WILKIE COLLINS
LA MER GLACIALE
ROMAN TRADUIT DE L’ANGLAIS
AVEC L’AUTORISATION DE L’AUTEUR
PAR
CAMILLE DE CENDREY
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1877
Droits de propriété et de traduction réservés
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Coulommiers.--Typ. ALBERT PONSOT et P. BRODARD.
LA MER GLACIALE
SCÈNE PREMIÈRE.
LA SALLE DE BAL.
Il y a de cela vingt ou trente ans. La scène se passe dans un port de
mer, en Angleterre. Il fait nuit, et l’on est au bal.
Le maire de la ville et le conseil municipal donnent un grand bal pour
célébrer le départ de deux navires, le _Wanderer_ et le _Sea-Mew_, qui
vont vers le pôle arctique chercher un passage au nord-ouest, et doivent
prendre le large le lendemain, à la marée du matin.
Honneur au maire et au conseil municipal! C’est un magnifique bal.
L’orchestre est au complet, le salon, spacieux, la vaste salle de
rafraîchissements, agréablement éclairée par des lanternes chinoises, et
délicieusement décorée d’arbustes et de fleurs. Tous les officiers de
l’armée et de la marine qui sont présents ont mis leur uniforme pour la
circonstance. Les toilettes des dames, sujet que les hommes ne savent
pas apprécier, sont ravissantes; la beauté de la plupart de ces dames,
sujet dont les hommes sont bons juges, frappe les yeux de quelque côté
qu’on se tourne.
La danse qu’on exécute en ce moment est un quadrille. L’admiration
générale se porte exclusivement sur deux des danseuses qui en font
partie. L’une, aux cheveux noirs, est dans la primeur de sa beauté
féminine: c’est la femme du premier lieutenant Crayford, du _Wanderer_.
L’autre est une jeune fille pâle et délicate, vêtue d’une simple robe
blanche, sans aucun ornement sur la tête, si ce n’est sa délicieuse
chevelure brune: c’est Mlle Clara Burnham; elle est orpheline; elle est
l’amie intime de Mme Crayford, et doit rester auprès d’elle pendant le
voyage du lieutenant au pôle arctique. Elle danse en ce moment avec le
lieutenant et a, pour vis-à-vis, Mme Crayford et le capitaine Helding,
qui commande le _Wanderer_.
La conversation entre le capitaine Helding et Mme Crayford, dans les
intervalles de la danse, roule sur Mlle Burnham. Le capitaine la
considère avec un grand intérêt. Il admire sa beauté, mais il lui trouve
l’air, pour une jeune fille, étrangement sérieux et abattu. Est-ce
qu’elle est d’une santé délicate?
Mme Crayford secoue la tête, soupire mystérieusement, et répond:
«D’une santé _très_-délicate, capitaine.
--Elle est phthisique?
--Nullement.
--Ah! tant mieux. C’est une charmante personne. Elle m’intéresse au
dernier point. Si j’avais seulement vingt ans de moins... mais comme je
n’ai pas vingt ans de moins, je ferai mieux de ne pas finir ma pensée.
Est-il indiscret, chère madame, de vous demander quelle est sa maladie?
--De la part d’un étranger, cela pourrait être indiscret; mais un vieil
ami comme vous peut m’adresser toute sorte de questions. Je ne demande
pas mieux que de vous dire de quel mal est atteinte Clara. C’est un
mystère pour les docteurs eux-mêmes. Dans mon humble opinion, ce qu’elle
souffre provient, en partie, de la manière dont elle a été élevée.
--Oui, oui; dans une mauvaise pension, je suppose.
--Très-mauvaise. Mais non pas dans le sens que vous donnez à ce mot,
dans ce moment. Les premières années de Clara se sont écoulées dans une
vieille maison isolée, au milieu des highlanders d’Écosse. Ce sont ces
montagnards ignorants qui ont fait le mal dont je viens de parler. Ils
ont rempli son esprit des superstitions qui passent encore pour autant
de vérités dans les cantons sauvages du Nord, notamment la croyance dans
ce qu’on appelle la _seconde vue_.
--Bon Dieu! s’écria le capitaine, vous ne voulez pas dire qu’elle
partage cette croyance, à une époque aussi éclairée que la nôtre?»
Mme Crayford regarda son partner en souriant d’un air malin.
«A cette époque si éclairée, capitaine, nous croyons aux tables
tournantes et aux messages envoyés de l’autre monde par des esprits qui
ne peuvent écrire! Auprès de ces superstitions, la seconde vue a quelque
chose au moins de poétique qui la recommande. Jugez, continua-t-elle
sérieusement, l’effet d’un entourage comme celui dont je viens de
parler, sur une jeune personne aussi délicate qu’une sensitive, sur une
fille d’un caractère naturellement romanesque et qui mène une existence
solitaire et inoccupée. Est-il surprenant qu’elle ait été atteinte de la
superstition contagieuse qui régnait autour d’elle? Est-il absolument
incompréhensible que son système nerveux ait souffert en conséquence, à
une époque si critique de sa vie?
--Non, certainement, madame Crayford, non certainement, comme vous le
dites. Seulement, ce qui m’étonne, moi, homme vulgaire, c’est de
rencontrer dans un bal une jeune demoiselle qui croit à la seconde vue.
Avoue-t-elle réellement qu’elle prévoit l’avenir? Faut-il que je croie
qu’elle a positivement des extases durant lesquelles elle voit des gens
qui se trouvent dans des pays éloignés, et prédit ce qui doit arriver?
C’est ce qu’on appelle la seconde vue, n’est-ce pas?
--C’est là, en effet, la seconde vue, capitaine. Et c’est là réellement
et positivement ce qu’elle fait.
--La jeune dame qui nous fait vis-à-vis?
--La jeune dame qui nous fait vis-à-vis.»
Le capitaine attendit un moment pour laisser au flot d’informations qui
venaient de lui être données, le temps de se reposer complétement au
fond de son esprit. Quand il crut cette opération accomplie, il procéda
résolûment à de nouvelles découvertes.
«Puis-je vous demander, madame, si vous avez jamais vu cette jeune
personne dans un de ses états d’extase, mais je dis vue... de vos
propres yeux vue?
--Ma sœur et moi l’avons vue en état d’extase, il n’y a guère moins d’un
mois, répondit Mme Crayford. Elle avait eu toute la matinée les nerfs
agacés et irrités, et nous la conduisîmes au jardin pour lui faire
respirer un air frais. Tout à coup, sans que nous pussions deviner
pourquoi, nous la vîmes pâlir. Elle resta entre nous debout, insensible
au toucher, insensible au bruit, immobile comme une pierre, et, en même
temps, froide comme une morte. Cet état dura quelques minutes, après
lesquelles ses mains commencèrent à se mouvoir lentement, comme si elle
marchait dans l’obscurité. Des mots sortirent l’un après l’autre de sa
bouche; sa voix était sourde et creuse, comme si elle parlait en
dormant. Je ne puis vous dire si elle parlait du passé ou de l’avenir.
Seulement, je compris qu’elle parlait des personnes qui se trouvaient à
l’étranger et nous étaient parfaitement inconnues, à ma sœur et à moi.
Après un court laps de temps, elle devint soudainement silencieuse. Ses
couleurs reparurent un instant sur son visage, puis elle pâlit de
nouveau. Ses yeux se fermèrent, ses jambes se dérobèrent sous elle, et
elle tomba insensible dans nos bras.
--Elle tomba insensible dans vos bras! répéta le capitaine. C’est
très-extraordinaire! Et dans cet état de santé, elle va dans des
réunions, dans des bals! C’est plus extraordinaire encore!
--Vous vous méprenez complétement, dit Mme Crayford. Elle n’est ici ce
soir que pour me faire plaisir, et elle ne danse que pour faire plaisir
à mon mari. En général, elle évite toutes les réunions. Le docteur lui
recommande de faire de l’exercice et de se distraire. Elle ne veut pas
l’écouter. Excepté quelques rares occasions comme celle-ci, elle
persiste à rester au logis.»
La figure du capitaine s’illumina en entendant cette allusion au
docteur. Ce docteur devrait chercher quelque remède pratique, lui homme
de science! Il devrait observer un sujet si obscur, sous un nouveau
jour.
«Qu’en pense-t-il maintenant? dit le capitaine. N’y voit-il simplement
qu’un cas d’observation? Comment l’explique-t-il?
--Il ne veut pas exprimer une opinion positive, répondit Mme Crayford.
Il m’a dit que des cas semblables à celui de Clara ne sont pas
absolument rares dans la pratique médicale. Nous savons, m’a-t-il dit,
que certains désordres, dans le cerveau et dans le système nerveux,
produisent des effets tout aussi extraordinaires qu’aucun de ceux que
vous m’avez décrits. Mais là s’arrête notre science. Ni la mienne, ni
celle d’aucun autre praticien, si habile qu’il soit, ne peut pénétrer
dans le mystère que renferment des cas semblables. Ici, on se heurte
devant une difficulté spéciale, parce que la Vie de Mlle Burnham, dans
ses premières années, l’a prédisposée à attacher une importance
superstitieuse à la maladie dont elle souffre, maladie que quelques
docteurs appelleraient volontiers hystérique. Je vous donnerai quelques
prescriptions pour la maintenir dans un état général de bonne santé, et
je vous recommanderai d’essayer quelques changements dans son régime de
vie, pourvu qu’au préalable vous allégiez son esprit de quelque chagrin
secret qui peut-être pèse sur lui.»
Le capitaine sourit, comme s’il s’approuvait intérieurement lui-même. Le
docteur était allé au-devant des propres idées du capitaine, en
conseillant une solution pratique de la difficulté.
«Oui! oui! nous avons mis enfin le doigt sur la plaie. Un chagrin
secret. Oui! oui! c’est assez clair maintenant. Un désappointement
amoureux! Qu’en dites-vous, madame Crayford?
--Je ne sais que dire, capitaine; je n’y vois absolument goutte. La
confiance de Clara, en moi, était illimitée sur toute autre matière,
mais sur celle-ci, sur celle d’un chagrin supposé, cette confiance m’a
totalement fait défaut jusqu’ici. Dans tout le reste, nous sommes comme
deux sœurs. Quelquefois, je crains, en effet, qu’elle ne soit en proie à
une peine secrète. Quelquefois, je me sens un peu blessée de son
incompréhensible silence.»
Le capitaine Helding avait une solution pratique toute prête pour une
semblable difficulté.
«L’encouragement est tout ce dont elle a besoin, madame. Croyez-moi:
cela dépend entièrement de vous. Encouragez-la à se confier à vous, et
elle s’y confiera.
--J’attends pour l’encourager qu’elle soit seule avec moi, après que
vous serez tous partis pour les mers polaires. En attendant, voulez-vous
garder ce que je vous ai dit pour vous seul? Voulez-vous aussi me
pardonner, si je vous avoue que le tour qu’a pris notre conversation ne
me tente pas de la continuer?»
Le capitaine comprit à demi-mot. Il changea immédiatement de sujet et
parla de sa profession. Il commença par dire quelques mots des navires
qui étaient commandés pour un service à l’étranger; mais voyant que
cette matière n’intéressait pas Mme Grayford, il se rejeta sur les
navires dont le retour était attendu. Cette tentative eut son effet,
mais un effet que le capitaine n’avait pas eu en vue.
«Savez-vous, dit-il, que l’_Atalante_ doit arriver d’un moment à l’autre
des côtes occidentales d’Afrique? Avez-vous quelque connaissance parmi
les officiers de ce navire?»
Il arriva par hasard qu’il adressa cette question à Mme Crayford au
moment où ils étaient engagés dans une des figures de la contredanse qui
les rapprochait assez de leurs vis-à-vis, pour en être entendus. Au même
moment, au grand étonnement des amis et des admirateurs de Mlle Clara
Burnham, elle commit une méprise qui embrouilla le quadrille. Chacun
s’attendait à la voir réparer son erreur. Elle n’en fit rien. Elle
saisit son partner par le bras.
«La chaleur! dit-elle d’une voix faible. Emmenez-moi... emmenez-moi au
grand air!»
Le lieutenant Crayford la conduisit aussitôt hors du salon et la fit
entrer dans la salle du buffet, qui était fraîche et déserte alors.
Naturellement, le capitaine et Mme Crayford quittèrent en même temps le
quadrille. Le capitaine vit là une occasion de plaisanter.
«Est-ce que c’est une de ses extases qui commence? dit-il tout bas à Mme
Crayford. S’il en était ainsi, j’aurais une requête particulière à vous
adresser comme commandant de l’expédition polaire. La Seconde vue
voudrait-elle me rendre le service, avant que nous quittions
l’Angleterre, de découvrir quel est le chemin le plus court pour
atteindre le passage du Nord-Ouest?»
Mme Crayford n’était pas d’humeur à se prêter à la plaisanterie.
«Si vous voulez me permettre de vous quitter, dit-elle tranquillement,
je vais essayer de savoir dans quel état se trouve Mlle Burnham.»
A l’entrée du buffet, elle rencontra son mari. Le lieutenant était un
homme d’âge moyen, de haute taille, et d’une figure avenante. Il avait
dans ses manières une simplicité et une bonne grâce qui le faisaient
bien venir dès le premier abord, et ses grands yeux bleus annonçaient
une irrésistible bonté. En un mot c’était un homme que chacun aimait,
sans en excepter sa femme.
«Ne vous alarmez pas, dit-il. La chaleur l’a indisposée; c’est tout.»
Mme Crayford regarda son mari d’un air en même temps narquois et tendre.
«Cher vieil innocent! s’exclama-t-elle, cette explication peut être
bonne pour vous. Quant à moi, je n’en crois pas un mot. Allez chercher
une autre danseuse et laissez-moi avec Clara.»
Elle entra dans la salle du buffet et vint s’asseoir à côté de Clara.
«Voyons, ma chère! dit-elle; qu’est-ce que cela signifie?
--Rien.
--Ce n’est pas une réponse, cela. Voyons, soyez franche, Clara.
--La chaleur du salon...
--Ce n’est pas une réponse, non plus. Dites-moi que vous voulez garder
votre secret, et je comprendrai ce que cela veut dire.»
Les yeux tristes et d’un gris limpide de Clara se fixèrent pour la
première fois sur la figure de Mme Crayford et soudainement
s’obscurcirent de larmes.
«Si j’osais seulement vous le dire! murmura-t-elle; mais je tiens si
fort à la bonne opinion que vous avez de moi, Lucie, et je crains tant
de la perdre!»
Mme Crayford changea de manière. Elle attacha son regard gravement et
avec anxiété sur la figure de Clara.
«Vous savez aussi bien que je le sais moi-même que rien ne peut ébranler
mon affection pour vous, dit-elle. Rendez justice, mon enfant, à votre
vieille amie. Il n’y a personne ici qui puisse nous entendre. Ouvrez-moi
votre cœur, Clara. Je vois que vous souffrez, et je veux alléger votre
peine.»
Clara commença à se rendre. En d’autres termes, elle commença à faire
ses conditions.
«Voulez-vous me promettre de ne divulguer ce que je vais vous confier à
âme qui vive?» dit-elle.
Mme Crayford répondit à cette question par une question qu’elle fit à
son tour à Clara.
«Dans ces mots: âme qui vive, entendez-vous comprendre même mon mari?
--Votre mari plus que tout autre. Je l’aime, je le vénère. Il est si
noble et si bon! Si je lui disais ce que je vais vous dire, il me
mépriserait. Avouez-moi franchement, Lucie, si c’est trop exiger de vous
que de vous demander de cacher quelque chose à votre mari.
--Vous déraisonnez, enfant! Quand vous serez mariée, vous verrez que, de
tous les secrets, le plus facile à garder est celui qu’on ne veut pas
confier à son mari. Je vous promets de me taire comme vous le demandez.
Maintenant, commencez.»
Clara hésitait.
«Je ne sais par où commencer, s’écria-t-elle d’un ton désespéré. Les
mots ne me viennent pas.
--Alors, il faut que je vous aide. Vous trouvez-vous indisposée, ce
soir? Sentez-vous quelque chose de semblable à ce que vous avez senti le
jour où vous étiez dans le jardin avec ma sœur et moi?
--Oh! non.
--Vous n’êtes pas indisposée, la chaleur ne vous a pas réellement
incommodée, et cependant vous avez pâli et il vous a fallu quitter le
quadrille. Il doit y avoir une raison pour cela?
--Il y eu a une. Le Capitaine.
--Le capitaine! Qu’a donc à faire ici, au nom du ciel, le capitaine?
--Il vous a parlé de l’_Atalante_. Il vous a dit que l’_Atalante_ était
attendue d’Afrique d’un moment à l’autre.
--Eh bien, qu’est-ce que cela vous fait? Y a-t-il sur ce navire
quelqu’un dont vous souhaitiez le retour?
--Quelqu’un dont je redoute le retour se trouve sur ce navire.»
Les beaux yeux noirs de Mme Crayford s’ouvrirent démesurément de
surprise.
«Ma chère Clara, ce que vous me dites là est-il vrai?
--Attendez un peu, Lucie, et vous jugerez vous-même. Il me faut
remonter, si je veux que vous me compreniez, jusqu’à l’année qui a
précédé celle où nous nous sommes connues, jusqu’à la dernière année de
la vie de mon père. Vous ai-je jamais dit que mon père, à cause de sa
santé, était allé s’établir dans le Sud, dans une maison du comté de
Kent qui lui avait été louée par un ami?
--Non, ma chère. Je ne me souviens pas d’avoir jamais entendu parler de
cette maison. Dites-moi de quoi il s’agit.
--Je n’ai rien à en dire, si ce n’est ceci: cette maison était voisine
d’une belle habitation de campagne, située dans le parc, et dont le
propriétaire était un gentleman nommé Wardour, l’un des amis de mon
père. Cet ami avait un fils unique.»
Clara fit une pause, et agita nerveusement son éventail. Mme Crayford la
regarda attentivement. Clara fixa ses yeux sur son éventail, mais se
tut.
«Quel était le nom de ce fils? demanda Mme Crayford d’un ton calme.
--Richard.
--Ai-je raison, Clara, de soupçonner que M. Richard Wardour se prit
d’admiration pour vous?»
La question produisit l’effet qu’en attendait Mme Crayford.
«Tout d’abord, j’eus quelque peine à savoir s’il m’admirait ou non.
C’était un étrange jeune homme: opiniâtre à l’extrême et passionné, mais
généreux et aimant, en dépit des défauts de son caractère.
Comprenez-vous un tel caractère?
--De tels caractères se rencontrent par milliers. Moi aussi j’ai mes
défauts de caractère. Je commence déjà à aimer ce Richard. Continuez.
--Les jours s’écoulèrent, Lucie, puis les semaines. Nous étions
très-souvent ensemble. Je commençai peu à peu à soupçonner la vérité.
--Et Richard ne manqua pas de confirmer vos soupçons, naturellement.
--Non. Malheureusement pour moi, il n’était pas homme à se conduire
ainsi. Il ne me parla jamais des sentiments que je lui inspirais. Ce fut
moi qui m’en aperçus. Je ne pouvais pas m’en empêcher. Je fis tout ce
que je pus pour qu’il comprît que j’étais disposée à être pour lui une
sœur, mais que je ne pourrais jamais lui être autre chose. Il ne me
comprit pas, ou il ne voulut pas me comprendre; je ne saurais le dire.
--Il ne le voulut pas, ma chère; c’est plus probable. Continuez.
--Oui, c’est possible. Il y avait en lui une étrange et invincible
timidité. Il me rendait confuse et m’embarrassait. Il ne s’expliqua
jamais. On eût dit qu’il me traitait comme si nos futures existences
avaient été arrangées pendant que nous étions enfants. Que pouvais-je
faire, Lucie?
--Ce que vous pouviez faire? Vous pouviez demander à votre père de
trancher la difficulté à votre place.
--Impossible! Vous oubliez ce que je vous ai dit, il y a un moment. Mon
père souffrait, à cette époque, de la maladie qui devait, par la suite,
causer sa mort. Il était absolument hors d’état d’intervenir.
--N’y avait-il personne autre qui pût venir à votre aide?
--Personne.
--Pas de dame à qui vous pussiez vous confier?
--J’avais des connaissances parmi les dames du voisinage. Je n’avais pas
d’amies.
--Que fîtes-vous donc?
--Rien. J’hésitai; je tardai à en venir à une explication avec lui
jusqu’à ce qu’il fût trop tard.
--Que voulez-vous dire par trop tard?
--Vous allez l’entendre. Je devrais vous avoir dit que M. Wardour est
dans la marine.
--Vraiment?... Je m’intéresse d’autant plus à lui. Eh bien?
--Un jour de printemps, Richard vint chez nous pour prendre congé avant
d’aller rejoindre son navire. Je le croyais parti, et je passai dans la
pièce voisine. C’était ma chambre de travail, et elle ouvrait sur le
jardin.
--Ah!
--Richard avait dû m’épier. Il parut tout à coup dans le jardin, et
entra dans ma chambre sans attendre mon invitation. Je fus un peu
effrayée en même temps que surprise, mais je ne le lui laissai pas voir.
Je lui dis: Qu’y a-t-il, monsieur Wardour? Il s’arrêta près de moi et me
dit de son ton bref et brusque: Clara, je pars pour la côte d’Afrique.
Si j’en reviens, je reviendrai promu à un nouveau grade, et nous savons
tous deux ce qui arrivera. Et, là-dessus, il me donna un baiser. Je fus
à moitié effrayée, à moitié courroucée. Mais avant que je pusse me
remettre et lui dire un seul mot, il était sorti du jardin, il était
parti. J’aurais dû parler, je le reconnais. Mon silence n’était pas
honorable, n’était pas charitable envers lui. Vous ne pouvez me
reprocher mon manque de courage et de franchise plus amèrement que je ne
me le reproche moi-même!
--Ma chère enfant, je ne vous ferai pas de reproche. Je pense seulement
que vous pouviez lui écrire.
--Je lui ai écrit.
--Clairement?
--Oui. Je lui ai dit, en propres termes, qu’il s’était mépris, et que je
ne pourrais jamais l’épouser.
--C’est assez clair, en conscience. Ayant écrit cela, vous n’êtes point
à blâmer. De quoi vous inquiétez-vous maintenant?
--Supposez que ma lettre ne lui soit point parvenue.
--Pourquoi supposeriez-vous cela?
--Ce que j’écrivais méritait une réponse. J’avais demandé cette réponse.
Je n’en ai pas reçu. Qu’en faut-il conclure? Que ma lettre ne lui est
pas parvenue. Et l’_Atalante_ est attendue, M. Wardour revient en
Angleterre. M. Wardour me réclamera comme sa femme! Croyez-vous
maintenant que je sais bien ce que je dis? En doutez-vous encore?»
Mme Crayford se renversa d’un air distrait sur le dossier de sa chaise.
Pour la première fois, depuis le commencement de cette conversation,
elle laissa passer une question sans y répondre. Le fait est qu’elle
réfléchissait.
Elle voyait clairement la position de Clara. Elle comprenait le trouble
que cette position jetait dans l’âme d’une jeune fille. Cependant, tout
bien considéré, il lui était impossible de se rendre compte de l’extrême
agitation de Clara. Son coup d’œil rapide et sûr lui avait fait
remarquer que la physionomie de Clara ne laissait voir aucun signe de
soulagement, maintenant qu’elle s’était déchargée du poids de son
secret. Il y avait évidemment là-dessous quelque chose d’important qu’il
restait encore à découvrir. Un doute subtil traversa l’esprit de Mme
Crayford et lui inspira la question suivante, qu’elle adressa à sa jeune
amie:
«Ma chère, lui dit-elle brusquement, m’avez-vous fait une confession
bien entière?»
Clara tressaillit, comme si cette question la terrifiait. Mme Crayford,
sûre d’avoir mis la main sur le fil conducteur, répéta, résolûment sa
question en d’autres termes. Au lieu de répondre, Clara leva les yeux
et, en même temps, ses joues se colorèrent légèrement pour la première
fois.
Regardant instinctivement de son côté, Mme Crayford s’aperçut de la
présence, dans la salle, d’un jeune gentleman qui réclamait Clara pour
la valse qui allait commencer. Mme Crayford devint encore une fois
pensive. Ce jeune homme, se demanda-t-elle, aurait-il quelque rapport
avec la partie que Clara ne m’a pas révélée de son histoire? Serait-ce
là véritablement la cause secrète de la terreur de Clara, en apprenant
le retour imminent de M. Richard Wardour? Mme Crayford résolut
d’éclaircir ce doute.
«Est-ce un de vos amis, ma chère? demanda-t-elle de l’air le plus
naturel du monde. Présentez-nous l’un à l’autre.»
Clara, toute confuse, présenta le jeune gentleman.
«M. Francis Aldersley, Lucie. M. Aldersley appartient à l’expédition
polaire.
--Vous êtes attaché à l’expédition? répéta Mme Crayford. Comme j’y suis
attachée aussi par mon mari, je ferai bien de me présenter moi-même,
monsieur Aldersley, puisque Clara a oublié de le faire. Je suis Mme
Crayford. Mon mari est le lieutenant Crayford, du _Wanderer_.
Appartenez-vous à ce navire?
--Je n’ai pas cet honneur, Mme Crayford; j’appartiens au _Sea-Mew_.»
Mme Crayford enveloppa d’un fin regard Clara et Francis, et devina tout
ce que Clara ne lui avait pas dit de son histoire. Le jeune officier
était un brillant et beau gentleman, précisément la personne la plus
propre à compliquer la difficulté entre Clara et Richard Wardour. Le
temps manquait pour faire une plus ample enquête, car la musique avait
joué le prélude de la valse, et Francis Aldersley attendait sa valseuse.
Après un mot d’excuse adressé au jeune homme, Mme Crayford tira Clara à
part et lui dit à l’oreille:
«Un mot, ma chère, avant que vous rentriez dans la salle de bal. Il
m’est suggéré par le peu que vous m’avez dit, mais ce peu me suffit pour
comprendre votre position maintenant mieux que vous ne la comprenez
vous-même. Voulez-vous connaître mon opinion?
--J’aspire à la connaître, Lucie. J’ai besoin de votre opinion; j’ai
besoin de votre avis.
--Vous aurez l’une et l’autre, en termes aussi clairs et aussi concis
que possible. Premièrement, mon opinion: Vous n’avez pas à choisir; il
faut en venir à une explication avec M. Wardour, aussitôt qu’il sera
arrivé. Secondement, mon avis: Si vous désirez rendre l’explication
facile des deux côtés, prenez soin de la faire en qualité de _femme
entièrement libre_.»
Mme Crayford appuya fortement sur ces trois derniers mots, et les
prononça en fixant ses regards sur Francis Aldersley:
«Je ne veux pas vous tenir plus longtemps séparée de votre partner,
Clara», ajouta-t-elle.
Et elle se dirigea la première vers la salle de bal.
Le poids qui pesait sur l’âme de Clara lui parut encore plus lourd,
après ce que Mme Crayford venait de lui dire. Elle était trop
malheureuse pour s’abandonner à l’influence entraînante de la valse. Dès
la fin du premier tour, elle se plaignit d’être fatiguée. Francis
Aldersley regarda dans la salle du buffet, qui était encore fraîche et
déserte, et il y ramena Clara, qu’il fit asseoir au milieu des arbustes.
Elle essaya, mais faiblement, de le renvoyer.
«Je ne veux pas vous empêcher de danser, monsieur Aldersley.»
Il s’assit auprès d’elle et promena ses yeux avec délices sur la
charmante figure de Clara, qu’elle tenait baissée sur sa poitrine et
n’osait tourner vers lui. Il lui murmura à l’oreille:
«Appelez-moi Frank.»
Elle ne demandait pas mieux que de l’appeler Frank, car elle l’aimait de
tout son cœur. Mais l’avis de Mme Crayford était encore présent à son
esprit. Elle n’ouvrit pas la bouche. Son amant s’approcha un peu plus
près d’elle et lui demanda une autre faveur. Les hommes sont tous les
mêmes dans ces occasions. Le silence les encourage invariablement à
tenter davantage.
«Clara, avez-vous oublié ce que je vous ai dit hier au concert? Puis-je
le dire encore?
--Non!
--Nous partons demain pour les mers polaires. Je puis ne pas revenir
avant plusieurs années. Ne me laissez pas partir sans espérance. Songez
à ce long temps que je vais passer loin de vous, dans ces sombres
régions du Nord. Faites que ce soit un temps heureux pour moi!»
Quoiqu’il parlât avec toute l’ardeur d’un homme, il était à peine sorti
de l’adolescence; il n’avait encore que vingt ans, et il allait risquer
sa vie, à peine commencée, au milieu de la Mer Glaciale! Clara eut pitié
de lui; il était le premier jeune homme pour lequel elle eût jamais
ressenti une pitié pareille. Il lui prit doucement la main; elle
s’efforça de la dégager.
«Quoi! pas même cette légère faveur, dans cette dernière nuit?»
Le cœur sincère de Clara prit le parti de son amant; elle lui laissa sa
main et sentit la douce pression de celle de Francis.
Dès ce moment, elle fut une femme perdue; ce n’était plus qu’une
question de temps.
«Clara! m’aimez-vous?...»
Ici une pause. Elle n’ose le regarder, elle tremble, en proie aux
sensations contradictoires du plaisir et de la peine. Le bras de son
amant enveloppe sa taille; il répète sa question dans un doux murmure;
ses lèvres touchent presque la petite oreille de Clara, lorsqu’il lui
dit pour la seconde fois:
«M’aimez-vous?...»
Elle ferme à demi les yeux; elle n’entend que ces mots; elle ne sent
rien que le bras de Frank passé autour de sa taille; elle oublie les
avertissements de Mme Crayford; elle oublie Wardour lui-même; elle
oublie tout au monde excepté son amour et laisse tomber sa tête sur la
poitrine de Frank. Ce fut sa réponse.
Il soulève cette belle tête dont le visage est inondé de larmes... leurs
lèvres se rencontrent dans leur premier baiser... ils sont tous deux
dans le ciel. C’est la voix de Clara qui les ramène sur la terre; c’est
Clara qui dit en tressaillant:
«Ah! qu’ai-je fait?»
Comme de coutume, elle se le demande quand il est trop tard.
Frank lui répondit:
«Vous avez fait mon bonheur, cher ange. Maintenant, quand je reviendrai,
je reviendrai pour faire de vous ma femme.»
Elle frémit: elle se rappela à ces mots Richard Wardour.
«Écoutez, dit-elle, que personne ne sache que nous nous sommes engagés
l’un à l’autre jusqu’à ce que je vous permette de l’avouer!
Souvenez-vous bien de cela.»
Il le lui promit. Il essaya encore de passer son bras autour de la
taille de Clara; mais elle ne le lui permit pas. Elle était redevenue
maîtresse d’elle-même; elle voulut absolument le renvoyer, après lui
avoir laissé prendre ce baiser.
Allez! lui dit-elle. J’ai besoin de voir Mme Crayford. Trouvez-la!
Dites-lui que je l’attends ici et veux lui parler. Allez me la chercher
tout de suite, Frank, pour l’amour de moi.»
Il n’y avait pas à hésiter; il fallait obéir. Il jeta un long et dernier
regard sur Clara et sortit pour exécuter son ordre: il sortit l’homme le
plus heureux du monde. Cinq minutes auparavant, il était le partner de
Clara pour une valse; il avait parlé, et il était devenu son partner
pour la vie.
Il ne lui fut pas facile de trouver Mme Crayford dans la foule. Tout en
la cherchant de côté et d’autre, il remarqua la présence d’un étranger
qui paraissait, de son côté, chercher aussi quelqu’un. C’était un brun,
au front large, aux membres robustes, vêtu d’un uniforme vieux et râpé
d’officier de marine. Ses manières, sous un air à la fois résolu et
grave, étaient incontestablement celles d’un gentleman. Il circulait
lentement parmi la foule, s’arrêtant pour regarder chaque femme près de
laquelle il passait, puis il s’éloignait en sourcillant. Peu à peu il se
trouva près de la salle des rafraîchissements, y entra après un court
moment de réflexion, découvrit parmi les arbustes et les fleurs une robe
blanche, s’en approcha pour voir le visage de la dame qui la portait, et
poussa un cri de joie en se trouvant en présence de Clara. Elle se
releva aussitôt et resta devant lui, muette, immobile, comme transformée
en statue.
Toute sa force vitale se concentra dans ses yeux, ses yeux qui lui
disaient qu’elle voyait devant elle Richard Wardour.
Il fut le premier à parler.
«Je regrette de vous avoir effrayée, ma chérie. Je n’ai pensé à rien, si
ce n’est au bonheur de vous revoir. Il n’y a que deux heures que nous
avons jeté l’ancre. J’ai passé quelque temps à vous chercher, et quelque
temps à prendre mon billet d’entrée à ce bal, dès qu’on m’a dit que vous
y étiez. Félicitez-moi, Clara, j’ai été promu. Je reviens pour faire de
vous ma femme.»
La pâleur fit place pour un instant à une légère coloration, sur le
visage terrifié de Clara. Ses lèvres s’ouvrirent; elle adressa
brusquement cette question à Wardour:
«Avez-vous reçu ma lettre?»
Il tressaillit.
«Une lettre de vous? Je n’en ai reçu aucune.»
L’animation passagère qui s’était laissé voir sur le visage de Clara
disparut. Clara fit quelques pas en arrière et se laissa tomber sur une
chaise. Il avança vers elle, étonné et alarmé. Elle tressaillit sur sa
chaise, comme si elle avait peur de lui.
«Clara! vous ne m’avez pas serré la main! Qu’est-ce que cela veut dire?»
Il attendit un moment, la regardant en silence. Elle ne répondit pas. Il
répéta, d’une voix plus haute et plus rude:
«Qu’est-ce que cela veut dire?»
Elle répondit cette fois. Le ton de Wardour l’avait blessée; ce ton lui
avait rendu tout son courage.
«Cela veut dire, monsieur Wardour, que vous vous êtes mépris.
--Comment me suis-je mépris?
--Vous avez conçu une fausse espérance, et ne m’avez pas laissé le temps
de vous détromper.
--En quoi ai-je conçu une fausse espérance?
--En vous montrant trop prompt et en présumant trop de vous-même et de
moi. Vous m’avez absolument mal comprise. Je suis fâchée de vous
affliger; mais, dans votre propre intérêt, je dois vous parler
clairement. Je suis toujours votre amie, monsieur Wardour. Je ne serai
jamais votre femme.»
Il répéta machinalement ces derniers mots. Il sembla douter qu’il eût
bien entendu.
«Vous ne serez jamais ma femme?
--Jamais!
--Pourquoi?»
Clara ne répondit pas. Elle était incapable de lui faire un mensonge;
elle avait honte de lui dire la vérité.
Il se pencha sur elle et saisit tout à coup sa main. Il la retint avec
force et se pencha encore plus bas, cherchant à découvrir, dans le
visage de Clara, des signes qui pussent répondre pour elle. Son visage,
à lui, s’assombrissait peu à peu, pendant qu’il la regardait. Il
commençait à soupçonner la vérité, et il le déclara en ces termes:
«Quelque chose vous a fait changer de sentiment à mon égard, Clara.
Quelqu’un vous a influencée contre moi. Est-ce... vous me forcez à vous
poser cette question... est-ce un autre homme?
--Vous n’avez pas le droit de m’adresser cette question.»
Il continua sans tenir compte de ce qu’elle venait de lui dire.
«Cet homme est-il venu se placer entre vous et moi? Je parle clairement
de mon côté; parlez-moi clairement du vôtre.
--J’ai parlé. Je n’ai rien de plus à vous dire.»
Ici, il se fit une pause. Elle vit briller les yeux de Wardour d’un
éclat de plus en plus vif; c’était l’éclat du feu qui brûlait l’âme du
jeune homme; elle sentit de plus en plus la pression avec laquelle il
lui étreignait la main. Il lui adressa un dernier appel.
«Réfléchissez-y... réfléchissez-y avant qu’il soit trop tard. Votre
silence ne vous servira de rien; si vous persistez à le garder, je le
prendrai par un aveu. M’entendez-vous?
--Je vous entends.
--Clara!... Je ne suis pas un homme dont on puisse se jouer. Clara!
j’insiste pour connaître la vérité. Avez-vous manqué envers moi à la foi
promise?»
Clara ressentit profondément, avec sa susceptibilité de femme, l’injure
impliquée dans ce doute qui lui était jeté à la face.
«Monsieur Wardour, vous vous oubliez quand vous exigez de la sorte que
je vous rende compte de ma conduite. Je ne vous ai jamais encouragé, je
ne vous ai jamais donné ni promesse ni gage...»
Il l’interrompit brusquement:
«Vous vous êtes engagée en mon absence. Vos paroles le confessent! Vos
regards le confessent! Vous vous êtes engagée envers un autre homme!
--Si je me suis engagée, quel droit avez-vous de vous en plaindre?
répondit-elle avec fermeté. Quel droit avez-vous de contrôler mes
actions?»
Ces derniers mots moururent sur ses lèvres. Wardour laissa aller
soudainement la main qu’il tenait encore. Elle remarqua dans son regard
un changement notable, un changement qui lui dit quelles terribles
passions elle avait déchaînées dans l’âme du jeune homme. Elle lut sur
sa figure, obscurément, il est vrai, mais elle lut enfin quelque chose
qui la fit trembler, non pas pour elle, mais pour Frank.
Peu à peu, la couleur sombre qui couvrait la face de Wardour se dissipa,
quand il prononça ces paroles d’adieu:
«N’en dites pas davantage, mademoiselle Burnham, vous en avez dit assez.
Vous m’avez répondu, vous m’avez congédié.»
Il fit une pause, et, s’approchant d’elle, il mit sa main sur le bras de
la jeune fille, et lui dit:
«Le temps pourra venir où je vous pardonnerai. Mais l’homme qui m’a
dérobé votre cœur regrettera le jour où, vous et lui, vous vous êtes
rencontrés.»
Après avoir dit ces mots, il s’éloigna.
Quelques minutes après, Mme Crayford, entrant dans la salle des
rafraîchissements, fut croisée par un domestique qui s’arrêta, comme
s’il voulait parler.
«Que désirez-vous? lui demanda-t-elle.
--Pardon, madame. Auriez-vous, par hasard, un flacon de sels? Il y a là,
dans la salle, une jeune dame qui se trouve mal.»
Le lendemain matin, au moment fixé pour le départ des navires, le ciel
était radieux et rafraîchi par une bonne brise. Mme Crayford, s’étant
proposé d’accompagner son mari jusqu’au rivage pour assister à son
embarquement, entra d’abord dans la chambre de Clara, désireuse de
savoir comment elle avait passé la nuit. A son grand étonnement, elle la
trouva tout habillée et prête comme elle à sortir.
«Qu’est-ce que cela veut dire, ma chère? Après ce que vous avez souffert
la nuit dernière, après la secousse que vous a fait éprouver la vue de
ce Wardour, pourquoi ne suivez-vous pas mon conseil et ne restez vous
pas dans votre lit?
--Je ne puis y tenir. Je n’ai pas dormi de la nuit. Êtes-vous déjà
sortie?
--Non.
--Avez-vous vu M. Wardour ou avez-vous entendu parler de lui?
--Quelle singulière question!
--Répondez-y! Ne plaisantez pas là-dessus.
--Calmez-vous, Clara. Je n’ai point vu M. Wardour; je n’ai point entendu
parler de lui. Croyez ce que je vous dis, il est loin d’ici en ce
moment.
--Non! il est ici! Il est près de nous! Toute la nuit, un pressentiment
m’a poursuivie. Frank et M. Wardour se rencontreront.
--Ma chère enfant, à quoi pensez-vous? Ils sont complétement étrangers
l’un à l’autre.
--Il arrivera quelque chose qui les mettra en rapport l’un avec l’autre.
Je le sens! je le sais! Ils se rencontreront, ils se prendront d’une
querelle mortelle, et j’en aurai été la cause. Oh! Lucie, pourquoi
n’ai-je pas suivi votre avis? Pourquoi ai-je laissé voir à Frank que je
l’aimais? Allez-vous à l’embarcadère? Je suis prête, il faut que j’y
aille avec vous.
--Vous ne devez pas y songer, Clara. Il y aura une foule énorme, une
grande confusion sur le rivage. Vous n’êtes pas assez forte pour endurer
cette épreuve. Attendez-moi. Je ne serai pas longtemps absente. Attendez
que je revienne.
--Je veux... Je dois aller avec vous!... La foule!... _Il_ sera au
milieu de cette foule! La confusion!... Dans cette confusion, _il_
trouvera son chemin pour arriver jusqu’à Frank! Ne me demandez pas
d’attendre. Je deviendrai folle, si j’attends. Je n’aurai pas un moment
de tranquillité que je n’aie vu, vu de mes propres yeux Frank embarqué
sain et sauf dans le canot qui doit le transporter à son navire. Vous
avez mis votre chapeau, qu’attendez-vous ici? Venez, ou j’irai sans
vous. Regardez-la pendule! Nous n’avons pas un moment à perdre!»
Il était inutile de contester plus longtemps. Mme Crayford céda. Les
deux jeunes femmes sortirent ensemble.
L’embarcadère, comme l’avait prévu Mme Crayford, était encombré de
spectateurs. Non-seulement les parents et les amis des marins de
l’expédition, mais des étrangers en grand nombre étaient accourus pour
voir partir les deux navires. Les yeux de Clara erraient çà et là,
pleins d’angoisse, parmi cette foule mêlée, cherchant l’homme qu’elle
craignait de voir et ne le voyant pas. Ses nerfs étaient si complétement
agacés qu’elle tressaillit et poussa un cri d’effroi en entendant tout à
coup derrière elle la voix de Frank.
«Les canots du _Sea-Mew_ attendent, dit-il; il faut que je parte, chère.
Comme vous êtes pâle, Clara! Êtes-vous indisposée?»
Elle ne répondit pas; mais, le regardant avec des yeux égarés et les
lèvres tremblantes, elle lui dit:
«Ne vous est-il rien arrivé, Frank, rien d’extraordinaire?»
Frank se prit à rire en entendant cette question.
«Rien d’extraordinaire, répéta-t-il. Rien que je sache, si ce n’est que
je m’embarque pour les mers polaires. Cela est assez extraordinaire,
n’est-ce pas?
--Personne ne vous a parlé depuis la nuit dernière? Aucun étranger ne
vous a suivi dans les rues?»
Frank se tourna, pâle d’étonnement, vers Mme Crayford.
«Que veut-elle dire, au nom du ciel?»
Mme Crayford trouva à l’instant, dans sa vive imagination, une réponse à
cette question.
«Croyez-vous aux rêves, Frank? Naturellement, vous n’y croyez pas! Clara
a rêvé de vous, et Clara est assez folie pour croire aux rêves. C’est là
tout. N’en parlons plus. Écoutez! On vous appelle. Dites-nous au revoir,
ou vous arriverez trop tard pour monter sur le canot.»
Frank prit la main de Clara. Longtemps après, au milieu des sombres
journées et des tristes nuits des régions polaires, il se rappela
combien cette main était froide et insensible quand il la pressa dans la
sienne.
«Courage, Clara! lui dit-il gaiement, la douce moitié d’un marin doit
s’accoutumer aux départs. Le temps passera bien vite. Au revoir, ma
chérie! Au revoir, ma femme!»
Il déposa un baiser sur la main froide de Clara; il regarda une dernière
fois cette pâle et belle figure qu’il ne devait pas revoir de plusieurs
années peut-être. Il tenait toujours sa main; il l’aurait tenue
longtemps encore si Mme Crayford n’y avait mis sagement bon ordre en
l’obligeant à s’éloigner.
Les deux dames le suivirent à quelque distance à travers la foule et le
virent entrer dans le canot. Les avirons s’abattirent sur les flots;
Frank salua Clara de son chapeau. Bientôt un vaisseau à l’ancre cacha le
canot à la vue des deux dames. Elles avaient vu Frank y entrer le
dernier pour aller rejoindre les navires de l’expédition.
«Vous le voyez! point de Wardour dans le canot, dit Mme Crayford. Point
de Wardour sur le rivage. Que cela vous serve de leçon, ma chère. Ne
soyez jamais plus assez folle pour croire encore aux pressentiments.»
Les yeux de Clara erraient toujours çà et là parmi la foule avec
défiance.
«N’êtes-vous pas encore satisfaite? lui demanda Mme Crayford.
--Non, répondit Clara, je ne suis pas encore satisfaite.
--Quoi! vous cherchez encore si vous le découvrirez? Cela est par trop
absurde. Voici mon mari. Je vais lui dire d’appeler une voiture, et je
vous renverrai à la maison.»
Clara recula de quelques pas.
«Je ne veux pas m’interposer entre vous et votre mari pendant vos
adieux, dit-elle; je vous attendrai ici.
--Attendre ici! Pourquoi?
--Pour voir ce que je pourrai encore voir, ou entendre ce que je pourrai
entendre.
--Toujours M. Wardour?
--Toujours M. Wardour.»
Mme Crayford se tourna vers son mari sans ajouter un mot. L’opiniâtreté
de Clara dépassait toutes les bornes.
Les canots du _Wanderer_ prirent la place laissée vacante par ceux du
_Sea-Mew_. Des acclamations se firent entendre dans les rangs les plus
éloignés de la foule. Elles annonçaient l’arrivée du commandant de
l’expédition. Le capitaine Helding parut en effet, regardant à droite et
à gauche, pour découvrir son premier lieutenant qu’il cherchait.
Remarquant que Grayford était avec sa femme, le capitaine pria celle-ci,
de la meilleure grâce possible, de souffrir qu’il causât un instant avec
le lieutenant.
«Permettez à votre mari de vaquer une minute aux devoirs de sa
profession, madame Crayford, et vous pourrez ensuite le garder encore
une demi-heure auprès de vous. C’est l’expédition, et non le capitaine,
chère madame, qu’il faut blâmer de séparer ainsi un mari de sa femme. A
la place de Crayford, j’aurais laissé les célibataires aller chercher le
passage du Nord-Ouest, et je serais resté chez moi auprès de vous.»
Après s’être excusé en ces simples termes, le capitaine Helding
s’éloigna de quelques pas avec le lieutenant. Le hasard voulut que les
deux officiers allèrent s’entretenir à peu de distance de l’endroit où
s’était retirée Clara, pour attendre Mme Crayford. Le capitaine et le
lieutenant étaient trop absorbés par l’affaire qui les préoccupait pour
remarquer cette circonstance. Ni l’un ni l’autre n’eurent le moindre
soupçon que Clara pût entendre, comme elle entendit en effet, tout ce
qu’ils se dirent.
«Vous avez reçu ma note, ce matin? dit le capitaine.
--Certainement, capitaine; autrement, je serais déjà à bord.
--Je vais y aller, immédiatement, ajouta le capitaine. Mais il faut que
je vous prie auparavant de retenir à l’embarcadère votre canot une
demi-heure encore; vous pourrez pendant ce temps rester auprès de votre
femme. J’ai pensé à cela, Crayford.
--Je vous en suis très-reconnaissant, capitaine. Je suppose que vous
avez eu une autre raison d’intervertir l’ordre accoutumé des choses, en
retenant le lieutenant sur le rivage, tandis que le capitaine se rend à
bord.
--C’est parfaitement vrai; j’ai eu une autre raison. Je désire que vous
attendiez un volontaire qui vient se joindre à nous.
--Un volontaire!
--Oui. Il lui faut compléter à la hâte son équipement, ce qui lui
demandera une demi-heure.
--C’est une résolution bien soudaine de sa part.
--Sans doute, très-soudaine.
--Et... pardonnez ma question... est-il si important, dans la situation
où nous sommes, de faire attendre les navires, par considération pour un
seul homme?
--Certainement. Un homme qui mérite de prendre part à notre expédition,
mérite qu’on l’attende. Cet homme mérite de venir avec nous, car il vaut
son pesant d’or dans une expédition comme la nôtre. Acclimaté à toutes
les températures, rompu à toutes les fatigues, robuste, brave compagnon,
habile marin, enfin, très-bon officier, il m’est bien connu; autrement,
je ne l’aurais point enrôlé avec nous. C’est une excellente acquisition,
qu’un pareil volontaire. Il est revenu hier d’un service à l’étranger.
--Il est revenu seulement hier d’un service à l’étranger, et il s’engage
ce matin comme volontaire dans notre expédition vers le pôle arctique?
Vous m’étonnez.
--Je le crois, vous ne pouvez être plus étonné que je ne l’ai été, quand
il s’est présenté à mon hôtel, et m’a appris ce qu’il désirait. Quoi!
mon cher ami, lui ai-je dit, vous ne faites que d’arriver, et vous êtes
déjà fatigué de votre liberté, après en avoir joui seulement quelques
heures! Sa réponse m’a fait tressaillir. Il m’a dit: Je suis las de la
vie. Je suis revenu chez moi, et j’y ai trouvé une peine, qui m’a, ou
peu s’en est fallu, brisé le cœur. Si je ne trouve pas un refuge contre
cette peine dans l’absence et dans de rudes travaux, je suis un homme
perdu. Voulez-vous me donner ce refuge? Voilà ce qu’il m’a dit,
Crayford, mot pour mot.
--Lui avez-vous demandé de s’expliquer plus nettement?
--Non! Je sais ce qu’il vaut. J’ai enrôlé le pauvre diable à l’instant.
Je n’ai pas voulu le fatiguer de mes questions. Il n’est pas besoin de
lui demander de s’expliquer davantage. Les faits parlent d’eux-mêmes en
pareil cas. C’est la vieille histoire, mon cher ami. Il y a une femme au
fond de cette histoire, naturellement.»
Mme Crayford, qui attendait le retour de son mari aussi patiemment que
possible, tressaillit en sentant une main se poser soudainement sur son
épaule. Elle se retourna et se trouva en face de Clara. Sa surprise fit
place aussitôt à un sentiment d’effroi. Clara tremblait de la tête aux
pieds.
«Qu’y a-t-il!... Qu’est-ce qui vous a effrayé, ma chère?
--Lucie! J’ai entendu parler de _lui_.
--De Wardour?
--Rappellez-vous ce que je vous ai dit.
--J’ai entendu chaque mot de la conversation qu’ont eue le capitaine
Helding et votre mari. Un homme est venu trouver le capitaine ce matin
et s’est enrôlé comme volontaire sur le _Wanderer_. Le capitaine l’a
accepté. Cet homme est M. Wardour.
--Vous n’y pensez pas! Êtes-vous sûre de ce que vous dites? Avez-vous
entendu le capitaine prononcer son nom?
--Non.
--Alors comment savez-vous qu’il s’agissait de M. Wardour?
--Ne me le demandez pas. J’en suis aussi sûre que je le suis d’être ici.
Ils vont partir ensemble, Lucie, partir pour le pays des glaces et des
neiges éternelles. Mon pressentiment s’est vérifié! Ils se trouveront en
présence, l’homme qui doit être mon mari et l’homme dont j’ai brisé le
cœur!
--Votre pressentiment ne s’est pas vérifié, Clara. Ces deux hommes ne se
sont pas rencontrés ici; ils ne se rencontreront pas probablement
ailleurs. Ils sont à bord de deux navires séparés. Frank appartient au
_Sea-Mew_, et M. Wardour au _Wanderer_. Voyez! le capitaine a fini. Mon
mari vient à nous. Laissez-moi m’assurer du fait. Laissez-moi parler à
mon mari.»
Le lieutenant Crayford revint auprès de sa femme. Elle lui dit aussitôt:
«William! vous avez un nouveau volontaire qui va monter sur le
_Wanderer_?
--Quoi! vous avez écouté notre conversation entre le capitaine et moi?
--Je désire savoir son nom.
--Comment donc avez-vous fait pour entendre ce que nous avons dit?
--Son nom?... Le capitaine vous a-t-il dit son nom?
--Ne vous échauffez pas, ma chère. Voyez! vous alarmez Mlle Burnham. Le
nouveau volontaire nous est parfaitement étranger. Voici son nom. C’est
le dernier du rôle de l’équipage.»
Mme Crayford arracha le rôle des mains de son mari et lut le nom:
_Richard Wardour_.
SCÈNE SECONDE.
LA HUTTE DU SEA-MEW.