CHAPITRE XXXIII

De la composition d'un rôle.--Des traditions.--De l'intuition et de

l'introspection.--Développement des images initiales.--Rapport ou

contraste entre les images initiales de différents rôles.--_Le

Demi-Monde_.--_Le Gendre de M. Poirier_.--_Mademoiselle de Belle-Isle_.

Dans les chapitres précédents, nous avons parlé du jeu de scène, en le

considérant comme un acte isolé, détaché d'un ensemble dramatique ou

comique. Nous avons pris l'action dans un moment particulier. Nous

devons maintenant examiner, au moins succinctement, la mise en scène

d'un rôle et son rapport avec le développement de l'action, mais en nous

préoccupant exclusivement de l'aspect du rôle et en laissant de côté

tout ce qui touche à la déclamation.

Il n'y a, dans les arts, qu'un petit nombre de principes; nous ne devons

donc pas ici rechercher et rencontrer de lois esthétiques différentes de

celles que nous avons déjà mises en lumière. Ce qui, d'ailleurs, fait

l'excellence d'une règle, c'est de ne pas être restreinte à un fait

spécial: l'exiguïté du cercle où se meut une règle est un signe certain

d'empirisme; et, dans ce cas, la règle prend le nom de procédé. Les

procédés, je l'accorde, ont leur utilité et même leur prix,

surtout lorsqu'ils portent ce beau nom de traditions, usité à la

Comédie-Française. Dès qu'une pièce a fourni une longue carrière, et

lorsque des acteurs ont particulièrement brillé dans certains rôles,

il est très compréhensible que les nouveaux venus, qui plus tard sont

chargés de reprendre ces rôles, s'ingénient à reproduire les effets qui

ont si bien réussi à leurs prédécesseurs. La façon de dire ces rôles et

d'exécuter tel ou tel jeu de scène, de faire tel geste, de prendre telle

attitude, de faire même telle correction au texte, etc., donne donc

lieu à ce qu'on appelle des traditions, soit que ces procédés aient été

scrupuleusement notés, soit que le nouveau venu ait pu se rendre

compte par lui-même du jeu de son prédécesseur, soit qu'ils se soient

uniquement transmis de mémoire. Il y a, à la Comédie-Française, un assez

grand nombre de jeux de scène qui n'ont pas d'autre raison d'être, et

dont on se contente de dire pour les justifier qu'ils sont de tradition.

En résumé, la tradition est une expérience accumulée dont il faut tenir

grand compte. Il y a certaines façons exquises de dire, certains gestes

empreints d'une éloquente grandeur, qui sont tout ce qui nous reste des

grands artistes du passé. Toutefois, il ne faut pas que la tradition

soit un esclavage, car nous avons vu précisément que quelques rôles

peuvent changer d'aspect avec le temps dans la mesure où les idées

elles-mêmes des spectateurs se modifient sous l'influence de

circonstances fatales ou fortuites. Il faut donc maintenir la tradition

au-dessous de la règle, et se dégager du procédé dès qu'on vient à

s'apercevoir qu'il est en contradiction avec l'idée actuelle. C'est donc

ici la règle qui nous importe, et ce sont uniquement les principes qui

doivent nous arrêter. Un ouvrage spécial sur les traditions conservées à

la Comédie-Française serait d'un très grand intérêt; mais il ne pourrait

être entrepris que par quelque esprit attentif, appartenant depuis

longtemps à la maison de Molière. On pourrait y joindre un assez grand

nombre de faits extraits de mémoires ou conservés dans les ouvrages

qui concernent l'art dramatique. Je serais, quant à moi, absolument

incompétent en pareille matière. C'est donc là un sujet que je dois

écarter de ma route; et je reviens à l'examen des principes, auquel

d'ailleurs doit seul s'attacher un ouvrage théorique.

Si nous passons d'un jeu de scène particulier au rôle qui le contient,

nous ne faisons que remonter de l'examen de la partie à celui du tout,

et un moment de réflexion suffit pour conclure que tous les jeux de

scène, toutes les attitudes, tous les gestes, toutes les inflexions

doivent être dans le caractère du rôle. A cinquante ans, on n'aime

pas comme à vingt-cinq, ou, si on est affecté de la même complexion

amoureuse, on est qualifié différemment. Il y a telle occurrence où

un magistrat ne se conduira pas comme un militaire. L'éducation,

l'instruction, le commerce avec nos semblables nous inculquent certaines

façons de penser, de dire, d'agir, qui varient suivant le milieu où nous

avons vécu. Il y a donc dans tout rôle un aspect permanent et persistant

dont le comédien doit se pénétrer.

C'est ici que l'intuition, au sens exact et étymologique du mot, prend

une importance de premier ordre. Si le comédien est bien doué, il

possède en lui-même une riche collection d'observations, souvent

inconscientes, suites et séries d'images qui peuplent son imagination.

A la première connaissance qu'il prend du rôle, il obéit à un mouvement

naturel tout subjectif: il regarde en lui-même, et de cet examen

intuitif résulte une image initiale, sur laquelle il concentre alors

son esprit de toute la force de son attention. C'est là son modèle; il

s'efforce d'en bien concevoir les formes lumineuses, qui se dessineront

dans la chambre noire de sa pensée. De la clarté de l'image dépendent

la netteté et la sérénité du jeu. Quelquefois l'image est lente à se

former, surtout à se compléter, et quelques acteurs ont en quelque sorte

besoin de l'objectiver; il leur faut plusieurs répétitions pour en

porter la représentation au point de perfection qu'ils sont capables

d'atteindre. Quelquefois, au contraire, elle jaillit du cerveau

sans effort, et, dans ce cas, l'artiste se sent dès le premier jour

absolument maître de son rôle. Mais cette première phase intuitive d'un

rôle est suivie d'une seconde phase plus laborieuse; car l'image apparue

à l'esprit de l'artiste n'est, si je puis m'exprimer ainsi, qu'une

image centrale, autour de laquelle oscillent un certain nombre d'images

similaires, correspondant aux différents moments de l'action. C'est la

variété qu'il s'agit dès lors d'introduire dans le rôle sans en détruire

l'unité.

Tous les jeux de scène, toutes les attitudes, tous les gestes, toutes

les inflexions de voix ne sont et ne doivent être que des idées

secondaires, dérivées de l'idée première, ou autrement des images en

rapport de ressemblance avec l'image initiale. Tout cela, bien que ne

présentant aucune difficulté, se comprendra mieux encore au moyen

d'un exemple. Dans _le Demi-Monde_, si nous mêlions en regard le rôle

d'Olivier de Jalin et celui de Raymond, l'un homme du monde, l'autre

militaire, il est clair que les comédiens chargés de ces deux rôles ont

immédiatement vu surgir à leurs yeux, des profondeurs de leur esprit,

les images initiales de ces deux personnages. C'est alors que pour tous

deux a commencé un travail de détail très difficile et très minutieux,

consistant à déduire de cette image intuitive toute une série d'images

secondaires reproduisant toujours la même personnalité. Ils n'auront

jamais une attitude identique, Olivier s'abandonnant sans effort à une

aisance familière, Raymond gardant toujours une certaine rectitude

de maintien; ils ne feront pas un geste semblable, ni dans le même

mouvement; ils ne s'assoiront pas, ne se lèveront pas, ne marcheront pas

de même, et ils ne parleront pas sur des rythmes similaires.

Dans toutes les pièces, tous les rôles ont ainsi leur physionomie propre

que l'acteur ne doit jamais perdre de vue. Cela paraît tout simple

au spectateur qui ne paraît nullement s'en étonner, et qui n'y voit

probablement aucune difficulté. Sans doute, la composition du rôle est

relativement facile quand la personnalité des personnages est nettement

déterminée, comme dans l'exemple que j'ai choisi; mais que le lendemain

les deux mêmes comédiens aient à remplir les rôles de Montmeyran et du

marquis de Presle, dans _le Gendre de M. Poirier_, la transition, pour

ne pas être brusque, n'en sera que plus délicate; et le spectateur, s'il

y pense, pourra commencer à s'apercevoir de toute la difficulté qui

préside à la mise en scène d'un rôle. Montmeyran est un militaire comme

Raymond; mais le second a fourni une image initiale aux contours un peu

secs et tranchants, tandis que le premier se révèle sous les traits

d'une image aux angles adoucis. La ressemblance entre les deux sera

surtout dans une certaine rectitude morale. Le marquis de Presle est un

homme du monde comme Olivier de Jalin, mais avec un peu plus de morgue

et de hauteur; il s'est moins usé à tous les contacts de la vie, et il a

gardé la part de préjugés qu'Olivier a, dès longtemps, échangés contre

une aimable philosophie. Eh bien, ces nuances qui différencient les

images initiales de ces rôles, il faut ne pas les laisser perdre; elles

doivent se retrouver à tous les moments de l'action, dans toutes les

attitudes, dans les moindres gestes, dans la façon d'entrer et de

sortir. Que le surlendemain les deux mêmes acteurs reparaissent dans

_Mademoiselle de Belle-Isle_, sous les traits du duc de Richelieu et du

chevalier d'Aubigny, voilà encore des images initiales qui sont dans un

certain rapport, d'une part, avec le marquis de Presle et Olivier de

Jalin, d'autre part, avec Montmeyran et Raymond, mais qui se distinguent

cependant par des nuances multiples d'une grande importance, auxquelles

s'ajoute la différence des époques, des costumes, des milieux, des

caractères historiques, etc. On comprendra, dès lors, que si l'intuition

fournit aisément aux comédiens les images initiales de chacun de ces

rôles, la réflexion, l'étude, la comparaison leur seront nécessaires

pour arriver laborieusement à fixer toutes les images dérivées, dans

lesquelles le spectateur doit toujours retrouver l'image initiale.

Il semble résulter de ce que nous venons de dire, sur la façon dont on

procède à la composition d'un rôle, que la première qualité pour un

comédien est l'imagination; accompagnée de cette faculté d'introspection

qui lui permet d'apercevoir et de dégager les images subjectives

inconsciemment accumulées dans son esprit. Viennent ensuite

l'intelligence et le travail, au moyen desquels il pousse la

représentation de ces images au degré désirable de fini et de

ressemblance. Un jeune homme ou une jeune fille peuvent avoir en partage

un physique heureux, une voix enchanteresse, une intelligence très fine,

et faire présager un comédien ou une comédienne de talent; mais ils

ne posséderont pas de véritable génie dramatique s'ils n'ont pas

d'imagination et si par conséquent ils ne possèdent pas cette faculté

d'intuition qui en découle. C'est pourquoi les débuts sont si souvent

trompeurs; on y fait montre de qualités charmantes et même supérieures,

mais le véritable comédien ne se révèle que le jour où, abandonné de ses

maîtres, seul vis-à-vis de lui-même, il aborde la création d'un rôle.

C'est là que la faculté maîtresse se dévoile ou se montre décidément

absente. On ne serait pas embarrassé de citer grand nombre d'acteurs qui

ont parcouru une carrière honorable, qui se sont même distingués dans

leur emploi, mais qui en réalité n'étaient pas fatalement destinés à

être comédiens, et qui n'ont réussi que grâce à la mise en oeuvre de

qualités très estimables, mais secondaires au point de vue de l'art

et qui auraient pu trouver leur emploi dans toute autre carrière. Ces

acteurs tiennent cependant une grande place et une place méritée dans

l'histoire dramatique; car instruits, attentifs, scrupuleux et toujours

égaux à eux-mêmes, ils sont les gardiens les plus fidèles des traditions

et forment ensuite les meilleurs professeurs.

L'art de la mise en scène: Essai d'esthétique théâtrale · 第 38 / 48 题