CHAPITRE XXXVIII

Décadence de l'art dramatique.--Des conventions dans l'art

classique.--Grandeur de l'art idéal.--De l'évolution

démocratique.--Caractère de la sensibilité du public.--Son jugement

artistique.--De l'école réaliste.--De l'esprit moderne.--De l'individuel

et de l'exceptionnel.--Causes d'avortement.

J'ai parcouru les différentes phases du sujet que je m'étais proposé.

Sans doute j'ai laissé beaucoup à dire et je suis loin d'avoir épuisé

une matière qui est de sa nature inépuisable. Cependant j'aurai

peut-être atteint le but si j'ai pu faire comprendre le sens assez

marqué de l'évolution de l'art dramatique et de l'art théâtral. Tous les

arts modernes, ainsi que toutes les sciences, ne cessent de croître en

complexité et en hétérogénéité. La mise en scène ne peut que suivre ce

mouvement, malgré les vaines réclamations d'une rhétorique, surannée,

dit-on, avec laquelle je ne me sens moi-même que trop de liens. Par

une habitude d'esprit, née de l'éducation et de l'instruction,

nous accordons à la tradition un empire et un prestige que ne lui

reconnaissent pas ceux qui ne l'ont pas reçue toute formée des leçons

d'un maître, ou ne l'ont pas puisée dans l'étude des chefs-d'oeuvre des

siècles passés. Il n'y a pas d'entente artistique possible entre un

homme qui éprouve des émotions profondes à la lecture d'Homère ou

de Sophocle et un homme qui n'a jamais connu leurs oeuvres que par

ouï-dire, ce qui cependant est déjà un progrès sur l'ignorance absolue.

Nous assistons donc à la décadence certaine de l'art, dans la forme du

moins que nous avons été habitués à lui reconnaître et sous laquelle

nous l'avons aimé, respecté et cultivé. Cet art était le privilège d'une

élite peu nombreuse qui, dédaigneuse des spectacles vulgaires et ne

recherchant que les sensations exquises, n'en respirait que la fleur et

laissait tomber le reste en poussière. Tout drame ou toute comédie était

un conflit psychologique et moral et mettait en présence des êtres qui,

sous des apparences réelles, n'étaient qu'idéalement vrais. Sous les

traits individuels que leur prêtaient les acteurs, les personnages de

théâtre étaient des types généraux que la nature ne nous offre jamais et

que l'esprit peut seul concevoir et se représenter. Aussi le point de

départ essentiel de cet art transcendant était la convention. Ce qui,

dans tout drame et dans toute comédie, était idéalement vrai, c'étaient

les vertus, les vices, les caractères ou les passions. C'était là que

portait tout l'effort de la création artistique, de l'observation

philosophique et de l'imagination poétique; et ces êtres, en quelque

sorte abstraits, prenaient alors une intensité de vie morale d'une

puissance extraordinaire et véritablement surhumaine. Comparés aux

personnages de théâtre, les êtres réels n'en paraissaient que des

extraits incomplets et inachevés, à peine ébauchés. Jamais, en effet,

l'humanité n'aurait pu les réaliser en entier. Seule la poésie pouvait

créer de toutes pièces ces êtres dont la nature avait éparpillé tous les

traits sur des milliers d'exemplaires humains. Mais quelle était alors

la grandeur tragique ou la profondeur comique du spectacle qu'offraient

aux esprits, longuement préparés à le comprendre et à le goûter, la

rencontre et le conflit de ces personnages plus vrais que la réalité

elle-même! L'intérêt de ce jeu poétique était si puissant, que le reste

était de peu d'importance: ce n'était qu'une affaire de convention

définitivement et préalablement réglée entre le poète et le spectateur.

Qu'importe d'où viennent et où vont Scapin, Lisette, Géronte, Éraste et

Isabelle, réunis par le caprice du poète dans un même enchevêtrement

d'événements, pourvu que nous riions des fourberies de l'un, de la

malice de l'autre, de la sottise de celui-ci, et que nous assistions au

triomphe final des amants! Qu'importe qu'ils se rencontrent ici ou là,

dans un décor représentant un appartement ou une place publique! C'est

par pure bonté d'âme que le poète daigne parfois nous apprendre que la

scène se passe à Naples ou à Paris: nous n'avons que faire de le savoir,

puisque ce sont les mêmes personnages, qu'il transporte à son gré aux

quatre coins du monde. Qui songe à reprocher à ces personnages de

s'asseoir et de discourir au beau milieu d'une place publique?

Qu'importe, pourvu que ces personnages nous éblouissent des étincelles

de leur esprit, que la vérité psychologique et que l'observation morale

naissent du choc de leurs caractères et du conflit où les engagent leurs

passions! Ce spectacle a le pouvoir magique d'offrir à nos méditations

l'être humain, dégagé de toutes les réalités qui l'encombrent et le

masquent. Mais, pour s'y plaire, il faut que l'esprit soit dès longtemps

formé à l'abstraction et à la synthèse, et qu'il accorde au fait moral

une supériorité constante sur le fait matériel. En un mot, il lui faut

la foi, une foi en quelque sorte innée, pour croire à la vérité dégagée

du réel, pour être convaincu que la peinture de l'idéal est l'unique

raison d'être de l'art.

Les foules qui montent des ténèbres à la lumière et qui des bas-fonds

de l'humanité s'élèvent à toutes les jouissances d'une vie sociale

supérieure ne sont pas prédisposées par l'éducation, par l'instruction,

par l'influence héréditaire que les générations exercent les unes

sur les autres, à jouir d'un art qui s'est dégagé de la réalité,

c'est-à-dire de ce qui leur semble être toute la vérité. Elles ne

savent pas voir par les yeux seuls de l'esprit et sont dominées par les

sensations directement perçues par les organes de l'ouïe, de la vue et

du toucher. Toujours en contact avec la réalité, elles n'apprécient les

objets qu'un à un, les estiment pour leur qualité visible ou tangible,

et, ne s'élevant pas aux classifications générales, ne s'intéressent aux

êtres et aux objets que par leurs traits individuels et particuliers.

Comme cependant elles ont une sensibilité très vive, d'autant plus vive

qu'elle n'a pas été émoussée ou affinée par de fréquentes émotions

esthétiques, elles prennent souvent plaisir aux spectacles tragiques ou

comiques de l'art classique, mais dans des conditions intellectuelles et

morales toutes particulières. Elles ne séparent pas l'action tragique ou

comique de la possibilité réelle, ramènent les héros de la tragédie

et les personnages de la comédie dans le cercle étroit de leur vue

immédiate, et leur esprit en change singulièrement les proportions, en

appliquant à ces créations idéales une sorte de compas de réduction.

Elles s'intéressent non au développement poétique et moral des

personnages, mais à l'acte qu'ils accomplissent; non à la vérité

générale qu'ils représentent, mais aux traits particuliers sous lesquels

la vérité se manifeste et au fait qui en est l'occasion. Leur émotion

au théâtre n'est jamais ou n'est que très rarement esthétique: c'est

pourquoi elles ne pleurent pas exactement aux mêmes endroits ni pour les

mêmes causes, et quelquefois, dans la comédie, rient franchement d'un

trait qui nous serre le coeur. En un mot, elles sont frappées de

l'action tragique et en sont impressionnées comme elles le seraient d'un

drame de cour d'assises.

Une telle manière de comprendre et de juger les oeuvres dramatiques et

d'en apprécier la moralité n'est sans doute pas très élevée; cependant

elle n'est ni fausse ni injuste: on peut même affirmer qu'elle est

exacte et rigoureuse. Mais la vérité, ainsi vue sous un angle étroit,

n'est plus la vérité idéale: c'est en quelque sorte une vérité tangible

et mesurable, née de l'observation directe des faits, de l'examen des

objets et de la confrontation des êtres particuliers qu'a réunis un même

acte criminel ou une même situation comique. Ce nouveau public, vierge

d'émotions esthétiques, auquel s'adressent aujourd'hui les poètes

dramatiques, n'est pas formé à juger une passion ou un caractère en

soi, indépendamment du circonstanciel des faits; mais il rapporte cette

passion et ce caractère à son expérience personnelle et actuelle, et

pour apprécier ce que l'une a d'horrible et l'autre de ridicule n'a

d'autre étalon que la réalité. Ce n'est donc qu'en multipliant les

traits particuliers, d'observation courante et journalière, qu'on lui

procure la sensation de la vérité et de la vie. Il est bien heureux que

_Don Juan, Tartufe_ et le _Misanthrope_ soient écrits, car un nouveau

Molière ne saurait concevoir aujourd'hui sous la même forme ces comédies

idéalement humaines et vraies, mais dont les personnages sont des types

généraux tout à fait en dehors de notre expérience personnelle et de nos

observations quotidiennes. Le public actuel s'intéresse donc moins à

l'homme en général qu'aux hommes en particulier, et ne conçoit pas

plus ceux-ci soustraits à toutes les conditions de climat, de race,

de tempérament et de milieu social, qu'il ne les conçoit dégagés des

influences extérieures, des circonstances et des faits.

C'est à satisfaire à ce nouveau besoin intellectuel que s'ingénie

l'école réaliste ou naturaliste. Nous sommes encore au fort de la

bataille que cette école livre aux classiques et aux romantiques et dont

les injures sont des deux côtés les projectiles ordinaires. Nous n'y

ajouterons pas les nôtres, bien que l'école réaliste ait souvent mérité

les sévérités de la critique en flattant les instincts les moins nobles

de l'humanité et en prenant le succès d'une oeuvre d'art pour la mesure

de sa moralité. Mais les adeptes d'une école quelconque sont des hommes,

c'est-à-dire des êtres essentiellement faillibles, dont la vue est

courte et le jugement borné. Bien que la plupart aient fait un emploi

déplorable et parfois peu recommandable de leur faculté d'observation,

il est intéressant de dégager et de mettre en lumière l'idée qui les

meut et à laquelle ils ont obéi inconsciemment, et de déterminer la

force génératrice dont ils ne sont que des rouages de transmission.

Or, on peut aisément reconnaître que l'école réaliste, ses excès mis à

part, obéit, mais aveuglément et sans conscience du but final de l'art,

à l'esprit qui gouverne le monde moderne. La science s'est d'abord

lancée à la conquête de l'infiniment grand; aujourd'hui, elle pénètre

dans l'infiniment petit. Après la synthèse audacieuse est venue

l'analyse patiente; et nous sommes à l'ère des sciences et des arts

microscopiques, qui poursuivent la vie jusque dans ses retraites les

plus secrètes et les plus ignorées. L'auteur dramatique ne fait donc

qu'obéir à la tendance générale quand il fouille les plis les plus

cachés de l'âme humaine et soumet à son étude les ferments de sa

désorganisation morale. En même temps, les couches humaines les plus

profondes, entraînées par le grand mouvement des révolutions s'élèvent

comme une écume à la surface des sociétés et viennent d'elles-mêmes se

placer dans le champ de ses observations. Son oeil patient décompose ces

masses et s'attache aux caractères particuliers qui différencient

ces millions d'individualités. Chacune d'elles est un nouveau monde,

complexe et complet en soi, qui obéit à ses lois propres et relatives,

dérivées des lois générales et absolues. Par suite, le problème

dramatique semble être aujourd'hui de mettre en relief, non les

caractères communs et collectifs que ces individualités offrent à un

observateur attentif, mais les caractères particuliers qui de chacune

font un être distinct.

L'art réaliste vise donc l'individuel et partant l'exceptionnel,

d'où l'extrême difficulté d'en obtenir une représentation, toute

représentation étant toujours le résultat d'un travail idéal et d'une

généralisation. C'est pourquoi la nouvelle école voudrait ramener

l'art à la présentation du réel, sans se rendre compte de ce que cette

ambition a précisément de chimérique. Toute oeuvre d'art ne peut être

qu'une représentation du réel et partant est une création idéale: il

suffit pour arriver à cette conclusion de ne pas raisonner par à peu

près et de prendre les mots avec leur sens exact. Une oeuvre dramatique,

conçue selon les visées réalistes, est uniquement une oeuvre dont

l'idéal est moins général et moins élevé, et que son infériorité seule

rapproche des données de la réalité courante et journalière. Ce

but, quoique plus humble, est cependant celui qui seul justifie les

prétentions de l'école réaliste. Étant données des passions humaines,

qui sont de tous les temps, il s'agit de leur chercher des motifs dans

notre monde actuel et de les développer selon des raisons déduites des

lois complexes des sociétés modernes. Ramenée ainsi dans ces limites

plus étroites, l'école réaliste peut se défendre et se justifier.

Dans ses fouilles au fond de l'homme moderne, et dans son étude directe

de toutes les choses de la nature, le réalisme trouvera la vie, une vie

intense mêlée à un mouvement vertigineux. Les limites superficielles de

l'art se trouveront ainsi reculées; et l'exploration mettra le pied sur

quelques-unes des terres encore peu foulées de l'humanité et de la vie.

Le nombre des personnages de théâtre s'accroîtra considérablement, et

chacun d'eux ne nous apparaîtra plus qu'avec son idéal particulier,

c'est-à-dire un idéal ramené à la mesure de son intelligence, de son

développement moral et de sa fonction sociale. D'où la diversité

extraordinaire du spectacle, ce qui est une séduction pour l'esprit

moins généralisateur du public actuel. Aussi l'avenir immédiat semble

appartenir à l'art nouveau. Il était d'ailleurs fatal que l'apparition

de l'école réaliste ou naturaliste fût synchronique à l'épanouissement

de l'esprit démocratique dans les sociétés modernes.

Mais toute la poussée furieuse de cette école n'aboutira qu'à un

avortement, si elle s'enfonce de plus en plus dans l'analyse de matières

au sein desquelles la vie n'a jamais été et ne sera jamais. Ce sont les

manifestations seules de la vie qui doivent faire l'objet de ce que

l'école appelle ambitieusement ses expériences. La nature ne doit y

entrer que par ses rapports avec la vie, et par le rôle passif qu'elle

joue dans le développement de l'activité humaine. L'étude de la nature

inerte, de la matière en soi, est donc une première cause d'avortement

que devra éviter l'école réaliste. Une autre cause est le manque de

contrôle, partant le manque d'intérêt et de sympathie qu'offre toute

manifestation individuelle et exceptionnelle de la vie. C'est pourquoi,

à mesure que l'analyse descendra dans l'infiniment petit, l'intérêt du

spectateur décroîtra dans la même proportion.

Une troisième cause, parmi beaucoup d'autres que nous pourrions encore

citer, est le dédain irréfléchi de l'école pour la psychologie et pour

la morale. Il est particulièrement un point important sur lequel elle

se trompe étrangement. L'intérêt qu'elle paraît porter aux classes

populaires part d'un bon naturel, je veux le croire, mais l'entraîne à

nous représenter trop souvent comme contradictoires l'élévation

morale et l'élévation sociale, tandis que ce sont, en définitive, les

exceptions mises à part, les deux colonnes égales et parallèles qui

supportent tout l'édifice de la société et de la civilisation. A ce

dédain de la psychologie se joint un amour immodéré pour la physiologie.

Tout le monde sait que le physique réagit sur le moral; c'est un sujet

que Cabanis, au point de vue descriptif, me semble avoir épuisé du

premier coup. Malheureusement, le naturalisme tend à remplacer l'étude

psychologique par la description du phénomène physiologique qui en est

l'antécédent. Or ce qu'on peut reprocher à ce procédé c'est-d'être

absolument puéril. Tous ceux qui ont un instant réfléchi sur les

conditions de la production artistique savent que la description

physiologique est ce qu'il y a au monde de plus facile et de plus

banal. La difficulté et l'intérêt ne commencent que lorsque l'artiste

entreprend l'étude du moral.

Dans l'état de la question, il est nécessaire que l'école aborde le

théâtre: elle y trouvera peut-être le salut, car c'est le théâtre seul

qui la forcera d'abandonner ses vaines prétentions physiologiques et

qui l'amènera à relever son idéal, en lui imposant des généralisations

nécessaires. En effet, l'école réaliste trouvera dans l'observation

des réalités vivantes plus d'éléments de drames et de comédies, que de

drames tout composés et de comédies toutes faites. Pour construire un

drame ou une comédie, il faut rassembler ces éléments épars, les faire

concourir à une même action, et par une logique sévère, qui ne réside

que rarement dans l'esprit des êtres réels, mener cette action d'un

commencement à une fin. Cette nécessité théâtrale sera pour l'école

réaliste un retour forcé à l'idéal. Si celle-ci est assez sensée

pour joindre à l'observation réaliste la méthode classique, toute

psychologique, elle assurera le salut de l'art moderne, en lui infusant

une vie nouvelle; mais, si elle rejette tout compromis, par mépris

irraisonné de l'idéal, elle usera ses forces à des besognes minuscules,

et l'art désagrégé se dispersera en poussière.

Jusqu'à présent, l'école hésite à aborder le théâtre par le

pressentiment qu'elle a d'échouer ou d'être obligée d'abandonner ce

que ses théories ont d'absolu. Toutefois je crois à des tentatives

prochaines, car laisser le théâtre en dehors de sa sphère d'action

serait pour l'école un aveu d'impuissance. Après avoir bataillé sur les

ouvrages avancés, il lui faut donner l'assaut au corps de place. Si

l'expérience échoue, elle sera courte, mais laissera pendant assez

longtemps l'art dans une très grande confusion; si elle réussit, elle

renouvellera le théâtre, en agrandissant en quelque sorte la superficie

dramatique; et l'art, bien qu'abaissé en dignité, puisque son idéal

sera moins élevé, entrera cependant dans une période de fécondité

extraordinaire, car tous les sujets traités depuis deux mille ans, et

quelques-uns à satiété, reprendront une vie nouvelle par suite de cette

transfusion de sang moderne.

L'art de la mise en scène: Essai d'esthétique théâtrale · 第 43 / 48 题