CHAPITRE XXXVI

Du rôle de la musique au théâtre.--La puissance musicale.--Le

mélodrame.--Le vaudeville.--Évolution de l'art dramatique.--La musique

devenue un personnage dramatique.

Dans ce chapitre et le suivant je voudrais, au point de vue de

l'esthétique et de la mise en scène, dire quelques mots du rôle de la

musique dans les représentations théâtrales. La musique est en soi un

art complet, absolu, comme la poésie et comme la peinture, et ce n'est

pas naturellement de cet art, considéré dans son ensemble, dont je puis

avoir à m'occuper ici, non plus que des productions de cet art qui sont

fondées sur le plaisir propre de l'oreille. Mais la musique tient dans

son empire l'expression des sentiments, et en dehors du charme qu'elle

exerce sur l'oreille, ou conjointement avec lui, elle provoque dans tout

notre être, toujours par l'intermédiaire de l'oreille, un ébranlement

qui se propage dans tout le système nerveux, et qui détermine en

nous des états généraux identiques à ceux que nous éprouvons dans la

tristesse, dans la joie, dans l'enthousiasme, dans la langueur, dans

l'attendrissement, etc. Associée en nous-mêmes avec tous les sentiments

que notre âme est capable d'éprouver, elle a le merveilleux pouvoir, en

nous replaçant dans les mêmes conditions d'ébranlement nerveux, de les

rappeler, de les faire renaître en nous, de troubler et de bouleverser

tout notre être par le mouvement qu'elle imprime aux ondes nerveuses qui

le parcourent. Bien des conditions contribuent à l'effet que produit sur

nous la musique: la qualité des sons, leur hauteur, leur timbre, les

rapports mélodiques des sons successifs, les rapports harmoniques des

sons simultanés, le mouvement, le rythme, etc. Mais ne considérons ici

que la hauteur des sons; le reste s'y ajoute naturellement et multiplie

ou affaiblit, en tout cas modifie profondément l'effet produit par la

hauteur.

Quand nous parlons, les syllabes successives que nous prononçons sont à

des hauteurs diverses; pour y monter ou pour en descendre, notre voix se

traîne rapidement de l'une à l'autre, et, ne franchissant pas d'un bond

les intervalles qui les séparent, ne se fixant d'ailleurs à aucune des

hauteurs qu'elle effleure, ne nous fait éprouver que des sensations

sonores, mais non musicales, aucun des sons émis ne pouvant se rapporter

exactement à une gamme quelconque. Sans doute certaines voix nous

semblent et sont en effet plus musicales que d'autres; sans doute

dans le langage d'un acteur, et surtout d'une actrice, il passe

instantanément des syllabes qui ont une réelle puissance musicale et

nous font tressaillir comme un coup d'archet; mais nous devons voir ici

le phénomène dans sa généralité et nous sommes fondés à dire que, dans

le langage parlé, les sons, en dehors des idées qu'ils expriment,

ne nous causent que des sensations musicales très légères, et par

conséquent ne déterminent en nous que des sentiments très fugitifs. Au

contraire, dans le chant, l'effort que fait le chanteur pour tenir le

son à une hauteur exactement musicale détermine en nous un ébranlement

nerveux identique et correspondant et fait vibrer notre être à l'unisson

de celui du chanteur. Ainsi quand la voix passe du langage parlé au

chant, l'auditeur passe d'états non persistants et très légèrement

sentis à des états persistants et profondément sentis.

Cela étant bien compris, voyons quel était jadis le rôle de la musique

dans les représentations dramatiques. Deux genres faisaient alors un

emploi constant de la musique, c'était le mélodrame et le vaudeville. Le

mélodrame est un drame dont les situations pathétiques sont annoncées,

soutenues et renforcées par la musique. C'est l'orchestre seul qui fait

ici l'office de multiplicateur. Quand la situation est de nature à faire

éprouver au spectateur un sentiment quelconque, l'orchestre s'en empare,

ajoute à la sensation éprouvée toute la puissance musicale, détermine

dans l'être du spectateur un ébranlement nerveux, jette l'âme dans un

trouble profond et la tient sous l'empire d'un sentiment assez intense

pour qu'elle ne puisse se soulager que par les larmes du poids qui

l'oppresse. Telle est l'esthétique du mélodrame. La musique y vient

donc en aide au pathétique; mais, point important à noter, elle reste

complètement en dehors de l'action. C'est un moyen d'agir sur le système

nerveux du spectateur, qui ne fait pas partie intégrante du drame; et

si, par impossible, on pouvait concevoir un rapport entre un courant

électrique et les ondulations nerveuses corrélatives de nos sentiments,

on pourrait parfaitement dans les mélodrames remplacer l'orchestre par

une pile électrique.

Dans le vaudeville, l'union de la musique et de l'action est plus

intime. Un vaudeville, est une comédie mêlée de couplets. La musique

y fait encore, comme dans le mélodrame, office de multiplicateur et

d'amplificateur. L'orchestre souligne les situations qui tournent au

sentiment, facilite aux acteurs le passage du langage parlé au chant,

et en les accompagnant renforce leur puissance d'action sur l'âme du

spectateur. Quant aux personnages, lorsque la situation détermine en

eux l'apparition d'un sentiment de tristesse ou de joie, le chant qui

succède chez eux au langage parlé donne à leur voix une qualité musicale

corrélative de nos sentiments, et ajoute à la valeur de l'idée, exprimée

par le couplet, l'expression intense qu'un genre aussi léger ne

comporterait pas et que la musique ajoute sans transition, sans effort,

par l'effet seul de sa puissance propre. Dans le vaudeville, la musique

est donc un multiplicateur du sentiment qu'éprouvent ou qu'expriment

les personnages. Mais, qu'on le remarque, elle n'a aucun pouvoir sur

eux-mêmes; c'est un procédé accessoire d'expression qu'emploie l'auteur,

aidé du musicien, pour donner à ses personnages plus d'action sur l'âme

des spectateurs. Si la musique n'est plus ici, comme dans le mélodrame,

en dehors du spectacle, elle n'en reste pas moins en dehors de l'action

dramatique.

L'ancien vaudeville était presque toujours une pièce gaie, aimable,

dans laquelle çà et là une pointe de sentiment, née de l'action, était

habilement saisie par l'auteur, qui fixait ce sentiment dans un couplet

et au moyen de la musique en multipliait l'effet. Puis le dialogue vif,

alerte reprenait, et le vaudeville continuait sans grande ambition

littéraire, éveillant ainsi de temps à autre la sensibilité du public.

Spectacle aimable, sans fatigue, plaisir mêlé d'un attendrissement

délicat et modéré, comme il sied à un public qui n'a pas besoin d'être

violemment secoué. La vie était alors plus facile et plus unie; le

spectacle était une récréation qu'on goûtait innocemment, un jeu dont on

connaissait l'artifice et auquel on s'abandonnait sans arrière-pensée,

pour le plaisir du jeu lui-même. Tous les hommes qui sont au déclin de

leur vie ont connu le vaudeville dans toute sa gloire, surtout s'ils ont

commencé de bonne heure à aller au théâtre, et ont conservé un souvenir

ineffaçable des douces émotions qu'il leur a fait éprouver. Et cependant

sa gloire aussi a passé. Aujourd'hui, le vaudeville est mort à jamais,

et ses quelques soubresauts sont ceux d'une agonie qui se prolonge.

Les hommes de ma génération le regrettent, mais c'est en vain qu'ils

espèrent pour lui un retour de fortune. Ce ne pourrait être que

le résultat d'une mode passagère. Le vaudeville a vécu; et il ne

ressuscitera pas plus que le génie dramatique de Scribe.

Mais d'où vient la disparition de ce genre particulier de la littérature

dramatique? Est-elle due au hasard? Est-elle le fait de la volonté

déterminée de quelques auteurs? Est-ce par caprice ou par ennui que le

public s'en est détourné? Je crois peu au hasard dans la destinée des

choses et très peu à l'influence des hommes sur l'évolution de leurs

idées et les modifications de leur goût. Nous nous développons sous

l'empire de causes et de lois qui nous échappent, et nous savons

aujourd'hui, par exemple, que nos langues, quels que soient les efforts

souvent contraires des savants, naissent, se développent, s'épanouissent

et meurent suivant des lois inéluctables. C'est dans ce cas l'ignorant

qui est l'instrument inconscient de la nature, et tout ce que nous

pouvons savoir ou deviner, c'est que les races humaines, leurs idées,

leurs langues et leurs arts obéissent comme tous les êtres, comme

les plantes elles-mêmes, dans leur lente évolution, aux mêmes causes

premières et présentent aussi leur époque de germination, de croissance,

de floraison et de mort. Mais nulle part ici-bas la mort n'est un

anéantissement dans le sens exact du mot; c'est une dissolution de

parties, une désagrégation suivie d'une redistribution des éléments

suivant de nouvelles combinaisons, en un mot, une transformation de

matière et un transport de forces. Si donc le vaudeville a disparu, il

faut y voir non une perte absolue, définitive, mais une transformation

dans la matière plastique du drame et un transport ainsi qu'une

redistribution nouvelle de la force émotionnelle.

Et en effet, le vaudeville a disparu dans une évolution de l'art

dramatique moderne, évolution qui a consisté en ce que la musique,

d'extérieure et d'étrangère qu'elle était, est montée à son tour sur la

scène et est devenue un personnage du drame. Jadis la musique était

une puissance que le poète conservait dans la main, qu'il déchaînait

directement sur le spectateur, renforçant ainsi les moyens dramatiques,

et qu'il employait comme un résonateur destiné à amplifier et à

multiplier le pathétique. C'était toujours par rapport au drame une

puissance objective. Aujourd'hui, la musique est devenue une puissance

subjective; elle fait partie intégrante de l'action dramatique, et le

point où s'applique directement cette force émotionnelle n'est plus dans

l'âme du spectateur, mais dans l'âme même des personnages du drame. Art

plus profond et plus élevé, puisque l'émotion que provoque en nous la

musique n'est plus étrangère à l'action, mais au contraire naît en nous

sympathiquement du trouble qu'éprouve l'être même du personnage et de

l'état psychologique de son âme.

Il y a sans doute à cette révolution de l'art une cause profonde, qui

semble être la nécessité d'une imitation plus transcendante de la vie et

de l'être humain, au sein duquel s'opère la fusion de toutes les

forces physiques, intellectuelles et morales. L'art dramatique avait

jusqu'alors soustrait ses personnages à toutes les forces naturelles qui

assiègent l'homme et les avait uniquement soumis à l'empire des idées.

La musique les soumet à l'empire des sensations. La révolution qui s'est

opérée insensiblement et qui a fait pénétrer la puissance émotionnelle

des sons dans le drame littéraire semble de même ordre que celle qui a

fait pénétrer la puissance imaginative des idées dans le drame musical.

De telles révolutions sont lentes et ne se font pas par de brusques

changements à vue. Dans la nature, il en est de même: chaque goutte

d'eau qui tombe ne laisse pas de trace visible, mais au bout d'un

certain temps on s'aperçoit que le roc le plus dur s'est creusé sous

l'effort incessant des gouttes d'eau. Dans l'art, on ne peut suivre pas

à pas les progrès d'une évolution, mais on peut périodiquement mesurer

le chemin parcouru. Aujourd'hui, on en sera frappé pour peu que l'on

porte son attention sur ce point, il est incontestable que la musique

joue un rôle considérable dans nos pièces de théâtre, et qu'elle y

apparaît avec sa puissance propre. Tantôt elle agit directement sur

l'esprit d'un personnage, tantôt elle prête sa voix à son âme émue et

muette; quelquefois, acteur elle-même dans le drame, elle évoque et

dessine à nos yeux une image avec une puissance et une précision

véritablement magiques et que n'atteindrait pas un récit littéraire.

En un mot, la musique est devenue une puissance dramatique; et, comme

telle, elle s'associe à l'action, y contribue par l'émotion qu'elle

développe dans le héros du drame, et transporte; en nous l'émotion à

laquelle il est en proie et que sa voix serait lente ou impuissante à

exprimer. Mais toujours elle fait partie intégrante du sujet; elle en

est en quelque sorte un personnage impalpable et invisible. C'est donc

la façon dont les auteurs modernes comprennent la mise en scène de ce

nouveau et poétique personnage qu'il nous faut éclaircir autant que

possible par des exemples.

L'art de la mise en scène: Essai d'esthétique théâtrale · 第 41 / 48 题