CHAPITRE XXXI

De l'imitation de la nature.--De la présentation et de la représentation

d'un phénomène.--De la représentation de la mort.--Toute représentation

est conditionnée par l'imagination du spectateur.--Le jugement du public

est subordonné à l'idée qu'il se fait de la réalité.

L'auteur, dans la mise en scène qu'il imagine, le décorateur et le

metteur en scène, dans celle qu'ils réalisent, les comédiens dans

leur diction et dans leur jeu ainsi que dans leurs costumes, ont

nécessairement pour légitime ambition d'arriver à une ressemblance

frappante avec la nature qui est leur modèle. Tout le monde en convient;

mais alors ne semble-t-il pas que cette direction imprimée à tant

d'efforts divers soit contradictoire avec le jugement défavorable que

l'on se croit en droit de porter sur la théorie réaliste? Ou bien y

aurait-il un degré d'approximation que l'art ne doive pas franchir? Nous

touchons là à l'éternelle question sur la nature et sur le but de l'art,

question que je crois fort inutile de relever dans ce petit ouvrage où

elle ne pourrait occuper qu'une place incidente. Je la ramènerai à des

proportions plus modestes, et je la limiterai au sujet spécial que je

traite. Je vais donc m'occuper de rechercher jusqu'à quel point

le metteur en scène et l'acteur peuvent pousser la perfection de

l'imitation, et si, dans les efforts qu'ils font pour y atteindre, ils

ne doivent pas être dirigés par une méthode générale et un ensemble de

règles suffisamment précises.

Ce problème est dominé par un mot dont il faut bien comprendre le sens

et la portée; c'est le mot _représentation_. Tous les faits quelconques

dont nous sommes chaque jour les témoins oculaires se présentent à nous;

tandis que, lorsque le souvenir de ces mêmes faits nous revient à

la mémoire, ceux-ci se représentent à notre esprit. Or, entre la

présentation et la représentation d'un fait, il existe une différence

qui consiste en ce qu'un nombre variable de détails d'importance

diverse, plus ou moins bien observés dans la présentation, ne se

retrouvent plus dans la représentation. En outre, si un même fait se

présente à nous à différentes reprises, offrant chaque fois quelque

variété dans l'ordre ou l'intensité des phénomènes, il est clair que les

représentations successives que nous aurons eues de ces faits semblables

varieront dans leurs caractères particuliers, mais se ressembleront

dans leurs caractères généraux. Par suite, la synthèse de ces diverses

représentations offrira donc à notre esprit une nouvelle représentation,

rassemblant et fixant les caractères communs de toutes les

représentations antérieures et laissant dans le vague une masse

flottante, indécise de traits particuliers. Cette nouvelle

représentation n'est autre chose que l'idée que nous avons acquise d'un

certain ordre de faits.

Prenons pour exemple la représentation de la mort, qui est le

phénomène naturel dont le théâtre nous offre le plus fréquemment la

représentation. Il est peu de personnes qui n'aient assisté à la mort

d'un être quelconque: l'un a vu mourir un vieillard, l'autre un enfant

ou une femme; celui-ci a vu tomber des soldats sur le champ de bataille,

celui-là a assisté à l'agonie de malades dans un hôpital; les uns ont

observé la mort lente ou violente d'animaux, les autres la leur ont

causée volontairement; tous enfin ont vu les mêmes phénomènes généraux

se reproduire dans des conditions extrêmement variables. Si l'on

ajoute à ce nombre plus ou moins grand d'expériences personnelles la

description si souvent faite de ce même phénomène, on comprendra comment

il s'est formé dans l'esprit de chacun de nous une idée de la mort, idée

qui se compose des caractères communs à toutes les présentations de

ce phénomène suprême, et qui pour chacun de nous est la même dans ses

traits généraux et ne peut différer que par un certain nombre de traits

particuliers d'importance secondaire. Or, c'est uniquement cette idée,

ou cette image (ce qui revient au même), qui est seule artistiquement

représentable.

Transportons-nous dans une salle de théâtre où nous assisterons à un

drame dans lequel un acteur ou une actrice doit nous donner le spectacle

de la mort, et examinons bien les conditions du problème scénique à

résoudre. L'acteur doit produire l'apparence de la mort, et son art

consiste à atteindre un degré frappant de ressemblance. Mais de

ressemblance avec quoi? Avec la mort d'un parent à laquelle il aura

assisté dans sa famille ou d'un moribond d'hôpital dont il aura par

scrupule été étudier l'agonie? Nullement; mais de ressemblance avec

l'idée de la mort que possèdent les quinze cents spectateurs qu'il a

devant lui. Si l'image qu'il évoque devant toute une salle est semblable

dans ses caractères généraux à l'idée que chacun se fait de la mort, les

quinze cents spectateurs déclareront à l'unanimité que le jeu de cet

acteur est admirable de vérité, ce qui sera exact puisque l'art de

l'acteur consiste précisément à objectiver devant les yeux du spectateur

l'image ou l'idée que celui-ci a dans l'esprit. Et son jeu, qu'on le

remarque, sera d'autant plus vrai qu'il sera moins réel, c'est-à-dire

moins compliqué de détails particuliers et spéciaux, non observés par la

majorité des spectateurs.

Si, en effet, un acteur s'ingéniait à reproduire trait pour trait telle

façon extraordinaire de mourir, observée par lui-même, il s'exposerait,

tout en étant plus réel, à paraître moins vrai, car l'image qu'il

offrirait serait dissemblable à celle qu'ont dans l'esprit la plupart

des quinze cents spectateurs. Nous pouvons donc conclure que, si le réel

est le vrai dans la présentation des phénomènes, il n'est pas toujours

le vrai dans la représentation de ces mêmes phénomènes. Or comme au

théâtre il ne s'agit jamais que de la représentation de la vie et de

tous les actes qui la composent, ni l'auteur, ni le metteur en scène,

ni les acteurs ne doivent s'attacher à reproduire la réalité, mais

seulement l'image qui est la représentation idéale du réel.

Un acteur doit donc être un observateur de la nature, non pour

transporter servilement ses observations sur la scène, mais

pour enregistrer en lui tous les traits communs dont se compose

synthétiquement l'idée ou l'image qu'il s'efforcera de reproduire. C'est

pour cela que dans la carrière du comédien l'intuition lui est d'un si

grand secours; car, après le travail inconscient de généralisation qui

se produit en lui, cette faculté d'introspection lui permet d'avoir une

vue très nette de l'image intérieure qui s'est formée dans son esprit;

et c'est précisément cette vue très claire des idées qui fait les grands

comédiens. Si l'un d'eux doit représenter une scène de folie, ira-t-il

à Bicêtre étudier un fou particulier dont il s'efforcera de reproduire

identiquement les airs, les gestes et toutes les manies? Non pas; mais

il cherchera dans une visite générale à rassembler dans sa mémoire

les traits communs qui se retrouvent dans tous les fous d'une même

catégorie; surtout il s'efforcera, par une attention toute subjective,

de tirer des ténèbres de son esprit l'idée qu'il se fait d'un fou et de

bien se pénétrer, pour les reproduire, des traits qui composent cette

image idéale. C'est précisément dans la fixation de cette image

subjective et dans la difficulté de la transformer en une image

objective que les comédiens ont toujours quelques progrès à faire.

C'est cette image qui est le modèle dont le théâtre nous doit la plus

frappante copie.

Autrement, s'il s'agissait au théâtre de réalité, comment le public

serait-il apte à juger de la vérité, lui qui la plupart du temps n'a

pas directement observé cette réalité? Au contraire, transportez-le

au milieu de civilisations éteintes ou étrangères, dans un milieu

populaire, bourgeois ou aristocratique, étalez devant ses yeux les

crimes les plus monstrueux, les actes vertueux les plus rares, il

s'écriera ingénument: comme c'est nature! comme c'est vrai! et vous,

poètes et comédiens, vous savourerez cette manifestation de son

admiration, et c'est pour mériter cet éloge que vous donnez toutes

vos forces à un travail qui souvent vous tue. Or, d'où le public

tiendrait-il cette compétence que vous lui reconnaissez, s'il ne devait

formuler son jugement que d'après l'observation personnelle et directe

du phénomène? S'il a le droit de porter ainsi l'éloge ou le blâme sur

vos travaux, sur vos conceptions et sur les résultats de vos longues et

pénibles études, c'est qu'il rapporte la représentation que vous lui

offrez à l'idée qu'il se fait du phénomène et à l'image qu'il possède

en lui-même; et ce qu'il applaudit, ce n'est pas la reproduction d'une

réalité qu'il ne lui a pas été donné d'observer directement, mais le

degré de ressemblance de l'image que vous dessinez à ses yeux avec

l'idée qu'il s'est formée du fait représenté.

L'art de la mise en scène: Essai d'esthétique théâtrale · 第 36 / 48 题