Le premier jour, quand les survivants de l’expédition furent reçus à

bord de l’_Amazone_, Clara avait embarrassé et chagriné, non-seulement

Crayford, mais les autres officiers de l’expédition, par la nature des

questions qu’elle leur adressa au sujet de Francis Aldersley et de

Richard Wardour. Elle n’avait manifesté aucun signe de terreur ou de

désespoir quand elle entendit qu’on n’en avait eu aucune nouvelle depuis

qu’ils avaient disparu; elle avait même souri tristement quand Crayford,

poussé par un sentiment de compassion envers elle, avait déclaré que ni

lui ni ses camarades ne désespéraient néanmoins de voir revenir Frank et

Wardour. Ce fut seulement quand le lieutenant eut exprimé cette

espérance, et quand on crut qu’il ne serait plus question de ce pénible

sujet, que Clara fit tressaillir tout le monde en annonçant qu’elle

avait quelque chose à dire sur Frank et Wardour, qui n’avait pas été dit

jusqu’alors. Quoiqu’elle s’exprimât à mots couverts, ses paroles

révélaient en elle les soupçons d’un crime, soupçons qui s’étaient déjà

glissés dans l’esprit de Crayford. Le lieutenant en fut si affecté, et

les autres officiers en éprouvèrent une telle surprise, que tout le

monde resta muet. Les signes précurseurs d’une tempête, qui ne tarda pas

à fondre sur le navire, étaient dès lors visibles sur la mer et dans le

ciel. Crayford y trouva un prétexte pour quitter brusquement la chambre

dans laquelle la conversation avait lieu, et les autres officiers firent

comme lui.

Pendant les deux jours suivants, la tempête ne cessa de faire rage, et

les passagers ne purent sortir de leurs chambres. Mais maintenant que le

temps s’était calmé et que le navire était à l’ancre, maintenant que les

officiers et les passagers étaient descendus à terre et jouissaient de

quelques heures de loisir, Clara avait l’occasion de revenir sur le

sujet des manquants et de faire de nouvelles questions sur leur compte,

questions auxquelles il était impossible à Crayford d’éviter de

répondre. Comment accueillerait-il ces questions? Comment pourrait-il

lui cacher la vérité?

C’étaient ces réflexions qui, maintenant, troublaient Crayford, et lui

donnaient cet air anxieux et abattu si peu convenable à sa situation.

Les officiers, ses camarades, s’attendaient, comme il le comprenait

bien, à ce qu’il prît la responsabilité de ce qui était arrivé. S’il la

déclinait, il confirmerait aussitôt l’horrible soupçon qu’avait conçu

Clara. Il fallait affronter cette situation; mais comment le faire

honorablement et en ayant égard à l’état où se trouvait l’esprit de

Clara? C’était là un problème que Crayford était incapable de résoudre.

Il était assis, perdu dans le dédale de ses pensées, quand sa femme

entra dans le hangar. En tournant les yeux vers elle, il vit que son

trouble était partagé par Mme Crayford.

«Avez-vous vu Clara? lui demanda-t-il. Est-elle toujours sur le rivage?

--Elle me suit, répondit Mme Crayford. Je lui ai parlé ce matin. Elle

est toujours aussi décidée que jamais à insister pour que vous lui

disiez les circonstances qui ont accompagné la disparition de Frank.

Dans l’état actuel des choses, vous n’avez pas d’autre alternative que

de lui répondre.

--Aidez-moi à le faire, Lucie. Dites-moi, avant qu’elle ne vienne,

comment ce terrible soupçon s’est emparé d’elle. Tout ce qu’elle pouvait

savoir quand nous avons quitté l’Angleterre, c’est que ces deux hommes

étaient embarqués séparément sur les deux navires. Qu’est-ce qui a pu

l’amener à soupçonner qu’ils s’étaient réunis?

--Elle était fermement persuadée, William, quand l’expédition quitta

l’Angleterre, qu’ils se réuniraient tôt ou tard. Elle a lu, dans des

récits de voyage au pôle nord, que des hommes avaient été laissés en

arrière par leurs compagnons, que d’autres s’étaient égarés sur les

glaces. L’esprit plein de ces récits et de ses propres pressentiments,

elle a vu Frank... ou elle a rêvé qu’elle les voyait... dans un de ses

accès. J’étais à côté d’elle, j’ai entendu ce qu’elle a dit en ce

moment. Elle avertissait Frank que Wardour avait découvert la vérité.

Elle lui cria: Tant que vous le pourrez, Frank, ne vous séparez pas des

autres hommes de l’expédition.

--Bon Dieu! s’écria Crayford, je lui ai donné un avertissement pareil,

presque dans les mêmes termes, la dernière fois que je l’ai vu.

--Ne lui dites rien, William, laissez-lui ignorer ce que vous venez de

me dire. Elle n’y verrait pas ce qu’il y a au fond: une étonnante

coïncidence due au hasard, et rien de plus. Elle prendrait cela pour une

confirmation positive de sa superstitieuse croyance. Tant que vous ne

saurez pas que Frank est réellement mort, et qu’il est mort de la main

de Wardour, niez ce qu’elle dira, trompez-la dans son propre intérêt.

Combattez ses appréhensions, comme je les combats de mon côté. Aidez-moi

à la ramener à une croyance plus consolante et plus noble, à la croyance

dans la bonté divine.»

Elle s’arrêta et jeta brusquement les yeux vers la porte.

«Chut!... dit-elle tout bas. Faites comme je vous ai dit. Voici Clara.»

Clara s’arrêta à la porte du hangar, regardant avec défiance autour du

mari et de la femme; puis elle entra, et, s’approchant de Crayford, elle

le saisit par le bras, et le conduisit à quelques pas de la place où se

trouvait Mme Crayford.

«Il n’y a plus de tempête maintenant; vous n’avez plus de devoirs à

remplir sur le pont du navire, lui dit-elle avec un faible et triste

sourire qui déchira le cœur du marin. Vous êtes le mari de Lucie, et

vous vous intéressez à moi pour l’amour d’elle. Ne reculez pas devant la

crainte de me faire de la peine. Je puis supporter la peine. Mon frère

et mon ami, voulez-vous croire que j’aurai le courage d’entendre ce que

vous pouvez avoir à me dire de plus affligeant? Voulez-vous me promettre

de ne pas me tromper en ce qui concerne Frank?»

Le ton de douce résignation qu’il y avait dans sa voix, le regard triste

et suppliant qu’il y avait dans ses yeux firent perdre à Crayford

l’empire qu’il voulait garder sur lui-même. Sa réponse à Clara fut aussi

maladroite qu’elle pouvait l’être; il lui répondit évasivement.

«Ma chère Clara, lui dit-il, que vous ai-je fait pour que vous me

soupçonniez de vouloir vous tromper?»

Elle fixa sur Crayford un regard scrutateur, puis tourna vers Mme

Crayford ses yeux empreints d’une nouvelle défiance. Il y eut un moment

de silence. Avant qu’aucun des trois pût reprendre la parole, ils furent

interrompus par l’arrivée d’un des camarades de Crayford, suivi de deux

matelots qui apportaient une manne. Crayford aussitôt dégagea son bras

de la main de Clara et profita de cette occasion pour parler d’autre

chose.

«Point d’instructions du navire, Steventon? demanda-t-il en s’approchant

de l’officier.

--Des instructions verbales seulement, répondit celui-ci. Le navire

lèvera l’ancre à la haute mer. Nous tirerons un coup de canon pour

appeler tout le monde à bord, et nous vous enverrons un autre canot. En

attendant, voici des rafraîchissements pour les passagers. A bord du

navire il y a beaucoup de désordre. Les dames prendront leur goûter ici

plus commodément.»

En entendant cela, Mme Crayford en prit occasion pour appeler Clara

auprès d’elle.

«Venez, chère, lui dit-elle. Mettons la nappe avant que ces messieurs

n’arrivent.

Clara était trop désireuse d’atteindre le but qu’elle avait en vue pour

s’en laisser distraire de cette façon.

«Je suis à vous dans l’instant», répondit-elle.

Et, traversant le hangar, elle s’adressa à l’officier qui portait le nom

de Steventon.

«Pouvez-vous me donner quelques minutes, monsieur? lui dit-elle.

--Je suis entièrement à votre service, mademoiselle Burnham»,

répondit-il.

En disant ces mots, il congédia les deux matelots. Mme Crayford regarda

son mari d’un air inquiet. Crayford murmura à son oreille:

«Soyez tranquille, j’ai averti Steventon, et l’on peut compter sur sa

discrétion.»

Clara fit signe à Crayford de venir auprès d’elle.

«Je ne vous retiendrai pas longtemps, lui dit-elle. J’ai promis à M.

Steventon de ne pas le fatiguer. Ma jeunesse, comme vous le verrez, ne

m’empêchera pas d’être maîtresse de moi. Je veux vous demander seulement

de revenir au récit de vos souffrances passées. Je n’ai besoin de savoir

qu’une chose: c’est que je ne me trompe pas sur un point, je veux dire

sur ce qui est arrivé au moment où partit le détachement envoyé en quête

de secours. Si j’ai bien compris, c’est le sort qui décida les hommes

qui partiraient et ceux qui devaient demeurer. Le sort désigna Frank

pour partir... Elle fit une pause et frissonna. Puis elle reprit: ... et

le sort désigna Richard Wardour pour rester. Sur votre honneur

d’officiers et de gentlemen, cela est-il vrai?

--Sur mon honneur, répondit Crayford, c’est la vérité.

--Sur mon honneur, dit à son tour Steventon, c’est la vérité.»

Clara les regarda l’un et l’autre, en réfléchissant sur leur réponse,

avant de continuer.

«Le sort vous désigna tous deux pour rester dans les huttes,

reprit-elle, s’adressant à Crayford et à Steventon, et vous êtes tous

deux ici. Le même sort avait désigné Wardour pour rester aussi, et

Wardour n’est pas ici. Comment son nom se trouve-t-il sur la liste des

manquants, avec celui de Frank?»

Il était dangereux de répondre à cette question. Steventon en laissa le

soin à Crayford, qui n’y fit encore qu’une réponse évasive.

«Il ne s’ensuit pas, ma chère, dit-il, que tous les deux aient disparu

ensemble, parce que leurs noms se trouvent figurer ensemble sur la

liste.»

Clara tira aussitôt l’inévitable conclusion qui ressortait de cette

réponse inconsidérée.

«Frank a disparu pendant la marche du détachement envoyé en quête de

secours, dit-elle. Dois-je supposer que Wardour a disparu pendant qu’il

restait dans la hutte?»

Crayford et Steventon hésitèrent tous deux. Mme Crayford les regarda

avec colère, et n’hésita pas à faire un mensonge.

«Oui! dit-elle. Wardour a disparu de la hutte.»

Si prompte qu’eût été sa réponse, elle était encore arrivée trop tard.

Clara avait remarqué l’hésitation des deux officiers. Elle se tourna

vers Steventon.

«J’ai foi dans votre honneur, lui dit-elle avec calme. Ai-je raison ou

tort en croyant que Mme Crayford se méprend?»

Elle s’était adressée à l’homme du caractère le plus rigoureusement

droit d’entre les deux. Steventon, d’ailleurs, n’était pas en présence

d’une épouse qui exerçât son influence sur lui. Steventon, à l’honneur

duquel on faisait appel et qui était forcé de répondre, avoua la vérité.

Wardour avait remplacé un officier qu’un accident avait rendu incapable

d’accompagner le détachement, et Wardour et Frank avaient disparu

ensemble.

Clara regarda Mme Crayford.

«Vous entendez, dit-elle. C’est vous qui étiez dans l’erreur, et non pas

moi. Ce que vous appelez accident, ce que j’appelle fatalité, a réuni

Wardour et Frank, comme membres de la même expédition.»

Et, sans attendre aucune réponse à ce sujet, elle se tourna de nouveau

vers Steventon, et le surprit en changeant brusquement le sujet de la

conversation.

«Avez-vous jamais été chez les montagnards de l’Écosse? lui

demanda-t-elle.

--Non, jamais, répondit-il.

--Mais avez-vous lu, dans les ouvrages qui ont été écrits sur les

Highlanders, quelque chose concernant ce qu’on appelle la seconde vue?

--Oui.

--Croyez-vous à la seconde vue?»

Steventon refusa poliment de faire une réponse directe à cette question.

«Je ne sais pas ce que j’aurais pu penser si j’avais habité parmi les

Highlanders, dit-il, mais, par le fait, je n’ai jamais eu l’occasion de

m’occuper sérieusement de ce sujet.

--Je ne mettrai pas votre crédulité à l’épreuve, continua Clara. Je ne

vous demanderai pas de croire quelque chose de plus extraordinaire que

le rêve étrange que j’ai fait, en Angleterre, il n’y a pas longtemps.

Mon rêve m’a fait voir ce que vous venez de m’avouer vous-même tout à

l’heure. Comment les deux manquants en sont-ils venus à se séparer de

leurs compagnons? Se sont-ils égarés par pur accident? Ou bien ont-ils

été abandonnés de propos délibéré durant la marche?»

Crayford fit un dernier et vain effort pour couper court ici aux

questions de Clara.

«Ni Steventon, ni moi, dit-il, ne faisions partie du détachement de

marche. Gomment pourrions-nous vous répondre?

--Vos camarades, les officiers qui faisaient partie de ce détachement,

ont dû vous dire ce qui était arrivé, fit remarquer Clara. Je vous

demande seulement, à vous et à M. Steventon, de me dire ce qu’ils vous

ont dit.»

Ici, Mme Crayford intervint de nouveau en faisant cette fois une

observation pratique.

«Le goûter n’est pas encore sur la table, dit-elle. Venez, Clara! C’est

notre affaire et le temps s’écoule.

--Le goûter peut attendre encore quelques minutes, répondit Clara.

Pardonnez mon insistance, ajouta-t-elle en caressant de sa main l’épaule

de Crayford. Dites-moi comment ces deux hommes en sont venus à se

séparer du reste du détachement. Vous avez été toujours pour moi le

meilleur des amis, ne commencez pas à m’être cruel aujourd’hui.»

Le ton de voix avec lequel elle adressa cette prière à Crayford alla

droit au cœur du marin. Il renonça à une lutte désespérée et lui laissa

entrevoir la vérité.

«A la troisième journée de marche, dit-il, les forces de Frank

l’abandonnèrent. Il tomba de fatigue et resta en arrière.

--Sans doute ses compagnons l’attendirent?

--On courait un danger sérieux à l’attendre, mon enfant. Leur vie et la

vie des hommes laissés dans les huttes dépendaient de la rapidité de

leur marche. Mais ils adoraient Frank. Ils attendirent une demi-journée

pour lui laisser, s’il était possible, le temps de recouvrer ses

forces...»

Ici, Crayford s’arrêta. Ici, l’imprudence où l’avait entraîné sa

tendresse pour Clara lui parut manifeste, et il se tut.

Mais il se taisait trop tard. Clara était résolue à en savoir davantage.

Elle questionna Steventon.

«Frank put-il se remettre en marche après cette demi-journée de repos?

demanda-t-elle.

--Il essaya d’avancer.

--Et il n’y parvint pas?

--Il n’y parvint pas.

--Et que firent les hommes du détachement, alors? Se comportèrent-ils

comme des lâches en abandonnant Frank?»

Clara avait employé à dessein un terme qui devait irriter Steventon, et

le pousser à répondre clairement. C’était un jeune homme, il tomba dans

le piége qu’elle lui avait tendu.

«Pas un seul d’entre eux n’était un lâche, mademoiselle Burnham,

reprit-il avec chaleur. Vous parlez d’une façon cruelle et injuste d’une

poignée d’hommes aussi braves qu’il y en eut jamais. Le plus vigoureux

d’entre eux donna l’exemple. Il s’offrit, comme volontaire, à rester

auprès de Frank, et à le ramener sur les pas de leurs compagnons.»

Ici, Steventon s’arrêta à son tour. Il vit, comme Crayford, qu’il en

avait trop dit. Ne lui demanderait elle pas quel était ce volontaire?

Non. Elle vint directement à la question la plus embarrassante qu’elle

pût faire à ce sujet, comme si Steventon lui avait déjà dit le nom du

volontaire.

«Que fit M. Wardour, si prompt à risquer sa vie, dans l’intérêt de

Frank? dit-elle à Crayford. Avait-il agi par pure amitié pour Frank?

Certainement vous pouvez me dire cela. Reportez vos souvenirs aux jours

où vous viviez tous dans les huttes. Frank et M. Wardour étaient-ils

amis, à cette époque? Ne les avez-vous jamais entendus s’adresser des

mots offensants?»

En ce moment, Mme Crayford jugea à propos de venir encore en aide à son

mari.

«Ma chère enfant, dit-elle, comment pouvez-vous espérer qu’il se

rappelle cela? Il doit y avoir eu une foule de querelles parmi tous ces

hommes, enfermés ensemble, et fatigués les uns des autres, sans doute.

--Oh! oui! une foule de querelles, répéta Crayford, mais on se

réconciliait ensuite.

--Oui, on se réconciliait ensuite, répéta Mme Crayford. Eh bien! Clara,

vous ne pouvez pas désirer une réponse plus claire. Maintenant,

êtes-vous satisfaite? Monsieur Steventon, venez donner un coup de main

pour vider la manne; Clara ne pourra pas m’aider. William! ne restez pas

là les mains dans vos poches. Cette manne contient beaucoup de choses;

nous devons nous diviser le travail. Votre affaire sera de mettre la

nappe. Ne vous y prenez pas aussi gauchement. Vous déployez une nappe

comme si vous déferliez une voile. Mettez les couteaux à droite, les

fourchettes à gauche, et les serviettes avec le pain entre les deux.

Clara! est-ce que vous n’avez pas faim, en respirant un air si vif? Vous

devez être affamée. Venez et faites votre devoir; prenez part à ce

goûter!»

Elle leva les yeux en parlant ainsi. Clara semblait s’être résignée à la

conspiration qui tendait à la tenir dans l’ignorance de ce qu’elle était

si désireuse d’apprendre. Elle était retournée lentement à la porte du

hangar, et s’y tenait seule sur le seuil, regardant au dehors. En

s’approchant d’elle pour l’emmener à la table du goûter, Mme Crayford

put entendre qu’elle se parlait tout bas. Elle répétait les mots que

Wardour lui avait dits pour adieu, au bal.

«Un temps pourra venir où je vous pardonnerai. Mais l’homme qui m’a

dérobé votre cœur regrettera le jour où vous et lui vous êtes rencontrés

pour la première fois. Oh! Frank!... Frank!... Richard vit-il encore

avec votre sang sur la conscience et mon image dans son cœur?»

Ses lèvres se fermèrent soudain. Elle tressaillit et recula en tremblant

violemment. Mme Crayford jeta les yeux du côté de la mer: tout était

calme.

«Est-ce que vous voyez quelque chose qui vous effraye, ma chère? lui

demanda-t-elle. Je n’y vois rien que les canots tirés sur le rivage.

--Je ne vois rien non plus, Lucie...

--Et cependant vous êtes toute tremblante, comme s’il y avait quelque

chose qui vous effrayât de ce côté.

--Oui, il y a quelque chose d’effrayant! Je le sens, quoique je ne voie

rien. Je sens que cela s’approche de plus en plus, dans l’air; que cela

devient de plus en plus sombre au milieu de la clarté du soleil. Je ne

sais ce que c’est. Emmenez-moi d’ici! Non. Non pas sur le rivage. Je ne

puis franchir la porte. Conduisez-moi d’un autre côté.»

Mme Crayford regarda autour d’elle et remarqua qu’il existait une

seconde porte à l’autre extrémité du hangar, et s’adressant à son mari:

«Voyez, William, lui dit-elle, où conduit cette porte.»

Crayford ouvrit la porte. Elle conduisait dans un enclos désert, moitié

jardin, moitié cour. Quelques filets étendus sur des perches étaient à

sécher. On n’y voyait rien autre chose; aucune créature vivante ne s’y

montrait.

«Ce n’est pas un endroit fort attrayant, ma chère, dit Mme Crayford à

Clara. Néanmoins, je suis à votre service. Qu’en dites-vous?»

En disant cela, elle offrit son bras à Clara; mais Clara le refusa, et

prit celui de Crayford, qu’elle serra de toutes ses forces.

«J’ai peur... effroyablement peur... lui dit-elle d’une voix faible.

Venez avec moi, une femme n’est pas une protection. Je désire rester

avec vous.»

Elle se tourna pour regarder la porte du hangar.

«Oh! murmura-t-elle, j’ai froid par tout le corps; je suis glacée de

peur ici. Menez-moi dans la cour. Venez!...

--Laissez-la avec moi, dit Crayford à sa femme. Je vous appellerai si

elle ne se trouve pas mieux en plein air.»

Il la conduisit aussitôt dans la cour et en ferma la porte derrière lui.

«Monsieur Steventon, y comprenez-vous quelque chose? demanda Mme

Crayford. Qu’est-ce qui a pu l’effrayer?»

Elle adressa cette question à Steventon, tout en regardant machinalement

la porte par laquelle son mari et Clara venaient de sortir. Ne recevant

pas de réponse, elle se retourna du côté de Steventon. Il était debout,

de l’autre côté de la table, les yeux fixés attentivement sur le rivage,

faisant face à la porte principale du hangar. Mme Crayford regarda à son

tour du côté vers lequel Steventon avait les yeux fixés. Cette fois,

elle vit quelque chose... l’ombre d’une forme humaine se projetait sur

le sable uni qui s’étendait devant le hangar.

Au bout d’un court moment, l’homme qui projetait cette ombre parut. Il

s’avançait lentement et s’arrêta sur le seuil de la porte.

Cet homme avait un aspect sinistre et effrayant. Son regard ressemblait

à celui d’un animal sauvage; sa tête était nue; ses longs cheveux

étaient en désordre et ébouriffés, ses vêtements en lambeaux. Il se tint

devant la porte, comme la personnification de la misère et du besoin,

regardant la table couverte de mets appétissants, avec des yeux

semblables à ceux d’un chien affamé.

Steventon lui adressa la parole.

«Qui êtes-vous?»

Il répondit d’une voix rauque et creuse:

«Un homme mourant de faim.»

Il fit encore quelques pas, lentement et péniblement, comme s’il

succombait sous la fatigue.

«Jetez-moi quelques os de cette table, dit-il, donnez-moi une part de ce

que vous donnez aux chiens.»

Il y avait dans ses yeux, pendant qu’il parlait ainsi, quelque chose qui

ressemblait à la démence autant qu’à la faim. Steventon fit placer Mme

Crayford derrière lui pour la protéger en cas de besoin, et fit signe à

deux matelots qui passaient devant la porte en ce moment.

«Donnez à cet homme du pain et de la viande, dit-il, et tenez-vous près

de lui.»

Le malheureux saisit le pain et la viande avec ses mains décharnées et

armées d’ongles longs qu’on eût pris pour des griffes. Après avoir avalé

une première bouchée de la nourriture qu’on venait de lui donner, il la

partagea en deux portions, mit l’une dans un vieux sac de toile qui

pendait de ses épaules et dévora l’autre avidement. Steventon le

questionna:

«D’où venez-vous?

--De la mer.

--Vous avez fait naufrage?...

--Oui.»

Steventon se tourna vers Mme Crayford.

«Il doit y avoir quelque chose de vrai dans ce qu’assure ce pauvre

diable, dit-il. J’ai appris qu’un navire étranger a été jeté sur la

grève à trente ou quarante milles d’ici. Quand avez-vous fait naufrage,

mon pauvre homme?»

Le malheureux affamé leva les yeux de dessus son plat et fit un effort

pour rappeler ses souvenirs, pour réveiller sa mémoire. Il n’y parvint

pas et y renonça en désespoir de cause. Son langage était aussi sauvage

que son regard.

«Je ne puis vous le dire, fit-il, je ne puis débarrasser mes oreilles du

bruit de la mer; je ne puis débarrasser mon cerveau de l’éclat des

étoiles pendant toute la nuit, de l’ardeur du soleil pendant tout le

jour. Quand ai-je fait naufrage? Quand ai-je pris la barre du gouvernail

dans ma main et combattu la faim et le sommeil? Quand ai-je commencé à

sentir les déchirements de mon estomac et le feu qui me brûlait la tête?

Je ne puis plus me rendre compte de tout cela. Je ne puis plus penser,

je ne puis plus dormir; je ne puis débarrasser mes oreilles du bruit de

la mer. Pourquoi me harceler de questions? Laissez-moi manger...»

Les matelots eux-mêmes eurent pitié de lui. Ils demandèrent à leurs

officiers la permission d’ajouter un peu de boisson à sa nourriture.

«Nous avons apporté du grog dans une bouteille. Pouvons-nous le lui

donner?

--Certainement!»

Il saisit la bouteille avec ardeur, comme il avait fait pour les

aliments, en but un peu; puis il s’arrêta en réfléchissant un instant.

Il leva sa bouteille, et la plaçant entre ses yeux et le jour, il

considéra quelle quantité de liquide elle contenait, et n’en but

exactement que la moitié. Cela fait, il mit la bouteille dans son sac

avec les vivres.

«Gardez-vous cela pour un autre repas? dit Steventon.

--Oui, je le mets en réserve; mais ne vous inquiétez pas pourquoi: c’est

mon secret.»

Il regarda tout autour de lui, dans le hangar, en faisant cette réponse,

et aperçut pour la première fois Mme Crayford.

«Une femme parmi vous! dit-il. Est-ce une Anglaise?... Est-elle

jeune?... Permettez-moi de la voir de plus près.»

Il fit quelques pas vers la table.

«Ne vous effrayez pas, madame Crayford, dit Steventon.

--Je n’ai plus peur, dit Mme Crayford. Il m’avait effrayée tout d’abord;

maintenant, il m’intéresse. Laissez-le parler, s’il le désire.»

Il ne parla pas. Il resta silencieux, en jetant un long regard inquiet

sur la belle Anglaise.

«Eh bien!» dit Steventon.

Il secoua la tête tristement et recula en poussant un profond soupir.

«Non! se dit-il, ce n’est pas sa figure. Non! je ne l’ai pas encore

trouvée.»

L’intérêt de Mme Crayford fut fortement éveillé. Elle se hasarda à lui

parler.

«Qui donc désirez-vous trouver? lui demanda-t-elle. Est-ce votre femme?»

Il secoua de nouveau la tête.

«Qui donc alors?... A qui ressemble-t-elle?...»

Il répondit cette fois verbalement. Sa voix rauque et creuse s’adoucit

peu à peu et prit un ton triste et agréable.

«Elle est jeune, dit-il; elle a une figure belle et triste, des yeux

pleins de bonté et de tendresse, une voix charmante. Elle est aimante et

charitable. Je garde son image au fond de mon cœur, quoique je n’y

puisse garder aucun autre souvenir. Il faut que je marche sans repos,

sans sommeil, sans asile jusqu’à ce que je la retrouve. Courant sur la

glace et sur la neige, voguant sur la mer, errant; veillant toute la

nuit, veillant tout le jour, je marcherai, je marcherai jusqu’à ce que

je la retrouve!»

Il agita sa main en signe d’adieu et se dirigea d’un air fatigué vers la

grande porte.

En ce moment, Crayford ouvrit celle de la cour.

«Je crois que vous feriez bien de venir auprès de Clara... commença-t-il

à dire. Mais il s’arrêta court en apercevant l’étranger. Quel est cet

homme?» dit-il.

Le naufragé, en entendant une autre voix dans le hangar, retourna la

tête. Frappé par la vue de cette physionomie, Crayford fit quelques pas

vers l’étranger. Mme Crayford dit tout bas à son mari, qui passait

devant elle:

«C’est un pauvre fou, William, un naufragé mourant de faim.

La mer glaciale · 第 6 / 18 段