d’Angleterre à la recherche d’un passage au Nord-Ouest ont dit _au
revoir_ à leur pays natal et au monde civilisé. L’entreprise a échoué.
L’expédition arctique s’est perdue, au milieu des glaces des mers
polaires. Les excellents navires _Wanderer_ et _Sea-Mew_, ensevelis dans
ces vastes solitudes, ne sillonneront jamais plus les flots du mobile
Océan. Dépouillés de leurs plus légers gréements, ils ont été employés à
la construction de deux huttes sur la terre ferme la plus voisine.
La plus grande de ces huttes qui servent d’abri aux membres de
l’expédition est occupée par les survivants de l’équipage du _Sea-Mew_,
officiers et matelots. Le long de l’un des côtés de la principale pièce
sont les cadres des lits et le foyer. Sur l’autre côté existe une large
baie fermée par un rideau de grosse toile, baie qui permet de
communiquer de cette pièce dans une autre, consacrée au logement des
officiers supérieurs. Un hamac est suspendu aux poutres grossières du
plafond de la première pièce pour servir de lit supplémentaire, et dans
ce hamac dort un homme complétement enseveli sous ses couvertures. A
côté du foyer, un autre homme qui monte, à ce qu’il semble, la garde,
est à moitié endormi, le malheureux. Derrière lui se trouve un vieux
tonneau qui sert de table et sur lequel on voit un pilon, un mortier, et
une casserole pleine d’os d’animaux desséchés. Ce sont les apprêts du
dîner du jour. Comme ornements, sur les parois sombres de la chambre,
apparaissent, à travers les crevasses de ces parois, des glaçons qui
étincellent par intervalles à la flamme du foyer. On n’entend le
sifflement d’aucun vent autour de cette habitation isolée, aucun cri
d’oiseaux ou de bêtes sauvages. Au dehors comme au dedans règne en ce
moment un effrayant silence, le silence des déserts polaires.
Le premier bruit qui interrompit ce silence vint de l’appartement
intérieur de la hutte. Un officier souleva le rideau de toile et entra
dans la première pièce. Le froid et les privations avaient tristement
éclairci les rangs des navigateurs. Le commandant du _Sea-Mew_, le
capitaine Ebsworth, était dangereusement malade. Le premier lieutenant
était mort. Un officier du _Wanderer_ occupait provisoirement leurs
places, avec l’autorisation du capitaine Helding: c’était le lieutenant
Crayford.
Il s’approcha de l’homme qui était auprès du feu et le réveilla.
«Debout, Bateson! Votre tour de garde est fini.»
L’homme qui allait prendre sa place sortit de dessous un amas de voiles,
et Bateson alla se coucher en bâillant. Le lieutenant se promena
rapidement de long en large à travers la pièce, essayant, par cet
exercice, de réchauffer son sang refroidi.
Le pilon et le mortier qui étaient sur le tonneau attirèrent son
attention; puis il leva les yeux vers l’homme qui était dans le hamac.
«Il faut que je fasse lever le cuisinier, se dit-il en souriant. Ce
garçon ne sait pas combien il contribue à tenir mes esprits éveillés.
C’est bien le plus incurable grognon du monde; et cependant, à
l’entendre, c’est le seul homme gai de tout l’équipage. John Want! John
Want! Levez-vous et descendez!»
Une tête, coiffée d’un bonnet de nuit rouge, émergea lentement de
dessous les couvertures du lit. Un nez mélancolique se posa sur le bord
du hamac, et une voix digne de ce nez exprima en ces termes l’opinion de
John sur le climat du pôle:
«Seigneur! Seigneur! Voilà toute mon haleine congelée sur la couverture.
Des glaçons, s’il vous plaît, monsieur, entourent ma bouche et
s’étendent partout sur ma couverture. Chaque fois que j’ai ronflé, j’ai
produit de la glace. Quand un homme porte le froid en lui-même, à ce
point qu’il gèle son propre lit, il ne peut aller plus loin. N’importe!
Je ne dois pas murmurer.»
Crayford frappa sur la casserole avec impatience. John Want descendit à
terre, tout en grommelant, à l’aide de la corde attachée à la tête de
son hamac; mais au lieu de s’approcher de son officier et de sa
casserole, il se traîna tout en frissonnant jusqu’au foyer et tint son
menton aussi près du feu qu’il le put. Crayford le regarda:
«Eh bien! que faites-vous donc là?
--Je dégèle ma barbe, lieutenant.
--Venez ici tout de suite, et occupez-vous de ces os.»
John Want ne bougea pas et continua à tenir quelque chose près du feu.
Crayford commença à s’impatienter.
«Et que diable faites-vous, maintenant?
--Je dégèle ma montre, lieutenant. Elle est restée toute la nuit sous
mon oreiller, et cependant elle est arrêtée. Quel aimable, quel
salutaire, quel bienfaisant climat! N’est-ce pas, lieutenant? N’importe,
je ne dois pas murmurer.
--Oui! c’est entendu. Regardez ici! Ces os sont-ils broyés assez menus?»
John Want s’approcha brusquement du lieutenant et l’envisagea avec
l’apparence du plus vif intérêt.
«Pardon, lieutenant, dit-il; mais, comme votre voix sonne creux ce
matin.
--Ne vous inquiétez pas de ma voix. Ces os! ces os!
--Oui, lieutenant, les os. Ils ont besoin d’être encore un peu pilés. Je
ferai de mon mieux, lieutenant, pour l’amour de vous.
--Que voulez-vous dire?»
John Want secoua la tête et regarda Crayford avec un sourire triste.
«Je ne crois pas avoir l’honneur de vous faire encore longtemps de la
soupe aux os, lieutenant. Pensez-vous que vous résisterez longtemps
vous-même à ce régime? Je ne le crois pas, sauf votre respect. Je
m’imagine que dans huit ou dix jours c’en sera fait de nous tous.
N’importe! Je ne dois pas murmurer.»
Il versa les os dans le mortier et se mit à les piler tout en
grommelant. A ce moment un matelot venant de la chambre du fond parut.
«Un message du capitaine Ebsworth, lieutenant.
--Bien!
--Le capitaine souffre plus que jamais de ses frissons. Il demande à
vous voir immédiatement.
--Je me rends auprès de lui à l’instant. Éveillez le docteur.»
Après avoir fait cette réponse, Crayford rentra dans la chambre du fond
à la suite du matelot. John Want secoua tristement la tête et sourit
plus tristement que jamais.
«Réveiller le docteur, répéta-t-il. Et si le docteur est gelé? Il
n’avait pas une grande dose de chaleur en lui, la nuit dernière, et sa
voix ressemblait à un murmure dans un porte-voix. Les os sont-ils bien?
Oui, ils sont bien comme cela. Dans la casserole, maintenant, dit-il, en
joignant l’action aux paroles; et parfumez l’eau chaude si vous pouvez!
Quand je me rappelle que je fus un temps apprenti chez un pâtissier!
Quand je pense combien de gallons de soupe à la tortue cette main a
préparés dans une belle et chaude cuisine, et quand je me vois à cette
heure transformant en soupe une abominable décoction d’os réduits en
poudre. Si je n’étais pas d’humeur aussi joyeuse que je le suis, je me
sentirais tout prêt à grommeler. John Want! John Want! Qu’as-tu fait de
ton bon sens, quand tu t’es décidé à entrer dans la marine?»
Une nouvelle voix appela le cuisinier. Elle venait de l’un des lits
placés contre l’un des côtés de la hutte. C’était celle de Francis
Aldersley.
«Que faites-vous donc graillonner sur le feu?
--Graillonner! répéta John Want du ton d’un homme qui se voit l’objet
d’une insulte gratuite. Graillonner! Vous ne trouvez pas que votre voix
a empiré? Qu’en pensez-vous, monsieur Frank? Je ne lui donne pas plus de
six heures en tout, continua John en se parlant à lui-même. Et c’est un
de nos grognons.
--Qu’est-ce que vous faites là? demanda encore une fois Franck.
--Je suis en train de faire une soupe d’os, et de me demander avec
étonnement pourquoi il m’est venu à l’idée de me faire marin.
--Ah! eh bien! pourquoi vous est-il venu à l’idée de vous faire marin?
--Je n’en sais trop rien, monsieur Frank. Quelquefois, je pense que j’y
ai été poussé par un mauvais penchant naturel; quelquefois, par la
fausse ambition de trouver un remède au mal de mer; quelquefois, par la
lecture de _Robinson Crusoé_ et d’autres livres semblables qui me
conseillaient de ne pas me faire marin.»
Frank rit.
«Vous êtes un étrange garçon. Et qu’entendez-vous dire par la fausse
ambition de trouver un remède au mal de mer? Êtes-vous jamais parvenu à
surmonter le mal de mer par un nouveau moyen?»
La sombre figure de John Want s’illumina en dépit de lui-même. Frank
avait rappelé à sa mémoire une des circonstances les plus notables de sa
vie de cuisinier.
«Oui, monsieur Frank, dit-il. S’il est un homme qui ait jamais trouvé un
nouveau moyen de combattre le mal de mer, je suis cet homme-là. J’y ai
réussi à force de trop manger. J’étais passager sur un paquebot la
première fois que je vis la mer s’assombrir. Une lame d’eau de mer tomba
sur le navire au moment du dîner, et je me sentis tout je ne sais quoi
quand on me servit la soupe. Vous êtes malade? me dit le
capitaine.--C’est vrai, capitaine, dis-je.--Voulez-vous essayer de mon
remède? dit le capitaine.--Certainement, capitaine, dis-je.--Êtes-vous
en appétit?--Pas entièrement.--Laissez-moi vous servir de cette façon de
soupe à la tortue.» J’en avalai quelques cuillerées et devins blanc
comme une feuille de papier. Le capitaine me regarda. «Allez sur le
pont, dit-il; allez vous débarrasser de ce que vous avez avalé de soupe,
et revenez dans la cabine.» J’allai me débarrasser de ma soupe et je
revins dans la cabine. «Acceptez maintenant de la tête et de l’épaule de
morue, dit le capitaine.--Je ne le pourrai vraiment pas, dis-je.--Il le
faut, dit le capitaine, parce que c’est le remède.» J’en avalai à
contre-cœur une bouchée et devins plus pâle que jamais. «Allez sur le
pont vous débarrasser de la tête de morue et revenez dans la cabine»,
dit le capitaine. J’allai et je revins. «Mangez maintenant de ce gigot
de mouton à l’étuvée.--Pas de gras, dis-je.--C’est le remède. Il faut en
manger. Mangez aussi de ce maigre, c’est encore le remède. Allons ferme!
dit le capitaine.--Je suis malade, dis-je.--Allez sur le pont vous
débarrasser de votre mouton et revenez dans la cabine.» J’allai en
chancelant et je revins plus mort que vif. «Des pommes de terre», dit le
capitaine. Je fermai les yeux et les avalai. «C’est le commencement de
la guérison, dit le capitaine. Une tranche de mouton avec de la
saumure.» Je fermai les yeux et je l’avalai. «De l’agneau grillé avec du
poivre de Cayenne, dit le capitaine. Un verre de stout et un morceau de
tarte à la canneberge. Avez-vous besoin d’aller encore sur le
pont?--Non, dis-je.--Vous voilà guéri!» dit le capitaine.
Après avoir raconté cette histoire, John Want se rendit dans la cuisine
avec sa casserole. Presque aussitôt Crayford revint dans la hutte et
étonna beaucoup Aldersley par une question inattendue qu’il lui adressa.
«Y a-t-il quelque chose dans votre bois de lit, Frank, à quoi vous
attachiez quelque prix?»
Frank ouvrit de grands yeux.
«Absolument rien à quoi j’attache le moindre prix une fois que j’en suis
sorti, répondit-il. Que signifie votre question?
--Nous sommes presque aussi à court de combustible que de provisions de
bouche, répondit Crayford. Votre bois de lit fera un bon feu. J’ai dit à
Bateson de venir ici dans dix minutes avec sa hache.
--Vous êtes bien bon et bien attentionné, dit Frank; mais que
deviendrai-je, s’il vous plaît, quand Bateson aura transformé mon bois
de lit en bûches à brûler?
--Vous ne devinez pas?
--Sans doute le froid a glacé mon intelligence. Je ne comprends pas
cette énigme. Pouvez-vous me mettre sur la voie?
--Certainement. Il va y avoir des lits vacants. Un changement est enfin
sur le point de s’opérer dans notre déplorable situation.
Comprenez-vous, maintenant?»
Les yeux de Frank brillèrent de joie. Il sauta à bas de son lit, en
agitant son bonnet de fourrure en signe de triomphe.
Si je comprends? dit-il. Assurément. L’expédition pour explorer le pays
est enfin sur le point de se mettre en route! En ferai-je partie?
--Il n’y a pas bien longtemps que vous étiez encore dans les mains du
docteur, Frank, dit Crayford avec bonté. Je doute que vous soyez assez
fort pour prendre part à l’expédition.
--Assez fort ou non, répliqua Frank, toute chance vaut mieux que de
dessécher et de périr ici. Inscrivez-moi, Grayford, au nombre des
volontaires.
--On n’acceptera pas de volontaires dans le cas présent, dit Crayford.
Le capitaine Helding et le capitaine Ebsworth voient de sérieux
inconvénients, dans la situation où nous sommes, à cette manière de
procéder.
--Entendent-ils se réserver le choix des hommes qui partiront? Pour moi,
je m’y oppose.
--Attendez un peu, dit Crayford. Vous faisiez l’autre jour une partie de
trictrac avec un des officiers. Ce trictrac est-il à vous ou à cet
officier?
--Il m’appartient. Il est là près de mon lit. Qu’en voulez-vous faire?
--J’ai besoin des dés et du cornet pour tirer au sort. Les capitaines
sont d’avis, très-sagement selon moi, que le hasard décide quels seront
ceux qui partiront et quels seront ceux qui resteront dans les huttes.
Les officiers de l’équipage du _Wanderer_ seront ici dans quelques
minutes pour tirer au sort. Ni vous, ni personne autre, ne sauriez faire
d’objection à cette manière de trancher la question. Les officiers et
les simples marins auront une chance égale. Nul ne peut se plaindre.
--Je suis parfaitement satisfait, dit Frank. Mais je connais un homme
parmi les officiers qui fera certainement des objections.
--Qui est cet homme?
--Vous le connaissez fort bien. L’Ours de l’expédition, Richard Wardour.
--Frank! Frank! Vous avez une mauvaise habitude. Vous lâchez trop la
bride à votre langue. Ne répétez pas ce stupide surnom quand vous parlez
de mon excellent ami Wardour.
--Votre excellent ami, Crayford? Votre passion pour cet homme me
surprend.»
Crayford posa amicalement sa main sur l’épaule de Frank. De tous les
officiers du _Sea-Mew_, celui que Crayford affectionnait le plus,
c’était Frank.
«Pourquoi cela vous surprend-il? demanda Crayford. Quelles occasions
avez-vous eues de le juger? Vous et Wardour avez toujours appartenu à
deux navires différents. Je ne vous ai jamais vu dans la compagnie de
Wardour cinq minutes de suite. Comment pouvez-vous vous faire une idée
juste de son caractère?
--Je m’en rapporte, dit Frank, à l’opinion générale. Son surnom lui
vient de ce qu’il est l’homme le plus impopulaire de son bord. Personne
ne l’aime. Il doit y avoir une raison pour cela.
--Il n’y en a qu’une, répondit Crayford. Personne ne comprend Wardour.
Je ne parle pas au hasard. Rappelez-vous: je suis parti d’Angleterre
avec lui sur le _Wanderer_, et je n’ai été transbordé sur le _Sea-Mew_
que longtemps après que nous avons été enfermés dans les glaces. J’ai
donc été le camarade de bord de Wardour pendant de longs mois, et j’ai
appris à lui rendre justice. Sous tous ses travers apparents, je vous le
dis, bat un cœur grand et généreux. Suspendez votre opinion, mon cher,
jusqu’à ce que vous le connaissiez aussi bien que je le connais. En
voilà assez sur ce sujet pour aujourd’hui. Donnez-moi les dés et le
cornet.»
Frank ouvrit son coffre. Au même moment le silence de ces solitudes
neigeuses fut interrompu par un bruit de voix qui hélaient les marins de
la hutte.
«Holà! les hommes du _Sea-Mew_!»
Le matelot de garde ouvrit la porte. Les officiers du _Wanderer_ y
arrivaient en piétinant péniblement sur la neige dont la blancheur
fatiguait les yeux. Les marins de ce navire s’y tenaient dispersés avec
leurs chiens, et leurs traîneaux n’attendaient qu’un ordre pour
entreprendre leur périlleux voyage.
Le capitaine Helding, du _Wanderer_, accompagné de ses officiers, entra
dans la hutte, le cœur joyeux dans l’attente d’un prochain changement.
Derrière lui venait un homme au teint bruni, à l’aspect sombre, au front
chagrin. Il ne parlait ni ne tendait la main à personne; il était le
seul qui semblât parfaitement indifférent à ce qui allait se faire.
C’était l’homme que les officiers, ses compagnons du bord, avaient
surnommé l’Ours de l’expédition; c’était Richard Wardour.
Crayford s’avança pour saluer le capitaine Helding. Frank, se rappelant
le reproche amical qu’il venait de recevoir, passa à travers les autres
officiers du _Wanderer_ et s’efforça de faire bon accueil à l’ami de
Crayford.
«Bonjour, monsieur Wardour, dit-il. Nous devons nous féliciter d’être
sur le point, peut-être, de quitter cet abominable lieu.
--Vous pouvez le regarder comme abominable, répondit Wardour, mais moi,
je l’aime.
--Vous l’aimez! Bon Dieu! et pourquoi?
--Parce qu’il n’y a pas de femmes.»
Frank retourna auprès des autres officiers sans faire plus d’avance à
Wardour, et l’Ours de l’expédition fut plus inabordable que jamais.
Pendant ce temps la hutte s’était remplie des officiers et des matelots
les plus valides des deux navires. Le capitaine Helding se plaça debout
au milieu d’eux, ayant à côté de lui Crayford, et expliqua le but de
l’expédition projetée à l’auditoire qui l’entourait.
Il commença en ces termes:
«Officiers du _Wanderer_ et du _Sea-Mew_, mes camarades, il est de mon
devoir de vous dire en peu de mots les raisons qui ont décidé le
capitaine Ebsworth et moi-même à envoyer une expédition à la recherche
des secours dont nous avons besoin. Sans vous rappeler toutes les
fatigues que nous avons supportées depuis ces deux dernières années: la
destruction d’abord de l’un de nos navires; puis, de l’autre, la mort de
quelques-uns de nos plus braves et meilleurs compagnons; nos luttes
inutiles contre la glace et la neige; la désolation sans borne de ces
contrées inhospitalières; sans m’appesantir sur ces tristes détails, il
est de mon devoir de vous rappeler que l’endroit où nous avons établi
notre dernier refuge est éloigné du chemin qu’ont suivi toutes les
expéditions antérieures, et que, par conséquent, notre chance d’être
découverts par quelque navire qui pourrait avoir été envoyé à notre
recherche, est, pour ne pas dire plus, une chance très-incertaine. Vous
êtes d’accord jusqu’ici avec moi, messieurs, n’est-il pas vrai?»
Tous les officiers, à l’exception de Wardour, qui se tenait à l’écart
dans un sombre silence, approuvèrent ce début.
Le capitaine continua:
«Il est absolument nécessaire que nous fassions un nouvel et
probablement dernier effort pour nous tirer d’ici. L’hiver n’est pas
loin; le gibier devient de plus en plus rare; nos provisions baissent
rapidement, et, ce qu’il y a de plus triste, ce que je suis affligé
d’avoir à vous dire, les malades, dans la hutte du _Wanderer_,
deviennent chaque jour plus nombreux. Nous devons aviser aux moyens de
sauver notre vie et la vie de ceux qui dépendent de nous; et pour cela
nous n’avons point de temps à perdre.»
Les officiers accueillirent ces mots par de chaleureuses acclamations.
«Oui! oui! Il n’y a pas de temps à perdre.»
Le capitaine Helding se résuma ainsi:
«Le plan proposé est qu’un détachement composé d’hommes valides,
officiers et matelots, parte aujourd’hui même et fasse un nouvel effort
pour arriver à l’établissement habité le plus voisin, d’où des secours
et des approvisionnements puissent être envoyés à ceux qui resteront
ici. La direction à suivre et les précautions à prendre dans cette
tentative sont rédigées. La seule question à résoudre est de savoir qui
doit partir, qui doit rester ici.»
Les officiers répondirent d’un commun accord en demandant qu’on eût
recours pour trancher la question au système du volontariat.
Les matelots firent écho à leurs officiers.
«Oui! oui! Qu’on appelle des volontaires!»
Wardour persista dans son morne silence. Crayford le remarqua se tenant
à l’écart et l’interpella personnellement.
«N’avez-vous rien à dire? lui demanda-t-il.
--Rien, répondit Wardour. Aller ou rester, c’est tout un pour moi.
--Je crois que vous ne pensez pas réellement cela, dit Crayford.
--Je le pense réellement.
--J’en suis fâché, Wardour.»
Le capitaine Helding répondit à la suggestion générale en faveur du
volontariat par une question qui refroidit à l’instant l’enthousiasme
que cette proposition avait provoqué dans la réunion.
«Bien! dit-il. Mais supposons que nous nous prononcions pour le
volontariat: qui se présentera volontairement pour rester dans les
huttes?»
Tout le monde garda le silence. Les officiers et les matelots se
regardèrent les uns les autres d’un air confus. Le capitaine reprit:
«Vous voyez que nous ne pouvons pas trancher la question de cette
manière. Vous voulez tous partir. Quiconque a l’usage de ses membres,
naturellement veut partir. Mais que deviendront ceux qui n’ont pas
retrouvé l’usage de leurs membres? Quelques-uns d’entre nous doivent
donc rester ici pour prendre soin des malades.»
Chacun admit l’exactitude de cette observation.
«Il nous faut donc revenir à la question. Quels sont parmi les valides
ceux qui partiront? Quels sont ceux qui resteront? Le capitaine Ebsworth
dit, et je dis comme lui: que le sort en décide. Voici des dés. Le
chiffre le plus élevé qu’ils portent est le double-six. Tous les hommes
qui amèneront un nombre inférieur à six resteront; tous ceux qui
amèneront un nombre supérieur partiront. Officiers du _Wanderer_ et du
_Sea-Mew_, acceptez-vous cette façon de résoudre la difficulté?»
Tous les officiers acceptèrent, à l’exception de Wardour, qui continua à
garder le silence.
«Hommes du _Wanderer_ et du _Sea-Mew_, vos officiers sont d’accord pour
décider la question par le sort. Y consentez-vous aussi?»
Tous les hommes sans exception y consentirent.
Crayford remit les dés et le cornet au capitaine Helding.
«C’est à vous à jeter le premier les dés. Au-dessous de six, on reste;
au-dessus de six, on part.»
Le capitaine Helding lance les dés; le tonneau servit de table. Il amena
sept.
«Vous partez, dit Crayford. Je vous félicite, capitaine. Maintenant, à
mon tour.»
Il jeta les dés et amena trois.
«Je reste. Eh bien, si je puis faire mon devoir et être utile aux
autres, qu’importe que je parte ou que je reste? Wardour, vous venez
après moi, en l’absence de votre premier lieutenant.»
Wardour se prépara à lancer les dés sans secouer le cornet.
«Secouez le cornet, Wardour, cria Crayford. Donnez-vous une chance de
bonheur de plus.»
Wardour persista à laisser les dés tomber du cornet juste comme ils s’y
trouvaient placés.
«Je m’en garderai bien, se dit-il à lui-même, j’en ai fini avec le
bonheur.»
En disant ces mots, il jeta le cornet vide sur le tonneau, sans regarder
même quel numéro il avait amené, et alla s’asseoir sur le coffre le plus
voisin.
Crayford examina les dés; Wardour avait amené six.
«Eh bien! s’écria le premier, vous devez tenter de nouveau le sort, en
dépit de vous-même. Vous n’êtes ni parmi les partants ni parmi les
restants. Jetez de nouveau les dés.
--Bah! dit Wardour d’un ton maussade, ce n’est pas la peine que je me
dérange. Que quelqu’un les jette pour moi; et avisant tout à coup Frank:
Tenez, lui dit-il, je vous en charge, vous qui avez reçu du ciel ce que
les femmes appellent une heureuse figure.»
Frank se tourna vers Crayford.
«Dois-je le faire?
--Oui, puisqu’il le désire», dit Crayford.
Frank lança les dés. Deux!... Il reste!
«Wardour, j’en suis fâché, je vous ai amené un mauvais numéro.
--Partir ou rester, c’est tout un pour moi, répéta Wardour. Vous serez
plus heureux, jeune homme, en jetant les dés pour vous.»
Frank les jeta.
«Huit! Hourra! Je pars!
--Que vous avais-je dit? s’écria Wardour. La chance vous a été
favorable.»
Il se leva en disant ces mots et se disposait à quitter la hutte.
Crayford l’arrêta.
«Avez-vous quelque chose de particulier à faire, Richard?
--Qu’est-ce qu’on peut avoir de particulier à faire ici?
--Attendez alors un moment. J’aurai à vous parler quand cette affaire
sera terminée.
--Est-ce pour me donner encore quelque bon conseil?
--Ne me regardez pas de cet air sombre, Richard. J’ai à vous adresser
une question sur quelque chose qui vous concerne.»
Wardour ne répondit pas un mot. Il retourna s’asseoir sur son coffre et
s’y installa comme pour dormir. Le tirage au sort continua rapidement
pour les autres officiers et les hommes des deux équipages. Au bout
d’une demi-heure, le sort avait désigné ceux qui devaient partir. Les
matelots quittèrent la hutte et les officiers entrèrent dans la pièce du
fond pour tenir une dernière conférence avec le capitaine malade du
_Sea-Mew_. Crayford et Wardour restèrent seuls ensemble dans la première
pièce.