CHAPITRE XXXIV

Aptitude à jouer certains rôles.--De la personnalité scénique de

l'acteur.--Complexité et hétérogénéité des rôles modernes.--Leur

influence sur l'art dramatique et sur l'art théâtral.--Déformation du

talent de l'acteur.

Si on examine un certain nombre de rôles avec quelque attention, on

s'apercevra que les uns et les autres sont à quelque degré semblables

ou dissemblables entre eux, et qu'ils peuvent se répartir en diverses

classes plus ou moins séparées les unes des autres. Ainsi, si nous

revenons aux exemples que nous avons cités dans le chapitre précédent,

nous trouverons que les rôles d'Olivier de Jalin, de Gaston de Presle et

du duc de Richelieu forment une certaine classe et que ceux de Raymond

de Nanjac, de Montmeyran et du chevalier d'Aubigny en forment une autre.

Dans chaque classe, les rôles ont entre eux quelque analogie, quelque

rapport plus ou moins proche, quelque affinité secrète, tandis que

d'une classe à l'autre ce sont des dissemblances qui s'affirmeront,

des oppositions plus ou moins fortes et plus ou moins saillantes. Par

conséquent, toutes les images initiales, qui sont les points de

départ des rôles d'une même classe ayant quelques caractères communs,

dériveront toutes d'une même image plus lointaine, plus générale,

hiérarchie d'images absolument semblable à la hiérarchie des idées.

Ces images générales constituent en quelque sorte des personnalités

complexes.

De même on pourrait diviser une agglomération d'hommes en groupes plus

ou moins nombreux, constituant des personnalités complexes, et dont tous

les membres auraient entre eux un certain air de parentage. Eu faisant

encore un pas, on pourrait dès lors établir une correspondance entre ces

groupes d'êtres humains et ces classes dans lesquelles nous avons dit

que se répartissaient tous les rôles; et l'on verrait que le comédien,

en tant qu'homme, appartenant à quelque groupe, porte en lui l'air de

cette personnalité complexe à laquelle se rattache la sienne propre, et

que par conséquent son aspect, son image a quelque rapport avec l'image

générale de laquelle se déduisent les images initiales d'une série plus

ou moins nombreuse de personnages de théâtre.

Un acteur possède donc par lui-même une aptitude particulière à remplir

certains rôles. C'est cette aptitude, cette conformité naturelle que

consultent surtout les auteurs et les directeurs de théâtre quand il

s'agit de distribuer les rôles d'une pièce; et l'importance en est

tellement grande pour le résultat final, qu'il arrive à chaque instant

aux auteurs, en concevant et en écrivant leurs pièces, de se composer

une troupe idéale de comédiens connus, et, bien mieux encore, de

conformer l'image du rôle qu'ils dessinent à l'image personnelle de

tel ou tel artiste. Bien entendu il ne faudrait pas restreindre cette

concordance entre un artiste et un groupe de rôles à de simples

similitudes physiques. Sans doute le physique n'est pas sans importance,

mais en tout cas il ne peut s'agir que du physique tel qu'il est modifié

par les conditions scéniques, et vu à la lumière de la rampe, dans la

perspective du décor. Il est des acteurs que la scène grandit, d'autres

qu'elle rapetisse; mais c'est surtout la physionomie que l'optique

théâtrale modifie profondément, ce qui se conçoit aisément, puisque la

lumière du jour et celle de la rampe avivent les mêmes traits en sens

inverse. Mais cette concordance tient, en outre, à la prédisposition

nerveuse qui est la source de la sensibilité, à l'inclination morale,

à la qualité et au timbre de la voix, à l'expression du regard et à la

plasticité générale. Dans la mise en scène, la distribution des rôles

est donc d'une importance capitale. Une faute dans cette distribution

est en tout point semblable à celle que commettrait un musicien qui se

tromperait sur le caractère physiologique des instruments et ferait

exprimer par les hautbois ce qui ne peut l'être que par les trompettes,

ou voudrait forcer les clarinettes à nous faire éprouver les mêmes

sentiments que les violoncelles.

C'est cette même concordance entre la personnalité scénique d'un acteur

et les rôles du répertoire qu'il est si important de découvrir quand il

s'agit d'un début. On se trompe souvent, soit que l'acteur ne donne pas

tout ce qu'il promettait, soit que la scène modifie complètement son

image théâtrale. Quand il s'agit de discerner le meilleur emploi qu'il

sera possible de faire de qualités moyennes et tempérées, il vaut mieux

choisir de modestes rôles de début, afin de laisser le tempérament de

l'artiste se révéler et s'affirmer peu à peu. Quand on croit avoir

affaire à un tempérament personnel d'une certaine valeur, il est

préférable de mettre l'artiste aux prises avec un grand rôle, dût ce

premier essai ne pas être couronné de succès, car le contraste même,

entre le rôle qu'il remplit et sa personnalité scénique, mettra celle-ci

en pleine lumière et lui permettra de s'affirmer au grand jour de la

rampe. Dans ce cas, même après un début malheureux, un directeur avisé

aura la certitude d'avoir mis la main sur un artiste hors ligne et il

aura du même coup déterminé vers quels rôles l'incline son tempérament.

Une troupe, quelque nombreuse qu'elle soit, présente toujours des

lacunes, ce qu'on comprendra aisément après les explications qui

précèdent. C'est pourquoi il se présente dans l'histoire d'un théâtre

des périodes pendant lesquelles telle pièce ne produit pas tout l'effet

qu'on en devrait attendre et quelquefois ne peut absolument pas être

reprise. Souvent il se passe dix ans, vingt ans même, pendant lesquels

un groupe de pièces ne peut être remonté avec succès, par suite du

manque d'un acteur d'un certain tempérament. Cela se fait surtout sentir

dans les pièces modernes, et cela tient à l'hétérogénéité des rôles qui

tend et tendra à s'accuser de plus en plus. L'art dramatique suit en

cela l'évolution de la vie moderne, et de même que dans le monde chacun

prend une personnalité de plus en plus distincte, de même dans le

théâtre qui reflète le monde les rôles augmentent en nombre à mesure

qu'ils se différencient les uns des autres. Et même, c'est par une sorte

de tendance philosophique instinctive que les auteurs se laissent si

facilement aller à composer des pièces entières pour tel acteur ou pour

telle actrice. Ils profitent habilement d'une personnalité distincte

et très particulière que leur offre bénévolement la nature, qu'ils

s'ingénient à développer et à pousser dans ses différents sens, et ils

composent toutes leurs pièces en vue d'une personnalité théâtrale que le

hasard probablement ne leur offrira pas une seconde fois. C'est surtout

dans les théâtres de genre que ce système tend à prévaloir, et on

arrive réellement à produire sur le public des impressions piquantes

et originales; mais le danger est dans la répétition trop souvent

renouvelée du même procédé. Pour arriver à satisfaire le public et pour

prévenir en lui la satiété, il faudrait un peu plus souvent casser et

remplacer le joujou dont on l'amuse.

Cette hétérogénéité de l'art a pour conséquence une différenciation

de plus en plus grande entre les images initiales des personnages du

théâtre moderne; et, par suite, un acteur devient de moins en moins apte

à remplir avec succès un grand nombre de rôles: son image s'associe avec

des groupes de rôles de plus en plus restreints. D'où résulterait la

nécessité d'accroître indéfiniment le nombre d'acteurs composant une

troupe de théâtre. Cette nécessité a pour conséquence immédiate:

premièrement, la disparition des troupes de province; deuxièmement,

la fusion en une seule de toutes les troupes existant à Paris;

troisièmement, l'exploitation des théâtres de province par les troupes

de Paris. La première conséquence s'est aujourd'hui entièrement

réalisée: les quelques troupes qui résistent encore se ruinent ou se

ruineront. Le moment approche où il n'y aura plus un seul théâtre de

province vivant de sa vie propre. La seconde conséquence se fait déjà

sentir. Les acteurs, pour la plupart, ne contractent plus que des

engagements temporaires, qui se restreignent souvent à l'exploitation

d'une pièce. Les acteurs passent d'un théâtre à l'autre sans se fixer

définitivement. Les directeurs font des emprunts quotidiens aux troupes

de leurs confrères: d'où naît une tendance naturelle à mettre en commun

leurs ressources, c'est-à-dire leurs théâtres, leurs capitaux, leurs

acteurs, leurs décors et leur matériel. La troisième conséquence a porté

tous ses fruits: troupes d'hiver, troupes d'été, troupes de villes

d'eau ou de villes de jeu, toutes s'organisent à Paris au moyen des

disponibilités existantes en personnel et en matériel.

Quelles sont maintenant les conséquences de cette hétérogénéité sur

l'art théâtral. Produit de l'analyse, elle pousse les artistes dans la

voie de l'analyse. Les images ou idées, de générales qu'elles étaient,

se décomposent en images ou idées particulières; celles-ci se

différencient les unes des autres par des caractères qui, négligés jadis

ou habilement fondus dans l'ensemble, s'accusent et prennent un relief

inattendu. De là un travail incessant des comédiens pour mettre en

saillie ces traits particuliers et spéciaux; de là, la recherche du

détail et par suite l'introduction de plus en plus fréquente du réel.

Dans la comédie de Molière, pour prendre un exemple, l'argent ne s'est

pas encore incarné dans un personnage spécial; mais au XVIIIe siècle

nous voyons se dessiner l'image du financier. Aujourd'hui cette image,

beaucoup trop générale pour nous, s'est décomposée et nous fournit les

images du banquier, de l'agent de change, du quart d'agent de change, du

boursier, du coulissier, etc. Ce qui distingue ces personnalités,

issues d'une personnalité plus générale, ce sont, non des différences

essentielles, mais des différences de surface, des détails pris sur le

vif de la société actuelle, des traits de moeurs particulières.

L'esprit d'analyse du comédien est obligé de s'affiner; il creuse ses

personnages, se met en observation, à l'affût des types particuliers qui

se croisent sous ses yeux; et, quand il monte sur la scène, il ressemble

souvent à tel que nous venons de coudoyer une heure avant d'entrer au

théâtre. Ce n'est plus le portrait à l'huile, peint largement, qui doit

la flamme de la vie au tempérament de l'artiste: c'est l'implacable

photographie qui fouille les rides, exagère les défauts et grossit les

plus charmants détails.

De là, pour le comédien, naît une certaine tendance à devenir

caricaturiste, tendance qui s'affirme surtout dans les théâtres de

genre. En outre, comme le nombre de représentations des pièces à succès

a décuplé, et que telle qu'on aurait jouée autrefois une cinquantaine de

fois arrive souvent aujourd'hui à la trois-centième représentation, il

s'ensuit que cette répétition forcée des mêmes rôles tend à déformer le

talent de l'artiste et à transformer en traits permanents des traits

qui ne devraient être que passagers. Le comédien, malgré lui, sans

d'ailleurs qu'il en ait conscience, est la proie d'une personnalité

qu'il revêt trop souvent et dont la nature composée se substitue peu

à peu par l'habitude à sa propre nature. Il arrive même un moment où

l'acteur a perdu toute faculté de création nouvelle, et semble absorbé

dans un rôle unique dont il ne pourra désormais se débarrasser, car il

en a pris définitivement la ressemblance, la voix, le port, les allures,

les manières et jusqu'aux tics particuliers. C'est la vengeance de

l'art.

L'art de la mise en scène: Essai d'esthétique théâtrale · 第 39 / 48 题