d’oreille. Est-ce vous qui avez appelé, il y un moment, dans la cour?»
Avant que je puisse répondre, ma femme intervient. Elle insiste d’une
voix aiguë réclamée par la surdité de notre hôte, pour savoir quel est
le malheureux qui dort là, sur la paille.
«D’où vient-il?... Pourquoi des choses effrayantes se présentent-elles à
lui, dans son sommeil?... Est-il marié ou célibataire?... Est-il jamais
devenu amoureux d’une femme coupable de meurtre?... Quelle espèce de
femme était-ce?... Lui a-t-elle jamais donné un coup de poignard?... En
un mot, cher hôte, dites-moi toute son histoire!»
Le cher hôte attendit d’un air insouciant que Mme Fairbank eût
entièrement fini. Alors il lui répondit en ces termes:
«Son nom est Francis Raven. C’est un méthodiste indépendant. Il est dans
sa quarante-sixième année et me sert comme garçon d’écurie. Voilà son
histoire.»
Le caractère ardent de ma femme se manifeste par le coup de pied qu’elle
donne sur le sol de l’écurie.
L’hôte se retourne nonchalamment et laisse tomber son regard sur les
chevaux.
«Voilà une paire de belles bêtes dans la cour. Est-ce que vous voulez
les mettre dans mon écurie?»
Je répondis par un signe de tête affirmatif. L’hôte, porté à se rendre
agréable à ma femme, s’adresse à elle de nouveau.
«Je vais réveiller Francis Raven. C’est un méthodiste indépendant. Il
est dans sa quarante-sixième année, et me sert comme garçon d’écurie.
Voilà son histoire.»
Nous ayant donné cette seconde édition de son intéressant récit, il
entra dans l’écurie. Nous l’y suivîmes pour voir comment il allait s’y
prendre pour réveiller Francis Raven, et ce qui arriverait ensuite. Un
balai était dans un coin; l’hôte le prend, s’approche du garçon
d’écurie, et le réveille froidement à coups de balai, comme s’il avait
affaire à une bête fauve dans sa cage. Francis Raven saute d’un bond sur
ses pieds, en poussant un cri de terreur, nous regarde d’un air sauvage
et qui exprime la défiance; mais il recouvre bientôt son empire sur
lui-même, et prend soudain le ton décent d’un domestique de bonne
maison.
«Je vous demande pardon, madame, je vous demande pardon, monsieur.»
Le ton et la manière dont il s’excuse sont l’un et l’autre au-dessus de
son rang apparent. Je commence à partager la sympathie qu’il inspire à
Mme Fairbank.
Nous le suivons dans la cour pour voir quels soins il va prendre des
chevaux. La façon dont il lève la jambe blessée du cheval boiteux me
dit, du premier coup, qu’il entend son métier. Il conduit, sans tarder
et tranquillement, les deux bêtes dans une écurie vide. Il va, sans
tarder et tranquillement chercher un seau plein d’eau chaude, et y
baigne la jambe du cheval boiteux.
«L’eau chaude fera disparaître l’enflure, monsieur. Je banderai ensuite
la jambe.»
Tout ce qu’il fait, il le fait avec intelligence. Tout ce qu’il dit, il
le dit à propos. Rien de désordonné, rien d’étrange ne se laisse voir en
lui. Est-ce le même homme que nous avons entendu parler en songe? Le
même homme qui s’éveilla en poussant ce cri de terreur que nous avons
entendu, en jetant sur nous ce regard soupçonneux que nous avons surpris
dans ses yeux? Je me détermine à lui faire subir l’épreuve d’une ou deux
questions.
«Il n’y a pas grand’chose à faire ici, dis-je au garçon d’écurie.
--Bien peu de chose, monsieur, répond-il.
--Personne dans la maison?
--Absolument personne, monsieur.
--Je pensais que vous étiez tous morts. Je n’ai pu me faire entendre de
personne.
--Le maître de l’auberge est très-sourd, monsieur, et le domestique est
allé en commission.
--Oui!... et vous, vous dormiez profondément dans l’écurie. Faites-vous
toujours ainsi un somme en plein jour?»
La figure usée du garçon d’écurie se colore légèrement. Ses yeux se
détournent des miens pour la première fois. Mme Fairbank me pince
furtivement le bras. Sommes-nous sur le point de faire une découverte?
Je répète ma question. Le garçon d’écurie ne peut, sous peine
d’impolitesse, se dispenser de me répondre. Il le fait en ces termes:
«J’étais extrêmement fatigué, monsieur. Vous ne m’auriez pas trouvé
endormi, n’eût été cette circonstance.
--Extrêmement fatigué, dites-vous? Vous aviez travaillé dur, je suppose,
pendant le jour?
--Non, monsieur.
--Qu’est-ce qui vous avait donc fatigué de la sorte?»
Il hésite encore et répond à regret:
«J’étais resté sur pied toute la nuit.
--Sur pied toute la nuit? Était-il arrivé quelque chose dans la ville!
--Rien, monsieur.
--Quelqu’un était-il malade?
--Personne, monsieur.»
Cette réplique est la dernière que je puis en obtenir. Quelque effort
que je fasse, il m’est impossible d’arracher de sa bouche un mot de
plus. Il se retourne et s’occupe de panser la jambe du cheval. Je quitte
l’écurie pour parler à l’hôte de la voiture qui doit nous ramener à
Farleigh. Mme Fairbank reste près du garçon d’écurie, et m’accorde la
faveur d’un regard quand je m’éloigne d’elle. Ce regard me dit
clairement: Je veux découvrir pourquoi il est resté sur pied toute la
nuit; laissez-moi essayer.
Les ordres donnés pour obtenir une voiture sont aisément exécutés.
L’auberge possède une carriole et un cheval. Le maître de l’auberge a
une histoire à raconter pour le cheval et une histoire pour la carriole.
Elles ressemblent l’une et l’autre à celle de Francis Raven, avec cette
différence que ni le quadrupède ni le véhicule n’appartiennent à aucune
religion.
«Le cheval aura neuf ans révolus le jour prochain de sa naissance. J’ai
la carriole depuis vingt-quatre ans. M. Max d’Underbridge a élevé le
cheval et M. Pooley a construit la carriole. Le cheval et la carriole
sont à moi, et je viens d’en dire l’histoire!»
Après avoir soulagé son esprit par le récit de ces détails, l’aubergiste
s’occupe à harnacher le cheval. Pour lui venir en aide, je traîne la
carriole dans la cour. Juste au moment où nos préparatifs sont terminés,
Mme Fairbank paraît, et le garçon d’écurie ne tarde pas à la suivre. Il
a bandé la jambe du cheval, et il est prêt à nous conduire à Farleigh.
J’observe, sur son visage et dans ses manières, des signes d’agitation
qui me donnent à penser que ma femme a su gagner sa confiance.
«Eh bien! avez-vous découvert pourquoi Francis Raven a veillé toute la
nuit?»
Mais Mme Fairbank a le goût des effets dramatiques. Au lieu de me
répondre simplement par oui ou non, elle se plaît à suspendre l’intérêt
et à exciter la curiosité de son auditoire en faisant une question à son
tour.
«Quel est le quantième du mois, cher ami?
--Le 1er Mars.
--Le 1er Mars, Percy, est le jour de naissance de Francis Raven.»
J’essaye de paraître satisfait de cette réponse, mais je n’y réussis
pas.
«Francis est né, continue gravement Mme Fairbank, à deux heures du
matin.»
Je commence à me demander avec surprise si l’intelligence de ma femme
emboîte le pas à l’intelligence de l’aubergiste.
«Est-ce tout? dis-je.
--Ce n’est pas tout, répond Mme Fairbank. Francis Raven veille la nuit
qui précède son jour de naissance, parce qu’il a peur de se coucher
cette nuit-là.
--Et pourquoi a-t-il peur de se coucher?
--Parce que sa vie court un danger.
--Le jour de sa naissance?
--Le jour de sa naissance, à deux heures du matin, aussi régulièrement
que ce jour revient chaque année.»
Là, elle s’arrête. N’a-t-elle rien découvert de plus? Rien de plus
jusqu’ici. Je commence à me sentir véritablement intéressé, en ce
moment. Je lui demande vivement ce que cela signifie. Mme Fairbank
m’indique mystérieusement la carriole et Francis Raven, jusque-là, pour
nous, garçon d’écurie, maintenant notre cocher. Il attend que nous
soyons prêts à partir. La carriole a un siége pour deux personnes, sur
le devant, et un autre siége pour une seule, sur le derrière. Ma femme
me lance un nouveau coup d’œil d’avertissement, et prend place sur le
siége de devant.
La conséquence nécessaire de cet arrangement, c’est que Mme Fairbank se
trouve assise à côté du conducteur, pendant un voyage de plus de deux
heures. Ai-je besoin de dire ce qui en est résulté? Ce serait faire
injure à votre intelligence. Permettez-moi de vous offrir ma propre
place dans la carriole. Et laissez Francis Raven vous raconter sa
terrible histoire, en même temps qu’il nous la raconte, ainsi que vous
l’allez voir.
SECOND RÉCIT.
HISTOIRE DU GARÇON D’ÉCURIE, RACONTÉE PAR LUI-MÊME.
Il y a maintenant dix années que j’ai reçu mon premier avertissement du
grand trouble de ma vie, dans une vision que j’ai eue en songe.
Je serai plus capable de vous en parler convenablement, s’il vous plaît
de supposer que vous êtes occupés à prendre le thé avec nous, dans notre
petit cottage, dans le comté de Cambridge, il y a dix ans.
Il faisait nuit close, et trois personnes étaient assises autour de la
table, savoir: ma mère, moi-même, et la sœur de ma mère, Mme Chance. Les
deux sœurs étaient Écossaises de naissance, et toutes deux étaient
veuves. Il n’y avait entre elles aucune autre ressemblance dont j’aie
gardé le souvenir. Ma mère avait passé toute sa vie, jusque-là, en
Angleterre et n’avait pas plus conservé d’accent écossais que je n’en ai
moi-même. Ma tante Chance n’était jamais sortie de l’Écosse, jusqu’au
jour où elle vint habiter avec ma mère, après la mort de son propre
mari. Et quand elle ouvrait la bouche, vous entendiez le plus pur accent
écossais, je puis vous le dire, que vous ayez jamais entendu encore!
Quoi qu’il en soit, il s’agissait ce soir-là de résoudre une question
importante, celle de savoir, si je ferais bien ou mal d’entreprendre, le
lendemain matin, un long voyage à pied.
Or, le lendemain se trouvait être la veille de l’anniversaire de ma
naissance, et le but de mon voyage était d’aller m’offrir comme
palefrenier dans une maison d’un comté voisin du nôtre. On nous avait
dit que la place serait vacante dans trois semaines environ. J’étais
aussi apte à la remplir qu’aucun autre. Au temps de notre prospérité,
mon père avait été employé chez un éleveur de chevaux, et j’avais grandi
dans l’habitude de soigner les chevaux, dès ma première enfance.
Pardonnez-moi de vous fatiguer de ces détails. Ils sont nécessaires pour
comprendre la suite de mon histoire, comme vous ne tarderez pas à vous
en apercevoir.
Ma pauvre mère était fort chagrine de me voir entre prendre ce voyage le
lendemain.
«Il n’est pas possible que tu puisses aller aussi loin et en revenir en
un seul jour, dit-elle. Il s’ensuit que tu seras obligé de découcher le
jour anniversaire de ta naissance. Cela ne t’est jamais arrivé encore,
Francis, depuis la mort de ton père. Je verrais avec peine que tu le
fisses cette année. Attends un jour encore, mon fils, un jour
seulement.»
Quant à moi, j’étais fatigué de mon oisiveté et je ne pouvais admettre
l’idée d’un retard. Ne fût-il que d’un seul jour, il pouvait me nuire.
Un autre jeune homme pouvait prendre l’occasion aux cheveux et obtenir
la place.
«Considère depuis combien de temps je suis sans occupation, dis-je, et
ne me demande pas de retarder mon voyage. Je ne te manquerai pas de
parole, mère. Je serai de retour demain soir, dussé-je dépenser mes
dernières six pence pour faire une partie du chemin en charrette.»
Ma mère secoua la tête.
«Je vois cela avec peine, Francis... Je vois cela avec peine!»
Elle ne sortait pas de là. Nous discutâmes, nous discutâmes, jusqu’à en
être tous deux sur les dents. Nous finîmes par convenir que nous nous en
rapporterions à la sœur de ma mère, Mme Chance.
Tandis que nous faisions tous nos efforts pour nous convaincre l’un
l’autre, ma tante Chance restait sur sa chaise, aussi muette qu’un
poisson, et remuait son thé, s’abandonnant à ses propres pensées. Quand
nous lui demandâmes son avis, on eût dit que nous la réveillions d’un
profond sommeil.
«Vous en appelez tous deux à mon pauvre jugement? dit-elle en son
patois.
--Oui!...» répondîmes-nous tous les deux.
Là-dessus, ma tante débarrassa la table à thé et tira de la poche de sa
robe un jeu de cartes.
N’allez pas croire, s’il vous plaît, qu’elle fit cela légèrement et dans
le but d’amuser ma mère et moi. Ma tante croyait sérieusement qu’elle
pouvait lire l’avenir dans les combinaisons d’un jeu de cartes. Elle ne
faisait jamais rien elle-même sans consulter ses cartes, et elle ne
pouvait donner une meilleure preuve de l’intérêt qu’elle prenait à moi
que celle qu’elle nous offrait maintenant. Je ne dis pas cela pour la
blâmer, je mentionne seulement le fait. Les cartes s’étaient, sans qu’on
puisse dire comment, mêlées dans son esprit avec ses idées religieuses.
Vous rencontrez de nos jours des individus qui croient aux esprits se
manifestant par l’intermédiaire des tables et des chaises mouvantes.
D’après le même principe, en admettant qu’il y ait un principe
quelconque au fond de cette croyance, ma tante était persuadée que la
Providence se manifeste par l’intermédiaire des cartes.
«As-tu raison, Francis, ou est-ce ta mère qui a raison? Feras-tu bien ou
mal d’aller demain là-bas ou de n’y pas aller? Les cartes nous le
diront. Nous sommes tous dans les mains de la Providence. Les cartes
nous le diront.»
En entendant cela, ma mère détourna la tête d’un air chagrin. Les idées
de sa sœur sur les cartes ne différaient guère, à ses yeux, d’un
blasphème; mais elle garda pour elle sa manière de voir à ce sujet. Ma
tante, pour confesser la vérité, avait hérité de son défunt mari d’une
pension de trente livres par an. Cela nous aidait beaucoup dans notre
pauvre intérieur et nous obligeait à la traiter avec un certain respect.
Quant à moi, si mon père n’avait rien fait autre chose pour moi avant de
se ruiner, il m’avait du moins fait donner une bonne éducation et
prémuni, Dieu merci! contre toute espèce de superstitions. J’attendis
donc très patiemment ce qu’allaient me prédire les cartes de ma tante.
La brave femme commença par écarter de son jeu toutes les basses cartes,
mêla le reste de la main gauche, et me donna à couper.
«De ta main gauche, Francis, n’oublie pas ce point. Mets ta confiance
dans la Providence; mais n’oublie pas que ton bonheur est dans ta main
gauche!»
Une suite d’écarts successifs qu’elle fit ensuite réduisit les cartes au
nombre de quinze que ma tante rangea soigneusement en demi-cercle devant
elle. La carte qui se trouva placée la dernière à l’extrémité gauche du
demi-cercle était, conformément à la règle en pareil cas, la carte
choisie pour me représenter. Afin d’être en rapport avec ma situation de
pauvre palefrenier sans place, cette carte était le roi de carreau.
«Je relève le roi de carreau, dit ma tante. Je compte sept cartes en
allant de droite à gauche, et je demande humblement la bénédiction du
ciel sur la carte suivante.»
Ma tante ferma les yeux comme si elle disait les actions de grâces avant
un repas, et me tendit la septième carte. C’était la reine de pique, que
je nommai tout haut. Ma tante rouvrit les yeux en tressaillant et jeta
de mon côté un regard sournois.
«La reine de pique représente une femme brune. Penserais-tu en secret,
Francis, à une femme brune?»
Quand un homme est resté sans place pendant plus de trois mois, il ne
songe guère aux femmes, blondes ou brunes. Je pensais en ce moment à la
position de palefrenier qui était vacante dans une grande maison et
j’essayais de le dire à ma tante. Elle traita mon interruption avec
mépris.
«Allons donc! Regarde la carte qui est dans ta main! Si tu ne penses pas
aujourd’hui à elle tu y penseras demain. Où est le mal de penser à une
femme brune? J’ai été autrefois brune, avant que mes cheveux devinssent
gris. Tais-toi, Francis, et fais attention aux cartes.»
Je fis ce qu’elle me disait. Il restait sept cartes sur la table. Ma
tante en écarta deux d’un bout et deux de l’autre et voulut que je
nommasse tout haut les deux extrêmes des trois qui restaient. Je nommai
l’as de trèfle et le dix de carreau. Ma tante leva les yeux au plafond
avec un air de dévote gratitude qui mit à bout la patience de ma mère.
L’as de trèfle et le dix de carreau, pris ensemble, signifiaient
premièrement bonnes nouvelles (évidemment les nouvelles relatives à la
place de palefrenier); secondement, un voyage que j’allais faire (se
rapportant clairement à mon voyage du lendemain); troisièmement enfin,
une somme d’argent (probablement les gages de palefrenier) qui allait
entrer dans ma poche. M’ayant dit ma bonne aventure dans ces termes
encourageants, ma tante se refusa à pousser plus loin l’expérience.
«Ah! mon garçon, ce serait visiblement tenter la Providence de demander
encore aux cartes plus que les cartes ne nous ont dit. Mets-toi demain
en route pour la grande maison. Une femme brune viendra au-devant de toi
à la porte, et elle contribuera à te faire obtenir la place de
palefrenier, avec les gratifications et les profits éventuels qui en
dépendent. Et, penses-y, quand ta bourse sera bien garnie, n’oublie pas
ta tante Chance et aide-la dans son triste état de veuvage, où la
Providence ne lui a donné pour vivre que trente livres par an.»
Je lui promis de me souvenir de ma tante Chance, dont le défaut, soit
dit en passant, était une terrible soif d’argent, aussitôt qu’une
heureuse occasion remplirait ma pauvre bourse, alors si absolument vide.
Cette promesse faite, je regardai ma mère. Elle avait consenti à prendre
sa sœur pour arbitre entre nous deux, et sa sœur s’était prononcée en ma
faveur! Elle ne fit plus la moindre objection. Elle se leva
silencieusement, vint m’embrasser, soupira tristement, et quitta la
chambre. Ma tante secoua la tête.
«Je crois, Francis, que ta pauvre mère ne croit pas plus qu’une païenne
à la vertu des cartes!»
Le lendemain, à la pointe du jour, je me mis en chemin. Je me retournai
vers le cottage quand j’ouvrais la porte du jardin. A l’une des fenêtres
se tenait ma mère, ayant son mouchoir sur ses yeux. A l’autre, je vis ma
tante Chance qui tenait en l’air la dame de pique, comme pour
m’encourager au moment de mon départ. J’agitai ma main, en forme
d’adieu, en les regardant l’une après l’autre. Veuillez bien vous
rappeler que le 1er Mars était le jour, et deux heures du matin l’heure
anniversaire de ma naissance.
Maintenant, vous savez comment je quittai le toit paternel. Ce que j’ai
à vous dire à présent, c’est le résultat de mon voyage.
J’arrivai au château à une heure convenable, si l’on tient compte de la
distance. La première prophétie des cartes se trouva fausse. La personne
qui me reçut à la porte n’était pas une femme brune; ce n’était pas même
une femme, mais un jeune garçon. Il m’indiqua le chemin de l’office; et
là, les cartes furent encore en défaut. J’y rencontrai, non pas une
femme, mais trois, et aucune de ces trois femmes n’était brune. J’ai dit
que je n’étais pas superstitieux, et j’ai dit la vérité. Mais je dois
avouer que j’éprouvai un certain battement de cœur quand je me présentai
devant l’intendant et lui fis connaître l’objet qui m’amenait. Sa
réponse fut la complète déconfiture des prédictions de ma tante. Ma
mauvaise fortune me poursuivait. Dans la matinée, un candidat pour la
place de palefrenier s’était présenté et avait été admis.
Je me résignai à mon désappointement du mieux que je pus. Je remerciai
l’intendant et regagnai l’auberge du village pour m’y reposer et prendre
un repas dont j’avais grand besoin à cette heure de l’après-midi.
Avant de me remettre en chemin pour retourner vers notre cottage, je
demandai quelques renseignements dans l’auberge, et je sus que je
pouvais m’épargner plusieurs milles en prenant une route différente de
celle que j’avais suivie en venant. Muni de toutes les informations, que
je me fis répéter plusieurs fois, sur les divers détours que je devais
faire, je partis et marchai jusqu’au soir en ne m’arrêtant qu’une seule
fois pour manger un morceau de pain et de fromage. Juste au moment où la
nuit allait se faire, la pluie commença à tomber et le vent à s’élever;
et, par surcroît de mauvaise chance, je me trouvai dans une partie du
pays qui m’était tout à fait inconnue, quoique j’estimasse que je ne
devais plus être qu’à une quinzaine de milles de notre maison. La
première habitation à laquelle je pus me renseigner était une auberge
isolée située sur le bord de la route, à la sortie d’un bois épais. Si
solitaire que me parût cet endroit, je le saluai avec bonheur comme
devait le faire un homme qui se sentait égaré, affamé, mourant de soif,
brisé de fatigue et trempé de la tête aux pieds par la pluie.
L’aubergiste paraissait poli et respectable, et le prix qu’il me demanda
pour me coucher n’avait rien d’exorbitant. J’étais fâché de désappointer
ma mère, mais il n’y avait pas à espérer de trouver un moyen de
transport à cet endroit, et je ne pouvais aller plus loin à pied, durant
la nuit. Mon extrême lassitude me forçait à m’arrêter dans cette
auberge.
Je puis dire, à mon éloge, que je suis un homme sobre. Mon souper
consista simplement en quelques tranches de lard, un morceau de pain de
ménage, et une pinte d’ale. Je ne me couchai pas immédiatement après
avoir pris ce modeste repas, mais je m’assis auprès de l’aubergiste et
causai avec lui de la triste perspective que j’avais devant moi et de la
longue série de mes mauvaises chances; puis, quittant ce sujet, nous
parlâmes chevaux et courses. Mais ni moi, ni l’aubergiste, ni un petit
nombre de travailleurs qui se reposaient dans la salle, ne dîmes rien
qui pût le moins du monde intéresser mon esprit ou éveiller mon
imagination, laquelle n’est, dans ses meilleurs moments, qu’une assez
pauvre imagination, qui se moque bien souvent de mon sens commun.
Un peu après onze heures, l’auberge fut évacuée. Je fis la ronde avec
mon hôte, et je tins le flambeau pendant qu’il fermait les portes et les
fenêtres du rez-de-chaussée. Je remarquai avec étonnement la force des
cadenas, des barres, et des volets doublés de feuilles de tôle qui
protégeaient toutes les ouvertures.
«Vous le voyez, nous sommes passablement isolés ici, dit l’aubergiste.
Nous n’avons jamais été l’objet d’aucune tentative d’effraction jusqu’à
présent; mais il est bon de se tenir sur ses gardes. Personne ne couche
au rez-de-chaussée, et je suis le seul homme dans la maison. Ma femme et
mes filles sont timides, et la servante ressemble à ses maîtresses. Un
autre verre d’ale avant que vous vous enfermiez dans votre chambre?...
Non!... Des hommes aussi sobres que vous sont si rares que je puis à
peine en croire mes yeux quand j’en rencontre un! Voici votre chambre.
Vous êtes la seule personne, aujourd’hui, que je loge pour la nuit, et
j’espère que vous avouerez que ma femme et mes filles ont fait de leur
mieux pour que vous vous trouviez confortablement logé. Vous êtes bien
sûr de ne vouloir pas accepter un autre verre d’ale?... Très-bien! Bonne
nuit!...»
Il était onze heures et demie à l’horloge du corridor quand j’entrai
dans ma chambre, située au haut de l’escalier. Les fenêtres en donnaient
sur le bois, derrière l’auberge.
Je fermai ma porte à clef, posai mon chandelier sur la commode, et me
préparai lentement à me coucher. Un vent glacé soufflait toujours, et
son murmure à travers le bois était triste à entendre au milieu de la
nuit. J’étais très-éveillé. Je résolus de garder ma lumière allumée
jusqu’au moment où je sentirais l’approche du sommeil. La vérité est que
je ne me reconnaissais pas moi-même. J’étais accablé moralement par mon
désappointement du matin, et j’étais brisé physiquement par ma longue
marche. Dans cet état, j’avoue que je ne pouvais regarder en face la
perspective de rester éveillé au milieu de l’obscurité et en entendant
le vent mugir dans le bois.
Le sommeil s’empara de moi, sans que j’en eusse conscience: mes yeux se
fermèrent et je succombai à la fatigue, sans même avoir pensé à éteindre
ma chandelle.
La dernière chose que je me rappelle, c’est qu’un frisson me parcourut
tout le corps de la tête aux pieds, et qu’une souffrance terrible et
telle que je n’en avais jamais éprouvé une pareille me pénétra le cœur.
Le frisson, ne fit que troubler mon assoupissement, la souffrance me
réveilla brusquement. En un instant, je passai de l’état de sommeil à
l’état de veille complète; mes yeux s’ouvrirent tout grands; mon esprit
devint tout d’un coup parfaitement lucide.