CHAPITRE XL

L'école naturaliste au théâtre.--La théorie des milieux.--Des milieux

générateurs.--Des milieux contingents.--Conjonction de l'idéal et du

réel.--_La Charbonnière_.--Du réel dans la perspective théâtrale.--_Le

Pavé de Paris_.--Le naturalisme imposerait des conditions nouvelles à

l'architecture théâtrale.--L'école réaliste devra tendre à redevenir une

école idéaliste.

A la vérité, l'école qui s'intitule naturaliste paraît avoir une grande

prédilection pour la forme du roman. Cela se conçoit; car c'est là

seulement que, lorsque les personnages n'agissent pas ou ne prennent pas

la parole, un acteur, et le principal, reparaissant en scène, décrit les

beautés sévères ou riantes de la nature, la mélancolie des bois ombreux,

l'immobile majesté des monts, la pesante solitude des espaces déserts;

la mystérieuse circulation de la vie, ses ardeurs et ses épuisements,

et en même temps cherche à montrer le lien sympathique qui rattache les

états psychologiques de l'être humain à tous ces aspects de la nature.

Cet acteur, c'est le poète lui-même, dont l'âme anime la nature

inanimée. Mais, au théâtre, les personnages seuls ont le droit de

s'adresser au public, et le poète, c'est-à-dire le démonstrateur

psychologique, est réduit au silence. La nature n'agit donc dans la mise

en scène que par ses effets simples et généraux, n'engendrant chez les

spectateurs que des sensations initiales, simples et générales. Nous

arrivons ainsi, par un autre chemin, à la même conclusion que dans le

chapitre précédent. Au théâtre, le poète, présent mais silencieux, n'y

peut plus animer la nature et lui insuffler, comme dans le roman, une

sorte de force passionnelle active. C'est pourquoi, en abordant la

scène, l'école naturaliste est contrainte d'abandonner toute sa

puissance descriptive, et de sacrifier la nature pour s'attacher aux

effets humains et sociaux de la vie.

Quelle est, sous ce rapport et en quelques mots, l'esthétique de

l'école? Si je vois juste, la voici, dégagée des théories secondaires

qui l'encombrent et présentée sans dénigrement avec toute l'impartialité

dont je suis capable. On peut dire, sans exagération, qu'elle est tout

entière contenue dans la théorie des milieux. Premièrement, les êtres

humains ne peuvent s'abstraire des milieux où ils sont nés, où ils se

sont développés et qui déterminent leur mode de sentir, leur mode de

penser et leur mode d'agir. Deuxièmement, nulle action dramatique, née

du conflit de passions humaines, ne peut s'isoler des milieux où elle se

noue, se développe et tend à sa fin.

L'école ne considère plus une passion en soi, mais l'envisage dans ses

différents modes et met son ambition à traduire sur la scène, dans

toute leur réalité complexe et relative, les états psychologiques et

pathologiques des êtres, individuellement déterminés, qui agissent sous

l'empire d'une passion. Ce qu'elle cherche, c'est donc une vérité plutôt

relative qu'absolue. C'est pour cela que nous avons dit plus haut que

l'école agrandissait la superficie de l'art, en abaissant sensiblement

l'idéal. On peut, en effet, accorder au réalisme le droit qu'il réclame

de différencier, par exemple, le mode d'aimer de l'homme du peuple de

celui de l'homme du monde; mais dès que la jalousie armera d'un couteau

la main de l'un et de l'autre, elle devrait à son tour reconnaître

que toutes les distinctions sociales s'anéantissent devant un fait

pathologique purement humain.

L'art, parti du particulier et du relatif, doit donc aboutir au général

et à l'absolu; et par suite le poète, après avoir soigneusement pris ses

types dans la réalité, doit tendre à l'idéal, c'est-à-dire à dégager

l'être humain de toute contrainte sociale et à débarrasser les passions

des masques sous lesquels cette contrainte les force à se cacher et à se

dérober aux regards. C'est le transport du relatif au théâtre qui fait

la richesse de l'art moderne; mais c'est seulement en dégageant l'absolu

de ses données relatives que celui-ci assurera à ses productions une

valeur générale et une portée psychologique universelle, et leur donnera

l'espérance de vivre au delà du temps présent.

En cela, l'esthétique théâtrale devra suivre l'esthétique dramatique. Si

le poète a conduit rationnellement son oeuvre du relatif à l'absolu,

la mise en scène devra s'efforcer de ne pas contrarier cette évolution

ascendante. On peut donc, conclure que, dans une oeuvre dramatique

moderne, la mise en scène devra réaliser avec le plus de soin possible

tous les tableaux d'exposition, ceux où s'accusent le relatif des idées

et des faits ainsi que l'influence des milieux sur les caractères et sur

les passions; mais, à mesure que l'action s'approchera du dénouement,

elle devra de plus en plus sacrifier, soit dans les décors, soit dans

les costumes, soit dans la figuration, les traits particuliers qui

faisaient la richesse des premiers tableaux, et peu à peu revêtir un

aspect général qui puisse s'harmoniser avec ce qu'a d'absolu et de

purement humain l'explosion psychologique et pathologique des passions.

La seconde loi se rapporte, comme nous l'avons dit, à l'influence

contingente des milieux. C'est l'aspect multiple et complexe de la vie

que l'école cherche à réaliser par l'observation de cette loi. Poussez

la porte d'un établissement public quelconque, et dans la foule des

êtres humains qui y sont réunis, que de drames et de comédies! Ici un

beau drame d'amour va naître, tandis que là une folle comédie se dénoue;

dans le groupe prochain un marché honteux se conclut; dans celui-ci un

crime horrible se prépare, tandis que dans celui-là s'épanouissent la

jeunesse et le bonheur. Une action tragique ou comique ne se développe

pas dans le vide, mais elle se meut en traversant des milieux

successifs, qui souvent déterminent une modification dans la direction

de sa trajectoire. Tous ces tableaux nous représentent la vie dans sa

complexité et dans son hétérogénéité actuelles; ils forment le fond

pittoresque sur lequel s'enlèvent en vigueur les personnages de premier

plan. Si ce sont les personnages qui disparaissent, il n'y a plus

d'action dramatique; mais si ce sont les tableaux qu'on soustrait à

la vue, on enlève au drame ce qui précisément lui donnait l'aspect

saisissant de la vie. En un mot, un drame ne se profile jamais ici-bas

sur un fond neutre, semblable à ces fonds gris sur lesquels les peintres

enlèvent vigoureusement un portrait, mais sur des tableaux animés

eux-mêmes, sur des lambeaux d'histoire humaine et sociale qui sont

souvent le commentaire le plus éloquent du drame, soit qu'ils expliquent

la fatalité d'un acte par l'influence du milieu traversé, soit que par

contraste ils en accusent plus fortement l'horreur.

De là se déduisent la composition et la construction d'une pièce

naturaliste. Il s'agit de peindre les différents moments de l'action au

milieu des tableaux animés où celle-ci s'est successivement transportée.

D'où la nécessité d'une mise en scène toujours changeante et variée.

C'est une succession de tableaux de genre, faits d'après nature, à tous

les degrés de la vie sociale, depuis ses bas-fonds jusqu'aux couches

supérieures. Évidemment, cette suite d'exhibitions, souvent pleines

de mouvement et d'expression, où le pittoresque atteint une grande

intensité, constitue pour les yeux et même pour l'esprit un amusement

parfois très vif. On arrive ainsi à renouveler et à diversifier, jusqu'à

les rendre méconnaissables au premier abord, des drames à peu près aussi

vieux que l'esprit humain. Prenez l'_Andromaque_ de Racine, vous en

pourrez transporter l'action dans tous les mondes, depuis le plus

raffiné jusqu'au plus abject, et vous pourrez diversifier à l'infini

votre drame en faisant traverser à vos personnages les milieux les plus

étranges. Sans doute, c'est précisément cette possibilité qui constitue

la critique du système. Mais ici, je ne critique pas, j'analyse et

j'expose les théories d'une école, en cherchant au contraire à les

montrer dans leur jour le plus favorable. Or, ce que l'école recherche

par-dessus tout, c'est l'exactitude des tableaux, destinée à procurer

au spectateur, une sensation très intense de la vie. C'est donc ici

qu'apparaît la mise en scène, dont les lois imposent une limite aux

prétentions de l'école. Ce qui nous reste donc à examiner, c'est

jusqu'où la mise en scène peut se prêter à toutes les exigences

naturalistes. Je le ferai très brièvement, attendu que le lecteur,

arrivé au dernier chapitre de cet ouvrage, a son jugement formé sur les

points principaux qu'il nous faut examiner.

Or, en abordant la scène, l'école naturaliste rencontrera, sans pouvoir

la résoudre, une double difficulté dramatique et théâtrale, qui ne

dérive nullement de lois arbitraires ou de théories plus où moins

contestables, comme celle des trois unités, mais qui tient uniquement à

la structure de l'esprit et de l'oeil du spectateur. Cette difficulté

consiste, au point de vue dramatique, dans la juxtaposition, incohérente

pour l'esprit, de l'idéal et du réel, et, au point de vue théâtral, dans

la juxtaposition incohérente pour l'oeil, du vrai et du faux. Ainsi,

d'une part, toute représentation idéale détruira l'impression très

vive que nous aurait causée la présentation du réel, ou réciproquement

l'effet de la première sera détruit par celui que produira la seconde;

d'autre part, toute opposition entre la réalité et la perspective

théâtrale, qui met en présence le vrai et le faux, anéantira

immédiatement l'illusion et réduira le réel à l'imaginaire.

On peut aisément fournir des exemples qui mettront en relief cette

double contradiction. Dans _la Charbonnière_, un tableau représentait

une salle d'hôpital. L'aspect de cette salle nue, blanchie à la chaux,

que garnissaient deux rangées de lits entourés de leurs rideaux blancs,

était d'un réalisme vraiment saisissant. Au pied du premier lit, à

droite, une soeur, veillait; dans le lit était étendue une moribonde,

dont le visage à demi fracassé était recouvert d'un voile de gaze. Le

tableau, dans sa simplicité tragique, causait une double impression de

pitié et de terreur; et cette impression ne se fût pas effacée si le

drame n'eût amené dans ce tableau une représentation de la mort et

ensuite une représentation de la folie. Ces deux représentations

ne peuvent jamais être qu'idéales, c'est-à-dire conçues et rendues

idéalement par la réduction forcée du temps nécessaire à la succession

des phénomènes morbides, par la prédominance des effets généraux et par

l'effacement des traits particuliers. Or, dès que l'idéal surgissait au

milieu du réel, l'impression première se dissipait immédiatement, et

l'esprit du spectateur, débarrassé de toute angoisse, s'intéressait à

l'imitation artistique de la mort et de la folie. Dans ce tableau, la

mort et la folie étaient, contre le voeu de l'auteur moins poignantes

que le décor; et par conséquent la réalité tragique de celui-ci avait

détruit d'avance l'effet que l'auteur devait attendre de ce double

dénouement. En outre, la recherche de l'impression réelle avait d'avance

annihilé tout l'effort artistique des comédiens. La juxtaposition de la

réalité empêche donc l'illusion de se produire au même degré que si le

dénouement se profilait sur un décor de carton. L'idée de juxtaposer

l'art et la réalité est contradictoire et constitue pour l'école

naturaliste un obstacle insurmontable. Celle-ci doit donc, si elle veut

rester fidèle à ses théories, ne jamais introduire de représentation

idéale au milieu de tableaux fondés sur la présentation du réel. Par

conséquent, l'école est condamnée à n'introduire dans ses tableaux qu'un

minimum d'action dramatique, et c'est à cela, en effet, qu'elle tend

de plus en plus. Les pièces tournent chaque jour davantage à des

exhibitions de tableaux vivants et animés, art inférieur, sensualiste et

matérialiste, mais surtout très borné et qui ne peut fournir une longue

carrière.

Dans _le Pavé de Paris_, joué à la Porte-Saint-Martin, un tableau

représentait l'intérieur d'un tunnel. A un moment donné, un train de

chemin de fer traversait la scène à l'arrière-plan. Je ne me souviens

pas bien au juste de la fable dramatique; en tous cas, à l'arrivée du

train, en tête duquel s'avançait la locomotive, armée de ses feux rouges

comme de deux yeux sinistres, la déception du spectateur était complète,

et ce chemin de fer de carton frisait le ridicule. C'est qu'en effet ce

n'était qu'un joujou. La locomotive et les voitures du train n'avaient

que les dimensions que leur imposait la perspective théâtrale, et par

conséquent elles étaient trop petites pour la distance réelle. Dans _la

Jeunesse du roi Henri_, un des décors représentait un carrefour dans

une forêt, et la perspective habile donnait à cette forêt de vastes

proportions. Soudain, deux ou trois cavaliers débouchent du fond, suivis

d'une meute de vrais chiens: immédiatement la forêt devient un joujou.

C'est Gulliver s'ébattant maladroitement dans un paysage de l'île de

Lilliput. Cette contradiction optique provient, on le sait, de ce que

la profondeur de la scène est en grande partie fictive. Voilà encore un

obstacle que ne pourra surmonter l'école naturaliste. Il lui est donc

interdit de composer des tableaux où doit éclater la contradiction qui

résulte de la juxtaposition d'êtres soumis à la perspective réelle de la

nature et d'objets soumis à la perspective fictive des théâtres.

Pour aborder certaines représentations, l'école, pour être conséquente

avec elle-même et pour réaliser quelques-uns de ses principes les plus

chers, devra se résoudre à faire construire des théâtres spéciaux, à

scènes rectangulaires très profondes, dans lesquels le plancher de

l'orchestre et du parterre sera sensiblement élevé, et le plancher de la

scène ramené à l'horizontalité. Alors, c'est, l'oeil seul du spectateur

qui inclinera toutes les lignes des décors au point de fuite, et les

acteurs, en s'enfonçant dans les profondeurs de la scène, seront partout

à leur place et n'auront que les dimensions qu'ils doivent avoir. Mais

ce sera en même temps la fin du théâtre parlé et le retour aux drames

mimés.

En résumé et pour conclure, l'école naturaliste, en abordant le

théâtre, se verra enfermée dans un cercle très étroit, dont il lui sera

artistiquement et scientifiquement impossible de franchir les limites.

C'est pourquoi nous ne verrons jamais se produire une pièce naturaliste,

telle que les adeptes de l'école l'imaginent dans leur naïveté

esthétique. Est-ce à dire que les efforts de l'école seront vains et

inutiles? Une telle conclusion serait injuste et contraire à la vérité.

Par la présentation du réel, chaque fois qu'elle pourra éviter la double

contradiction que nous lui signalons dans ce chapitre, l'école réaliste

pourra agrandir l'étendue superficielle de l'art théâtral, de même

qu'elle pourra agrandir l'étendue superficielle de l'art dramatique en

s'attachant à la peinture des traits particuliers et des caractères

individuels. Ce sera un résultat qui n'est pas à dédaigner et auquel

elle serait sage de borner son ambition. Si elle vise un but plus élevé,

elle devra alors modifier ses principes; et, de même que les sciences,

dans leur période d'analyse patiente, nourrissent le long espoir d'une

synthèse future, de même l'école réaliste ne devra chercher dans ses

expériences actuelles, dans l'étude des faits et des phénomènes, que

les éléments d'une idéalisation future. Après la période actuelle

d'apprentissage artistique, qui n'était pas inutile pour corriger les

visibles déviations d'un art depuis trop longtemps traditionnel et

conventionnel, elle redeviendra à son tour une école idéaliste, et

c'est seulement alors qu'on pourra décider si le nouvel idéal de nos

petits-neveux sera d'un degré supérieur ou inférieur à celui de l'école

classique, et si la route douteuse, où nous sommes aujourd'hui engagés,

aura conduit l'esprit français à un nouveau progrès ou à une décadence

définitive.

L'art de la mise en scène: Essai d'esthétique théâtrale · 第 45 / 48 题