et les matelots survivants de l’expédition dans le détroit de Davis.
Plusieurs des explorateurs sont morts, et quelques-uns sont indiqués
comme manquant à l’appel. La liste des survivants connus, telle que
l’a donnée l’équipage du baleinier, n’est pas garantie comme
parfaitement exacte, les circonstances n’ayant pas été favorables à
une investigation complète. Le navire était pressé par le temps, et
les membres de l’expédition, souffrant plus ou moins des fatigues et
des privations qu’ils avaient endurées, n’étant pas en état de donner
à l’enquête toute l’aide nécessaire. De plus amples détails sont
attendus par le prochain courrier.»
Suivait la liste des survivants, commençant par les officiers dans
l’ordre de leur grade. Les deux dames lurent ensemble la liste. Le
premier nom était celui du capitaine Helding; le second celui du
lieutenant Crayford.
A ce nom, Mme Crayford ne put maîtriser sa joie. Après une pause, elle
enveloppa de son bras la taille de Clara et lui dit:
«Oh! mon amour! êtes-vous aussi heureuse que je le suis? Le nom de Frank
est-il aussi sur la liste? Les larmes m’aveuglent. Lisez pour moi, je ne
puis lire moi-même.»
Clara répondit de son ton toujours triste:
«J’ai lu jusqu’au nom de votre mari. Je n’ai pas besoin d’en lire
davantage.»
Mme Crayford essuya les larmes de ses yeux, se maîtrisa, et lut la liste
des survivants.
Sur cette liste, ses recherches furent vaines. Le nom de Frank n’y
figurait pas. Sur une seconde liste, intitulée: Morts ou manquants, les
deux premiers noms qui s’offrirent à ses yeux furent ceux-ci:
FRANCIS ALDERSLEY.
RICHARD WARDOUR.
Muette et terrifiée, Mme Crayford regarda Clara. Elle se demanda si
celle-ci, dans le faible état de santé où elle était, aurait assez de
force pour supporter le coup qui la frappait. Oui, Clara supporta ce
coup avec une étrange résignation. Son regard, son langage, furent ceux
d’une personne que le désespoir laisse en pleine possession d’elle-même.
«J’étais préparée à cette nouvelle, dit-elle. Je les ai vus en esprit la
nuit dernière. Richard Wardour a découvert la vérité, et cette
découverte a coûté la vie à Frank. Et c’est moi, moi seule qui suis à
blâmer!»
Elle frissonna et mit la main sur son cœur.
«Nous ne serons pas longtemps séparés, Lucie. J’irai le rejoindre. Il ne
reviendra pas me trouver ici.»
Ces paroles furent dites avec le calme d’une conviction profonde; elles
faisaient mal à entendre.
«Je n’ai plus rien à dire», ajouta-t-elle après une pause d’un moment.
Et elle se leva pour rentrer à la maison. Mme Crayford la prit par la
main et la força à se rasseoir.
«Ne me regardez pas, ne me parlez pas de cette effrayante façon,
s’écria-t-elle. Dire ce que vous venez de dire, n’est pas digne d’une
personne raisonnable; c’est douter de la miséricorde divine. Relisez le
journal. Voyez! Il vous dit clairement que vous ne devez pas vous en
fier entièrement à ses informations; il vous recommande d’attendre des
détails ultérieurs. Les mots qui sont en tête de la liste disent combien
peu il connaît la vérité. Morts ou manquants. De son propre aveu, il est
tout aussi probable que Frank est au nombre des manquants, qu’il est
probable qu’il est au nombre des morts. Quoi que vous en disiez, le
prochain courrier peut vous apporter une lettre de lui. M’entendez-vous,
Clara?
--Oui.
--Pouvez-vous nier ce que je dis?
--Non.
--Oui! Non! Est-ce ainsi que vous devez me répondre, quand je suis si
désolée et si inquiète à votre égard?
--Je suis fâchée d’avoir parlé comme je l’ai fait, Lucie. Nous sommes
placées à deux points de vue différents. Je ne conteste pas que le vôtre
ne soit raisonnable.
--Vous ne contestez pas? répondit Mme Crayford. Non! mais vous faites
pis; vous abondez dans votre sens, tout en ayant le journal devant vous!
Croyez vous ou ne croyez-vous pas au journal?
--Je crois à ce que j’ai vu la nuit dernière.
--A ce que vous avez vu la nuit dernière! Vous, une femme qui avez reçu
de l’éducation, une femme instruite, vous croyez à une vision de votre
imagination, à un simple rêve! Je m’étonne que vous ne soyez pas
honteuse de l’avouer!
--Appelez cela un rêve si vous voulez, Lucie. J’ai eu d’autres rêves, à
d’autres époques, et j’ai trouvé qu’ils se réalisaient.
--Oui, dit Mme Crayford, cela a pu arriver une fois, par hasard, et vous
l’avez remarqué, vous vous en êtes souvenue, vous y avez planté votre
foi. Voyons, Clara, soyez franche! Que pensez-vous des occasions où le
hasard a tourné contre vous, où vos rêves ne se sont pas réalisés? Vous
vous ressemblez tous, pauvres gens superstitieux que vous êtes. Vous
oubliez volontiers les rêves et les pressentiments qui se trouvent faux.
Pour l’amour de moi, chère, sinon de vous-même, continua Mme Crayford
avec l’accent de la douceur et de la tendresse, efforcez-vous d’être
plus raisonnable, espérez encore. Ne perdez pas toute confiance en
l’avenir, toute confiance en Dieu. Dieu, qui a sauvé mon mari, peut
sauver Frank. Tant qu’il y a du doute, il y a de l’espoir. N’empoisonnez
pas mon bonheur, Clara! Essayez de penser comme moi, ne fût-ce que pour
me prouver que vous m’aimez.»
Elle enveloppa de son bras le cou de Clara et l’embrassa. Clara lui
rendit son baiser; Clara lui répondit avec tristesse et soumission:
«Je vous aime, Lucie. J’essayerai.»
Après avoir dit ces mots, elle soupira et se tut, Il aurait été évident,
trop évident à des yeux beaucoup moins clairvoyants que ceux de Mme
Crayford, que ses paroles n’avaient produit aucune impression salutaire
sur Clara. Elle avait cessé de défendre sa manière de voir; elle se
taisait, mais la terrible conviction de la mort de Frank par les mains
de Wardour n’en restait pas moins profondément enracinée dans son
esprit. Découragée et désolée, Mme Crayford la laissa et rentra dans la
maison.
En approchant de la fenêtre du salon, Mme Crayford vit venir à elle un
petit homme poli, aux yeux intelligents, aux manières aimables et gaies.
Correctement vêtu de noir, comme l’exigeait sa profession, c’était, à
l’entendre, un docteur très-accrédité dans le pays, heureux et populaire
dans un vaste cercle d’amis et de clients. Il courut au devant d’elle,
sur la pelouse, lui tendant les deux mains en signe de cordiale et
courtoise félicitation.
«Chère madame, acceptez mes sincères congratulations! s’écria-t-il. J’ai
lu la bonne nouvelle qu’a publiée le journal, et je ne saurais m’en
réjouir plus que je le fais, quand même j’aurais l’honneur de connaître
personnellement le lieutenant Crayford. Nous comptons fêter dans ma
famille cette bonne nouvelle. J’ai dit à ma femme, avant de sortir: Une
bouteille de vieux madère à dîner, aujourd’hui, ne l’oublie pas! pour
boire à la santé du lieutenant, que Dieu le bénisse! Et comment va notre
intéressante malade? Les nouvelles ne sont pas, il s’en faut bien, ce
que nous souhaiterions qu’elles fussent en ce qui la concerne. Je suis
un peu impatient de savoir l’effet qu’elles ont produit sur elle, c’est
pourquoi je suis venu faire ma visite de meilleure heure qu’à
l’ordinaire. Ce n’est pas que j’augure absolument mal de ces nouvelles.
Non! Il est clair qu’un doute subsiste quant au sort de M. Aldersley, et
c’est un grand point en sa faveur. Il lui donne le bénéfice de ce doute,
comme disent nos légistes. Mlle Burnham voit-elle les choses du même
œil? J’ai grand’peine à le croire, je l’avoue.
--Mlle Burnham m’a chagrinée et alarmée, répondit Mme Crayford. Je
pensais précisément à vous faire appeler quand vous êtes arrivé.»
Après ce court préambule, elle raconta exactement au docteur ce qui
était arrivé, lui répétant non-seulement la conversation qu’elle avait
eue avec Clara dans la matinée, mais aussi les paroles qui étaient
tombées de la bouche de celle-ci dans son accès de la nuit dernière.
Le docteur l’écouta attentivement. Peu à peu son sourire banal disparut
et fit place à un air grave et pensif.
«Allons la voir», dit-il.
Arrivé auprès de Clara, il s’assit à côté d’elle et étudia curieusement
sa physionomie pendant qu’il lui tâtait le pouls. Il n’existait aucune
sympathie entre le caractère rêveur et mystique de la malade et les
idées droites et pratiques du docteur. Au fond, Clara n’aimait pas son
médecin. Elle ne se soumettait qu’avec impatience aux investigations
dont elle était l’objet de sa part. Il la questionna, et elle lui
répondit avec une certaine irritation. Puis, le docteur n’était pas un
homme facile à décourager, il fit allusion aux nouvelles qu’on avait
reçues de l’expédition, et s’engagea dans la voie des sérieuses
remontrances, où était entrée déjà Mme Crayford. Clara refusa d’accepter
la discussion là-dessus. Elle se leva, et, avec une politesse affectée,
lui demanda la permission de rentrer chez elle. Il ne fit aucun effort
pour la retenir.
«Vous en êtes parfaitement libre, Mlle Burnham, lui répondit-il d’un air
résigné, après avoir lancé à Mme Crayford un coup d’œil qui semblait lui
dire: Restez ici avec moi.»
Clara fit une révérence silencieuse pour le remercier et les laissa
ensemble. Les yeux pénétrants du docteur suivirent la physionomie
dévastée mais encore gracieuse de la jeune fille, pendant qu’elle se
retirait lentement, d’un air plein d’une profonde tristesse, que Mme
Crayford remarqua et dont elle conçut un funeste augure. Le docteur
garda le silence jusqu’au moment où il vit Clara disparaître dans la
veranda qui régnait autour de la villa.
«Je crois que vous m’avez assuré, dit-il alors, que Mlle Burnham n’a
plus ni père ni mère?
--Oui, Mlle Burnham est orpheline.
--Elle n’a plus aucun parent?
--Vous pouvez me parler comme à sa tutrice et à son amie. Êtes-vous
alarmé de son état?
--J’en suis sérieusement alarmé. Il n’y a que deux jours que je l’ai
vue, et je constate un changement notable dans sa situation.
Physiquement et moralement, cette situation a empiré. N’en concevez pas
cependant des craintes par trop excessives. Le mal, j’en ai la
confiance, n’est pas absolument sans remède. Ma grande espérance, c’est
que M. Aldersley puisse être encore vivant. Dans ce cas, je ne
préjugerais pas mal de l’avenir. Son mariage lui rendrait la santé et le
bonheur. Mais dans l’état actuel des choses, je redoute, je l’avoue,
cette conviction qui s’est enracinée en elle, que M. Aldersley n’est
plus, et que sa propre mort doit suivre bientôt celle de ce jeune homme.
Cette idée la poursuivant (comme il est certain qu’elle la poursuivra
nuit et jour), exercera la plus fatale influence sur sa santé aussi bien
que sur son esprit. A moins que nous ne puissions arrêter le progrès du
mal, ce qui lui reste de force n’y résistera pas. Si vous voulez
consulter quelque autre docteur, n’hésitez pas à le faire. Quant à moi,
je vous ai dit ce que je pense.
--Je m’en rapporte entièrement à votre opinion, répondit Mme Crayford.
Pour l’amour de Dieu, dites-moi ce que nous pouvons faire.
--Nous pouvons essayer un changement de lieu, dit le docteur. Nous
pouvons essayer de la transporter dans une autre localité.
--Elle se refusera à quitter celle-ci, répliqua Mme Crayford. Je lui ai
déjà proposé ce changement, et elle m’a toujours répondu négativement.»
Le docteur se tut un moment, comme un homme qui recueille ses idées.
«J’ai appris en venant ici, reprit-il, quelque chose qui me suggère un
moyen de résoudre cette difficulté. A moins que je ne me trompe
grandement, Mlle Burnham ne se refusera pas au projet de changement que
j’ai en vue pour elle.
--Quel est ce projet? s’empressa de demander Mme Crayford.
--Avant de vous répondre, permettez-moi de vous adresser une question.
Avez-vous, par hasard, quelque connaissance dans les bureaux de
l’Amirauté?
--Certainement. Mon père est dans le bureau du secrétariat, et deux
lords de l’Amirauté sont ses amis.
--C’est à merveille. Maintenant je puis m’expliquer clairement, sans
craindre de vous désappointer. D’après ce que je vous ai dit, vous
conviendrez avec moi que le seul changement, dans l’existence de Mlle
Burnham, qui puisse lui être salutaire, serait un changement qui
modifierait sa manière de penser au sujet de M. Aldersley. Placez-la
dans une situation qui lui permette de découvrir, non en s’en rapportant
à ses visions imaginaires et fantastiques, mais à des preuves réelles, à
des faits réels, si M. Aldersley est mort ou vivant, et ses illusions
hystériques, qui maintenant minent fatalement sa santé, disparaîtront.
Même en mettant les choses au pire, même en supposant que M. Aldersley
ait péri dans les mers du pôle, il lui sera moins dangereux d’acquérir
la certitude positive de ce fait que de se nourrir de ses funestes et
imaginaires superstitions pendant des semaines entières, en attendant
l’arrivée des prochaines nouvelles de l’expédition. En un mot, je désire
que vous mettiez, avant la fin de la présente semaine, les convictions
actuelles de Mlle Burnham à l’épreuve. Supposons que vous lui teniez ce
langage: Nous différons d’opinion, ma chère, sur le sort de Francis
Aldersley. Vous prétendez, sans l’ombre d’une preuve à l’appui, qu’il
est certainement mort, et qui pis est, mort de la main d’un des
officiers ses camarades. J’affirme, sur l’autorité du journal, que rien
de semblable n’est arrivé, et qu’il y a tout lieu de croire qu’il vit
encore. Que diriez-vous du projet de franchir l’Atlantique et d’aller
voir qui de nous deux a raison, de vous ou de moi? Pensez-vous que Mlle
Burnham repousserait cette proposition, madame Crayford? Ou je connais
peu le cœur humain, ou je suis certain qu’elle saisira cette occasion de
vous convertir à sa croyance dans la seconde vue.
--Bon Dieu! docteur, voulez-vous dire que nous devons nous embarquer et
aller au devant de l’expédition?
--Vous avez parfaitement compris ma pensée, madame Crayford. C’est
exactement là ce que je veux dire.
--Mais comment réaliser ce projet?
--Je vais vous l’apprendre tout de suite. Je vous ai dit, n’est-ce pas,
que j’avais appris un fait en venant ici?
--Oui.
--Eh bien, j’ai rencontré un vieil ami, en sortant de chez moi, qui m’a
accompagné une partie du chemin. Hier au soir, il a dîné avec l’amiral,
à Portsmouth. Parmi les convives, se trouvait un membre du ministère qui
avait apporté de Londres la nouvelle publiée par les journaux et
relative à l’expédition. Ce ministre nous a appris qu’il n’était pas
douteux que l’Amirauté n’envoyât immédiatement un navire à vapeur à la
rencontre des hommes recueillis sur les côtes d’Amérique pour les
ramener en Angleterre. Attendez un peu, madame Crayford! Nul ne sait,
jusqu’à présent, quelles règles présideront à l’envoi de ce navire. Dans
des cas à peu près pareils, des personnes privilégiées sont été admises
comme passagers, ou pour mieux dire comme hôtes, sur le vaisseau de sa
Majesté, et le privilége accordé alors peut être accordé encore
aujourd’hui. Je n’en dirai pas plus. Si vous n’êtes pas effrayée de
faire ce voyage pour vous-même, je ne doute pas, que dis-je! j’ai la
certitude, au point de vue médical, qu’il sera salutaire à ma malade.
Qu’en dites-vous! Voulez-vous écrire à votre père et lui demander ce
qu’il est en position d’obtenir de ses amis de l’Amirauté?»
Mme Crayford se leva tout émue de son siége.
«Écrire! s’écria-t-elle. Je ferai mieux que d’écrire. Un voyage à
Londres n’est pas une grande affaire, et je puis me fier à ma femme de
charge pour prendre soin de Clara en mon absence. Je verrai mon père ce
soir. Il fera agir ses amis de l’Amirauté, vous pouvez y compter. Oh!
mon cher docteur, quelle perspective vous m’ouvrez là! Mon mari! Clara!
Quelle découverte vous avez faite! quel trésor vous êtes! et comment
puis-je assez vous remercier?
--Calmez-vous, chère madame. Ne comptez pas trop à l’avance sur le
succès. Il faut avant tout savoir si Mlle Burnham ne fera pas
d’objections à notre projet. Et puis, il n’est pas impossible que les
lords de l’Amirauté ne le détruisent par un refus.
--Dans ce cas, comme je serai à Londres, j’irai moi-même les solliciter.
Les lords sont hommes après tout, et les hommes ne sont pas dans
l’habitude de me dire _non_.»
Ils se séparèrent.
Une semaine après ce jour, le vaisseau de Sa Majesté, l’_Amazone_,
voguait vers le nord de l’Amérique. Quelques personnes, qui prenaient un
intérêt spécial aux membres de l’expédition polaire, avaient obtenu le
privilége d’occuper les chambres d’officiers vacantes à bord du navire.
Sur la liste de ces hôtes favorisés, on lisait les noms de deux dames:
Mme Crayford et Mlle Burnham.
SCÈNE CINQUIÈME.
LE HANGAR A BATEAUX.
Encore la mer... la mer dont les vagues déferlent sur les rivages de
Terre-Neuve! Un navire à vapeur anglais mouille au large. Il est
complétement visible de la porte ouverte d’un hangar à bateaux, situé
sur le rivage, c’est l’une des constructions qui dépendent de la station
de pêche, sur la côte de l’île.
La seule personne qui soit dans le hangar, en ce moment, est un homme
vêtu en matelot. Il est assis sur un coffre, tenant une corde dans ses
mains et regardant nonchalamment la mer. Sur un grossier établi de
charpentier, qui est près de lui, se trouve un objet qu’on ne devrait
pas s’attendre à y voir: un voile de femme.
Quel est le vaisseau qui mouille au large?
Ce vaisseau est l’_Amazone_, envoyé d’Angleterre pour recevoir les
survivants de l’expédition, officiers et matelots. La réunion s’est
heureusement effectuée sur les rivages du nord de l’Amérique, il y a
trois jours. Mais le départ pour retourner dans la mère-patrie a été
retardé par une tempête qui a fait dériver le vaisseau hors de sa route.
Profitant, le troisième jour, du retour du calme, le commandant de
l’_Amazone_ a jeté l’ancre sur la côte de Terre-Neuve, et a envoyé
compléter, à terre, sa provision d’eau, avant de reprendre sa route. Les
passagers se sont fait débarquer pour se reposer, pendant quelques
heures, des fatigues de la tempête. Parmi eux se trouvent les deux
dames, et le voile laissé sur l’établi du hangar est celui de Clara.
Et quel est l’homme assis sur le coffre, une corde dans la main, et
promenant un regard nonchalant sur la mer? Cet homme est la seule
personne joyeuse des survivants de l’expédition. En d’autres termes,
c’est John Want.
Toujours assis sur le coffre, notre ami, qui ne murmure jamais, est
surpris par la subite apparition d’un matelot à la porte du hangar.
«Occupez-vous activement de votre besogne, John Want, dit le matelot, le
lieutenant Crayford vient vous voir.»
Après avoir donné cet avertissement à John Want, le messager disparut.
John Want se leva en grommelant, mit le coffre sur champ, et commença à
l’entourer de la corde. Le cuisinier du navire n’est pas d’humeur à
regarder son sauvetage avec la satisfaction sans mélange qui anime ses
compagnons de voyage. Au contraire, il serait plus volontiers disposé,
l’ingrat, à regretter le pôle nord.
«Si j’avais seulement su, pense-t-il en lui-même, avant de sortir des
glaces, que je serais amené ici, je crois que j’aurais préféré rester
sur les mers du pôle nord. J’étais vraiment heureux là, quand je tenais
réveillés les esprits de tout le monde. Toutes choses mises en balance,
je crois que j’aurais dû me considérer comme dans une position
très-confortable, si j’avais seulement prévu celle qui m’attendait ici.
Un autre à ma place pourrait être tenté de dire que ce hangar de
Terre-Neuve est un terrain trop rempli de boue, de vase, de poissons,
pour y planter sa tente. Un autre pourrait se plaindre des perpétuels
brouillards de Terre-Neuve, de ses perpétuelles morues, de ses
perpétuels chiens. Nous trouvions de très-beaux ours au pôle nord.
N’importe! tout cela m’est égal, je ne murmure pas.
--Avez-vous fini d’entourer ce coffre de sa corde?»
Cette fois-ci la voix qui se fait entendre est celle de l’autorité.
L’homme qui paraît à la porte est le lieutenant Crayford en personne.
John Want répond à son officier du ton joyeux qui lui est habituel.
«J’ai fini aussi bien que je le puis, lieutenant. Mais l’humidité qui
règne ici commence à agir sur nos cordes elles-mêmes. Je ne dis rien de
nos poumons; je ne parle que de nos cordes.»
Crayford répond aigrement à l’observation de John Want. Il semble avoir
perdu le goût qu’il avait naguère pour la bonne humeur du cuisinier.
«Heu! à voir votre visage bouleversé, on dirait que vous regardez comme
un véritable malheur que nous soyons sortis des régions polaires. Vous
mériteriez d’y être envoyé de nouveau.
--Je serais plus joyeux que je ne l’ai jamais été, lieutenant, si j’y
étais renvoyé. Je leur garde un souvenir reconnaissant, et je n’aime pas
à entendre mal parler du pôle nord dans un endroit marécageux comme
celui-ci. Il faisait un bon froid sec sur les neiges du pôle nord; et
ici on ne trouve que brouillards humides et que sables. Avez-vous jamais
manqué de soupe, lieutenant? J’en manque ici. Elle n’était pas
très-corsée, mais elle était chaude; et le froid que nous sentions
semblait lui communiquer un parfum de viande quand on la servait. Est-ce
vous, lieutenant, qui avez toussé si longtemps la nuit dernière? Je ne
me permettrai pas de médire de l’air de ces latitudes, mais je serais
bien aise de savoir si c’est vous qui avez toussé si fort. Voulez-vous
être assez obligeant pour tâter ces cordes du bout de vos doigts,
lieutenant? Vous pourrez ensuite les essuyer en les frottant sur le dos
de ma jaquette.
--C’est avec un bâton qu’on devrait vous frotter le dos. Portez ce
coffre directement dans le canot, sempiternel grognon. Vous auriez
grogné, même dans le paradis terrestre.»
Le philosophe de l’expédition n’était pas homme à se taire, parce qu’on
lui citait le jardin du paradis terrestre. L’Éden lui-même n’était pas
sans défaut à ses yeux.
«Je crois que j’aurais pu être joyeux partout, lieutenant, dit-il; mais
remarquez bien mes paroles: il doit y avoir eu bien des planches de
fleurs piétinées dans le paradis terrestre.»
Ayant formulé cette protestation, à laquelle il n’y avait rien à
répondre, John Want chargea le coffre sur ses épaules et sortit
tristement du hangar.
Alors, Crayford regarda à sa montre et appela un matelot qui se tenait
dehors.
«Où sont les dames? lui demanda-t-il.
--Mme Crayford vient de ce côté, monsieur. Elle était derrière vous
quand vous êtes entré.
--Mlle Burnham était-elle avec elle?
--Non, lieutenant. Elle est sur le rivage avec les passagers. J’ai
entendu la jeune dame demander après vous.
--Demander après moi?»
Crayford réfléchit en disant ces mots. Il ajouta d’une voix plus basse
et plus grave:
«Vous auriez dû lui dire que j’étais ici.»
Le matelot salua et se retira. Crayford fit un tour dans le hangar.
Ayant échappé à la mort dans les solitudes polaires, et réuni à une
femme charmante, le lieutenant paraissait néanmoins profondément anxieux
et abattu. A quoi pensait-il? Il pensait à Clara.