Aptitude à jouer certains rôles.--De la personnalité scénique de
l'acteur.--Complexité et hétérogénéité des rôles modernes.--Leur
influence sur l'art dramatique et sur l'art théâtral.--Déformation du
talent de l'acteur.
Si on examine un certain nombre de rôles avec quelque attention, on
s'apercevra que les uns et les autres sont à quelque degré semblables
ou dissemblables entre eux, et qu'ils peuvent se répartir en diverses
classes plus ou moins séparées les unes des autres. Ainsi, si nous
revenons aux exemples que nous avons cités dans le chapitre précédent,
nous trouverons que les rôles d'Olivier de Jalin, de Gaston de Presle et
du duc de Richelieu forment une certaine classe et que ceux de Raymond
de Nanjac, de Montmeyran et du chevalier d'Aubigny en forment une autre.
Dans chaque classe, les rôles ont entre eux quelque analogie, quelque
rapport plus ou moins proche, quelque affinité secrète, tandis que
d'une classe à l'autre ce sont des dissemblances qui s'affirmeront,
des oppositions plus ou moins fortes et plus ou moins saillantes. Par
conséquent, toutes les images initiales, qui sont les points de
départ des rôles d'une même classe ayant quelques caractères communs,
dériveront toutes d'une même image plus lointaine, plus générale,
hiérarchie d'images absolument semblable à la hiérarchie des idées.
Ces images générales constituent en quelque sorte des personnalités
complexes.
De même on pourrait diviser une agglomération d'hommes en groupes plus
ou moins nombreux, constituant des personnalités complexes, et dont tous
les membres auraient entre eux un certain air de parentage. Eu faisant
encore un pas, on pourrait dès lors établir une correspondance entre ces
groupes d'êtres humains et ces classes dans lesquelles nous avons dit
que se répartissaient tous les rôles; et l'on verrait que le comédien,
en tant qu'homme, appartenant à quelque groupe, porte en lui l'air de
cette personnalité complexe à laquelle se rattache la sienne propre, et
que par conséquent son aspect, son image a quelque rapport avec l'image
générale de laquelle se déduisent les images initiales d'une série plus
ou moins nombreuse de personnages de théâtre.
Un acteur possède donc par lui-même une aptitude particulière à remplir
certains rôles. C'est cette aptitude, cette conformité naturelle que
consultent surtout les auteurs et les directeurs de théâtre quand il
s'agit de distribuer les rôles d'une pièce; et l'importance en est
tellement grande pour le résultat final, qu'il arrive à chaque instant
aux auteurs, en concevant et en écrivant leurs pièces, de se composer
une troupe idéale de comédiens connus, et, bien mieux encore, de
conformer l'image du rôle qu'ils dessinent à l'image personnelle de
tel ou tel artiste. Bien entendu il ne faudrait pas restreindre cette
concordance entre un artiste et un groupe de rôles à de simples
similitudes physiques. Sans doute le physique n'est pas sans importance,
mais en tout cas il ne peut s'agir que du physique tel qu'il est modifié
par les conditions scéniques, et vu à la lumière de la rampe, dans la
perspective du décor. Il est des acteurs que la scène grandit, d'autres
qu'elle rapetisse; mais c'est surtout la physionomie que l'optique
théâtrale modifie profondément, ce qui se conçoit aisément, puisque la
lumière du jour et celle de la rampe avivent les mêmes traits en sens
inverse. Mais cette concordance tient, en outre, à la prédisposition
nerveuse qui est la source de la sensibilité, à l'inclination morale,
à la qualité et au timbre de la voix, à l'expression du regard et à la
plasticité générale. Dans la mise en scène, la distribution des rôles
est donc d'une importance capitale. Une faute dans cette distribution
est en tout point semblable à celle que commettrait un musicien qui se
tromperait sur le caractère physiologique des instruments et ferait
exprimer par les hautbois ce qui ne peut l'être que par les trompettes,
ou voudrait forcer les clarinettes à nous faire éprouver les mêmes
sentiments que les violoncelles.
C'est cette même concordance entre la personnalité scénique d'un acteur
et les rôles du répertoire qu'il est si important de découvrir quand il
s'agit d'un début. On se trompe souvent, soit que l'acteur ne donne pas
tout ce qu'il promettait, soit que la scène modifie complètement son
image théâtrale. Quand il s'agit de discerner le meilleur emploi qu'il
sera possible de faire de qualités moyennes et tempérées, il vaut mieux
choisir de modestes rôles de début, afin de laisser le tempérament de
l'artiste se révéler et s'affirmer peu à peu. Quand on croit avoir
affaire à un tempérament personnel d'une certaine valeur, il est
préférable de mettre l'artiste aux prises avec un grand rôle, dût ce
premier essai ne pas être couronné de succès, car le contraste même,
entre le rôle qu'il remplit et sa personnalité scénique, mettra celle-ci
en pleine lumière et lui permettra de s'affirmer au grand jour de la
rampe. Dans ce cas, même après un début malheureux, un directeur avisé
aura la certitude d'avoir mis la main sur un artiste hors ligne et il
aura du même coup déterminé vers quels rôles l'incline son tempérament.
Une troupe, quelque nombreuse qu'elle soit, présente toujours des
lacunes, ce qu'on comprendra aisément après les explications qui
précèdent. C'est pourquoi il se présente dans l'histoire d'un théâtre
des périodes pendant lesquelles telle pièce ne produit pas tout l'effet
qu'on en devrait attendre et quelquefois ne peut absolument pas être
reprise. Souvent il se passe dix ans, vingt ans même, pendant lesquels
un groupe de pièces ne peut être remonté avec succès, par suite du
manque d'un acteur d'un certain tempérament. Cela se fait surtout sentir
dans les pièces modernes, et cela tient à l'hétérogénéité des rôles qui
tend et tendra à s'accuser de plus en plus. L'art dramatique suit en
cela l'évolution de la vie moderne, et de même que dans le monde chacun
prend une personnalité de plus en plus distincte, de même dans le
théâtre qui reflète le monde les rôles augmentent en nombre à mesure
qu'ils se différencient les uns des autres. Et même, c'est par une sorte
de tendance philosophique instinctive que les auteurs se laissent si
facilement aller à composer des pièces entières pour tel acteur ou pour
telle actrice. Ils profitent habilement d'une personnalité distincte
et très particulière que leur offre bénévolement la nature, qu'ils
s'ingénient à développer et à pousser dans ses différents sens, et ils
composent toutes leurs pièces en vue d'une personnalité théâtrale que le
hasard probablement ne leur offrira pas une seconde fois. C'est surtout
dans les théâtres de genre que ce système tend à prévaloir, et on
arrive réellement à produire sur le public des impressions piquantes
et originales; mais le danger est dans la répétition trop souvent
renouvelée du même procédé. Pour arriver à satisfaire le public et pour
prévenir en lui la satiété, il faudrait un peu plus souvent casser et
remplacer le joujou dont on l'amuse.
Cette hétérogénéité de l'art a pour conséquence une différenciation
de plus en plus grande entre les images initiales des personnages du
théâtre moderne; et, par suite, un acteur devient de moins en moins apte
à remplir avec succès un grand nombre de rôles: son image s'associe avec
des groupes de rôles de plus en plus restreints. D'où résulterait la
nécessité d'accroître indéfiniment le nombre d'acteurs composant une
troupe de théâtre. Cette nécessité a pour conséquence immédiate:
premièrement, la disparition des troupes de province; deuxièmement,
la fusion en une seule de toutes les troupes existant à Paris;
troisièmement, l'exploitation des théâtres de province par les troupes
de Paris. La première conséquence s'est aujourd'hui entièrement
réalisée: les quelques troupes qui résistent encore se ruinent ou se
ruineront. Le moment approche où il n'y aura plus un seul théâtre de
province vivant de sa vie propre. La seconde conséquence se fait déjà
sentir. Les acteurs, pour la plupart, ne contractent plus que des
engagements temporaires, qui se restreignent souvent à l'exploitation
d'une pièce. Les acteurs passent d'un théâtre à l'autre sans se fixer
définitivement. Les directeurs font des emprunts quotidiens aux troupes
de leurs confrères: d'où naît une tendance naturelle à mettre en commun
leurs ressources, c'est-à-dire leurs théâtres, leurs capitaux, leurs
acteurs, leurs décors et leur matériel. La troisième conséquence a porté
tous ses fruits: troupes d'hiver, troupes d'été, troupes de villes
d'eau ou de villes de jeu, toutes s'organisent à Paris au moyen des
disponibilités existantes en personnel et en matériel.
Quelles sont maintenant les conséquences de cette hétérogénéité sur
l'art théâtral. Produit de l'analyse, elle pousse les artistes dans la
voie de l'analyse. Les images ou idées, de générales qu'elles étaient,
se décomposent en images ou idées particulières; celles-ci se
différencient les unes des autres par des caractères qui, négligés jadis
ou habilement fondus dans l'ensemble, s'accusent et prennent un relief
inattendu. De là un travail incessant des comédiens pour mettre en
saillie ces traits particuliers et spéciaux; de là, la recherche du
détail et par suite l'introduction de plus en plus fréquente du réel.
Dans la comédie de Molière, pour prendre un exemple, l'argent ne s'est
pas encore incarné dans un personnage spécial; mais au XVIIIe siècle
nous voyons se dessiner l'image du financier. Aujourd'hui cette image,
beaucoup trop générale pour nous, s'est décomposée et nous fournit les
images du banquier, de l'agent de change, du quart d'agent de change, du
boursier, du coulissier, etc. Ce qui distingue ces personnalités,
issues d'une personnalité plus générale, ce sont, non des différences
essentielles, mais des différences de surface, des détails pris sur le
vif de la société actuelle, des traits de moeurs particulières.
L'esprit d'analyse du comédien est obligé de s'affiner; il creuse ses
personnages, se met en observation, à l'affût des types particuliers qui
se croisent sous ses yeux; et, quand il monte sur la scène, il ressemble
souvent à tel que nous venons de coudoyer une heure avant d'entrer au
théâtre. Ce n'est plus le portrait à l'huile, peint largement, qui doit
la flamme de la vie au tempérament de l'artiste: c'est l'implacable
photographie qui fouille les rides, exagère les défauts et grossit les
plus charmants détails.
De là, pour le comédien, naît une certaine tendance à devenir
caricaturiste, tendance qui s'affirme surtout dans les théâtres de
genre. En outre, comme le nombre de représentations des pièces à succès
a décuplé, et que telle qu'on aurait jouée autrefois une cinquantaine de
fois arrive souvent aujourd'hui à la trois-centième représentation, il
s'ensuit que cette répétition forcée des mêmes rôles tend à déformer le
talent de l'artiste et à transformer en traits permanents des traits
qui ne devraient être que passagers. Le comédien, malgré lui, sans
d'ailleurs qu'il en ait conscience, est la proie d'une personnalité
qu'il revêt trop souvent et dont la nature composée se substitue peu
à peu par l'habitude à sa propre nature. Il arrive même un moment où
l'acteur a perdu toute faculté de création nouvelle, et semble absorbé
dans un rôle unique dont il ne pourra désormais se débarrasser, car il
en a pris définitivement la ressemblance, la voix, le port, les allures,
les manières et jusqu'aux tics particuliers. C'est la vengeance de
l'art.