«Serviteur, monsieur, dit le petit vieillard. Je suis un peu dur

d’oreille. Est-ce vous qui avez appelé, il y un moment, dans la cour?»

Avant que je puisse répondre, ma femme intervient. Elle insiste d’une

voix aiguë réclamée par la surdité de notre hôte, pour savoir quel est

le malheureux qui dort là, sur la paille.

«D’où vient-il?... Pourquoi des choses effrayantes se présentent-elles à

lui, dans son sommeil?... Est-il marié ou célibataire?... Est-il jamais

devenu amoureux d’une femme coupable de meurtre?... Quelle espèce de

femme était-ce?... Lui a-t-elle jamais donné un coup de poignard?... En

un mot, cher hôte, dites-moi toute son histoire!»

Le cher hôte attendit d’un air insouciant que Mme Fairbank eût

entièrement fini. Alors il lui répondit en ces termes:

«Son nom est Francis Raven. C’est un méthodiste indépendant. Il est dans

sa quarante-sixième année et me sert comme garçon d’écurie. Voilà son

histoire.»

Le caractère ardent de ma femme se manifeste par le coup de pied qu’elle

donne sur le sol de l’écurie.

L’hôte se retourne nonchalamment et laisse tomber son regard sur les

chevaux.

«Voilà une paire de belles bêtes dans la cour. Est-ce que vous voulez

les mettre dans mon écurie?»

Je répondis par un signe de tête affirmatif. L’hôte, porté à se rendre

agréable à ma femme, s’adresse à elle de nouveau.

«Je vais réveiller Francis Raven. C’est un méthodiste indépendant. Il

est dans sa quarante-sixième année, et me sert comme garçon d’écurie.

Voilà son histoire.»

Nous ayant donné cette seconde édition de son intéressant récit, il

entra dans l’écurie. Nous l’y suivîmes pour voir comment il allait s’y

prendre pour réveiller Francis Raven, et ce qui arriverait ensuite. Un

balai était dans un coin; l’hôte le prend, s’approche du garçon

d’écurie, et le réveille froidement à coups de balai, comme s’il avait

affaire à une bête fauve dans sa cage. Francis Raven saute d’un bond sur

ses pieds, en poussant un cri de terreur, nous regarde d’un air sauvage

et qui exprime la défiance; mais il recouvre bientôt son empire sur

lui-même, et prend soudain le ton décent d’un domestique de bonne

maison.

«Je vous demande pardon, madame, je vous demande pardon, monsieur.»

Le ton et la manière dont il s’excuse sont l’un et l’autre au-dessus de

son rang apparent. Je commence à partager la sympathie qu’il inspire à

Mme Fairbank.

Nous le suivons dans la cour pour voir quels soins il va prendre des

chevaux. La façon dont il lève la jambe blessée du cheval boiteux me

dit, du premier coup, qu’il entend son métier. Il conduit, sans tarder

et tranquillement, les deux bêtes dans une écurie vide. Il va, sans

tarder et tranquillement chercher un seau plein d’eau chaude, et y

baigne la jambe du cheval boiteux.

«L’eau chaude fera disparaître l’enflure, monsieur. Je banderai ensuite

la jambe.»

Tout ce qu’il fait, il le fait avec intelligence. Tout ce qu’il dit, il

le dit à propos. Rien de désordonné, rien d’étrange ne se laisse voir en

lui. Est-ce le même homme que nous avons entendu parler en songe? Le

même homme qui s’éveilla en poussant ce cri de terreur que nous avons

entendu, en jetant sur nous ce regard soupçonneux que nous avons surpris

dans ses yeux? Je me détermine à lui faire subir l’épreuve d’une ou deux

questions.

«Il n’y a pas grand’chose à faire ici, dis-je au garçon d’écurie.

--Bien peu de chose, monsieur, répond-il.

--Personne dans la maison?

--Absolument personne, monsieur.

--Je pensais que vous étiez tous morts. Je n’ai pu me faire entendre de

personne.

--Le maître de l’auberge est très-sourd, monsieur, et le domestique est

allé en commission.

--Oui!... et vous, vous dormiez profondément dans l’écurie. Faites-vous

toujours ainsi un somme en plein jour?»

La figure usée du garçon d’écurie se colore légèrement. Ses yeux se

détournent des miens pour la première fois. Mme Fairbank me pince

furtivement le bras. Sommes-nous sur le point de faire une découverte?

Je répète ma question. Le garçon d’écurie ne peut, sous peine

d’impolitesse, se dispenser de me répondre. Il le fait en ces termes:

«J’étais extrêmement fatigué, monsieur. Vous ne m’auriez pas trouvé

endormi, n’eût été cette circonstance.

--Extrêmement fatigué, dites-vous? Vous aviez travaillé dur, je suppose,

pendant le jour?

--Non, monsieur.

--Qu’est-ce qui vous avait donc fatigué de la sorte?»

Il hésite encore et répond à regret:

«J’étais resté sur pied toute la nuit.

--Sur pied toute la nuit? Était-il arrivé quelque chose dans la ville!

--Rien, monsieur.

--Quelqu’un était-il malade?

--Personne, monsieur.»

Cette réplique est la dernière que je puis en obtenir. Quelque effort

que je fasse, il m’est impossible d’arracher de sa bouche un mot de

plus. Il se retourne et s’occupe de panser la jambe du cheval. Je quitte

l’écurie pour parler à l’hôte de la voiture qui doit nous ramener à

Farleigh. Mme Fairbank reste près du garçon d’écurie, et m’accorde la

faveur d’un regard quand je m’éloigne d’elle. Ce regard me dit

clairement: Je veux découvrir pourquoi il est resté sur pied toute la

nuit; laissez-moi essayer.

Les ordres donnés pour obtenir une voiture sont aisément exécutés.

L’auberge possède une carriole et un cheval. Le maître de l’auberge a

une histoire à raconter pour le cheval et une histoire pour la carriole.

Elles ressemblent l’une et l’autre à celle de Francis Raven, avec cette

différence que ni le quadrupède ni le véhicule n’appartiennent à aucune

religion.

«Le cheval aura neuf ans révolus le jour prochain de sa naissance. J’ai

la carriole depuis vingt-quatre ans. M. Max d’Underbridge a élevé le

cheval et M. Pooley a construit la carriole. Le cheval et la carriole

sont à moi, et je viens d’en dire l’histoire!»

Après avoir soulagé son esprit par le récit de ces détails, l’aubergiste

s’occupe à harnacher le cheval. Pour lui venir en aide, je traîne la

carriole dans la cour. Juste au moment où nos préparatifs sont terminés,

Mme Fairbank paraît, et le garçon d’écurie ne tarde pas à la suivre. Il

a bandé la jambe du cheval, et il est prêt à nous conduire à Farleigh.

J’observe, sur son visage et dans ses manières, des signes d’agitation

qui me donnent à penser que ma femme a su gagner sa confiance.

«Eh bien! avez-vous découvert pourquoi Francis Raven a veillé toute la

nuit?»

Mais Mme Fairbank a le goût des effets dramatiques. Au lieu de me

répondre simplement par oui ou non, elle se plaît à suspendre l’intérêt

et à exciter la curiosité de son auditoire en faisant une question à son

tour.

«Quel est le quantième du mois, cher ami?

--Le 1er Mars.

--Le 1er Mars, Percy, est le jour de naissance de Francis Raven.»

J’essaye de paraître satisfait de cette réponse, mais je n’y réussis

pas.

«Francis est né, continue gravement Mme Fairbank, à deux heures du

matin.»

Je commence à me demander avec surprise si l’intelligence de ma femme

emboîte le pas à l’intelligence de l’aubergiste.

«Est-ce tout? dis-je.

--Ce n’est pas tout, répond Mme Fairbank. Francis Raven veille la nuit

qui précède son jour de naissance, parce qu’il a peur de se coucher

cette nuit-là.

--Et pourquoi a-t-il peur de se coucher?

--Parce que sa vie court un danger.

--Le jour de sa naissance?

--Le jour de sa naissance, à deux heures du matin, aussi régulièrement

que ce jour revient chaque année.»

Là, elle s’arrête. N’a-t-elle rien découvert de plus? Rien de plus

jusqu’ici. Je commence à me sentir véritablement intéressé, en ce

moment. Je lui demande vivement ce que cela signifie. Mme Fairbank

m’indique mystérieusement la carriole et Francis Raven, jusque-là, pour

nous, garçon d’écurie, maintenant notre cocher. Il attend que nous

soyons prêts à partir. La carriole a un siége pour deux personnes, sur

le devant, et un autre siége pour une seule, sur le derrière. Ma femme

me lance un nouveau coup d’œil d’avertissement, et prend place sur le

siége de devant.

La conséquence nécessaire de cet arrangement, c’est que Mme Fairbank se

trouve assise à côté du conducteur, pendant un voyage de plus de deux

heures. Ai-je besoin de dire ce qui en est résulté? Ce serait faire

injure à votre intelligence. Permettez-moi de vous offrir ma propre

place dans la carriole. Et laissez Francis Raven vous raconter sa

terrible histoire, en même temps qu’il nous la raconte, ainsi que vous

l’allez voir.

SECOND RÉCIT.

HISTOIRE DU GARÇON D’ÉCURIE, RACONTÉE PAR LUI-MÊME.

Il y a maintenant dix années que j’ai reçu mon premier avertissement du

grand trouble de ma vie, dans une vision que j’ai eue en songe.

Je serai plus capable de vous en parler convenablement, s’il vous plaît

de supposer que vous êtes occupés à prendre le thé avec nous, dans notre

petit cottage, dans le comté de Cambridge, il y a dix ans.

Il faisait nuit close, et trois personnes étaient assises autour de la

table, savoir: ma mère, moi-même, et la sœur de ma mère, Mme Chance. Les

deux sœurs étaient Écossaises de naissance, et toutes deux étaient

veuves. Il n’y avait entre elles aucune autre ressemblance dont j’aie

gardé le souvenir. Ma mère avait passé toute sa vie, jusque-là, en

Angleterre et n’avait pas plus conservé d’accent écossais que je n’en ai

moi-même. Ma tante Chance n’était jamais sortie de l’Écosse, jusqu’au

jour où elle vint habiter avec ma mère, après la mort de son propre

mari. Et quand elle ouvrait la bouche, vous entendiez le plus pur accent

écossais, je puis vous le dire, que vous ayez jamais entendu encore!

Quoi qu’il en soit, il s’agissait ce soir-là de résoudre une question

importante, celle de savoir, si je ferais bien ou mal d’entreprendre, le

lendemain matin, un long voyage à pied.

Or, le lendemain se trouvait être la veille de l’anniversaire de ma

naissance, et le but de mon voyage était d’aller m’offrir comme

palefrenier dans une maison d’un comté voisin du nôtre. On nous avait

dit que la place serait vacante dans trois semaines environ. J’étais

aussi apte à la remplir qu’aucun autre. Au temps de notre prospérité,

mon père avait été employé chez un éleveur de chevaux, et j’avais grandi

dans l’habitude de soigner les chevaux, dès ma première enfance.

Pardonnez-moi de vous fatiguer de ces détails. Ils sont nécessaires pour

comprendre la suite de mon histoire, comme vous ne tarderez pas à vous

en apercevoir.

Ma pauvre mère était fort chagrine de me voir entre prendre ce voyage le

lendemain.

«Il n’est pas possible que tu puisses aller aussi loin et en revenir en

un seul jour, dit-elle. Il s’ensuit que tu seras obligé de découcher le

jour anniversaire de ta naissance. Cela ne t’est jamais arrivé encore,

Francis, depuis la mort de ton père. Je verrais avec peine que tu le

fisses cette année. Attends un jour encore, mon fils, un jour

seulement.»

Quant à moi, j’étais fatigué de mon oisiveté et je ne pouvais admettre

l’idée d’un retard. Ne fût-il que d’un seul jour, il pouvait me nuire.

Un autre jeune homme pouvait prendre l’occasion aux cheveux et obtenir

la place.

«Considère depuis combien de temps je suis sans occupation, dis-je, et

ne me demande pas de retarder mon voyage. Je ne te manquerai pas de

parole, mère. Je serai de retour demain soir, dussé-je dépenser mes

dernières six pence pour faire une partie du chemin en charrette.»

Ma mère secoua la tête.

«Je vois cela avec peine, Francis... Je vois cela avec peine!»

Elle ne sortait pas de là. Nous discutâmes, nous discutâmes, jusqu’à en

être tous deux sur les dents. Nous finîmes par convenir que nous nous en

rapporterions à la sœur de ma mère, Mme Chance.

Tandis que nous faisions tous nos efforts pour nous convaincre l’un

l’autre, ma tante Chance restait sur sa chaise, aussi muette qu’un

poisson, et remuait son thé, s’abandonnant à ses propres pensées. Quand

nous lui demandâmes son avis, on eût dit que nous la réveillions d’un

profond sommeil.

«Vous en appelez tous deux à mon pauvre jugement? dit-elle en son

patois.

--Oui!...» répondîmes-nous tous les deux.

Là-dessus, ma tante débarrassa la table à thé et tira de la poche de sa

robe un jeu de cartes.

N’allez pas croire, s’il vous plaît, qu’elle fit cela légèrement et dans

le but d’amuser ma mère et moi. Ma tante croyait sérieusement qu’elle

pouvait lire l’avenir dans les combinaisons d’un jeu de cartes. Elle ne

faisait jamais rien elle-même sans consulter ses cartes, et elle ne

pouvait donner une meilleure preuve de l’intérêt qu’elle prenait à moi

que celle qu’elle nous offrait maintenant. Je ne dis pas cela pour la

blâmer, je mentionne seulement le fait. Les cartes s’étaient, sans qu’on

puisse dire comment, mêlées dans son esprit avec ses idées religieuses.

Vous rencontrez de nos jours des individus qui croient aux esprits se

manifestant par l’intermédiaire des tables et des chaises mouvantes.

D’après le même principe, en admettant qu’il y ait un principe

quelconque au fond de cette croyance, ma tante était persuadée que la

Providence se manifeste par l’intermédiaire des cartes.

«As-tu raison, Francis, ou est-ce ta mère qui a raison? Feras-tu bien ou

mal d’aller demain là-bas ou de n’y pas aller? Les cartes nous le

diront. Nous sommes tous dans les mains de la Providence. Les cartes

nous le diront.»

En entendant cela, ma mère détourna la tête d’un air chagrin. Les idées

de sa sœur sur les cartes ne différaient guère, à ses yeux, d’un

blasphème; mais elle garda pour elle sa manière de voir à ce sujet. Ma

tante, pour confesser la vérité, avait hérité de son défunt mari d’une

pension de trente livres par an. Cela nous aidait beaucoup dans notre

pauvre intérieur et nous obligeait à la traiter avec un certain respect.

Quant à moi, si mon père n’avait rien fait autre chose pour moi avant de

se ruiner, il m’avait du moins fait donner une bonne éducation et

prémuni, Dieu merci! contre toute espèce de superstitions. J’attendis

donc très patiemment ce qu’allaient me prédire les cartes de ma tante.

La brave femme commença par écarter de son jeu toutes les basses cartes,

mêla le reste de la main gauche, et me donna à couper.

«De ta main gauche, Francis, n’oublie pas ce point. Mets ta confiance

dans la Providence; mais n’oublie pas que ton bonheur est dans ta main

gauche!»

Une suite d’écarts successifs qu’elle fit ensuite réduisit les cartes au

nombre de quinze que ma tante rangea soigneusement en demi-cercle devant

elle. La carte qui se trouva placée la dernière à l’extrémité gauche du

demi-cercle était, conformément à la règle en pareil cas, la carte

choisie pour me représenter. Afin d’être en rapport avec ma situation de

pauvre palefrenier sans place, cette carte était le roi de carreau.

«Je relève le roi de carreau, dit ma tante. Je compte sept cartes en

allant de droite à gauche, et je demande humblement la bénédiction du

ciel sur la carte suivante.»

Ma tante ferma les yeux comme si elle disait les actions de grâces avant

un repas, et me tendit la septième carte. C’était la reine de pique, que

je nommai tout haut. Ma tante rouvrit les yeux en tressaillant et jeta

de mon côté un regard sournois.

«La reine de pique représente une femme brune. Penserais-tu en secret,

Francis, à une femme brune?»

Quand un homme est resté sans place pendant plus de trois mois, il ne

songe guère aux femmes, blondes ou brunes. Je pensais en ce moment à la

position de palefrenier qui était vacante dans une grande maison et

j’essayais de le dire à ma tante. Elle traita mon interruption avec

mépris.

«Allons donc! Regarde la carte qui est dans ta main! Si tu ne penses pas

aujourd’hui à elle tu y penseras demain. Où est le mal de penser à une

femme brune? J’ai été autrefois brune, avant que mes cheveux devinssent

gris. Tais-toi, Francis, et fais attention aux cartes.»

Je fis ce qu’elle me disait. Il restait sept cartes sur la table. Ma

tante en écarta deux d’un bout et deux de l’autre et voulut que je

nommasse tout haut les deux extrêmes des trois qui restaient. Je nommai

l’as de trèfle et le dix de carreau. Ma tante leva les yeux au plafond

avec un air de dévote gratitude qui mit à bout la patience de ma mère.

L’as de trèfle et le dix de carreau, pris ensemble, signifiaient

premièrement bonnes nouvelles (évidemment les nouvelles relatives à la

place de palefrenier); secondement, un voyage que j’allais faire (se

rapportant clairement à mon voyage du lendemain); troisièmement enfin,

une somme d’argent (probablement les gages de palefrenier) qui allait

entrer dans ma poche. M’ayant dit ma bonne aventure dans ces termes

encourageants, ma tante se refusa à pousser plus loin l’expérience.

«Ah! mon garçon, ce serait visiblement tenter la Providence de demander

encore aux cartes plus que les cartes ne nous ont dit. Mets-toi demain

en route pour la grande maison. Une femme brune viendra au-devant de toi

à la porte, et elle contribuera à te faire obtenir la place de

palefrenier, avec les gratifications et les profits éventuels qui en

dépendent. Et, penses-y, quand ta bourse sera bien garnie, n’oublie pas

ta tante Chance et aide-la dans son triste état de veuvage, où la

Providence ne lui a donné pour vivre que trente livres par an.»

Je lui promis de me souvenir de ma tante Chance, dont le défaut, soit

dit en passant, était une terrible soif d’argent, aussitôt qu’une

heureuse occasion remplirait ma pauvre bourse, alors si absolument vide.

Cette promesse faite, je regardai ma mère. Elle avait consenti à prendre

sa sœur pour arbitre entre nous deux, et sa sœur s’était prononcée en ma

faveur! Elle ne fit plus la moindre objection. Elle se leva

silencieusement, vint m’embrasser, soupira tristement, et quitta la

chambre. Ma tante secoua la tête.

«Je crois, Francis, que ta pauvre mère ne croit pas plus qu’une païenne

à la vertu des cartes!»

Le lendemain, à la pointe du jour, je me mis en chemin. Je me retournai

vers le cottage quand j’ouvrais la porte du jardin. A l’une des fenêtres

se tenait ma mère, ayant son mouchoir sur ses yeux. A l’autre, je vis ma

tante Chance qui tenait en l’air la dame de pique, comme pour

m’encourager au moment de mon départ. J’agitai ma main, en forme

d’adieu, en les regardant l’une après l’autre. Veuillez bien vous

rappeler que le 1er Mars était le jour, et deux heures du matin l’heure

anniversaire de ma naissance.

Maintenant, vous savez comment je quittai le toit paternel. Ce que j’ai

à vous dire à présent, c’est le résultat de mon voyage.

J’arrivai au château à une heure convenable, si l’on tient compte de la

distance. La première prophétie des cartes se trouva fausse. La personne

qui me reçut à la porte n’était pas une femme brune; ce n’était pas même

une femme, mais un jeune garçon. Il m’indiqua le chemin de l’office; et

là, les cartes furent encore en défaut. J’y rencontrai, non pas une

femme, mais trois, et aucune de ces trois femmes n’était brune. J’ai dit

que je n’étais pas superstitieux, et j’ai dit la vérité. Mais je dois

avouer que j’éprouvai un certain battement de cœur quand je me présentai

devant l’intendant et lui fis connaître l’objet qui m’amenait. Sa

réponse fut la complète déconfiture des prédictions de ma tante. Ma

mauvaise fortune me poursuivait. Dans la matinée, un candidat pour la

place de palefrenier s’était présenté et avait été admis.

Je me résignai à mon désappointement du mieux que je pus. Je remerciai

l’intendant et regagnai l’auberge du village pour m’y reposer et prendre

un repas dont j’avais grand besoin à cette heure de l’après-midi.

Avant de me remettre en chemin pour retourner vers notre cottage, je

demandai quelques renseignements dans l’auberge, et je sus que je

pouvais m’épargner plusieurs milles en prenant une route différente de

celle que j’avais suivie en venant. Muni de toutes les informations, que

je me fis répéter plusieurs fois, sur les divers détours que je devais

faire, je partis et marchai jusqu’au soir en ne m’arrêtant qu’une seule

fois pour manger un morceau de pain et de fromage. Juste au moment où la

nuit allait se faire, la pluie commença à tomber et le vent à s’élever;

et, par surcroît de mauvaise chance, je me trouvai dans une partie du

pays qui m’était tout à fait inconnue, quoique j’estimasse que je ne

devais plus être qu’à une quinzaine de milles de notre maison. La

première habitation à laquelle je pus me renseigner était une auberge

isolée située sur le bord de la route, à la sortie d’un bois épais. Si

solitaire que me parût cet endroit, je le saluai avec bonheur comme

devait le faire un homme qui se sentait égaré, affamé, mourant de soif,

brisé de fatigue et trempé de la tête aux pieds par la pluie.

L’aubergiste paraissait poli et respectable, et le prix qu’il me demanda

pour me coucher n’avait rien d’exorbitant. J’étais fâché de désappointer

ma mère, mais il n’y avait pas à espérer de trouver un moyen de

transport à cet endroit, et je ne pouvais aller plus loin à pied, durant

la nuit. Mon extrême lassitude me forçait à m’arrêter dans cette

auberge.

Je puis dire, à mon éloge, que je suis un homme sobre. Mon souper

consista simplement en quelques tranches de lard, un morceau de pain de

ménage, et une pinte d’ale. Je ne me couchai pas immédiatement après

avoir pris ce modeste repas, mais je m’assis auprès de l’aubergiste et

causai avec lui de la triste perspective que j’avais devant moi et de la

longue série de mes mauvaises chances; puis, quittant ce sujet, nous

parlâmes chevaux et courses. Mais ni moi, ni l’aubergiste, ni un petit

nombre de travailleurs qui se reposaient dans la salle, ne dîmes rien

qui pût le moins du monde intéresser mon esprit ou éveiller mon

imagination, laquelle n’est, dans ses meilleurs moments, qu’une assez

pauvre imagination, qui se moque bien souvent de mon sens commun.

Un peu après onze heures, l’auberge fut évacuée. Je fis la ronde avec

mon hôte, et je tins le flambeau pendant qu’il fermait les portes et les

fenêtres du rez-de-chaussée. Je remarquai avec étonnement la force des

cadenas, des barres, et des volets doublés de feuilles de tôle qui

protégeaient toutes les ouvertures.

«Vous le voyez, nous sommes passablement isolés ici, dit l’aubergiste.

Nous n’avons jamais été l’objet d’aucune tentative d’effraction jusqu’à

présent; mais il est bon de se tenir sur ses gardes. Personne ne couche

au rez-de-chaussée, et je suis le seul homme dans la maison. Ma femme et

mes filles sont timides, et la servante ressemble à ses maîtresses. Un

autre verre d’ale avant que vous vous enfermiez dans votre chambre?...

Non!... Des hommes aussi sobres que vous sont si rares que je puis à

peine en croire mes yeux quand j’en rencontre un! Voici votre chambre.

Vous êtes la seule personne, aujourd’hui, que je loge pour la nuit, et

j’espère que vous avouerez que ma femme et mes filles ont fait de leur

mieux pour que vous vous trouviez confortablement logé. Vous êtes bien

sûr de ne vouloir pas accepter un autre verre d’ale?... Très-bien! Bonne

nuit!...»

Il était onze heures et demie à l’horloge du corridor quand j’entrai

dans ma chambre, située au haut de l’escalier. Les fenêtres en donnaient

sur le bois, derrière l’auberge.

Je fermai ma porte à clef, posai mon chandelier sur la commode, et me

préparai lentement à me coucher. Un vent glacé soufflait toujours, et

son murmure à travers le bois était triste à entendre au milieu de la

nuit. J’étais très-éveillé. Je résolus de garder ma lumière allumée

jusqu’au moment où je sentirais l’approche du sommeil. La vérité est que

je ne me reconnaissais pas moi-même. J’étais accablé moralement par mon

désappointement du matin, et j’étais brisé physiquement par ma longue

marche. Dans cet état, j’avoue que je ne pouvais regarder en face la

perspective de rester éveillé au milieu de l’obscurité et en entendant

le vent mugir dans le bois.

Le sommeil s’empara de moi, sans que j’en eusse conscience: mes yeux se

fermèrent et je succombai à la fatigue, sans même avoir pensé à éteindre

ma chandelle.

La dernière chose que je me rappelle, c’est qu’un frisson me parcourut

tout le corps de la tête aux pieds, et qu’une souffrance terrible et

telle que je n’en avais jamais éprouvé une pareille me pénétra le cœur.

Le frisson, ne fit que troubler mon assoupissement, la souffrance me

réveilla brusquement. En un instant, je passai de l’état de sommeil à

l’état de veille complète; mes yeux s’ouvrirent tout grands; mon esprit

devint tout d’un coup parfaitement lucide.

La mer glaciale · 第 8 / 18 段