans ma chambre une

personne qui se tenait debout. C’était une femme qui me regardait, un

couteau à la main.

Je l’avoue, quoique cela ne fasse pas honneur à mon courage, mais la

vérité est la vérité, la frayeur m’ôta la parole. Je restai les yeux

fixés sur cette femme, et cette femme demeurait immobile, son couteau à

la main et ses yeux fixés sur moi.

Elle ne dit pas un mot, pendant que nous nous regardions l’un l’autre,

face à face; mais bientôt après, elle sortit de son immobilité; elle se

dirigea lentement vers le côté gauche de mon lit.

La lumière de mon reste de chandelle tomba en plein sur son visage.

C’était une belle femme, aux cheveux d’un blond jaunâtre, aux yeux gris

clair avec une larme dans la paupière gauche. Je remarquai ces détails

et les fixai dans ma mémoire, avant qu’elle se fût tout à fait approchée

de mon lit. Sans dire un seul mot, sans que sa figure perdît rien de son

immobilité sculpturale, sans que ses pas fissent entendre aucun bruit,

elle s’avança de plus en plus près vers la tête de mon lit, s’arrêta

auprès du traversin et leva son couteau pour m’en frapper. Je plaçai mon

bras devant ma gorge pour la garantir du coup; mais en le voyant arriver

je portai rapidement ma main vers ma droite et me donnai une secousse

qui me fit retourner de ce côté, juste au moment où son couteau

s’abattit comme un éclair sur le matelas et effleura mon épaule sans la

toucher.

Mes yeux se fixèrent sur son bras et sur sa main, que j’eus le temps

d’examiner, pendant qu’elle retirait son couteau de mon matelas. Son

bras était blanc, bien formé, et couvert d’un léger duvet; sa main avait

la délicatesse d’une main de femme, et les ongles de ses doigts étaient

bordés d’une ligne d’un rouge rosé.

Elle ramena son bras à elle, revint lentement vers le pied de mon lit,

s’arrêta là, pendant un moment, pour me considérer; ensuite, elle se

remit à avancer, sans dire un seul mot, sans que sa figure perdît rien

de son immobilité sculpturale, sans que ses pas fissent entendre aucun

bruit; elle s’avança le long du côté du lit, vers lequel j’étais

maintenant retourné.

Arrivée près de moi, elle leva encore une fois son couteau, et je me

retournai encore une fois, sur mon côté gauche. Elle frappa, comme

auparavant, en laissant tomber rapidement son bras sur le matelas, et ne

manqua de m’atteindre, comme auparavant, que de l’épaisseur d’un cheveu.

Cette fois, je portai mes yeux sur le couteau. C’était un de ces larges

couteaux poignards dont les ouvriers se servent pour couper leur pain et

leur lard. Les doigts délicats de la femme ne cachaient pas plus des

deux tiers du manche. Je remarquai que ce manche était en corne de cerf,

aussi brillant que la lame, et paraissant neuf.

Pour la seconde fois, elle ramena à elle le couteau, et le fit

disparaître soudainement dans la manche de sa robe. Cela fait, elle

s’arrêta près de mon lit, et me considéra. Pendant un instant, je la vis

debout dans cette attitude, puis la mèche de la chandelle, brûlée

jusqu’au bout, tomba dans le socle du chandelier. La flamme qu’elle

projetait encore se transforma en un petit point bleu, et la chambre

devint obscure.

Un moment se passa ainsi. Après quoi la mèche se ranima de nouveau, en

donnant plus de fumée que de flamme, pour la dernière fois. Mes yeux

cherchaient encore à voir la femme au couteau, près du côté droit de mon

lit, quand un dernier jet de lumière fut projeté par la mèche de ma

chandelle. Mais, malgré mes efforts, je ne vis plus rien. La femme avait

disparu.

Je commençai à rentrer en possession de moi-même! Je pouvais sentir les

battements de mon cœur. Je pouvais entendre le vent mugir tristement

dans le bois. Je pouvais sauter à bas de mon lit et donner l’alarme,

avant qu’elle se fût échappée de la maison.

«Au meurtre!... criai-je. Réveillez-vous!... au meurtre!...»

Personne ne répondit à mon appel. Je me levai et gagnai à tâtons la

porte de ma chambre, à travers l’obscurité. C’est par là qu’elle a dû

entrer. C’est par là qu’elle a dû sortir.

Ma porte était exactement fermée à clé, et comme je l’avais laissée en

allant au lit. J’allai vers la fenêtre; elle était aussi bien fermée que

la porte.

Pendant un moment, je demeurai plongé dans l’étonnement. Ensuite,

entendant une voix au dehors, j’ouvris ma porte. C’était l’aubergiste

qui venait à moi le long du corridor, tenant sa chandelle allumée dans

une main, et son fusil dans l’autre.

«Qu’est-ce qui arrive?» me demanda-t-il d’un ton peu amical.

Je ne pus que murmurer pour toute réponse:

«Une femme, avec un couteau à la main. Dans ma chambre. Une belle femme,

aux cheveux blonds. Elle m’a frappé deux fois de son couteau.»

Il leva sa chandelle, et m’examina de la tête aux pieds.

«Il paraît qu’elle vous a manqué deux fois.

--J’ai esquivé les deux coups. Elle n’a frappé, chaque fois, que le lit.

Venez voir.»

L’aubergiste approcha immédiatement son flambeau du lit. Au bout d’une

minute, il revint en colère dans le corridor.

«Le diable vous emporte avec votre femme et son couteau! Il n’y a pas le

moindre trou dans les draps du lit. Qu’est-ce qui vous prend de venir

ici effrayer ma famille, avec votre rêve?»

Un rêve! La femme qui a essayé deux fois de me poignarder, n’était pas

un être vivant comme moi! Je commençai à frissonner. La terreur s’empara

de moi rien qu’en y pensant.

«Je quitte votre maison, dis-je. Mieux vaut me remettre en route, malgré

la pluie et l’obscurité, que de rentrer dans cette chambre, après ce que

j’y ai vu. Prêtez-moi votre lumière pour que je retrouve mes vêtements,

et dites-moi ce que je vous dois.»

L’aubergiste me ramena dans la chambre.

«Ce que vous me devez? Vous en trouverez le compte sur l’ardoise, au bas

de l’escalier. Je ne vous aurais pas reçu pour tout l’argent que vous

avez sur vous, si j’avais prévu votre rêve et vos cris de terreur.

Regardez dans le lit. Y voyez-vous la trace d’un coup de couteau?

Regardez à la fenêtre. Y voyez-vous rien de brisé. Regardez à la porte

que je vous ai entendu fermer vous-même. A-t-elle été crochetée? Une

femme armée d’un couteau, prête à commettre un meurtre, dans ma maison!

Allons donc! Vous devriez avoir honte de vous-même!»

Mes yeux avaient suivi sa main lorsqu’il m’indiqua d’abord le lit, puis

la fenêtre, enfin la porte. Il n’y avait pas à le contredire. Le drap de

lit était aussi intact que le jour où il fut ourlé. La fenêtre était

exempte de tout dommage. La porte était aussi solide sur ses gonds

qu’elle l’avait jamais été. Je m’habillai sans répliquer un mot, et nous

descendîmes l’escalier ensemble. Je regardai l’horloge dans la salle:

elle marquait deux heures vingt minutes du matin. La pluie avait cessé,

mais la nuit était sombre et le vent plus froid que jamais. Je

m’inquiétais peu de l’obscurité, du vent, de mes doutes sur le chemin

qui devait me ramener au logis. Mon esprit n’était préoccupé de rien de

tout cela. Il n’était plein que de la vision que j’avais eue dans

l’auberge. Qui avais-je vu tenter de me donner la mort? Était-ce un être

rêvé par moi? ou bien un être venu de ce monde qui existe au delà du

tombeau, être que les hommes qualifient du nom de fantôme? Je ne pouvais

décider ce problème pendant que je voyageais dans l’obscurité de la

nuit. Je ne le pus pas davantage durant le jour, quand je me trouvai

vers midi à la porte de notre cottage.

Ma mère vint seule me souhaiter la bienvenue pour mon retour. Je lui

racontai tout ce qui m’était arrivé, exactement comme je viens de vous

le raconter.

Elle garda le silence jusqu’à ce que j’eusse fini. Alors elle m’adressa

une question.

«Quelle heure était-il, Francis, quand tu as vu la femme qui t’est

apparue en rêve?

--J’ai regardé à l’horloge quand j’ai quitté l’auberge. Elle marquait

deux heures vingt minutes. Tenant compte du temps que j’ai passé avec

l’aubergiste, et de celui que j’avais mis à m’habiller, je dois avoir vu

cette femme à deux heures du matin. En d’autres termes, je ne l’avais

pas seulement vue le jour anniversaire de ma naissance, je l’avais vue à

l’heure même où j’étais né.»

Ma mère garda encore le silence. Plongée dans ses pensées, elle me prit

par la main et me conduisit dans le parloir. Son pupitre à écrire était

sur la table auprès du foyer. Elle l’ouvrit et me fit signe de prendre

une chaise et de m’asseoir à côté d’elle.

«Mon fils, ta mémoire n’est pas bonne et la mienne ne tardera pas à

m’abandonner. Refais-moi le portrait de cette femme. J’ai besoin que

nous puissions la reconnaître tous les deux, quand bien des années

auront passé sur notre tête.»

J’obéis, et m’étonnai de la fantaisie qui s’était emparée de son esprit.

Je parlais et ma mère écrivait au fur et à mesure que les mots sortaient

de ma bouche:

«Yeux d’un gris clair, avec une larme dans la paupière gauche. Cheveux

blonds avec une bande jaune d’or. Bras blancs couverts d’un léger duvet.

Petite main de femme, avec les ongles des doigts bordés d’une ligne d’un

rouge rosé.

--As-tu remarqué comment elle était habillée, Francis?

--Non, ma mère.

--As-tu remarqué son couteau?

--Oui. C’était un grand couteau-poignard, avec un manche en corne de

cerf, aussi bon que s’il était neuf.»

Ma mère écrivit cette description du couteau, ainsi que l’année, le

mois, le jour de la semaine, et l’heure du jour auxquels cette femme

m’était apparue en rêve dans l’auberge. Cela fait, elle enferma sous clé

le papier dans son pupitre.

«Pas un mot, Francis, à ta tante. Pas un mot à âme qui vive! Que ceci

reste en secret entre toi et moi.»

Des semaines et des mois se sont écoulés. Ma mère n’est jamais plus

revenue sur ce sujet. Quant à moi, le temps, qui use toutes choses, a

fait sortir de ma mémoire le souvenir de ce rêve. Peu à peu, l’image de

la femme est devenue de plus en plus obscure. Peu à peu elle s’est

effacée de ma pensée.

Je vous ai raconté l’histoire de l’avertissement reçu par moi. Jugez

maintenant par vous-même si cet avertissement était vrai ou faux, en

apprenant ce qui m’est arrivé lors de mon dernier anniversaire.

Durant l’été de cette année, la roue de la Fortune m’a enfin présenté

son bon côté. Je fumais un jour ma pipe auprès d’une ancienne carrière

de pierre, à l’entrée de notre village, quand une voiture survint qui,

par suite d’un accident, fit prendre une nouvelle face à mon existence.

Ce fut un accident des plus vulgaires, qui ne mérite pas d’être

mentionné en détail. Une dame conduisant elle-même; un cheval

s’emportant; un domestique, qui suivait cette dame, perdant la tête

d’effroi; la carrière trop voisine pour ne pas alarmer l’une et l’autre:

voilà ce que je vis dans l’espace d’un moment, comme qui dirait dans

l’intervalle de deux bouffées de ma pipe. J’arrêtai le cheval sur le

bord de la carrière et fus légèrement contusionné par le timon de la

voiture, mais peu m’importait. La dame déclara que je lui avais sauvé la

vie, et son mari, qui vint avec elle à notre cottage, le lendemain, me

prit sur l’heure à son service. Il se trouva que la dame était brune; et

vous n’apprendrez pas sans rire que ma tante saisit à l’instant

l’occasion de réhabiliter l’honneur de ses cartes. C’est bien, en propre

personne, la reine de pique, la femme brune qu’elles annonçaient, ainsi

que ma tante me l’avait dit.

«A l’avenir, Francis, garde-toi de mal interpréter les cartes. Tu es

toujours prêt à murmurer contre les dons de la Providence que tu ne

comprends pas, comme le faisaient les Israélites des anciens temps. Je

ne t’en dirai pas davantage. Quand ta bourse sera bien garnie, n’oublie

pas ta tante abandonnée, comme un oiseau sur un toit, avec une pauvre

petite rente de trente livres par an.»

Je ne restai en place, dans le West End, que jusqu’au printemps de

l’année suivante. A cette époque, la santé de mon maître déclina. Les

docteurs lui ordonnèrent d’aller chercher à l’étranger un climat qui lui

fût plus favorable, et son train de maison changea. Mais je n’y perdis

rien. Quand je quittai ma place, grâce à la générosité de mon maître, je

la quittai avec une rente annuelle qu’il m’accorda en souvenir du jour

où j’avais sauvé la vie à ma maîtresse. Désormais je pouvais me remettre

en service ou vivre en bon bourgeois, à mon gré, mon petit revenu étant

suffisant pour ma mère et pour moi.

Mon maître et ma maîtresse quittèrent l’Angleterre vers la fin de

février. Quelques affaires que je dus terminer pour eux me retinrent à

Londres jusqu’au dernier jour de ce même mois. Je ne pus prendre que le

train du soir pour aller passer, comme d’habitude, mon jour de naissance

dans notre village, avec ma mère. Il était l’heure d’aller au lit quand

j’atteignis le cottage, et je fus bien chagrin de voir qu’elle était

loin de se trouver en bonne santé. Par surcroît de malheur, elle avait

achevé, la veille, la bouteille du médicament qu’elle prenait, et avait

oublié d’envoyer faire remplir cette bouteille, comme le docteur l’avait

expressément recommandé. C’était lui qui vendait les médicaments qu’il

prescrivait, et j’offris à ma mère d’aller lui faire remplir la

bouteille. Elle n’y consentit pas; et, après m’avoir fait souper, elle

m’envoya au lit.

Je m’endormis bientôt, mais je ne tardai pas à me réveiller. La chambre

de ma mère était voisine de la mienne. J’entendis les pas lourds de ma

tante, qui allait et venait dans cette chambre, et craignant que ma mère

ne se trouvât plus mal, j’allai frapper à la porte. Je ne m’étais pas

trompé; ses douleurs lui étaient revenues, et il y avait une nécessité

pressante de les faire cesser au plus tôt. Je m’habillai à la hâte et

courus à l’autre bout du village où demeurait le docteur, pour lui

demander une nouvelle bouteille de son médicament. A l’horloge de

l’église du village sonnaient deux heures moins un quart du matin,

anniversaire de ma naissance, juste au moment où j’arrivai devant la

maison du docteur. Au premier coup de la sonnette de nuit, il parut à la

fenêtre de sa chambre à coucher, et me dit d’attendre. Je remarquai que

la nuit était admirablement belle et chaude, pour cette époque de

l’année. On apercevait l’ancienne carrière où s’était produit l’accident

de voiture. La lune brillait dans un ciel sans nuage; on eût dit qu’il

faisait jour.

Au bout d’une minute ou deux, le docteur me fit entrer dans son

laboratoire. Je fermai la porte, en voyant qu’il avait quitté sa chambre

très-légèrement vêtu. Il pardonna d’un ton amical la négligence que ma

mère avait commise en n’exécutant pas strictement son ordonnance, et se

mit aussitôt à composer son médicament. Je lui vins en aide, en tenant

le flambeau, tandis qu’il remplissait la bouteille que j’avais apportée.

Nous étions ainsi occupés, quand nous entendîmes qu’on ouvrait, de la

rue, la porte du laboratoire.

Qui pouvait être debout et courir les rues à pareille heure?

Quand la personne qui avait ouvert la porte se trouva éclairée par notre

flambeau, nous vîmes que c’était une femme, ce qui acheva de nous

étonner.

Elle marcha droit au comptoir, et, se plaçant à côté moi, elle leva son

voile. Au moment où elle découvrit son visage, j’entendis l’horloge de

l’église sonner deux heures. Cette femme m’était inconnue aussi bien

qu’au docteur. C’étaient d’ailleurs, sans comparaison, la plus belle

personne que j’eusse encore vue de ma vie.

«J’ai aperçu de la lumière par dessous la porte, dit-elle, j’ai besoin

d’un médicament.»

Elle parlait avec un grand calme, comme s’il n’y avait rien

d’extraordinaire à ce qu’elle fût hors de chez elle à deux heures du

matin, et qu’elle fût entrée à ma suite dans le laboratoire pour

demander un médicament. Le docteur la regarda avec étonnement, comme

s’il craignait que ses yeux ne le trompassent.

«Qui êtes-vous? lui demanda-t-il. Comment se fait-il que vous erriez

dans ces environs, à une telle heure de la nuit?»

Elle ne prit pas garde à ses questions, et lui dit seulement, du ton le

plus tranquille du monde, ce qu’elle voulait avoir.

«J’ai mal aux dents. J’ai besoin d’un peu de laudanum.»

Le docteur reprit possession de lui-même quand il entendit qu’elle lui

demandait du laudanum. Il était là sur son terrain, en effet, et lui

parla, cette fois, avec une certaine ironie.

«Ah! vous avez mal aux dents, dit-il, permettez que je voie.»

Elle secoua la tête et mit sur le comptoir une demi couronne.

«Je ne veux pas vous donner la peine de voir mes dents, dit-elle. Voilà

l’argent. Donnez-moi le laudanum, s’il vous plaît.»

Le docteur lui rendit sa pièce.

«Je ne vends pas de laudanum à des inconnus, répondit-il. Si vous

éprouvez quelque douleur de corps et d’esprit, c’est une autre question.

Je me ferai un plaisir de vous aider de mes conseils.»

Elle remit l’argent dans sa poche.

«Vous ne pouvez me venir en aide, dit-elle aussi tranquillement que

jamais, bonjour!»

En disant cela, elle ouvrit la porte du laboratoire et sortit.

Jusque-là je n’avais pas dit un mot. J’étais resté debout, continuant à

tenir le flambeau, sans en avoir conscience, mes yeux fixés sur elle,

mon esprit tout entier captivé par ses paroles, semblable à un homme

qu’un charme domine. Ses derniers regards avaient trahi, encore plus

clairement que ses paroles, sa résolution de mettre, d’une façon ou

d’autre, fin à ses jours. Quand elle ouvrit la porte, inquiet de ce

qu’elle allait faire, je retrouvai l’usage de ma langue.

«Arrêtez! m’écriai-je. Attendez-moi. J’ai besoin de vous parler avant

que vous vous éloigniez.»

Elle leva les yeux d’un air d’insouciante surprise, et me dit, en

souriant et d’un ton railleur:

«Que pouvez-vous avoir à me dire?»

Elle s’arrêta cependant, se prit à rire, et se parla à elle-même.

«Pourquoi pas? dit-elle. Je n’ai rien à faire et nulle part à aller.»

Elle recula d’un pas, et me fit signe de la tête.

«Vous êtes étranger... Je vous attendrai dehors.»

Elle ferma sur elle la porte du laboratoire, et s’éloigna.

J’ai honte d’avouer ce qui arriva ensuite. Ma seule excuse, c’est que

j’étais réellement et véritablement sous l’empire d’un charme. J’allais

la suivre, sans plus songer à ma mère. Le docteur m’arrêta.

«N’oubliez pas le médicament, me dit-il. Et si vous voulez m’en croire,

ne vous inquiétez pas de cette femme. Réveillez le constable. C’est son

affaire de veiller sur elle, non la nôtre.»

Je tendis la main en silence, pour recevoir le médicament: j’avais peur

de manquer de respect au docteur, si je me hasardais à lui répondre. Il

devait avoir vu, comme moi, qu’elle demandait du laudanum pour

s’empoisonner. Il avait, selon moi, pris la chose avec trop

d’indifférence. Je me bornai à le remercier en recevant le médicament et

je sortis.

Elle m’attendait, comme elle l’avait promis, allant et venant avec

lenteur dans la rue déserte. Sa taille élevée et gracieuse, sa belle

figure, son teint éclatant, ses cheveux d’un blond doré, ses grands yeux

gris, recevaient des rayons de la lune tout juste la quantité de clarté

qui leur seyait le mieux. On l’eût prise difficilement pour une

mortelle, quand elle se retourna pour me parler.

«Eh bien! dit-elle, que voulez-vous de moi?»

En dépit de mon orgueil, ou de ma réserve, ou de mon bon sens, ou de

tout ce que vous voudrez, tout mon cœur lui appartint dès ce moment; je

lui saisis les mains et lui avouai ce que je pensais aussi franchement

que si je la connaissais depuis son enfance.

«Vous avez le projet de mettre fin à vos jours, lui dis-je, et je veux

vous en empêcher. Si je vous suis pendant toute la nuit, vous ne pourrez

exécuter ce funeste dessein.»

Elle se mit à rire.

«Vous avez vu vous-même que le docteur ne veut pas me vendre de

laudanum. Vous importe-t-il réellement que je vive ou que je meure?»

Elle pressa doucement mes mains en m’adressant cette question. Ses yeux

cherchèrent les miens, avec un regard languissant qui pénétra dans mon

cœur comme une flamme ardente. Ma voix mourut sur mes lèvres; je ne pus

lui répondre.

Elle me comprit malgré mon silence.

«Vous m’avez donné l’envie de vivre, en me parlant avec bonté, dit-elle.

La bonté a un merveilleux effet sur les femmes, les chiens, et tous les

animaux domestiques. Les hommes seuls échappent à son influence.

Tranquillisez-vous... je vous promets de prendre autant de soin de moi

que si j’étais la plus heureuse des femmes. Je ne veux pas vous tenir

plus longtemps hors de chez vous. Quel chemin suivez-vous?»

Malheureux que j’étais! J’avais encore oublié ma mère, en tenant le

médicament qui lui était destiné dans ma main.

«Je retourne à la maison, dis-je... Où demeurez-vous?... à l’auberge?»

Elle rit d’un rire amer, et, indiquant la carrière:

«Voilà mon auberge pour cette nuit, dit-elle. Quand je serai fatiguée de

rôder aux alentours, j’irai m’y reposer.»

Nous fîmes route ensemble, dans la direction du cottage de ma mère. Je

pris la liberté de lui demander si elle n’avait pas d’amis.

«Si je pensais qu’il me restât un ami, vous ne m’auriez pas rencontrée

dans ce village. Celui que je regardai à tort comme tel, m’a fermé sa

porte, il n’y a que quelques heures, et ses domestiques m’ont menacée de

la police. Je n’avais aucun autre endroit où aller, après avoir parcouru

sans profit votre voisinage. Je ne possède que la pièce de deux

shillings que j’ai offerte au docteur, et les haillons que je porte sur

moi. Quel aubergiste respectable voudrait me recevoir dans sa maison?

J’ai erré au hasard, me demandant quel chemin je pourrais trouver pour

sortir de ce monde... sans me défigurer, et sans trop souffrir. Vous

n’avez pas de rivière dans ces environs. Je ne savais comment en finir

avec la vie, quand je vous ai vu sonner à la porte du docteur. Je jetai

un coup d’œil sur les bouteilles de son laboratoire quand il vous y fit

entrer, et je pensai tout de suite au laudanum. Qu’alliez-vous faire là?

Pour qui est ce médicament?... Pour votre femme?...

--Je ne suis pas marié.»

Elle rit de nouveau.

«Point marié! Si j’étais un peu mieux vêtue, il pourrait y avoir une

chance pour moi. Où demeurez-vous?... Ici?...»

Nous venions d’arriver en ce moment à la porte de ma mère. Elle me

tendit la main pour me dire adieu. Sans feu ni lieu, comme elle l’était,

elle ne m’avait pas demandé une seule fois de lui donner un asile pour

la nuit. Ce fut _moi_ qui lui proposai de passer cette nuit sous mon

toit à l’insu de ma mère et de ma tante. Notre cuisine a été construite

séparément du cottage et par derrière. L’inconnue pouvait y rester sans

être vue ni entendue jusqu’au matin. Je la conduisis dans cette cuisine;

je plaçai un fauteuil pour elle auprès des cendres encore chaudes du

foyer. Je dois avouer que j’étais digne de blâme. Mais je demanderai ce

que vous auriez fait à ma place. Sur votre parole d’homme d’honneur,

dites-le moi, auriez-vous laissé cette belle créature aller chercher un

asile dans la carrière, comme un chien errant? Que Dieu soit en aide à

la femme qui serait assez folle pour avoir confiance en un homme capable

d’une telle cruauté, et pour l’aimer!

Je la laissai auprès du feu et me rendis dans la chambre de ma mère.

Si vous avez jamais éprouvé une douleur de cœur, vous comprendrez ce que

je souffris en secret quand ma mère, me prenant la main, me dit:

«Je suis désolée, Francis, d’avoir troublé le repos de ta nuit.»

Je lui donnai le médicament et j’attendis près d’elle que sa crise fût

passée. Ma tante alla se coucher, et ma mère et moi, nous restâmes

seuls. Je remarquai que le pupitre, retiré de sa place ordinaire, était

sur le lit, auprès d’elle. Elle vit que je regardais ce pupitre.

«C’est aujourd’hui l’anniversaire de ta naissance, Francis, dit-elle.

As-tu quelque chose à me dire?»

J’avais si complétement oublié mon rêve de l’auberge que je n’eus aucune

idée de ce qui pouvait se passer dans l’esprit de ma mère quand elle

m’adressa cette question. Pendant un instant j’éprouvai la crainte

qu’elle ne se doutât de quelque chose. Je me détournai et lui répondis:

«Non, mère, je n’ai rien à te dire.»

Elle me fit signe de me pencher sur son oreiller et de lui donner un

baiser.

«Dieu te bénisse, mon cher enfant! dit-elle, et puisses-tu voir pendant

de nombreuses années le retour heureux de cet anniversaire!»

Elle me donna une petite tape sur la main, ferma ses yeux fatigués, et

ne tarda pas à tomber dans un calme sommeil.

Je redescendis à la dérobée l’escalier. J’appuyai ma main sur la porte

fermée de la cuisine en hésitant.

La mer glaciale · 第 9 / 18 段