De l'imitation de la nature.--De la présentation et de la représentation
d'un phénomène.--De la représentation de la mort.--Toute représentation
est conditionnée par l'imagination du spectateur.--Le jugement du public
est subordonné à l'idée qu'il se fait de la réalité.
L'auteur, dans la mise en scène qu'il imagine, le décorateur et le
metteur en scène, dans celle qu'ils réalisent, les comédiens dans
leur diction et dans leur jeu ainsi que dans leurs costumes, ont
nécessairement pour légitime ambition d'arriver à une ressemblance
frappante avec la nature qui est leur modèle. Tout le monde en convient;
mais alors ne semble-t-il pas que cette direction imprimée à tant
d'efforts divers soit contradictoire avec le jugement défavorable que
l'on se croit en droit de porter sur la théorie réaliste? Ou bien y
aurait-il un degré d'approximation que l'art ne doive pas franchir? Nous
touchons là à l'éternelle question sur la nature et sur le but de l'art,
question que je crois fort inutile de relever dans ce petit ouvrage où
elle ne pourrait occuper qu'une place incidente. Je la ramènerai à des
proportions plus modestes, et je la limiterai au sujet spécial que je
traite. Je vais donc m'occuper de rechercher jusqu'à quel point
le metteur en scène et l'acteur peuvent pousser la perfection de
l'imitation, et si, dans les efforts qu'ils font pour y atteindre, ils
ne doivent pas être dirigés par une méthode générale et un ensemble de
règles suffisamment précises.
Ce problème est dominé par un mot dont il faut bien comprendre le sens
et la portée; c'est le mot _représentation_. Tous les faits quelconques
dont nous sommes chaque jour les témoins oculaires se présentent à nous;
tandis que, lorsque le souvenir de ces mêmes faits nous revient à
la mémoire, ceux-ci se représentent à notre esprit. Or, entre la
présentation et la représentation d'un fait, il existe une différence
qui consiste en ce qu'un nombre variable de détails d'importance
diverse, plus ou moins bien observés dans la présentation, ne se
retrouvent plus dans la représentation. En outre, si un même fait se
présente à nous à différentes reprises, offrant chaque fois quelque
variété dans l'ordre ou l'intensité des phénomènes, il est clair que les
représentations successives que nous aurons eues de ces faits semblables
varieront dans leurs caractères particuliers, mais se ressembleront
dans leurs caractères généraux. Par suite, la synthèse de ces diverses
représentations offrira donc à notre esprit une nouvelle représentation,
rassemblant et fixant les caractères communs de toutes les
représentations antérieures et laissant dans le vague une masse
flottante, indécise de traits particuliers. Cette nouvelle
représentation n'est autre chose que l'idée que nous avons acquise d'un
certain ordre de faits.
Prenons pour exemple la représentation de la mort, qui est le
phénomène naturel dont le théâtre nous offre le plus fréquemment la
représentation. Il est peu de personnes qui n'aient assisté à la mort
d'un être quelconque: l'un a vu mourir un vieillard, l'autre un enfant
ou une femme; celui-ci a vu tomber des soldats sur le champ de bataille,
celui-là a assisté à l'agonie de malades dans un hôpital; les uns ont
observé la mort lente ou violente d'animaux, les autres la leur ont
causée volontairement; tous enfin ont vu les mêmes phénomènes généraux
se reproduire dans des conditions extrêmement variables. Si l'on
ajoute à ce nombre plus ou moins grand d'expériences personnelles la
description si souvent faite de ce même phénomène, on comprendra comment
il s'est formé dans l'esprit de chacun de nous une idée de la mort, idée
qui se compose des caractères communs à toutes les présentations de
ce phénomène suprême, et qui pour chacun de nous est la même dans ses
traits généraux et ne peut différer que par un certain nombre de traits
particuliers d'importance secondaire. Or, c'est uniquement cette idée,
ou cette image (ce qui revient au même), qui est seule artistiquement
représentable.
Transportons-nous dans une salle de théâtre où nous assisterons à un
drame dans lequel un acteur ou une actrice doit nous donner le spectacle
de la mort, et examinons bien les conditions du problème scénique à
résoudre. L'acteur doit produire l'apparence de la mort, et son art
consiste à atteindre un degré frappant de ressemblance. Mais de
ressemblance avec quoi? Avec la mort d'un parent à laquelle il aura
assisté dans sa famille ou d'un moribond d'hôpital dont il aura par
scrupule été étudier l'agonie? Nullement; mais de ressemblance avec
l'idée de la mort que possèdent les quinze cents spectateurs qu'il a
devant lui. Si l'image qu'il évoque devant toute une salle est semblable
dans ses caractères généraux à l'idée que chacun se fait de la mort, les
quinze cents spectateurs déclareront à l'unanimité que le jeu de cet
acteur est admirable de vérité, ce qui sera exact puisque l'art de
l'acteur consiste précisément à objectiver devant les yeux du spectateur
l'image ou l'idée que celui-ci a dans l'esprit. Et son jeu, qu'on le
remarque, sera d'autant plus vrai qu'il sera moins réel, c'est-à-dire
moins compliqué de détails particuliers et spéciaux, non observés par la
majorité des spectateurs.
Si, en effet, un acteur s'ingéniait à reproduire trait pour trait telle
façon extraordinaire de mourir, observée par lui-même, il s'exposerait,
tout en étant plus réel, à paraître moins vrai, car l'image qu'il
offrirait serait dissemblable à celle qu'ont dans l'esprit la plupart
des quinze cents spectateurs. Nous pouvons donc conclure que, si le réel
est le vrai dans la présentation des phénomènes, il n'est pas toujours
le vrai dans la représentation de ces mêmes phénomènes. Or comme au
théâtre il ne s'agit jamais que de la représentation de la vie et de
tous les actes qui la composent, ni l'auteur, ni le metteur en scène,
ni les acteurs ne doivent s'attacher à reproduire la réalité, mais
seulement l'image qui est la représentation idéale du réel.
Un acteur doit donc être un observateur de la nature, non pour
transporter servilement ses observations sur la scène, mais
pour enregistrer en lui tous les traits communs dont se compose
synthétiquement l'idée ou l'image qu'il s'efforcera de reproduire. C'est
pour cela que dans la carrière du comédien l'intuition lui est d'un si
grand secours; car, après le travail inconscient de généralisation qui
se produit en lui, cette faculté d'introspection lui permet d'avoir une
vue très nette de l'image intérieure qui s'est formée dans son esprit;
et c'est précisément cette vue très claire des idées qui fait les grands
comédiens. Si l'un d'eux doit représenter une scène de folie, ira-t-il
à Bicêtre étudier un fou particulier dont il s'efforcera de reproduire
identiquement les airs, les gestes et toutes les manies? Non pas; mais
il cherchera dans une visite générale à rassembler dans sa mémoire
les traits communs qui se retrouvent dans tous les fous d'une même
catégorie; surtout il s'efforcera, par une attention toute subjective,
de tirer des ténèbres de son esprit l'idée qu'il se fait d'un fou et de
bien se pénétrer, pour les reproduire, des traits qui composent cette
image idéale. C'est précisément dans la fixation de cette image
subjective et dans la difficulté de la transformer en une image
objective que les comédiens ont toujours quelques progrès à faire.
C'est cette image qui est le modèle dont le théâtre nous doit la plus
frappante copie.
Autrement, s'il s'agissait au théâtre de réalité, comment le public
serait-il apte à juger de la vérité, lui qui la plupart du temps n'a
pas directement observé cette réalité? Au contraire, transportez-le
au milieu de civilisations éteintes ou étrangères, dans un milieu
populaire, bourgeois ou aristocratique, étalez devant ses yeux les
crimes les plus monstrueux, les actes vertueux les plus rares, il
s'écriera ingénument: comme c'est nature! comme c'est vrai! et vous,
poètes et comédiens, vous savourerez cette manifestation de son
admiration, et c'est pour mériter cet éloge que vous donnez toutes
vos forces à un travail qui souvent vous tue. Or, d'où le public
tiendrait-il cette compétence que vous lui reconnaissez, s'il ne devait
formuler son jugement que d'après l'observation personnelle et directe
du phénomène? S'il a le droit de porter ainsi l'éloge ou le blâme sur
vos travaux, sur vos conceptions et sur les résultats de vos longues et
pénibles études, c'est qu'il rapporte la représentation que vous lui
offrez à l'idée qu'il se fait du phénomène et à l'image qu'il possède
en lui-même; et ce qu'il applaudit, ce n'est pas la reproduction d'une
réalité qu'il ne lui a pas été donné d'observer directement, mais le
degré de ressemblance de l'image que vous dessinez à ses yeux avec
l'idée qu'il s'est formée du fait représenté.