CHAPITRE XXXV

Complexité de la mise en scène moderne.--_L'Avocat Patelin; Bertrand

et Raton; Pot-Bouille; la Charbonnière._--Invasion du réel.--Du

procédé.--Retour nécessaire au répertoire classique.--Son influence sur

le talent des acteurs.--Nécessité des théâtres subventionnés.

L'hétérogénéité, il faut en faire l'aveu, conspire en faveur de l'école

réaliste. Je ne sais si celle-ci se rend bien compte de l'arme puissante

que les révolutions de l'esprit remettent entre ses mains. On peut le

croire, car elle pousse furieusement à l'envahissement de la scène par

le réel, et elle n'y réussit que trop bien. Cette année, on a remonté

à la Comédie-Française _Bertrand et Raton_, dont un des actes se passe

dans le modeste magasin de soieries de Raton Burgenstaf. Une décoration

peinte suffit à l'amoncellement modéré des étoffes, un comptoir de chêne

s'étale sans orgueil, un escalier de bois conduit au logement du gros

marchand de la Cour, et dans la boutique même s'ouvre la porte de la

cave: mise en scène très justement appropriée au théâtre de Scribe.

Que nous sommes déjà loin cependant des tréteaux sur lesquels, dans

l'_Avocat Patelin_, maître Guillaume vient étaler ses pièces de draps!

Or la veille du jour où vous avez vu _Bertrand et Raton_, vous aviez pu

voir _Pot-Bouille_ à l'Ambigu et admirer le magasin des Vabre avec son

élégant escalier en spirale, avec ses commis, ses acheteuses qu'un

équipage réel attend à la porte; et le lendemain vous avez peut-être

vu _la Charbonnière_ à la Gaîté. Là se trouvait transplanté et formant

décor l'escalier monumental d'un des plus grands magasins de Paris,

spectacle extraordinaire pour les yeux, présentant l'encombrement et

l'affolement d'un grand jour de vente, la presse des acheteurs, la foule

des commis, un étalage savamment fait dans les règles du genre, les

comptoirs, les caisses, et, dans l'angle de la décoration, un ascenseur,

inutile à l'action, mais montant et descendant alternativement dans sa

lente majesté, et semblant être l'organe respiratoire de ce mastodonte

industriel.

On se demande, non sans inquiétude, où s'arrêtera la mise en scène?

Sans doute, il y a des limites qu'elle ne pourra franchir, mais elle

continuera à empiéter de plus en plus sur le domaine littéraire et

déjà l'action qui relie tous les tableaux d'un drame est ténue et bien

fugitive. Un obstacle qu'il lui faudra tourner est précisément la

grandeur de la scène. En faisant monter les humbles et les déshérités

sur le théâtre, en étalant à nos yeux les misères physiques et morales

des dernières classes de la société, elle ne pourra rapetisser la

scène à la taille d'une mansarde ou d'un bouge. Quoi qu'elle fasse, la

chambrette de Jenny ou la hutte du chiffonnier sera toujours plus grande

que le salon d'un ministre. Toutefois la complaisance du public est

admirable, et son imagination, dont l'école réaliste sera forcée

d'accepter le secours, consentira à ramener la grandeur de la scène

aux proportions que désirera l'auteur: l'espace et le temps resteront

toujours au théâtre forcément conventionnels.

Mais l'hétérogénéité des rôles continuera à s'accentuer, et c'est là

qu'est le danger croissant de l'art dramatique; car, si l'on veut

appliquer sa pensée à suivre cette progression ininterrompue, on verra

peu à peu l'art descendre des hauteurs morales où règnent les idées

générales, s'abaisser de plus en plus à mesure que les images se

revêtiront de caractères plus particuliers, s'étendre à toutes les

réalités, s'émanciper de toutes les conditions de règle, de choix,

d'élection, et aller finalement s'absorber et disparaître dans la vie

elle-même. C'est qu'en effet la croissance constante de l'hétérogénéité

a pour limite extrême l'anéantissement de l'art. D'autres plus

complaisants diront que ce sera la vie qui, en absorbant l'art, en

recevra une beauté nouvelle. C'est bien loin pour décider. Mais d'ici

là, quoi qu'il arrive, l'art dramatique aura ses jours d'épreuve. En

ressortira-t-il rajeuni? C'est une grave question que nous examinerons

dans les derniers chapitres de cet ouvrage.

Nous entrons à peine dans la voie fatale, et c'est d'hier que l'antique

homogénéité se désagrège: elle n'est pas encore réduite à l'état de

poussière dramatique. D'ailleurs, si l'art nouveau est plein de dangers,

il n'est pas toujours sans charmes, et nous nous laissons volontiers

séduire de plus en plus par tous les traits, si exigus qu'ils soient,

qui portent l'empreinte de la vérité. Nous-même, nous nous apercevons

que notre esprit est moins homogène que celui de nos pères et qu'il est

en proie à l'esprit d'analyse. Nous goûtons donc un art que nos pères

n'auraient pas apprécié, et, en dépit de son infériorité, nous éprouvons

des charmes secrets à pénétrer dans les replis des êtres et des choses.

Malheureusement l'apparent et le matériel nous distraient de l'âme

humaine: à trop partager son coeur, on abaisse l'idée que l'on se

faisait de l'amitié. Au théâtre, l'artiste vise un but moins élevé; il a

mis l'idéal à sa portée. Mêlé à la foule, il imite Malherbe qui allait

étudier sa langue au port au foin, et, à la poursuite du réel, il saisit

la vérité partout où il la rencontre, dans les assommoirs aussi bien que

dans les alcôves des femmes perdues. Certes il y fait des trouvailles

originales; et il met en saillie les caractéristiques de tous ces

personnages nouveaux dans le monde de l'art et jusqu'à celles même

des métiers les moins avouables. Je ne méprise nullement l'effort de

l'artiste en quelque sens qu'il s'exerce; cet effort n'est ni vain ni

puéril, mais c'est l'histoire des chercheurs d'or: après avoir épuisé

les mines aux filons éblouissants, ils tamisent la poussière d'or mêlée

au limon que charrient les fleuves.

Peu à peu le métier dramatique s'encombre de formules qui vont en se

compliquant de plus en plus, et les règles d'autrefois se réduisent à

une foule sans cesse grossissante de procédés. C'est là qu'est le danger

immédiat; car l'homme est l'esclave des choses plus qu'il ne le croit.

Son physique et jusqu'à son moral, jusqu'à son intelligence, sont des

matières plastiques qui prennent aisément la forme des moules où il les

enferme. Le réel des pièces modernes disloque le talent des comédiens;

et quelques-uns gardent à perpétuité une souplesse d'acrobate. Dans

l'intérêt de l'art moderne, dans l'intérêt même des plaisirs du

spectateur, il est nécessaire de mettre un frein à cette poursuite

aveugle du réel, et surtout à son influence sur le théâtre. Or il y a

un remède efficace à la dégénérescence théâtrale qui nous menace; et

ce remède c'est le retour fréquent au répertoire classique. Nous avons

parlé plus haut de son influence sur le goût public, de son importance

au point de vue du plaisir le plus pur qu'il nous soit donné d'éprouver

au théâtre. Nous n'y reviendrons pas; mais il nous reste à dire un mot

de son influence sur le talent des comédiens et de son importance au

point de vue du métier dramatique.

Si le lecteur a suivi avec quelque attention ce que nous avons dit sur

la manière dont l'acteur procède à la composition d'un rôle, sur l'image

initiale qui se dresse dans son esprit et sur toute la série d'images

associées, il se rappellera que ces images seront d'autant plus marquées

de traits particuliers que le personnage dont il revêt la personnalité

est un type moins général. En suivant le développement historique du

théâtre, qui se conforme aux révolutions sociales, on voit les types

de théâtre se multiplier et se compliquer à mesure qu'on s'approche de

l'époque actuelle, et au contraire diminuer et se simplifier à mesure

qu'on remonte dans le passé. Plus les types sont généraux, et c'est le

cas de la tragédie et de l'ancienne comédie, plus les images initiales

sont générales. Pour traduire sur la scène les personnages classiques,

le comédien doit donc éviter de marquer son attitude, son jeu, sa

diction de trop de détails particuliers et caractéristiques, car il n'a

que fort rarement à tenir compte des rapports du physique ou du moral

avec une fonction sociale, une profession déterminée, une manière

particulière de vivre. Tout le matériel, tout l'accidentel et le

circonstanciel de la vie réelle n'entrent que pour fort peu de chose

dans la représentation des personnages classiques. Ce sont surtout des

passions héroïques ou criminelles et de grandes infortunes dans la

tragédie, des vices et des travers généraux dans la comédie, qui

demandent à être traitées synthétiquement, tandis que le théâtre moderne

exige du comédien un esprit d'analyse toujours en éveil. La tragédie de

Corneille et de Racine et la comédie de Molière commandent donc, sans

appuyer ici sur l'étude psychologique des rôles, une grande largeur

de diction, une élocution très nette dégagée des à peu près de la

conversation courante, une science du geste d'autant plus grande qu'il

est plus rare et qu'il a un rapport plus étroit avec le texte poétique,

une attitude qui n'a jamais le droit d'être vulgaire ou qui, dans

l'emportement même des passions, ne doit jamais manquer de dignité.

Les acteurs qui abordent ces rôles sont obligés d'exercer sur eux une

contrainte sévère, de maîtriser tout mouvement qui pourrait trahir leur

personnalité moderne, de tenir enfin leur être tout entier sous la

dépendance de la passion dont ils prennent le langage ou du caractère

général aux impulsions duquel se plie l'action dramatique.

Largeur, simplicité, sobriété, mais précision dans les effets, telle

est la loi de composition de tous les rôles classiques. Il n'y a pas de

meilleure école pour les comédiens; et c'est l'influence permanente

de l'ancien répertoire qui fait la supériorité incontestable de la

Comédie-Française sur tous les autres théâtres. Tour à tour, entre les

représentations d'une pièce moderne qui doit garder l'affiche pendant

trois ou quatre mois, chaque sociétaire reprend la tunique d'Hippolyte

ou les rubans verts d'Alceste, reforme son corps, son attitude, sa

démarche, ses gestes à la sévérité sculpturale de l'antique ou à

l'aisance aristocratique du grand siècle, et accorde de nouveau son

oreille aux harmonies du vers de Racine ou aux larges mouvements

aisément cadencés de la prose de Molière. Les comédiens qui passent par

ces épreuves se corrigent ainsi incessamment du maniéré, du cherché,

des gestes inconscients et des défauts de diction inhérents à la

conversation courante. Quand ils abordent les rôles du théâtre moderne,

ils en élargissent les effets, les haussent en quelque sorte d'un ton,

et ne sont pas sans influence sur les auteurs qui écrivent pour eux

et qui par suite élèvent leur idéal et celui même de la foule qui les

applaudit.

C'est par le commerce qu'elle entretient avec les grands écrivains du

XVIIe siècle que la Comédie-Française maintient dans sa troupe d'élite

les belles traditions et les principes les plus élevés de l'art

dramatique, qu'elle agit à son tour sur les productions de l'esprit, et

qu'elle exerce une influence intellectuelle et morale, non seulement sur

la société française, mais encore sur l'Europe entière et sur tout

le monde civilisé. C'est presque toujours à son école, au moins

indirectement, que se sont formés les comédiens qui vont secouer le rire

sur notre triste univers, et prouver par leur présence sur tous les

points du globe l'universalité de la langue française et le charme

encore triomphant de l'esprit français.

Concluons donc que dans notre société démocratique, où le nombre tuera

l'idéal, s'il n'est conquis par lui, le maintien du répertoire classique

à l'Odéon et à la Comédie-Française (joint à une réformation urgente

de l'enseignement du Conservatoire) est en quelque sorte une mesure de

rénovation sociale, de relèvement intellectuel et moral et de salut

artistique. Mais ce n'est que par de larges subventions qu'on peut

leur imposer le maintien de ce répertoire, qui exige des sacrifices

permanents et d'incessants labeurs. Le jour où le Corps législatif, dans

un esprit d'ignorance ou d'aveuglement, supprimerait ou diminuerait

seulement ces subventions, il porterait du même vote un coup funeste à

l'art français; il assurerait à bref délai l'envahissement de tous les

théâtres par les adeptes les moins scrupuleux de l'école, réaliste et

tarirait à l'avance dans les yeux de nos enfants la source des plus

douces larmes qui se puissent verser ici-bas.

Abandonnons cette perspective heureusement lointaine et reprenons pied

sur la scène. Rappelons que, parmi les acteurs qui, en dehors de la

Comédie-Française, forcent l'admiration du public, les meilleurs sont

ceux qui, au Conservatoire ou à l'Odéon, ont eu le bonheur de traverser

le répertoire classique. Que ne peuvent-ils aller de temps à autre s'y

retremper librement, y refaire leurs forces, s'y perfectionner dans

l'art de bien dire; et, après avoir trop longtemps joué un personnage

laid et vulgaire, que ne peuvent-ils, comme Mercure, s'en aller au ciel,

avec de l'ambroisie, s'en débarbouiller tout à fait!

L'art de la mise en scène: Essai d'esthétique théâtrale · 第 40 / 48 题