l’étranger. Mais suis-je dans mon bon sens moi-même?» Il se jeta
soudainement sur l’étranger, et, le saisissant à la gorge: «Richard
Wardour! s’écria-t-il d’une voix furieuse; Richard Wardour vivant!...
vivant pour me répondre de Frank!»
L’étranger fit un effort pour s’échapper des mains de Crayford. Mais
Crayford le retint.
«Où est Frank? s’écria-t-il; misérable!... où est Frank?»
L’étranger ne renouvela pas ses efforts. Il répéta d’une voix sourde les
mots:
«Misérable!... où est Frank?»
Comme il prononçait ces mots, Clara parut à la porte ouverte de la cour
et se précipita dans le hangar.
«J’entends le nom de Richard! dit-elle; j’entends le nom de Frank!
Qu’est-ce que cela signifie?»
Au son de sa voix, le naufragé fit, pour se délivrer des mains de
Crayford, un effort si brusque et si violent, que celui-ci ne put le
retenir. Le naufragé lui échappa avant que les matelots pussent venir au
secours de leur officier. Au milieu de la salle, il se trouva face à
face avec Clara. Un éclair brilla dans les yeux du pauvre naufragé; un
cri de reconnaissance s’échappa de sa poitrine. Il agita violemment
l’une des mains en l’air:
«Trouvée, enfin!» s’écria-t-il en se précipitant hors du hangar, sur le
rivage, où il disparut avant que les matelots pussent l’atteindre.
Mme Crayford enveloppa Clara de ses deux bras et la soutint. Celle-ci
n’avait pas fait un mouvement, n’avait pas dit un mot. La vue de Wardour
l’avait comme pétrifiée.
Quelques minutes s’écoulèrent. Un bruit soudain d’acclamations poussées
par les matelots se fit entendre sur le rivage, près de l’endroit où les
barques des pêcheurs étaient tenues à sec. Chacun laissait son travail,
chacun agitait son bonnet en l’air. Les passagers qui se trouvaient le
plus près de cet endroit partagèrent cet enthousiasme, et se joignirent
aux hommes de l’équipage. Un moment encore, et Richard Wardour reparut à
la porte du hangar portant un homme dans ses bras. Il s’arrêta, hors
d’haleine, par suite de l’effort qu’il venait de faire, auprès de Clara
que soutenait Mme Crayford.
«Sauvé, Clara!... Sauvé pour vous!...»
Il déposa l’homme qu’il portait aux pieds de Clara.
Frank, écrasé de fatigue, mais vivant, était sauvé; sauvé pour elle!
«Maintenant, Clara, s’écria Mme Crayford, dites qui avait raison de nous
deux? Moi qui avais confiance dans la miséricorde de Dieu, ou vous qui
aviez foi dans un rêve?»
Clara ne répondit pas; elle embrassait Frank, dans une muette extase.
Dans ce premier accès de joie qui l’absorbait, en voyant Frank vivant,
elle ne regardait pas même l’homme qui le lui avait conservé. Pas à pas,
et lentement, Wardour se retira et les laissa ensemble.
«Je puis me reposer maintenant, dit-il d’une voix faible, je puis dormir
enfin. Ma tâche est accomplie. Mes efforts ont atteint leur but.»
Le peu de forces qui lui étaient restées, il les avait données à Frank.
Il s’arrêta, il chancela, ses mains cherchèrent un appui. Sans celui
d’un loyal ami, il serait tombé sur le sol. Crayford le soutint.
Crayford conduisit doucement son ancien camarade sur des cordages
étendus à terre, dans un coin, et donna sa poitrine pour oreiller à la
tête fatiguée de Wardour. Des larmes inondèrent son visage.
«Richard! cher Richard! dit-il, rappelez-vous et pardonnez-moi.»
Richard ne l’écoutait ni ne l’entendait. Ses yeux obscurcis étaient
toujours tournés vers Clara et Frank qui étaient de l’autre côté du
hangar.
«Je l’ai rendue heureuse, murmura-t-il, je puis reposer ma tête fatiguée
sur le sein de la terre, ma mère, qui offre à tous ses enfants un repos
définitif. Cesse de battre, mon cœur! cesse de battre et repose-toi. Oh!
regardez-les, dit-il à Crayford avec un élan de douleur, ils m’ont déjà
oublié!»
C’était vrai. Tout l’intérêt s’était porté sur les deux amants. Frank
était jeune, beau, aimé de tous. Officiers, passagers, matelots, tous
l’entouraient, tous oubliaient l’homme, dévoué jusqu’au martyre, qui
l’avait sauvé et se mourait dans les bras de Crayford.
Crayford essaya une fois encore d’attirer son attention, de s’en faire
reconnaître, pendant qu’il était encore temps.
«Richard! parlez-moi! Parlez à votre vieil ami!»
Wardour regarda autour de lui et répéta machinalement le dernier mot de
Crayford.
«Ami?... dit-il. Mes yeux sont obscurs, ami; mon âme est assombrie. Je
ne me souviens plus de rien, si ce n’est d’_elle_. Mes pensées sont
mortes, toutes mes pensées, excepté une seule. Cependant, vous me
regardez avec bonté. Pourquoi votre figure s’est-elle effacée de mon
esprit, dans le naufrage de tout le reste?»
Il fit une pause. Sa physionomie changea, ses pensées se reportèrent du
présent vers le passé. Il attacha sur Crayford ses yeux ternes; il était
comme perdu dans les terribles souvenirs qui s’élevaient en lui, comme
s’élève l’obscurité à l’approche de la nuit.
«Écoutez, ami, murmura-t-il, n’en dites jamais rien à Frank. Il fut un
moment où le démon me donna soif de sa vie. Je tenais mes mains sur le
canot. J’entendis la voix du tentateur me dire: Lance le canot, et
laisse Frank mourir. J’attendis, mes mains toujours sur le canot et mes
yeux fixés sur la place où dormait Frank. Laisse-le! laisse-le!
murmurait la voix. Aime Richard, répondait la voix de Frank, en
gémissant dans son sommeil. Aime-le, Clara, pour m’avoir été secourable.
J’entendis, le matin, le vent s’élever sur la mer silencieuse. De loin
et de près, j’entendis le bruissement des glaces flottant, flottant,
flottant vers la mer ouverte, et vers une atmosphère embaumée. Et la
voix du tentateur s’éloigna avec les glaces, s’éloigna, s’éloigna et ne
se fit jamais plus entendre. Aime-le! Aime-le, Clara, pour m’avoir été
secourable. Aucun vent ne fit taire cette voix! Aime-le, Clara!...»
Wardour cessa de parler, il laissa tomber sa tête sur la poitrine de
Crayford. Frank vit cela. Il fit un effort pour se dresser sur ses pieds
saignants et échapper à l’étreinte amicale qui le retenait. Frank
n’avait pas oublié l’homme qui lui avait sauvé la vie.
«Laissez-moi aller à lui! cria-t-il. Je dois, je veux aller à lui!
Clara, venez avec moi.»
Clara et Steventon le soutinrent. Il vint s’agenouiller à côté de
Wardour, et lui pressant légèrement la main:
«Richard!» s’écria-t-il.
Les yeux fermés de Wardour se rouvrirent. Sa voix mourante se fit
entendre faiblement une fois encore.
«Ah! pauvre Frank! Je ne vous ai pas oublié, quand je suis venu ici
implorer des secours. Je me souvenais que vous étiez caché parmi les
barques. J’ai mis en réserve votre part de nourriture et de boisson. Je
suis trop faible maintenant pour l’aller chercher. Mais un peu de repos,
Frank, me rendra assez de force pour vous porter jusqu’au vaisseau.»
La fin approchait. Tous s’en aperçurent. Les matelots se découvrirent
respectueusement en présence de la mort. Dans son désespoir, Frank fit
appel aux amis qui l’entouraient.
«Trouvez quelque chose qui lui rende des forces, pour l’amour de Dieu!
Oh! mes amis, mes amis! Je ne serais pas ici, sans lui. Il a suppléé à
ma faiblesse par son courage; et maintenant, voyez combien je suis fort,
_moi_, et combien il est faible, _lui_! Clara, il m’a soutenu de son
bras, partout, sur la glace et sur la neige. Il a veillé à mes côtés,
quand j’étais privé de sentiment dans le canot. Sa main m’a retiré des
flots quand nous avons fait naufrage. Parlez-lui, Clara! parlez-lui!»
Frank ne put continuer et laissa tomber sa tête sur la poitrine de
Wardour.
Clara parla, autant que ses larmes le lui permirent.
«Richard, m’avez-vous oubliée?»
Il se ranima au son de cette voix aimée. Il regarda Clara et la vit
agenouillée près de sa tête.
«Si je vous ai oubliée? dit-il; et la regardant encore, il leva sa main
avec effort et la posa sur Frank. Aurais-je été assez fort pour le
sauver, si je vous avais oubliée? Il se tut un moment, et tourna un peu
sa figure vers Crayford. Attendez, dit-il, quelqu’un était là qui me
parlait. Une faible lueur de connaissance brilla dans ses yeux. Ah!
Crayford!... Je me rappelle maintenant... Cher Crayford, approchez!...
Mon esprit se réveille, mais mes yeux sont toujours voilés... Vous
garderez un amical souvenir de moi, pour l’amour de Frank... Pauvre
Frank!... Pourquoi se cache-t-il le visage?... Est-ce qu’il pleure? Plus
près, Clara... Je veux reposer mon dernier regard sur vous. Ma sœur,
Clara! Donnez-moi un baiser, sœur, donnez-moi un baiser avant ma mort!»
Clara se pencha sur lui et déposa un baiser sur son front. Un léger
sourire se laissa voir sur ses lèvres... et il expira. Sa figure devint
calme, du calme de la mort.
Au milieu du silence qui se fit, on entendit la voix de Crayford.
«La perte est pour nous, dit-il, le gain est pour lui. Il a remporté la
plus grande des victoires: il s’est rendu maître de lui-même. Il est
mort au milieu de sa victoire. Il n’est personne ici qui ne puisse lui
envier une mort si glorieuse.»
Un coup de canon se fit entendre. Il partait du navire à l’ancre et
rappelait tout le monde à bord pour le retour en Angleterre.
LA FEMME DES RÊVES
MYSTÈRE EN QUATRE RÉCITS
PERSONNAGES DU MYSTÈRE:
FRANCIS RAVEN garçon d’écurie.
Mme RAVEN sa mère.
Mme CHANCE sa tante.
PERCY FAIRBANK son maître.
Mme FAIRBANK sa maîtresse.
JOSEPH RIGOBERT son camarade d’écurie.
ALICE WARLOCK sa femme.
La scène se passe de nos jours, moitié en France, moitié en Angleterre.
PREMIER RÉCIT.
EXPOSÉ DES FAITS, PAR PERCY FAIRBANK.
«Holà! Oh! Garçon! Holà!
--Cher, pourquoi ne sonnez-vous pas la cloche?
--J’ai cherché... Il n’y en a pas.
--Et personne dans la cour! C’est vraiment extraordinaire! Appelez
encore, cher.
--Garçon! Holà! Oh! Garçon...on...on!»
Mon second appel retentit dans le vide et ne réveille personne. En un
mot, il ne produit aucun résultat. Je suis à bout de ressources. Je ne
sais plus que dire ni que faire maintenant. Me voici dans la cour
solitaire de l’auberge d’une étrange ville, obligé de tenir par la bride
deux chevaux et de veiller sur une dame; et pour surcroît d’embarras, il
se trouve que l’un des chevaux est estropié au point d’être mis hors de
service, et que la dame est ma femme.
Mais, qui suis-je? demanderez-vous.
J’ai tout le temps de répondre à cette question: le silence continue et
personne ne se présente pour nous recevoir. Permettez-moi de me
présenter moi-même et de vous présenter ma femme.
Je m’appelle Percy Fairbank, gentilhomme anglais, âgé d’une quarantaine
d’années, sans profession, s’occupant peu de politique, de taille
moyenne, de teint agréable, facile de caractère abondamment pourvu
d’espèces.
Ma femme est française. Elle s’appelait Mlle Clotilde Delorge, quand je
fus présenté à elle et à son père, en France. J’en devins amoureux. Je
ne sais réellement trop pourquoi. C’est peut-être parce que j’étais tout
à fait oisif et n’avais rien de mieux à faire, en ce temps-là. Ou bien,
est-ce peut-être parce que tous mes amis disaient qu’elle était la
dernière femme que je dusse songer à épouser. Extérieurement, je dois
avouer qu’il n’y avait rien de commun entre Mme Fairbank et moi. Elle
est grande, elle est brune, elle est nerveuse, irritable, romanesque;
elle pousse toutes ses opinions à l’extrême. Qu’est-ce qu’une telle
femme a pu voir d’attrayant en moi? Qu’ai-je pu trouver d’attrayant en
elle? Je ne le sais pas plus que vous ne le savez vous-même. Toujours
est-il que nous nous convînmes l’un à l’autre d’une façon en quelque
sorte mystérieuse. Voilà dix ans que nous sommes mariés, et notre seul
regret est de n’avoir point d’enfant. Je ne sais pas ce que vous en
pouvez penser..., mais j’appelle cela, après tout, un heureux mariage.
Voilà pour ce qui nous concerne. La question qu’on peut m’adresser
maintenant est celle-ci: qu’est-ce qui m’a amené dans la cour de cette
auberge, et pourquoi me trouvé-je obligé de remplir les fonctions de
groom, et de garder deux chevaux?
Nous passons la plus grande partie de notre temps, en France, dans la
maison de campagne où nous nous sommes rencontrés, pour la première
fois, ma femme et moi. De temps à autre, pour jeter quelque variété dans
notre existence, nous allons visiter mes amis en Angleterre. En ce
moment, nous faisons une de ces visites. Notre hôte est un de mes
anciens camarades de collége, propriétaire d’un beau domaine dans le
comté de Somerset; et nous sommes arrivés dans sa résidence appelée
Farleigh, vers la fin de la saison des chasses.
Le jour dont je parle, et qui est destiné à faire époque dans ma vie,
les chiens avaient été amenés à Farleigh. Mme Fairbank et moi nous
montions les deux meilleurs chevaux des écuries de mon ami. Nous étions
parfaitement indignes de cette distinction; car nous n’entendons rien en
fait de chasse et nous nous soucions peu d’y rien entendre. D’un autre
côté, nous aimons à courir à cheval et à respirer la brise du matin,
pendant que nous contemplons avec ravissement les paysages qui nous
environnent de tous les côtés, dans cette belle et fertile Angleterre.
Tant que la chasse a été heureuse nous l’avons suivie; mais quand sont
survenus de fâcheux accidents, quand le temps s’est écoulé sans profit
et que notre patience a été mise à l’épreuve, quand les chiens ont perdu
la piste et couru çà et là, et que les chasseurs exaspérés se sont
laissés aller à proférer de grossiers jurons, nous avons cessé de nous
intéresser à leurs succès. Nous avons tourné la tête de nos chevaux dans
la direction d’un vert sentier, délicieusement ombragé par des arbres
feuillus; nous avons trotté gaiement le long de ce sentier, et nous nous
sommes trouvés dans un champ ouvert que nous avons traversé au galop;
puis nous avons suivi les sinuosités d’un second sentier, traversé un
ruisseau, ensuite un village, d’où nous avons débouché dans une solitude
pittoresque, entourée de collines. Les chevaux secouent la tête et
hennissent en se regardant l’un l’autre; ils semblent trouver, dans
cette promenade, autant de plaisir que nous. La chasse est oubliée. Nous
sommes aussi heureux que des enfants et nous nous mettons à chanter une
chanson française, quand tout à coup adieu notre gaieté! Le cheval de ma
femme heurte de l’un de ses pieds de devant contre une pierre et butte.
La main prompte de celle qui le montait le préserve d’une chute
complète. Mais au premier effort qu’il veut faire pour reprendre sa
course, la triste vérité est découverte: le cheval s’est foulé un tendon
et boite.
Que faire? Nous sommes étrangers, et égarés dans un endroit solitaire du
pays. Nous avons beau regarder autour de nous, nous n’apercevons aucun
indice d’habitation humaine. Nous ne voyons d’autre parti à prendre que
de franchir une colline voisine, en suivant un chemin accessible aux
chevaux, et d’aller voir ce qu’on peut découvrir de l’autre côté. Je
mets la selle de ma femme sur mon propre cheval; j’y fais monter ma
femme. Il n’a pas l’habitude d’être monté par une femme. Il ne sent plus
sur ses flancs la pression ordinaire des jambes d’un cavalier. Il se
secoue, se jette de côté et d’autre, et fait voler la poussière autour
de lui. Je le suis à une distance respectueuse de ses fers, en
conduisant le cheval boiteux par la bride. Y a-t-il quelque chose de
plus triste à voir qu’un cheval qui boite? Je n’ai jamais vu encore un
cheval boiteux qui ne m’ait semblé considérer d’un cœur brisé son
infortune.
Pendant une demi-heure, ma femme eut à subir les soubresauts et les
courbettes de sa monture, sur le sentier qu’elle suivait en traversant
la colline. Je marchais derrière elle, et le cheval estropié marchait
derrière moi. Non loin du point culminant de la colline, nous passons
près d’un paysan qui travaille dans un champ voisin de la route. Je
l’appelle pour qu’il vienne à nous: il me regarde d’un air hébété, mais
il ne bouge pas. Je lui demande alors, en criant de toutes mes forces, à
quelle distance nous sommes de Farleigh. Il me répond, du même ton, dans
son patois:
«A quatorze milles. Donnez-moi une lampée de cidre.»
C’est la récompense qu’il demande pour son renseignement.
«Voilà le paysan du comté de Somerset peint par lui-même, dis-je à ma
femme. C’est un trait de caractère! un véritable trait de caractère!»
Mme Fairbank ne partageait pas mon goût pour l’étude de la nature
humaine, telle qu’elle se présente dans nos campagnes. Son cheval,
d’ailleurs, ne cessant de s’agiter, ne lui laissait pas un moment de
repos, et elle commençait à perdre patience.
«Nous ne pouvons faire quatorze milles de cette façon, dit-elle.
Demandez à cette brute de paysan où se trouve la plus prochaine
auberge.»
Je tirai un shilling de ma poche et le montrai au paysan, en le faisant
briller au soleil, par dessus ma tête. Cette vue produisit un effet
magnétique. Elle fit sortir le paysan de sa quiétude; il quitta son
champ et s’avança lentement vers moi. Je l’informai que nous voulions
laisser nos chevaux dans une auberge, et y louer une voiture qui nous
ramenât à Farleigh. Où pourrions-nous trouver cette auberge? Le paysan
répondit sans cesser de regarder le shilling.
«A Underbridge, pour sûr.
--Y a-t-il loin d’ici à Underbridge?»
Le paysan répéta ma question, en riant d’un gros rire.
«Évidemment Underbridge est près d’ici, pensai-je, le tout est de le
trouver. Voulez-vous nous en indiquer le chemin, mon brave?
--Voulez-vous me donner un verre de cidre?» me répondit-il dans son
patois.
Je lui fis un signe poli de la tête, en lui montrant le shilling.
L’instinct du rustre l’emporta. Il vint avec nous. Ma femme est d’une
grande beauté, mais il ne leva pas une seule fois les yeux sur elle, et,
ce qui est plus extraordinaire, il ne regarda pas même les chevaux. Ses
yeux étaient où était son âme, et son âme était tout entière fixée sur
le shilling.
Nous atteignîmes le sommet de la colline et nous vîmes au fond de la
vallée, où nous allions descendre, le but de notre pèlerinage, la ville
d’Underbridge. Aussitôt notre guide réclama son shilling, et nous laissa
trouver notre auberge comme nous pourrions. Je suis poli de ma nature.
Je lui dis bonjour, en le quittant. Il me regarda en mettant mon
shilling entre ses dents, pour s’assurer s’il était bon, et me rendit
mon adieu dans son patois, d’un air sauvage. Puis il nous tourna le dos,
comme si nous l’avions offensé. Curieux produit de la civilisation, que
cette bête brute! Si je n’avais pas vu un clocher à Underbridge,
j’aurais supposé que nous nous étions égarés dans une île sauvage.
En arrivant à la ville, il ne nous fut pas difficile de trouver
l’auberge que nous cherchions. La ville n’a qu’une rue déserte, et, au
milieu de cette rue, s’élève l’auberge, ancien édifice en mauvais état.
L’enseigne en est effacée. Les contrevents des fenêtres de la façade
sont tous fermés. Un coq et ses poules sont les seules créatures
vivantes qui se montrent sous le portail. Certainement cette auberge,
qui date du temps des diligences, est l’une de celles qu’ont ruinées les
chemins de fer. Nous passons sous la voûte de la porte ouverte, et ne
trouvons personne pour nous recevoir. Nous pénétrons dans la cour des
écuries; j’aide ma femme à descendre de cheval, et nous nous trouvons
dans la position que j’ai décrite au début de ce récit. Pas de cloche
que nous puissions sonner. Pas un être humain qui réponde à mon appel.
Tandis que je reste là, de piquet, tenant les brides des chevaux et
contrarié de ne voir paraître personne, Mme Fairbank va gaiement à la
découverte dans la cour qu’elle arpente de long en large et fait ce que
font toutes les femmes quand elles se trouvent dans un endroit qui ne
leur est pas connu. Elle ouvre toutes les portes devant lesquelles elle
passe, et jette un coup d’œil dans l’intérieur. De mon côté, j’ai repris
haleine; je suis sur le point d’appeler pour la troisième et dernière
fois le garçon d’écurie; quand j’entends Mme Fairbank s’écrier
soudainement:
«Percy! Venez ici!»
Le son de sa voix indique l’agitation qu’elle éprouve. Elle a ouvert une
dernière porte au fond de la cour et a reculé en tressaillant, à la vue
d’un objet qui a frappé ses yeux. J’attache les brides des chevaux à un
vieux clou rouillé, fiché dans le mur, près de moi, et cours rejoindre
ma femme. Elle est devenue pâle et me saisit nerveusement le bras.
«Bon Dieu! s’écrie-t-elle. Regardez-donc!»
Je regarde et que vois-je?
Je vois une petite écurie sombre contenant deux stalles: dans l’une un
cheval est en train de mâchonner sa provende; dans l’autre, un homme
sommeille, couché sur la litière.
C’est un homme usé, fatigué, qui semble dévoré par le chagrin. Il est
vêtu comme un garçon d’écurie. Ses joues creuses et ridées, ses cheveux
rares et grisonnants, sa peau sèche et tannée, racontent la triste
histoire de ses douleurs et de ses souffrances. Ses sourcils froncés
donnent un air sinistre à sa physionomie; une contraction nerveuse et
pénible se fait remarquer à l’un des coins de sa bouche. Il respirait
convulsivement au moment où je jetai les yeux sur lui. Il frissonne et
soupire dans son sommeil. Sa vue me fait mal et je me détourne pour
jouir de la clarté du soleil qui brille dans la cour. Ma femme me ramène
à lui malgré moi.
«Attendez! Attendez! Il peut recommencer.
--Recommencer quoi?
--Il parlait dans son sommeil, Percy, quand je l’ai vu pour la première
fois. Il rêvait quelque rêve terrible. Chut! Il recommence.»
Je le regarde et j’écoute. Il s’agite sur son misérable lit. Il parle,
ou plutôt il murmure entre ses dents serrées ces mots rapides:
«Réveille-toi!... Réveille-toi!... Meurtre!...»
Il y a un intervalle de silence. Il meut lentement un bras maigre,
jusqu’à ce qu’il l’ait amené sur son cou; il frissonne et se retourne
sur sa paille; il soulève son bras et l’étend un peu; sa main semble
s’efforcer de saisir l’extrémité de quelque chose; je vois ses lèvres
recommencer à se remuer; j’entre doucement dans l’écurie; ma femme me
suit en tenant ma main fortement serrée dans la sienne. Nous nous
penchons tous deux sur lui. Il se remet à parler dans son sommeil, et
dit cette fois des choses étranges, sans suite.
«Des yeux gris clairs, et une larme dans la paupière gauche,
l’entendons-nous murmurer, des cheveux blonds, avec une bande d’un jaune
d’or... C’est bien, mère! De beaux bras blancs, couverts d’un léger
duvet... Une petite main de femme, avec les ongles entourés d’un limbe
rougeâtre... Le maudit couteau... d’abord sur un côté, ensuite sur
l’autre... Ah! diable de femme, où est le couteau?»
Il se tait et s’agite tout à coup. Nous le voyons se débattre sur la
paille. Il lève ses mains en l’air et fait des efforts pour respirer.
Ses yeux s’ouvrent tout à coup. Pendant un moment, ils semblent ne rien
regarder et brillent d’un éclat sans expression, ensuite, ils se
referment et retombent dans un profond sommeil, rêve-t-il encore? Oui...
Mais son rêve semble avoir pris une nouvelle direction, et quand il se
remet à parler, le ton de sa voix n’est plus le même. Ses paroles sont
peu nombreuses... tristes, et il les répète à plusieurs reprises comme
s’il implorait quelqu’un.
«Dites que vous m’aimez!... Je vous aime si passionnément!... Dites que
vous m’aimez!... Dites que vous m’aimez!...»
Il tombe dans un sommeil de plus en plus profond, tout en répétant
faiblement ces mots. Ils meurent sur ses lèvres. Il ne parle plus.
Ma femme a cependant triomphé de son effroi. Ce malheureux sur la paille
avait touché les fibres sensibles de son cœur. Dans son insatiable
passion pour les romans, elle voulait en savoir davantage de celui
qu’elle entrevoyait dans les mots sans suite de ce rêve. Elle me secoua
avec impatience le bras.
«Entendez-vous, Percy! il y a une femme là-dedans. Il y a de l’amour, un
meurtre là-dedans, Percy! Où sont les gens de l’auberge? Allez dans la
cour et appelez de nouveau.»
Ma femme appartient par sa mère au midi de la France. Le midi de la
France produit des femmes remarquables par leur beauté et la chaleur de
leur tempérament. Je n’en dis pas plus. Les hommes mariés comprendront
ma position. Les célibataires ont besoin qu’on leur dise qu’il y a des
occasions où nous devons, non-seulement aimer et honorer notre femme,
mais encore lui obéir.
Je me tourne vers la porte de l’écurie pour obéir à ma femme, et me
trouve en face d’un étranger qui examine ce que nous faisons là. Cet
étranger est un petit vieillard à face endormie et vermeille, à la tête
chauve. Il porte des culottes et des guêtres de drap gris, et un
vénérable habit noir de vieille date, à queue carrée. Je devine
d’instinct que c’est le maître de l’auberge.