CHAPITRE XXXIX

Rôle actuel de la mise en scène.--La loi de concentration.--Du

naturalisme moderne.--De la puissance psychologique de la nature.--La

réalité est une cause formelle et non finale d'une évolution

dramatique.--_L'Ami Fritz._--Rapports de la mise en scène avec la

conception poétique.--_Il ne faut jurer de rien._--De l'imitation

théâtrale.

Quel rôle particulier est appelée à jouer la mise en scène dans cette

évolution de l'art dramatique? C'est un point qu'il me reste à examiner.

Jusqu'à présent, il paraît y avoir beaucoup de confusion dans les idées

de ceux qui se réclament de l'école réaliste. Les théâtres semblent

obéir à une tendance dangereuse qui ne peut aboutir qu'à leur ruine

sans profit pour l'art. Cette tendance consiste à transformer la

représentation du réel en une sorte de présentation directe, de

telle sorte qu'ils cherchent à s'affranchir du procédé artistique de

l'imitation et mettent leur ambition à nous intéresser à la vue des

objets eux-mêmes. Ainsi compris, l'art de la mise en scène aurait sa fin

en lui-même, ce qui serait, pour qui réfléchit, son anéantissement, car

il deviendrait, ici, l'art du peintre, là, l'art de l'architecte, là,

l'art du sculpteur, là, l'art du tapissier, etc., mais il ne serait plus

un art synthétique obéissant à ses lois propres.

D'ailleurs, dans cette direction, les efforts seraient hors de toute

proportion avec le peu d'intérêt qu'offrirait l'atteinte du but. La mise

en scène, en effet, subit fatalement la loi de concentration, en vertu

de laquelle l'attention du spectateur est ramenée et se fixe sur le

personnage humain. Dès que l'action dramatique éveille en nous la

sympathie que nous ressentons pour toute douleur ou toute joie, le décor

échappe rapidement à notre attention, et la mise en scène disparaît

à nos yeux. Elle n'est plus dès lors qu'un danger; car la moindre

discordance, comme un coup de baguette magique, anéantirait en un clin

d'oeil tout le charme dramatique. Aussi arrive-t-il, quand nous avons

assisté à la représentation d'une pièce ayant agi avec quelque force sur

notre âme, que nous ne gardons qu'un souvenir vague de la mise en scène,

ou que du moins elle ne nous laisse qu'une impression d'autant plus

générale que la figure du personnage humain prend plus d'importance et

de précision dans notre souvenir. C'est en somme le triomphe de l'être

humain sur la nature, de l'intelligence sur la matière.

Par conséquent, l'art de la mise en scène ne peut avoir la prétention de

prendre le pas sur l'art dramatique. Il ne le pourrait qu'en annihilant

celui-ci, ce qui serait contraire à sa propre destination. Il doit

donc lui rester subordonné, tout en le suivant forcément et en se

préoccupant, à son exemple, du caractère individuel et particulier des

objets qu'il évoque à nos yeux. Nous avons d'ailleurs insisté déjà

dans le courant de cet ouvrage sur la nécessité pour la mise en scène

d'adapter les milieux aux types particuliers que recherche l'art

moderne. C'est une des conditions actuelles de la mise en scène. Mais la

mise en scène peut-elle aspirer à jouer un rôle personnel et actif dans

l'évolution du drame? Et, s'il lui est permis d'envisager une telle

perspective, quelles sont les limites infranchissables imposées à son

ambition? On est conduit à envisager ce rôle de la mise en scène en

reconnaissant la valeur, en quelque sorte psychologique et morale, qu'a

prise la nature dans la littérature moderne.

Toute notre littérature dérive en grande partie de celles des peuples

grecs et des peuples latins: elle a une origine toute méridionale. Or,

dans les pays dévorés par une lumière ardente, la nature n'agit pas sur

l'homme avec le charme pénétrant qu'elle a dans les pays du nord. La

transparence de l'atmosphère, la netteté des lignes, l'égalité des

effets, la coloration puissante des tons, ne semblent pas s'associer à

la mélancolie humaine comme les paysages humides et crépusculaires du

nord. Aussi tous les artistes, tous les poètes ont négligé ou n'ont que

légèrement indiqué cette association de l'homme et de la nature. Au

XVIIe siècle, la nature artistique est factice: ce ne sont que des

paysages baignés dans la transparente lumière de l'Attique. Ce n'est que

vers la fin du XVIIIe siècle que l'homme a laissé son âme s'ouvrir aux

impressions profondes de la nature et qu'il a associé celle-ci à ses

états psychologiques. Mais aujourd'hui toute notre littérature est

fortement empreinte de naturalisme. Il n'est donc pas étonnant que la

décoration théâtrale et que la mise en scène aient eu l'ambition de se

parer de ce charme pittoresque qui a sur nous tant d'empire.

Toutefois, cette ambition n'avait pas eu jusqu'alors de visée plus haute

que celle de plaire directement aux spectateurs, et de renforcer la

puissance dramatique en dirigeant sur nos yeux ses effets les plus

romantiques. Comme la musique dans le mélodrame et dans le vaudeville,

la mise en scène n'avait eu jusqu'alors qu'un rôle, celui d'environner

le spectateur d'une sorte d'atmosphère passionnelle, et de créer un

milieu adapté à l'émotion née du développement de l'action dramatique.

La mise en scène a donc été jusqu'à présent une force émotionnelle

destinée à agir directement sur le spectateur, absolument comme dans

le mélodrame une longue phrase chantée sur le violoncelle agit sur

son système nerveux et le dispose à l'attendrissement. Eh bien! sans

renoncer à cette puissance du pittoresque que le décorateur continuera

à exercer directement sur les spectateurs et qui est en effet sa

destination, la mise en scène peut-elle prétendre jouer sur le théâtre

le rôle que la nature joue dans notre vie actuelle? Comme la musique,

va-t-elle à son tour venir se mêler au drame, en devenir aussi un des

personnages et concourir au développement de l'action elle-même?

Sans doute on ne peut comparer la nature, agissant directement sur nous,

à l'imitation de la nature qui nous intéresse à ses procédés artistiques

plus qu'aux phénomènes eux-mêmes qu'elle reproduit à nos yeux. On ne

peut non plus comparer la mise en scène, où tout est factice, à la

musique dont le théâtre ne modifie en rien les conditions et qui, au

théâtre comme dans la vie, doit au charme mystérieux des sons réels

l'empire qu'elle exerce sur notre sensibilité. Cependant la littérature,

même avant qu'elle fût en proie au naturalisme, tenait compte dans une

certaine mesure de l'influence des forces de la nature sur la décision

humaine et partant sur l'évolution du drame. Et dans ce cas la mise en

scène s'élevait au rôle d'une puissance mystérieuse, supérieure à la

volonté humaine: elle nouait ou dénouait le drame comme la fatalité

antique. Le théâtre en présente de nombreux exemples. Ainsi le voyageur,

au moment de quitter l'auberge où il s'est mis à l'abri, est assailli

par la tempête: le tonnerre se mêle au bruit de la grêle ou de la

pluie; le vent repousse la porte avec violence; le voyageur, fortement

impressionné, recule, reste et est assassiné.

Certes, c'est un art inférieur que celui qui met une évolution, qui

ne devrait être que passionnelle, sous la dépendance de phénomènes

contingents. Cependant l'intervention des forces mystérieuses de la

nature est dans ce cas tout à fait remarquable, en ce que l'illusion

théâtrale agit directement sur le personnage du drame, à l'émotion

duquel s'associe le spectateur. L'impression causée par la mise en scène

est donc en même temps ressentie par le personnage et par le spectateur,

et celui-ci ne comprendrait pas que celui-là y restât insensible. Cela

tient sans doute à ce que la nature nous impose sa puissance en la

transformant en mouvement et en bruit, double phénomène dont la

représentation ne change pas le mode d'action. Quelle qu'en soit la

raison d'ailleurs, nous sommes amenés à constater que, dans ce cas,

l'évolution du drame est due à une cause naturelle objective.

Mais l'école moderne a fait un pas de plus, en cherchant à donner à

l'évolution dramatique une cause naturelle objective, qui s'adressât à

celui de nos sens qui est le plus artistique, à celui de la vue. C'est

là, en réalité, que commencent les difficultés. Nous allons citer un

exemple où l'intention réaliste de l'auteur est pleinement justifiée, ce

qui nous permettra de déduire les conditions esthétiques dans lesquelles

le problème peut en général être résolu. Je prendrai cet exemple dans le

second acte de _l'Ami Fritz_, et je rappellerai aux lecteurs, qui tous

connaissent la pièce, la fontaine où Sûzel vient puiser de l'eau, eau

véritable que le public voit couler. Quelques-uns ont critiqué, à tort,

à mon sens, cette recherche d'un effet réel. C'est la vue de l'eau qui

éveille chez Sichel le désir de boire, et c'est l'action de boire à

la cruche que penche la jeune fille qui ramène à la mémoire du rabbin

l'histoire touchante de Rébecca et d'Eliézer. Ici, c'est très justement

que l'art théâtral s'associe activement à une situation véritablement

dramatique; et si on étudie attentivement l'enchaînement de cette cause

toute objective à l'effet dramatique qui en découle, on verra que la

présentation réelle de l'eau détermine une représentation idéale, dans

l'imagination de Sichel et lui fournit la forme particulière dont va se

revêtir sa pensée. Ce n'est pas l'eau qui suggère au rabbin l'idée

de sonder le coeur de la jeune fille; elle ne lui offre que le moyen

immédiat d'y parvenir. La fontaine, qui procure à nos yeux l'illusion de

la réalité, n'est donc pas la cause finale de la scène entre Sichel et

Sûzel; elle n'en est que la cause formelle. Sous ce rapport, cet emploi

remarquablement habile de l'illusion théâtrale est un modèle puisqu'il

nous permet d'en déduire une loi importante de l'esthétique théâtrale et

dramatique, que l'on peut formuler ainsi: La réalité contingente ne peut

jamais être une des causes finales du drame; elle ne peut en être qu'une

des causes formelles.

On ne peut nier que la réalité, en montant sur la scène et en venant y

jouer le rôle qui lui est propre et y exercer une influence contingente,

ne contribue, absolument comme cela se passe dans la vie, à modifier,

à diversifier et, par suite, à enrichir la pensée poétique en lui

fournissant des formes nouvelles et imprévues. Deux âmes mises et

maintenues en présence, en dehors de toute influence objective, ne

peuvent échanger que des idées purement psychologiques. Ces deux âmes

rentreront dans les données plus exactes de la vie, si elles puisent

dans la réalité ambiante une forme plus variée de raisonnement et les

éléments plus prochains de leur éloquence. Toutefois, il est à peine

besoin de faire remarquer que l'intervention d'une cause objective ne

peut être admise, que lorsqu'elle dérive d'une possibilité antérieure.

Elle ne doit être, en effet, qu'une cause seconde; c'est ainsi que

l'acte de venir puiser de l'eau à la fontaine, dans l'exemple pris de

_l'Ami Fritz_, n'est qu'une conséquence de la condition de Sûzel et du

milieu où se développe l'action; il se rattache donc logiquement aux

données mêmes du poème dramatique.

Bien différente et moins justifiable serait l'intervention d'une cause

objective, si celle-ci était une cause première, si, par exemple, le

caractère de la décoration devait peser sur la résolution du personnage

dramatique. Cela ne pourrait se tenter qu'en rentrant habilement dans

les lois les plus certaines de la mise en scène, c'est-à-dire en

agissant préalablement sur le spectateur, en concevant une décoration

capable, par la grandeur, la hauteur et la profondeur de la scène, ainsi

que par des effets d'ombre ou de lumière, de faire naître une impression

morale, que le spectateur transporterait alors dans le personnage. Un

pareil effet est toujours aléatoire, puisqu'il dépend des dispositions

du public et de l'imagination des spectateurs. C'est sur la scène de

l'Opéra qu'on pourrait et qu'on a pu employer ce procédé avec quelque

sécurité, parce que là, la puissance de la musique sur l'inclination

morale du spectateur vient en aide à la puissance pittoresque de la

décoration. Ce serait donc s'exposer à de graves mécomptes que de

vouloir élever le pittoresque de la décoration à l'état de ressort

dramatique, ou autrement, de regarder le pittoresque comme une cause

finale suffisante de l'évolution dramatique. Il ne peut en être qu'une

des causes formelles. Nous aboutissons donc, pour l'ensemble décoratif,

à la même loi que pour tout objet considéré dans son influence

éventuelle sur la marche du drame.

Il est certain que, dans toute conception poétique, le monde extérieur,

réduit au milieu immédiat où s'agitent les personnages, fournit ou peut

fournir incessamment à ceux-ci les causes formelles de leur langage. La

mise en scène peut-elle nourrir l'ambition réaliste de rendre visible

au spectateur tout ce qui, dans le milieu objectif, joue le rôle d'une

cause formelle? C'est le dernier refuge de l'école nouvelle. Pour

éclaircir cette question, prenons un exemple. Au troisième acte de _Il

ne faut jurer de rien_, le décor, à la Comédie-Française, représente un

bois sombre et sauvage. Les arbres qui montent jusqu'aux frises dérobent

au spectateur la vue du ciel. C'est une belle solitude nocturne. Voyons

maintenant la mise en scène imaginée par le poète. C'est un soir d'été.

Après une chaude journée, l'orage à éclaté. Quand Van Buck et son neveu

arrivent près du lieu où doit se rendre Cécile, Valentin, en quelques

mots, esquisse la mise en scène: «La lune se lève et l'orage passe.

Voyez ces perles sur les feuilles, comme ce vent tiède les fait rouler.»

Enfin, dans la clairière où se rencontrent Valentin et Cécile, la

mise en scène est conditionnée par le texte: «Venez là, où la lune

éclaire...--Non, venez là, où il fait sombre; là, sous l'ombre de ces

bouleaux... Y a-t-il longtemps que vous m'attendez?--Depuis que la lune

est dans le ciel... Viens sur mon coeur; que le tien le sente battre, et

que ce beau ciel les emporte à Dieu... Voyons, savez-vous ce que c'est

que cela?--Quoi? cette étoile à droite de cet arbre?--Non, celle-là qui

se montre à peine et qui brille comme une larme...» Toute cette scène,

comme on le voit, est fortement empreinte d'un naturalisme plein de

mélancolie.

Aujourd'hui, au théâtre, avec l'aide de la lumière électrique, la mise

en scène pourrait réaliser le paysage nocturne décrit par le poète. Au

commencement de l'acte, de lourds nuages sombres passeraient sur le

ciel étoilé et sur la lune qu'ils obscurciraient. Enfin les nuages,

en fuyant, laisseraient voir dans toute sa pureté un ciel profond et

étoilé, au milieu duquel brillerait le disque lunaire. Les arbres, des

bouleaux au feuillage léger, aux troncs clairs, disposés par bouquets,

laisseraient le regard du spectateur se perdre dans «l'océan des nuits.»

Le public participerait ainsi, comme les personnages du drame, à la vue

de ces beaux effets de la nature, qui sont, en plus d'un endroit, pour

Valentin et Cécile, les causes formelles de leurs pensées. Cependant,

c'est par un motif de premier ordre que la Comédie-Française n'a pas dû

chercher à réaliser cette poétique mise en scène, en admettant, pour un

moment, qu'elle eût pu avoir la pensée de le faire. C'est qu'en effet,

ce dont on peut juger par certains détails du dialogue (je t'aime! voilà

ce que je sais, ma chère; voilà ce que cette fleur te dira, etc.), qui

sont incompatibles avec un décor nocturne, c'est qu'en effet, dis-je, la

nature évoquée par le poète est purement idéale, c'est-à-dire conçue

par son esprit, et que la mise en scène décrite par lui n'est pas

la peinture réelle d'un effet vu et observé par ses yeux. Dans la

conception de cette scène, ce n'est pas la vue d'un phénomène qui

a déterminé l'idée, mais, au contraire, l'idée qui a ramené dans

l'imagination du poète la représentation d'un phénomène.

La Comédie-Française a donc dû chercher l'idée générale du décor au delà

des causes formelles de la pensée du poète; et elle a placé Valentin

et Cécile au milieu d'une solitude profonde, qui rendît possible au

séducteur toute tentative de profanation et fît resplendir l'angélique

pureté de cette jeune fille qui, seule, la nuit, vient, sereine et

candide, poser son front sur la poitrine de celui qu'elle aime. Le

véritable orage qui s'apaise, c'est celui qui s'était soulevé dans

le coeur de Valentin, et la véritable étoile, ce n'est pas celle que

pourrait allumer le metteur en scène dans le ciel de son décor, c'est

celle de l'amour qui se lève dans l'âme purifiée de Valentin. On voit

donc combien l'effet général du décor répond mieux à l'idée poétique que

les effets particuliers d'une mise en scène plus naturaliste.

Cet exemple montre qu'il faut lire avec la plus grande attention

l'oeuvre que l'on doit mettre en scène et déterminer la nature de

l'inspiration de l'auteur. S'il est sensible que le poète a remonté de

l'idée au phénomène, comme c'est le cas dans l'exemple précédent, il ne

faut pas présenter un ordre inverse au spectateur, et, par conséquent,

la mise en scène doit laisser l'idée seule se manifester et éveiller le

phénomène dans l'imagination du spectateur, comme cela a eu lieu dans

celle du poète. Si, au contraire, il est sensible que l'auteur a voulu

subordonner la représentation de l'idée à la présentation du phénomène,

il faut s'efforcer de réaliser la mise en scène décrite par lui. Il est

clair que dans _l'Ami Fritz_, sans l'eau qui coule de la fontaine, la

légende de Rébecca n'a aucune raison de se représenter à la mémoire de

Sichel.

Les cas où une mise en scène réaliste s'imposera ne sont pas aussi

fréquents ni aussi nombreux qu'on pourrait le croire au premier abord.

Le plus souvent, il sera prudent de s'en tenir à l'ancienne conception

décorative qui ne recherche qu'un effet simple et général. Et cela pour

deux raisons d'ordre supérieur. La première, c'est que l'impression

que nous cause la nature se ramène toujours dans la réalité à quelques

sensations très simples, telles que la présence ou l'absence de la

lumière, le mouvement ou le repos des objets, le bruit ou le silence, le

plus ou le moins de vapeur humide dans l'atmosphère, le plus ou le moins

de grandeur ou de profondeur, etc. Tout le surplus de nos impressions,

souvent très complexes, naît du rapport que ces sensations simples

ont avec l'état moral de notre âme. Il faut, par conséquent, dans la

représentation des effets de la nature ne pas tenir compte de ce que,

précisément, y mettra le spectateur, pour peu que l'action dramatique

ait incliné son âme vers tel ou tel état psychologique. C'est là une

raison toute philosophique.

La seconde raison a une portée esthétique à laquelle j'ai déjà fait

allusion ci-dessus, et sur laquelle j'appelle l'attention des personnes

qui se laissent trop facilement séduire par les promesses de l'école

réaliste ou naturaliste. Quand on transporte le monde extérieur, objets

ou phénomènes, sur la scène, on n'en donne naturellement qu'une copie,

qu'une imitation. Sur la scène, on ne bâtit pas de vraies maisons, on ne

plante pas de vrais arbres, on ne déroule pas de véritables flots, on

ne pousse pas dans le ciel de vrais nuages, etc.; on ne nous donne de

toutes ces choses que des imitations. Or, du moment que l'on ne présente

pas au spectateur les objets réels qui, selon le poète, devraient avoir

une influence psychologique sur les personnages du drame, on ne peut

pas compter que les objets imités auront la même portée, attendu que

l'attention du spectateur est, non pas attirée par la contemplation du

phénomène naturel, mais préoccupée uniquement du phénomène artistique de

l'imitation. Plus l'on compliquera la mise en scène, plus on cherchera

à reproduire avec exactitude les impressions de la nature, plus l'on

comptera sur la perfection décorative pour agir sur l'inclination morale

des spectateurs, et plus l'école réaliste s'éloignera du but qu'elle

poursuit; car l'esprit du spectateur, sollicité, par des impressions

optiques, et sensible à toute création artistique, s'attachera

obstinément à ce qui lui offrira un intérêt immédiat, c'est-à-dire à

l'art particulier de la mise en scène, aux procédés scientifiques ou

autres de l'imitation, et ne subira par conséquent pas l'influence

psychologique qu'on aura eu la prétention d'exercer sur lui. Dans ce

cas, c'est tout simplement un art d'ordre inférieur qui prend le pas sur

un art d'ordre supérieur.

L'art de la mise en scène: Essai d'esthétique théâtrale · 第 44 / 48 题