en fronçant le sourcil d’un air d’impatience.
«Je venais de m’assoupir, dit-il, pourquoi me réveiller?
--Voyez, Richard, nous sommes seuls.
--Eh bien! Après?
--Je désire vous parler en particulier, et je profite de cette occasion.
Vous m’avez désappointé et surpris, aujourd’hui. Pourquoi disiez-vous
qu’il vous est tout un de partir ou de rester? Pourquoi êtes-vous le
seul homme parmi nous tous auquel notre salut ou notre perte soit chose
parfaitement indifférente?
--Un homme peut-il toujours donner une raison de ce qu’il y a d’étrange
dans ses manières ou dans ses paroles? répondit Wardour.
--Il peut l’essayer, dit Crayford d’un ton calme, quand c’est un ami qui
l’en prie.»
Le ton de Wardour s’adoucit.
«C’est vrai, reprit-il, j’essaierai. Vous rappelez-vous notre première
nuit en mer, quand nous quittâmes l’Angleterre sur le _Wanderer_?
--Aussi bien que si c’était hier.
--Nuit calme et tranquille, continua Wardour d’un air pensif. Pas un
nuage, pas une étoile. Rien dans le ciel, que la lune dans son plein, et
à la surface de la mer paisible, pas une ride qui se laissât voir sur le
sillage lumineux qu’y traçait le navire. Vous vîntes sur le pont et m’y
trouvâtes seul...»
Il s’arrêta. Crayford lui prit la main et finit pour lui la phrase
commencée:
«Seul et en larmes.
--Les dernières que je verserai jamais, ajouta Wardour avec amertume.
--Ne dites pas cela! Il y a des moments où un homme est à plaindre s’il
ne peut verser des larmes. Continuez, Richard.»
Wardour continua à rappeler ses anciens souvenirs, en conservant le ton
calme qu’il avait pris.
«J’aurais cherché querelle à tout autre homme qui m’aurait surpris en ce
moment, ajouta-t-il. Il y avait eu, apparemment, dans votre voix, quand
vous vous êtes excusé de m’avoir dérangé, quelque chose qui avait amolli
mon âme. Je vous dis que j’avais éprouvé un désappointement qui avait
brisé mon cœur pour la vie. Il n’était pas besoin d’entrer dans plus
d’explications. Les seuls chagrins sans espérance d’adoucissement sont
les chagrins que causent les femmes.
--Et le seul bonheur sans mélange est le bonheur que procurent les
femmes, dit Crayford.
--Vous pouvez en juger ainsi par votre propre expérience; la mienne m’en
fait juger différemment. Tout le dévouement, toute la patience, toute
l’humilité, tout le culte dont un homme peut disposer, je les ai mis aux
pieds d’une femme; elle a accepté cet hommage comme les femmes ont
coutume de le faire, avec aisance, avec bonne grâce, mais sans en être
touchée, et comme une chose qui lui était naturellement due. Je quittai
l’Angleterre pour atteindre à un poste élevé dans ma carrière, avant
d’oser lui offrir ma main. Je brave les dangers, je m’expose à la mort,
je risque ma vie dans les marais fiévreux de l’Afrique pour obtenir
l’avancement auquel je n’aspire que pour l’amour d’elle, et je
l’obtiens. Je reviens alors pour lui tout donner, ne demandant en retour
rien que de pouvoir reposer mon cœur fatigué dans la contemplation de
ses charmants attraits. Et ses lèvres, les lèvres que j’avais baisées en
partant, me disent qu’un autre homme a dérobé ma place dans son cœur. Je
ne dis que peu de mots après avoir entendu cet aveu, et je la laissai
pour toujours. Un temps pourra venir, lui dis-je, où je vous
pardonnerai; mais l’homme qui m’a dérobé ma place dans votre cœur
regrettera le jour où vous et lui vous êtes rencontrés pour la première
fois. Ne me demandez pas quel est cet homme. Je suis encore à le
découvrir. La trahison est restée secrète. Personne ne pourrait me dire
où je le trouverai; personne ne pourrait me dire qui il est. Mais
qu’importe! quand j’aurai triomphé de mes premières angoisses, je
pourrai m’en reposer sur moi-même; je pourrai être patient et attendre
mon heure.
--Votre heure?... quelle heure?...
--L’heure où moi et cet homme nous nous rencontrerons face à face. Car,
je le savais dès lors, je le sais maintenant; c’était écrit dans mon
cœur dès lors, c’est toujours écrit dans mon cœur: nous nous
rencontrerons, nous nous connaîtrons l’un l’autre! C’est avec cette
profonde conviction que je me suis engagé comme volontaire dans cette
expédition, comme je me serais engagé dans toute autre entreprise qui
aurait pu m’offrir des travaux, des fatigues, des dangers, comme refuge
contre les souffrances qui me poursuivent. C’est avec cette profonde
conviction, qui ne m’abandonne pas, que je vous dis qu’il m’est
indifférent de rester ici avec les malades ou de partir avec les
valides, car je vivrai jusqu’à ce que j’aie rencontré cet homme! Le jour
où nous devrons régler nos comptes est fixé. Ici, environné de ces
glaces polaires, comme sous l’atmosphère brûlante des tropiques, dans un
combat comme dans un naufrage, au milieu des ravages de la famine comme
au milieu de ceux de la peste, seul, parmi des centaines de morts qui
m’entoureront, je vivrai! Oui! je vivrai pour voir arriver un jour! Je
vivrai pour attendre ma rencontre avec un homme.»
Il s’arrêta tout tremblant de la tête aux pieds, l’esprit en proie à
cette terrible superstition qui le dominait. Crayford recula d’horreur,
en silence. Wardour remarqua ce mouvement et en fut blessé. Il en
appela, pour justifier sa conviction longtemps caressée, à la
connaissance que Crayford avait acquise de son caractère.
«Regardez-moi! lui dit-il. Voyez comme j’ai vécu et me suis fortifié,
malgré cette douleur poignante qui me rongeait le cœur, malgré les vents
glacés du nord qui m’assaillaient au dehors! Je suis le plus robuste
d’entre vous tous. Pourquoi? J’ai lutté contre des fatigues qui ont
couché à terre les hommes les plus endurcis aux fatigues de toute
l’expédition. Pourquoi? Qu’ai-je fait pour que mon cœur ait battu avec
plus de force, pour que mon sang ait circulé avec plus de chaleur dans
toutes mes veines, jusqu’à ce moment et sous ce climat, qu’ils ne l’ont
jamais fait au milieu des brises salutaires de mon pays natal? A quoi
ai-je été réservé? Je vous le répète, à voir venir un jour, à me
rencontrer avec un homme!»
Il s’arrêta encore, et alors Crayford prit la parole.
«Richard, dit-il, depuis que nous nous sommes vus pour la première fois,
j’ai eu confiance en la bonté de vos instincts, malgré vos rudes dehors;
j’y ai eu confiance fermement, sincèrement, comme aurait pu y avoir
confiance votre propre frère. Vous mettez aujourd’hui cette confiance à
une difficile épreuve. Si votre ennemi m’avait dit que vous ayez jamais
tenu le langage que vous venez de me tenir, que vos yeux aient jamais eu
des regards pareils à ceux que j’y vois maintenant, je lui aurais tourné
le dos comme à l’auteur d’une vile calomnie contre un homme équitable,
brave, loyal. Oh! mon ami, mon ami, si vous croyez que j’aie jamais bien
mérité de vous, rejetez, je vous en prie, ces pensées loin de votre
cœur! Regardez-moi avec le regard franc d’un homme qui a renoncé à toute
idée de vengeance. Ne permettez pas que revienne jamais le temps où je
ne pourrai plus tendre la main que je tends aujourd’hui à l’homme que je
puis encore admirer, au frère que je puis encore aimer!»
Le cœur qu’aucune autre voix ne pouvait toucher, entendit cet appel. Ces
farouches regards, cette voix rude s’adoucirent sous l’influence de
Crayford. Wardour laissa tomber sa tête sur sa poitrine.
«Vous avez plus de bonté pour moi que je ne le mérite. Changeons de
sujet et ne revenons plus sur celui-ci. Travaillons, Crayford. Le
travail est le véritable baume de notre vie. Le travail détend les
muscles et réchauffe le sang; le travail qui fatigue le corps repose
l’âme. N’y a-t-il rien ici que je puisse faire? Pas de bois à couper?
Pas de fardeau à transporter?»
La porte s’ouvrit au moment où il faisait cette question; Bateson,
chargé de transformer le bois de lit de Frank en bois à brûler, entra
avec sa hache. Wardour, sans lui dire un seul mot, lui arracha la hache
de la main.
«Pourquoi faire cette hache? demanda-t-il.
--Pour démolir le bois de lit de M. Aldersley et en faire du feu,
lieutenant.
--Je ferai cela à votre place; ce sera l’affaire d’un moment. Vous ne
devez pas être en peine de moi, vieil ami. Je vais faire une bonne
chose: je vais me fatiguer le corps pour me reposer l’âme.»
Ce qu’il y avait de mauvais dans ses instincts était visiblement
subjugué, pour un temps, du moins. Crayford prit sa main en silence;
puis, servi par Bateson, il le laissa se livrer à son travail.
La hache à la main, Wardour s’approcha du lit de Frank.
«Que ne puis-je, se dit-il, anéantir mes pensées comme je vais anéantir
ce bois de lit.»
Il l’attaqua avec la hache en homme qui sait bien se servir de son
instrument.
«Hélas! pensa-t-il tristement, pourquoi ne suis-je pas né charpentier au
lieu d’être né gentleman? Une bonne hache, maître Bateson. Je me demande
avec étonnement où vous avez pu la trouver. On dirait qu’il y a quelque
chose dans ce manche qui vous force à travailler. Pauvre Crayford! ses
paroles m’étreignent la gorge. Un excellent compagnon, un noble cœur.
Arrière les pensées! arrière les regrets! Ce qui est dit est dit.
Travaillons! travaillons! travaillons!»
Une planche après l’autre tomba sur le sol. Il rit en pensant combien il
est facile de détruire.
«Ah! ah! jeune Aldersley! il ne m’a pas fallu beaucoup de temps pour
démolir votre lit. C’est fini. J’en aurais fait autant de la hutte
entière si j’avais eu la chance de pouvoir la traiter de même.»
Une longue pièce de bois tomba sous sa hache, pièce assez longue pour
devoir être coupée en deux. Il la retourna et se baissa pour la
regarder. Une chose attira son attention: c’était des lettres gravées
dans le bois. Il les regarda de plus près. Ces lettres étaient
superficiellement creusées et mal formées. Il put seulement déchiffrer
les trois premières, et encore n’était-il pas sûr qu’il les lût bien.
Elles ressemblaient à C. L. A., si tant est qu’elles ressemblassent à
quelque chose. Il rejeta la pièce de bois au loin avec humeur.
«Au diable celui, quel qu’il soit, qui a choisi ce nom entre tous les
noms du monde pour le graver là! Mais travaillons! travaillons!»
Il reprit sa hache et continua son œuvre.
Il coupa une autre planche.
Il s’arrêta et la regarda avec méfiance.
Des lettres y étaient aussi gravées. Les lettres F. et A. s’y laissaient
lire.
Il posa sa hache à terre. Il s’éleva dans son esprit des doutes vagues
qu’il ne fut pas capable d’éclaircir. L’état même de son esprit devint
une énigme pour lui.
«Encore des lettres! se dit-il. Voilà à quoi cette jeunesse oisive
emploie ses heures de loisir. F. A? Ces lettres doivent être ses
initiales, Frank Aldersley. Qui a gravé les lettres de l’autre planche?
Frank Aldersley aussi?»
Il rapprocha la pièce de bois qu’il tenait dans ses mains plus près du
jour, et l’examinant plus attentivement il y vit encore deux lettres!
Au-dessous des initiales F. A. il lut les lettres C. B.
«C. B., répéta-t-il en se parlant à lui-même. Les initiales de sa
bien-aimée, je suppose. C’est naturel, à son âge!»
Il fit encore une pause. Puis, sur sa figure se laissa voir le signe
extérieur d’une angoisse secrète qui le mordait au cœur.
«Son chiffre est C. B., dit-il d’une voix basse et brisée, C. B... Mais
c’est Clara Burnham!»
Il resta, la planche dans ses mains, en répétant à plusieurs reprises
ces mots:
«Clara Burnham!... Clara Burnham!...» comme si c’était une question
qu’il s’adressât à lui-même.
Il laissa tomber la planche, et une pâleur mortelle envahit sa figure en
un moment. Ses yeux errèrent au hasard entre les pièces de bois
répandues sur le sol et le lit à moitié démoli.
«O Dieu! que vient-il de m’arriver!» murmura-t-il.
Il ramassa sa hache en poussant un cri étrange, un cri tenant le milieu
entre la rage et la terreur. Il s’efforça avec fureur, avec désespoir,
de poursuivre son travail. Il ne le put. Vigoureux comme il l’était, il
ne put manier sa hache. Ses mains lui refusèrent leur service; elles
tremblaient continuellement. Il s’approcha du feu, il essaya de les
réchauffer, elles ne cessèrent de trembler; elles communiquèrent leur
impuissance au reste du corps. Tous ses membres se mirent à
frissonner... Il connut la peur... Ses propres pensées le glacèrent
d’effroi.
«Crayford! cria-t-il, Crayford! venez ici, et allons chasser.»
Aucune voix amie ne lui répondit. Aucune figure amie ne se montra à la
porte.
Un moment se passa, et il se produisit en lui un autre changement. Il
reprit soudainement possession de lui-même. Un sourire, un sourire
horrible, difforme, illumina lentement, furtivement, diaboliquement sa
figure. Il s’éloigna du feu, mit doucement sa hache dans un coin,
s’assit à son ancienne place, et s’abandonna à un accès de joie inspiré
par l’espoir d’une prochaine vengeance. Il avait trouvé l’homme qu’il
cherchait! Il l’avait trouvé au bout du monde, dans le dernier combat
que les explorateurs des mers glacées du pôle livraient à la famine et à
la mort!
Quelques minutes s’écoulèrent.
Il s’aperçut tout à coup qu’un courant d’air froid pénétrait dans la
chambre.
Il se retourna et vit Grayford ouvrir la porte de la hutte. Un homme
était derrière lui. Wardour se leva vivement et regarda par-dessus
l’épaule de Crayford.
Était-ce bien l’homme qui avait gravé les lettres sur les planches? Oui,
c’était Frank Aldersley!
«Encore au travail! s’écria Crayford en jetant un coup d’œil sur le lit
à moitié démoli. Donnez-vous un peu de repos, Richard. Le détachement
d’exploration est prêt à partir. Si vous désirez prendre congé de vos
camarades, les officiers qui nous quittent, avant qu’ils ne se mettent
en marche, vous n’avez pas de temps à perdre.»
Il s’arrêta court en disant ces derniers mots, et regardant Wardour en
face, il s’écria:
«Bon Dieu! comme vous êtes pâle! Que vous est-il arrivé?»
Frank, qui cherchait dans son coffre quelques vêtements dont il pourrait
avoir besoin durant son voyage, se retourna. Il fut frappé, comme
Crayford l’avait été, du soudain changement qui s’était produit sur la
figure de Wardour depuis qu’ils l’avaient quitté un moment auparavant.
«Êtes-vous malade? lui demanda-t-il. J’ai appris que vous faisiez la
besogne de Bateson à sa place; vous seriez-vous blessé?»
Wardour détourna soudainement la tête pour cacher sa figure à Grayford
et à Frank. Il tira son mouchoir de sa poche et enveloppa tant bien que
mal sa main gauche.
«Oui, dit-il, je me suis blessé avec la hache. Ce n’est rien, n’y faites
pas attention. La douleur physique me fait toujours une singulière
impression. Mais ce n’est rien, vous dis-je, il n’y a pas lieu de s’en
occuper.»
Il se tourna vers eux, et s’adressa à Frank d’un ton familier qui ne lui
était pas ordinaire.
«Je ne vous ai pas répondu très-poliment quand vous m’avez adressé la
parole, il y a quelques instants, je veux dire quand j’entrai ici avec
les autres officiers du _Wanderer_. Je vous en fais mes excuses.
Serrons-nous la main! Comment vous trouvez-vous? Vous êtes prêt à vous
mettre en marche?»
Frank accueillit l’avance qui lui était faite si singulièrement avec une
parfaite bonne humeur.
«Je suis charmé d’être de vos amis, monsieur Wardour. Je souhaiterais
être aussi rompu aux fatigues que vous l’êtes.»
Wardour éclata d’un rire exagéré, joyeux, peu naturel.
«Plus fort, n’est-ce pas? Il ne faut pas penser à cela. Les dés auraient
mieux fait de m’envoyer à votre place et de vous retenir ici. Je ne me
suis jamais senti en meilleure santé dans toute ma vie.»
Il fit une pause, puis il ajouta en fixant Frank et donnant à sa voix
une grande emphase:
«Nous autres hommes du Kent, nous sommes rudement charpentés.»
Frank fit un pas vers Wardour, attiré par un nouveau sentiment
d’intérêt.
«Vous venez du Kent? lui dit-il.
--Oui. Du Kent oriental.»
Il se tut un instant, puis fixant de nouveau Frank, il ajouta:
«Connaissez-vous cette partie du pays?
--J’en connais quelque chose, répondit Frank. Quelques-uns de mes chers
amis l’ont habité.
--Quelques-uns de vos amis? répéta Wardour. Une des familles du comté,
sans doute?»
Quand il fit cette question, il tourna brusquement la tête. Il se
trouvait placé entre Crayford et Frank. Crayford, sans prendre part à
leur conversation, avait regardé et écouté ses paroles de plus en plus
attentivement. Wardour s’en était aperçu et en avait été blessé, sans
que rien en apparence justifiât son irritation.
«Pourquoi me regardez-vous ainsi? lui dit-il.
--Pourquoi ressemblez-vous si peu à vous-même?» répondit tranquillement
Crayford.
Wardour ne répondit pas et renoua sa conversation avec Frank.
«Une des familles du comté, reprit-il, les Witherby de Jew Grange, je
suppose?
--Non, dit Frank; mais des amis des Witherby, très-probablement: les
Burnham.»
Ici, malgré ses efforts désespérés, Wardour ne parvint pas à se
contenir. Il tressaillit violemment. Le mouchoir qu’il avait mal attaché
autour de sa main tomba, et Crayford s’empressa de le ramasser en
l’examinant avec soin.
«Voici votre mouchoir, Richard, dit-il; c’est singulier?
--Qu’est-ce qu’il y a de singulier?
--Vous nous avez dit que vous vous étiez blessé avec la hache?
--Eh bien?
--Il n’y a aucune tache de sang sur votre mouchoir.»
Wardour arracha le mouchoir des mains de Crayford.
«Pas de sang sur le mouchoir, se dit-il à lui-même. Il y en aura une ou
deux taches quand Crayford le reverra.»
Il s’arrêta à quelques pas de la porte et dit à Crayford:
«Vous m’avez recommandé de prendre congé des officiers, mes camarades,
avant qu’il ne soit trop tard. Je vais suivre votre avis.»
La porte extérieure s’ouvrit au moment où il mettait la main sur la
serrure.
Un des quartiers-maîtres du _Wanderer_ entra dans la hutte.
«Le capitaine Helding est-il ici?» demanda-t-il en s’adressant à
Wardour.
Wardour indiqua Crayford d’un geste.
«Le lieutenant vous le dira», répondit-il.
Crayford s’avança et questionna le quartier-maître.
«Qu’avez-vous à dire au capitaine Helding? demanda-t-il.
--J’ai un rapport à lui faire. Il est arrivé un accident sur la glace.
--A l’un de vos hommes?
--Non, lieutenant, à l’un de nos officiers.»
Wardour, qui était sur le point de sortir, s’arrêta quand le
quartier-maître fit cette réponse. Il réfléchit un moment. Puis il
revint lentement vers l’endroit de la chambre où se trouvait Frank.
Crayford indiqua au quartier-maître la porte latérale de la hutte.
«Je suis fâché d’apprendre cet accident, dit-il. Vous trouverez le
capitaine Helding dans cette pièce.»
Pour la seconde fois Wardour, avec une persistance qui avait quelque
chose de singulier, renoua la conversation avec Frank.
«Ainsi, vous avez connu les Burnham? dit-il. Qu’est devenue Clara à la
mort de son père?»
La figure de Frank devint à l’instant rouge de colère.
«Clara? répéta-t-il. Qui vous autorise à parler de Mlle Burnham de ce
ton familier?»
Wardour saisit cette occasion de chercher querelle à Frank.
«Quel droit avez-vous de me faire cette question?» répondit-il
grossièrement.
Le sang de Frank bouillonna. Il oublia la promesse qu’il avait faite à
Clara de tenir leur engagement secret. Il oublia toute chose, et ne
considéra que l’insolence sans borne du langage et des manières de
Wardour.
«Le droit d’exiger que vous la respectiez, reprit-il, droit que j’ai
comme étant son fiancé.»
Les yeux vigilants de Crayford étaient toujours attentifs, et Wardour
vit qu’il en était surveillé. Un mot de plus sur ce ton, et Crayford
pouvait intervenir ouvertement. Wardour comprit encore une fois la
nécessité de se contenir à tout prix. Il fit des excuses exagérées à
Frank.
«Impossible de méconnaître un tel droit, dit-il. Peut-être me
pardonnerez-vous quand vous saurez que je suis un des anciens amis de
Mlle Burnham. Mon père et le sien étaient voisins. Nous nous sommes
toujours traités comme si nous étions frère et sœur.»
Frank l’interrompit généreusement.
«N’en dites pas plus. J’ai eu tort. Je me suis laissé emporter. Veuillez
me pardonner.»
Wardour le regarda avec un intérêt involontaire. Puis il lui fit cette
étrange question:
«Est-elle très-éprise de vous?»
Frank éclata de rire.
«Mon cher camarade, lui dit-il, vous viendrez à mes noces, et vous en
jugerez par vous-même.
--Aller à vos noces!...»
En répétant ces mots, Wardour jeta à la dérobée un regard sur Frank, que
Frank, occupé à boucler son porte-manteau, ne remarqua pas. Mais
Crayford l’aperçut, et l’expression de ce regard glaça tout son sang. En
rapprochant ce que Wardour lui avait dit, quand ils étaient tous deux
seuls, de la conversation que Wardour et Frank venaient d’avoir en sa
présence, il ne pouvait en tirer qu’une conclusion: La femme que Wardour
avait aimée et perdue était Clara Burnham. L’homme qui avait enlevé
cette femme à Wardour était Frank Aldersley. Et Wardour avait découvert
cela dans sa dernière rencontre avec Frank.
«Grâce à Dieu, pensa Crayford, les dés vont les séparer. Frank part avec
l’expédition et Wardour reste avec moi.»
Crayford avait à peine eu le temps de faire cette réflexion et Frank
d’adresser à Wardour son invitation inconsidérée, quand le rideau qui
fermait la porte du fond fut tiré. Le capitaine Helding et les officiers
qui devaient partir avec le détachement d’exploration entrèrent dans la
grande pièce, prêts à se mettre en route. En voyant Crayford, le
capitaine Helding s’arrêta pour lui parler.
«Je viens, lui dit-il, d’apprendre un accident qui réduit le nombre de
nos explorateurs. Mon second lieutenant, qui devait en faire partie, a
fait une chute sur la glace. A en juger par ce que le quartier-maître
m’a dit, je crains bien que le pauvre garçon ne se soit cassé une jambe.
--Je le remplacerai!» cria une voix partie de l’extrémité opposée de la
pièce.»
Chacun se retourna; l’homme qui venait de parler était Richard Wardour.
Crayford intervint aussitôt, d’un ton si véhément, que tous ceux qui
connaissaient son extrême modération en furent étonnés.
«Non, dit-il, pas vous, Richard, pas vous.
--Pourquoi, pas moi? dit Wardour d’une voix sombre.
--Pourquoi pas lui, en effet? dit le capitaine Helding? Wardour est
justement l’homme qui convient pour une expédition de longue haleine. Il
est en parfaite santé, il est le meilleur tireur d’entre nous. J’allais
précisément vous le proposer.»
Crayford manqua ici au respect qu’il témoignait habituellement à son
supérieur. Il combattit ouvertement l’avis du capitaine.
«Wardour n’a pas le droit de partir comme volontaire, ajouta-t-il. Il a
été convenu, capitaine Helding, que le sort prononcerait entre ceux qui
partiraient et ceux qui resteraient.
--Et le sort a prononcé, s’écria Wardour. Vous imaginez-vous que nous
allons en appeler de nouveau aux dés, et donner à un officier du
_Sea-Mew_ la chance de remplacer un officier du _Wanderer_? Il y a une
vacance dans le détachement de notre bord, non dans celui du vôtre, et
nous réclamons de remplir cette vacance comme il nous plaît. Je m’offre
comme volontaire, et mon capitaine m’appuie. Qui a le droit de
m’empêcher de partir, après cela?
--Très-bien, Wardour, dit le capitaine Helding. Un homme qui a le droit
pour lui peut s’exprimer avec modération.»
Il se tourna vers Crayford et ajouta:
«Vous devez admettre vous-même que Wardour a raison en ce moment.
L’homme qui nous fait défaut appartenait à mon commandement, et, en
bonne justice, c’est à l’un de mes officiers qu’il convient de le
remplacer.»
Il était impossible de pousser plus loin la discussion. L’esprit le plus
lourd parmi tous les hommes qui étaient présents devait voir que la
réponse du capitaine n’admettait pas de réplique. En désespoir de cause,
Crayford prit le bras de Frank et tira celui-ci quelque peu à l’écart.
La dernière chance qui lui restât de séparer ces deux hommes était de
faire un appel à Frank.
«Mon cher enfant, dit Crayford, je dois vous adresser un mot amical au
sujet de votre santé. J’ai déjà, il vous en souvient, exprimé mes doutes
sur la question de savoir si vous êtes assez robuste pour faire partie
du détachement des explorateurs. Je ressens ces doutes avec plus de
force que jamais, en ce moment. Voulez-vous écouter le conseil d’un ami
qui ne vous veut que du bien?»
Wardour avait suivi Crayford. Il intervint brusquement avant que Frank
n’eût répondu.
«Laissez-le faire.»