Crayford ne prit pas garde à l’interruption. Il était trop sérieusement

préoccupé du désir d’empêcher Frank de prendre part à l’expédition pour

faire attention à ce que pouvaient faire ou dire les personnes qui

l’entouraient.

«N’allez pas, je vous en prie, affronter des fatigues que vous n’êtes

pas en état d’endurer.»

Il ajouta d’un ton suppliant:

«Votre place sera aisément remplie; changez de résolution, Frank. Restez

ici avec moi.»

Wardour intervint encore. Il cria de nouveau à Crayford, encore plus

durement que la première fois:

«Laissez-le faire.»

Toujours aveugle et sourd à toute autre considération, Crayford

renouvela ses instances auprès de Frank.

«Vous avez avoué, il n’y a qu’un instant, que vous n’étiez pas endurci

aux fatigues, lui dit-il. Vous sentez, vous devez sentir, combien votre

dernière maladie vous a affaibli. Vous devez comprendre, j’en suis sûr,

que vous êtes incapable de braver le froid et d’endurer de longues

marches sur la neige.»

Irrité, au delà de toute expression, par l’opiniâtreté de Crayford, et

voyant ou croyant voir dans la figure de Frank qu’il était près de

céder, Wardour s’oublia au point de saisir Crayford par le bras et de

tenter de l’entraîner loin de Frank. Crayford se tourna vers lui et le

regardant:

«Richard, lui dit-il avec calme, vous ne vous possédez plus. J’ai pitié

de vous. Lâchez mon bras.»

Wardour lâcha le bras de Crayford avec quelque chose qui ressemblait à

la sombre soumission d’un animal sauvage envers son dompteur. Le moment

de silence qui suivit permit enfin à Frank de parler.

«Je vous suis très-reconnaissant, Crayford, dit-il à celui-ci, de

l’intérêt que vous me portez.

--Et vous suivrez mon avis? dit Crayford vivement et sans laisser à

Frank le temps de finir sa phrase.

--Ma résolution est prise, mon vieil ami, répondit Frank avec fermeté et

tristesse. Pardonnez-moi de vous désappointer. Je suis désigné pour

faire partie de l’expédition; je suivrai l’expédition.»

Il s’approcha de Wardour; et, n’éprouvant pas le moindre soupçon à son

égard, il lui frappa amicalement sur l’épaule en lui disant:

«Quand je me sentirai fatigué, vous m’aiderez, camarade, n’est-ce pas?

Allons, marchons!»

Wardour prit son fusil des mains du matelot qui le portait. Sa sombre

figure s’illumina soudainement d’un effrayant éclair de joie.

«Venez! cria-t-il, en avant sur la neige et sur la glace! Venez, où nul

pied humain n’a encore passé, où nulle trace humaine n’a jamais été

imprimée.»

Grayford fit aveuglément, instinctivement, un nouvel effort pour les

séparer; les officiers, ses camarades, qui se trouvaient le plus près de

lui, le forcèrent à reculer. Ils se regardèrent mutuellement avec

inquiétude. L’impitoyable froid, frappant ses victimes de différentes

façons, en avait atteint quelques-unes tout d’abord dans leur raison.

Chacun aimait Crayford. Devait-il, lui aussi, prendre le triste chemin

que d’autres avaient suivi avant lui? Ils le contraignirent à s’asseoir

sur un coffre.

«Restez calme, vieux camarade, lui dirent-ils amicalement; restez

calme.»

Crayford céda, torturé intérieurement par le sentiment de son

impuissance. Que pouvait-il faire, au nom du ciel! Pouvait-il dénoncer

Wardour au capitaine Helding sur la foi d’un simple soupçon, sans avoir

seulement l’ombre d’une preuve à fournir pour appuyer son dire? Le

capitaine se refuserait à insulter un de ses officiers, même en se

bornant à lui faire connaître la monstrueuse accusation dont il était

l’objet. Le capitaine supposerait, comme d’autres l’avaient déjà

supposé, que la raison de Crayford faiblissait sous les atteintes du

froid et sous les privations. Il n’y avait donc aucune espérance à

concevoir, littéralement aucune espérance, que dans le nombre des

membres de l’expédition. Officiers et matelots, tous aimaient également

Frank. Aussi longtemps qu’ils pourraient mouvoir une main ou un pied,

ils viendraient à son aide; pendant le voyage, ils veilleraient à ce

qu’il ne lui arrivât aucun mal.

L’ordre du départ fut donné; la porte s’ouvrit; la hutte fut rapidement

évacuée. Le détachement se mit en marche sur l’impitoyable neige

blanche, au milieu do l’impitoyable obscurité du ciel. Les malades et

les invalides, dont la dernière espérance de salut reposait sur les

compagnons qu’ils voyaient s’éloigner, saluèrent tristement leur départ.

Quelques-uns, dont les jours étaient comptés, pleuraient et sanglotaient

comme des femmes. La voix de Frank tremblait quand il se retourna, à la

porte, pour dire un dernier adieu à l’ami qui lui avait tenu lieu de

père.

«Dieu vous bénisse, Crayford!»

Crayford se précipita à travers le groupe d’officiers qui étaient autour

de lui et courut saisir Frank par les deux mains. Il les tint serrées

dans les siennes; on eût dit qu’il ne voulait plus s’en séparer.

«Dieu vous conserve, Frank! Je donnerais tout ce que j’ai au monde pour

partir avec vous. Au revoir! au revoir!»

Frank agita sa main, essuya les larmes qui remplissaient ses yeux, et se

précipita hors de la hutte. Crayford lui rappela le dernier, le seul

avertissement qu’il pût encore lui donner.

«Tant que vous le pourrez, Frank, tenez-vous au milieu du gros du

détachement.»

Wardour, se mettant en chemin le dernier, et suivant Frank à travers les

flocons de neige, s’arrêta et répondit à Crayford:

«Tant qu’il le pourra, il restera près de moi.»

SCÈNE TROISIÈME.

LA MONTAGNE DE GLACE.

Seul! seul! au milieu de la mer glaciale!

Le soleil se lève à demi voilé dans le triste ciel du pôle

septentrional. Les froids rayons de la lune se confondant d’une façon

étrange avec la lumière de l’aube naissante, revêtent les plaines de

neige d’une teinte d’un gris livide. Une banquise, dans le lointain

horizon, s’avance lentement vers le sud. Plus près, un courant d’eau

libre roule avec lenteur ses vagues sombres au delà des limites de la

glace. Plus près encore, et emportée à la dérive dans la même direction,

une montagne de glace dresse ses pointes dentelées vers le ciel; d’un

côté elle étincelle sous les rayons de la lune, de l’autre elle

ressemble à un sombre spectre à peine visible sous une lumière pâle et

cendrée.

A mi-chemin de la longue courbe que décrit la base de la montagne de

glace, quels sont ces objets qui interrompent la monotonie désolée de

cette scène? Dans cette effroyable solitude, doit-on s’attendre à

rencontrer des signes qui révèlent la présence de l’homme? Oui! les

lignes noires d’un canot qui a été halé sur le glacier flottant s’y

laissent voir. Dans une cavité creusée derrière le canot, les dernières

lueurs d’un feu mourant voltigent de temps en temps sur deux figures

d’homme. L’un de ces hommes est assis, le dos appuyé contre un des côtés

de la caverne; l’autre est étendu, sa tête reposant sur les genoux de

son compagnon. Le premier est éveillé et réfléchit; le second, dont le

pâle visage est tourné vers le ciel, est couché, endormi ou mort. Depuis

bien des jours déjà ces deux hommes, succombant à la fatigue, ont été

abandonnés comme perdus sans ressource par leurs camarades de

l’expédition envoyée en quête de vivres et de secours par les naufragés

du _Wanderer_ et du _Sea-Mew_. Celui qui est assis et pensif, est

Richard Wardour; celui qui est endormi ou mort est Frank Aldersley.

La montagne de glace flotte lentement sur la mer sombre qu’éclaire un

jour blafard. De minute en minute les restes du feu s’éteignent. De

minute en minute les morsures du froid se font de plus en plus sentir...

Wardour s’arrache à ses pensées et se lève. Il regarde la figure

toujours incolore de Frank; il met la main sur son cœur. Ce cœur bat

encore faiblement. Qu’on donne à Frank sa part de nourriture tenue en

réserve dans le canot, qu’on le réchauffe avec ce qui reste de

combustible, il pourra vivre encore. Qu’on l’abandonne là sans secours,

et sa mort n’est qu’une question de quelques heures, peut-être de

quelques minutes.

Wardour lève la tête de Frank et l’appuie contre la paroi de la caverne.

Il entre dans le canot et en revient avec une bûche. Il se penche pour

placer la bûche sur le feu et s’arrête. Frank rêve et murmure en rêvant.

Le nom d’une femme sort de ses lèvres. Il est encore en Angleterre, au

bal, et fait à Clara sa déclaration d’amour.

Une pensée homicide traverse l’esprit de Wardour et se reflète sur sa

physionomie. Il se redresse, rapporte la bûche dans le canot. Sa vigueur

est ébranlée, mais elle résiste encore. Ils approchent en flottant de

plus en plus de la pleine mer. Il peut remettre à l’eau le canot sans

aide. Il peut emporter avec lui la nourriture et le combustible qui leur

restent. L’homme qui sommeille là, mourant, sur la glace, est l’homme

qui lui a dérobé le cœur de Clara, qui a brisé le bonheur et l’espérance

de sa vie. Il le laissera plongé dans son sommeil! Il le laissera

mourir!

Voilà ce que l’esprit tentateur lui souffle à l’oreille. Wardour essaye

de mettre le canot en mouvement... Il y réussit... Il en est le maître

maintenant. Il s’arrête et regarde autour de lui. Près de lui la mer est

libre de glaçons; à ses pieds est l’homme qui lui a dérobé le cœur de

Clara. Le sombre reflet d’une pensée homicide s’accentue de plus en plus

sur le visage de Richard. Il attend, les mains posées sur le bord du

canot, il attend et réfléchit.

La montagne de glace flotte lentement sur la sombre mer. De minute en

minute le feu se meurt et s’éteint. De minute en minute les morsures

mortelles du froid s’emparent de plus en plus du malheureux Aldersley

qui sommeille.

Wardour attend toujours, attend et réfléchit.

SCÈNE QUATRIÈME.

LE JARDIN.

Le printemps est venu. La brise d’une nuit d’avril redresse les feuilles

des fleurs endormies. La lune règne en souveraine dans un ciel sans

nuage et sans étoile. Le calme de ces heures nocturnes s’étend partout,

sur la terre et sur la mer.

Dans une villa, sur le rivage occidental de l’île de Wight, les portes

vitrées qui donnent dans le jardin sont encore ouvertes. La lampe,

protégée par un abat-jour, brûle encore sur la table; une dame est

assise près de cette table et lit. De temps en temps elle regarde dans

le jardin et arrête ses yeux sur une jeune fille, vêtue d’une robe

blanche, qui se promène lentement sur la pelouse, à la douce clarté de

la lune. Les chagrins et l’attente ont imprimé leurs traces sur le

visage de la dame. Non-seulement ses rivales, mais encore ses amies, qui

naguère encore l’admiraient, s’accordent maintenant à dire qu’elle a

l’air fatigué et vieilli. D’autres, plus indulgentes dans leur jugement,

prétendent avec raison que ses yeux, sa chevelure, sa grâce simple et

l’ampleur de ses mouvements n’ont presque rien perdu de leurs charmes.

La vérité, comme de coutume, se trouve entre ces deux appréciations

extrêmes. En dépit de ses douleurs et de ses souffrances, Mme Crayford

est toujours la belle Mme Crayford.

Le délicieux silence de cette heure avancée de la soirée est doucement

troublé par la voix de la jeune fille qui se promène dans le jardin.

«Mettez-vous au piano, Lucie. C’est une soirée faite pour la musique.

Jouez quelques morceaux qui soient dignes d’une telle nuit.»

Mme Crayford se retourne vers la cheminée et regarde à la pendule.

«Ma chère Clara, il est plus de minuit. Rappelez-vous ce que le docteur

vous a dit. Vous devriez être couchée depuis une heure.

--Une demi-heure, Lucie! Je ne vous demande qu’une demi-heure encore.

Voyez le clair de lune sur la mer. Est-il possible d’aller se coucher

avec une nuit pareille à celle-ci? Jouez quelque chose, Lucie, quelque

chose qui s’adresse à l’âme et l’élève vers le ciel.»

Tout en formulant cette prière qu’elle adresse avec instance à son amie,

Clara s’avance vers la fenêtre du salon. Elle aussi a beaucoup souffert

des peines incessantes d’une longue attente. Sa figure a perdu sa

fraîcheur juvénile; nulle coloration délicate ne s’y fait plus remarquer

lorsqu’elle parle. Les yeux, d’une teinte si douce et qui ont gagné

naguère le cœur de Frank, portent maintenant l’empreinte d’une sombre

tristesse. Au repos, ils n’ont que des regards obscurs et fatigués.

Quand elle s’anime, ces regards semblent sauvages et inquiets, comme

ceux d’une personne qui se réveille en sursaut d’un rêve qui la fait

tressaillir. Vêtue d’une robe blanche, elle laisse flotter sur ses

épaules ses cheveux bruns dont la nuance est si douce. Il y a quelque

chose de fantastique et de surnaturel dans cette jeune fille, quand elle

s’approche pas à pas de la fenêtre, sous la pleine lumière de la lune,

en sollicitant un morceau de musique qui soit digne du mystère et de la

beauté de cette nuit.

«Consentirez-vous à rentrer si je me mets au piano? lui demanda Mme

Crayford. Il y a du danger, ma chérie, à rester dehors exposée à l’air

de la nuit.

--Non! non! j’aime sentir cet air. Jouez, pendant que je reste ici à

contempler la mer. Cela me calme; cela me ranime; cela me fait du bien.»

Elle retourna, semblant glisser comme un fantôme sur la pelouse. Mme

Crayford se leva, mit de côté le livre qu’elle lisait. C’était un récit

des explorations qui ont eu lieu dans les mers du pôle nord. Le temps

n’est plus où ces deux femmes pouvaient s’intéresser à des récits qui

n’avaient pas de rapport avec le sujet de leurs propres inquiétudes.

Maintenant, quand toute espérance les a presque abandonnées; maintenant,

quand les dernières nouvelles qu’elles ont reçues du _Wanderer_ et du

_Sea-Mew_, remontent à plus de deux ans, elles ne sauraient rien lire

que des livres qui leur racontent les dangers, les découvertes, les

naufrages, les sauvetages qui ont eu les terribles mers polaires pour

théâtre.

Ce fut avec répugnance que Mme Crayford mit son livre de côté et ouvrit

son piano. Le thème varié de Mozart en _ut_, était sur le pupitre. Elle

joua, l’une après l’autre, les délicieuses mélodies, d’une beauté si

simple et si pure, de cette œuvre sans prétention et sans rivale. A la

fin de la neuvième variation, qui était le morceau favori de Clara, elle

s’arrêta et tourna les yeux vers le jardin.

«Est-ce assez?» demanda-t-elle.

Elle n’obtint point de réponse. Clara s’était-elle assez éloignée pour

n’avoir pas entendu cette musique qu’elle aimait tant, cette musique qui

était si bien en harmonie avec la douce beauté de la nuit? Mme Crayford

se leva et s’approcha de la fenêtre.

Non! la blanche forme de Clara est toujours debout sur la pente de la

pelouse, le dos tourné à la maison, les yeux fixés sur la mer, dont les

eaux à peine ridées s’étendaient jusqu’à la ligne obscure de l’horizon,

qui est la ligne tracée par les côtes d’Angleterre.

Mme Crayford s’avance jusqu’au sentier qui serpente devant la fenêtre et

appelle de nouveau.

«Clara!»

Point de réponse encore. Clara est toujours immobile à la même place.

Chagrinée, mais non alarmée, Mme Crayford rentre dans le salon. Sa

triste expérience lui apprend ce qui est arrivé. Elle sonne ses

servantes et leur recommande d’attendre dans le salon qu’elle les

appelle; puis elle retourne dans le jardin et s’approche de Clara.

Morte pour le monde extérieur, comme si elle était déjà dans la tombe,

insensible au toucher, insensible au bruit, sans plus de mouvement

qu’une pierre, et non moins froide, Clara reste debout sur la pelouse;

elle est éclairée par la lune et fait face à la mer.

Mme Crayford attend avec patience à côté d’elle le changement qui ne

tardera pas, elle le sait, à se produire dans son état. Dans la

catalepsie, comme quelques-uns appellent sa maladie, il y a cela de

certain, que l’accès n’a qu’une durée, qui est toujours la même.

C’est ce qui arrive cette fois encore. Nul changement ne se manifeste

d’abord dans ses yeux; ils sont toujours tout grands ouverts, fixes et

vitreux. Le premier mouvement que fait Clara se produit dans ses mains.

Elle les élève en l’air et les porte en avant, comme une personne qui

marche dans l’obscurité. Un autre moment s’écoule et ses lèvres se

meuvent à leur tour. Elles s’entr’ouvrent et tremblent. Encore quelques

minutes, et des mots s’en échappent, lentement, l’un après l’autre,

d’une voix sourde, et comme si elle parlait en dormant.

Mme Crayford tourne les yeux vers la maison. Une triste expérience lui

faisait craindre la curiosité de ses servantes. La même expérience

l’avertissait qu’il ne faudrait pas se fier à celles-ci, si elles

étaient en position d’entendre les étranges paroles que Clara prononce

durant ses accès. Une d’elles ne se serait-elle pas glissée dans le

jardin? Non. Elles sont toujours dans le salon où elles ne peuvent

entendre Clara, et attendent le signal qui leur dira que leur aide est

nécessaire.

Se retournant de nouveau vers Clara, Mme Crayford l’entendit prononcer

d’une voix sourde des mots qui se succédèrent de plus en plus

rapidement.

«Frank!... Frank!... Ne restez pas en arrière... Ne vous fiez pas à

Richard Wardour. Tant que vous pourrez, restez avec le gros du

détachement, Frank!»

C’était l’avertissement donné par Crayford dans les solitudes de la mer

glaciale, répété par Clara dans le jardin de la villa anglaise!

Elle se tait un moment, et dans ce moment sa vision change de scène.

Elle voit Frank sur la montagne de glace, à la merci du plus impitoyable

ennemi qu’il ait sur la terre. Elle le voit flottant sur la mer sombre,

à travers un jour blafard.

«Éveillez-vous, Frank!... éveillez-vous et défendez-vous!... Richard

Wardour sait que je vous aime... Il veut se venger et vous donner la

mort!... Éveillez-vous, Frank!... Éveillez-vous!... Vous marchez à votre

perte!...»

Un long cri d’horreur s’échappa de sa bouche, cri sinistre et effrayant

à entendre.

«Il marche à sa perte!... murmura-t-elle encore. Il marche à sa

perte!...»

Le nuage qui couvrait ses yeux s’évanouit, et ils se fermèrent. Un long

frisson parcourut tout son corps. Une légère rougeur colora un instant

ses joues pâles comme celles d’une morte et disparut ensuite. Ses jambes

plièrent sous elle, et elle tomba dans les bras de Mme Crayford.

Les servantes, répondant à l’appel de leur maîtresse, la transportèrent

dans sa chambre et la déposèrent sur son lit dans un état de complète

insensibilité. Après une demi-heure ou un peu plus, ses yeux se

rouvrirent, pleins de vie cette fois, et ils laissèrent tomber un regard

languissant sur son amie assise près de son lit.

«J’ai eu un terrible rêve, dit-elle d’une voix faible; suis-je malade,

Lucie? Je me sens bien faible!»

Tandis qu’elle dit ces mots, le sommeil, un sommeil bienfaisant et

naturel, s’empare d’elle soudainement, comme il s’empare des jeunes

enfants au milieu même de leurs jeux. Quoique la crise soit maintenant

passée, quoiqu’il ne soit plus nécessaire de veiller sur elle, Mme

Crayford garde toujours sa place auprès du lit, trop inquiète et trop

attentive pour se retirer dans sa chambre.

Dans les circonstances précédentes, elle avait l’habitude de chasser de

son esprit les paroles qui étaient sorties de la bouche de Clara pendant

ses accès. Cette fois, elle fait d’inutiles efforts pour y réussir. Les

paroles de Clara ne cessent de revenir à sa pensée. Vainement elle

repasse dans sa mémoire tout ce que les docteurs lui ont dit en parlant

de ce qu’éprouvait Clara pendant ses crises. Les craintes vagues qu’elle

ressent de la perte de l’homme qu’elle aime se mêlent dans son esprit

avec ce qu’elle lit constamment des épreuves, des périls, des

sauvetages, dont les mers du pôle nord sont le théâtre. Les choses les

plus étranges qu’elle peut dire ou faire, dans ses accès, doivent être

toutes attribuées à cette cause et peuvent s’expliquer de la même façon.

C’est ainsi qu’ont parlé les docteurs, et c’est ainsi, jusqu’à présent,

que Mme Crayford a partagé leur opinion. Ce n’est que cette nuit que les

paroles de la jeune fille ont retenti à son oreille avec un accent

singulièrement prophétique et elle se demande:

«Clara est-elle en esprit auprès de ceux que nous aimons et qui se sont

perdus dans les solitudes des mers du pôle? Ses yeux peuvent-ils voir

les morts et les vivants égarés dans les déserts de la mer glaciale?»

La nuit s’est écoulée.

De près et de loin, le jardin de la villa présente l’aspect le plus gai

et le plus charmant sous les rayons du soleil du midi. Tout autour, on

entend les bruits joyeux qui témoignent de la vie et du mouvement qui y

règnent. Du jardin de la maison la plus voisine, arrivent les voix des

enfants s’abandonnant à leurs jeux. Le long de la route qui passe

derrière cette maison, s’entend le roulement des voitures et des

charrettes qui la parcourent. Sur la mer bleue, retentit au loin le

bruit que font les palettes des roues des steamers en frappant l’eau, et

les coups de piston de leurs machines, quand ces navires côtoient l’île

en franchissant le détroit qui la sépare du continent. Sur les arbres,

les oiseaux chantent gaiement au milieu du feuillage qui frémit sous la

brise. Dans la maison, les servantes rient bien haut de quelque

plaisanterie ou de quelque anecdote qui les réjouit pendant leurs

occupations. C’était un moment plein de charme et de joyeuse animation.

Les deux dames étaient assises dans le jardin, se reposant d’une

promenade qu’elles venaient d’y faire.

Elles échangèrent quelques paroles banales sur la beauté du temps, puis

elles se turent. Gardant le souvenir de ce qu’elle avait vu pendant sa

crise, comme on garde en général le souvenir de ce qu’on a vu dans un

rêve, et prenant sa vision pour une révélation surnaturelle, Clara

considérait maintenant dans son âme ses pressentiments les plus funestes

comme autant de faits réalisés. Sa dernière et faible espérance de

revoir jamais Frank s’était évanouie. L’intime connaissance qu’avait

d’elle Mme Crayford faisait comprendre à celle-ci ce qui se passait dans

l’âme de Clara, et lui disait que s’efforcer de raisonner sa jeune amie

et de lui adresser de sages remontrances serait perdre volontairement

son temps et ses paroles. La disposition où elle-même s’était sentie un

moment, la nuit précédente, d’attacher une importance superstitieuse à

ce qu’avait dit Clara pendant son accès, avait disparu avec le retour de

la clarté du jour. Le repos et la réflexion l’avaient calmée et avaient

rendu à son bon sens tout son empire. Sympathisant avec Clara en toute

autre chose, elle ne partageait pas, quand elles étaient assises toutes

deux sous les rayons d’un splendide soleil, son désespoir dans l’avenir.

Elle, qui pouvait encore espérer, n’avait rien à répondre à sa jeune

amie qui avait perdu toute espérance. Les minutes se succédèrent ainsi

paisiblement, et les deux amies restèrent assises en silence à côté

l’une de l’autre.

Une heure s’écoula, et la cloche de la porte de la villa se fit

entendre.

Toutes deux tressaillirent, toutes deux savaient ce qu’annonçait cette

cloche. C’était l’heure où le facteur apportait leurs journaux de

Londres. Que de fois, dans le passé, elles avaient déchiré la bande qui

enveloppait ces journaux et regardé à la même colonne, avec la même

impatience, mélangée d’espérance et de désespoir! Voilà aujourd’hui,

comme hier, comme demain, si Dieu doit le permettre, voilà la servante

avec les journaux de Lucie et de Clara à la main. L’une et l’autre

feront-elles encore, aujourd’hui, comme elles ont fait tant de fois dans

le passé?

Non! Mme Crayford déchire la bande de son journal, comme de coutume;

mais Clara dépose le sien intact sur une chaise du jardin.

Mme Crayford regarde en silence à la place où elle regarde toujours, à

la colonne consacrée aux dernières nouvelles de l’étranger. Au moment où

ses yeux tombent sur la page, elle tressaille en poussant un cri de

joie. Le journal s’échappe de ses mains tremblantes. Elle serre Clara

dans ses bras.

«Ah! ma chérie! ma chérie! Voici de leurs nouvelles, enfin!...»

Sans répondre, sans laisser voir aucun changement dans sa physionomie,

Clara ramasse le journal tombé à terre, et lit, en tête de la colonne,

et imprimés en lettres capitales, ces mots:

L’EXPÉDITION AU POLE NORD

Elle s’arrête et regarde Mme Crayford.

«Avez-vous la force de m’entendre, Lucie, lui demanda-t-elle, si je lis

tout haut?»

Mme Crayford était trop agitée pour faire, à cette question, une réponse

verbale: elle fit signe à Clara, avec un air d’impatience, de continuer.

Clara lut les nouvelles suivantes qui étaient au-dessous du titre:

«L’information qui suit, venue de Saint-John (Terre Neuve), nous est

envoyée pour être publiée.

La mer glaciale · 第 4 / 18 段