CHAPITRE XXX

Des actes et des tableaux.--Confusion fréquente.--Unité dramatique des

actes.--Du théâtre espagnol, anglais, allemand.--Les changements de

tableaux impliquent des changements à vue.

Dans les cinquante dernières années, l'esthétique dramatique s'est

modifiée. Jadis l'action devait être une, se dérouler dans le même

lieu pendant l'unité de temps qui est le jour de vingt-quatre heures.

L'action se divisait en général en cinq actes qui représentaient cinq

moments successifs. Toutefois, la règle des trois unités, qui a fait

couler des flots d'encre, n'a jamais été respectée que chez les

Français. Chez les Espagnols, chez les Anglais, et enfin chez les

Allemands, les poètes ne s'en sont jamais préoccupés. Entraînés par leur

exemple, les Français à leur tour ont brisé cette triple entrave, ou

plutôt ils n'en ont conservé qu'une seule, l'unité d'action. On a si

bien transgressé l'unité de temps que parfois, en dépit de Boileau qui

le reprochait au théâtre étranger, un personnage, enfant au premier

acte, est barbon au dernier. Quant à l'unité de lieu, non seulement le

lieu a pu changer d'acte en acte, mais encore, à l'exemple, de ce qui

a lieu dans Shakspeare, les différentes scènes d'un acte se passent la

plupart du temps dans des lieux différents. Je ne m'arrêterai pas

à discuter les lois de cette esthétique nouvelle et à en peser les

avantages et le mérite: cela est complètement en dehors du sujet que je

traite. Je n'ai à m'occuper que de la mise en scène, et en particulier

de la représentation des drames empruntés au théâtre des Anglais, des

Espagnols et des Allemands.

Sur nos affiches, nous voyons à chaque instant annoncé un drame en

cinq actes et douze tableaux. Je dis _douze_ pour prendre un exemple

quelconque. Conformément aux principes de l'esthétique, les douze

tableaux devraient se répartir dans les cinq actes, de telle sorte que

la représentation mît en lumière et imposât à l'esprit des spectateurs

les rapports que doivent avoir entre eux les tableaux renfermés dans un

même acte. Or, en général, il n'en est absolument rien, et il est facile

de constater que si les spectateurs savent à tout instant à quel tableau

en est la pièce, ils perdent rapidement la notion des actes et sont dans

l'impossibilité de dire à quel acte appartient tel ou tel tableau. Cela

tient à ce que les tableaux sont presque toujours séparés les uns des

autres par des entr'actes, absolument comme s'ils étaient des actes. Il

n'y a que demi-mal quand il s'agit de pièces modernes, où le mot _acte_

et le mot _tableau_ sont si fréquemment confondus, et où l'expression de

_cinq actes_ n'est qu'une phraséologie de convention. Dans ce cas, il

faudrait mieux indiquer simplement le nombre des tableaux, comme dans

_Nana Sahib_, qui était dénommé par son auteur _drame en sept tableaux_.

Mais, alors, pourquoi pas _drame en sept actes_? C'est un hommage tacite

rendu à l'antique division dramatique.

Ainsi nous constatons une confusion constante entre les actes et les

tableaux, et il est manifeste que parfois on emploie le mot _tableau_

uniquement parce que la durée paraît un peu petite pour un acte, ce

qui est une très mauvaise raison, un acte n'ayant pas en soi de durée

déterminée. D'un autre côté, la même confusion éclate quand il s'agit de

la représentation des chefs-d'oeuvre étrangers. _Hamlet_ est un drame

en cinq actes et vingt tableaux; _Othello_, un drame en cinq actes et

quinze tableaux. Or, pour les adapter à la scène française, ou modifie

la physionomie de ces oeuvres par la préoccupation qu'on a de diminuer

le nombre des tableaux et d'éviter ainsi des frais et des difficultés de

mise en scène. C'est ainsi que l'_Othello_ de M. de Gramont, représenté

il y a deux ans à l'Odéon, est dénommé drame en cinq actes, huit

tableaux. On a fait une économie de sept tableaux, qui sont, il est

vrai, les moins importants; mais, ce qui est plus grave, c'est que l'on

a modifié la division de l'action dramatique, de telle sorte l'_Othello_

est devenu une pièce en huit actes. Il est clair ici que je ne m'en

prends pas à l'auteur qui n'a fait en somme que se plier aux exigences

théâtrales. C'est donc à la mise en scène que j'en ai.

Un acte est une division dramatique qui doit avoir un commencement

et une fin, dont toutes les parties sont indissolubles, et dont

par conséquent la représentation ne doit pas offrir de solution de

continuité pour les yeux, puisqu'elle n'en offre pas pour l'esprit. Dans

un entr'acte, si court qu'il soit, un poète peut faire tenir un temps

quelconque si grand qu'il soit. En généralisant le phénomène, on peut

dire que dans un temps réel infiniment petit nous pouvons faire tenir un

temps imaginaire infiniment grand. On en a une preuve dans ce fait que

dans une seconde de sommeil le rêve fait entrer une suite considérable

d'événements. La durée des entr'actes est donc sans rapports avec le

temps supposé écoulé par le poète et avec le nombre d'événements

qu'il imagine s'être passés entre deux actes. Donc, en allongeant un

entr'acte, nous ne rendons nullement plus plausible l'intervalle plus ou

moins grand de temps, supposé écoulé entre les deux moments de l'action

au milieu desquels il s'intercale. La durée d'un entr'acte n'est pas

proportionnelle à l'accroissement du temps. Voilà une des faces du

phénomène; examinons l'autre.

Quand le rideau tombe, l'esprit du spectateur, dégagé de l'étreinte du

poète, redevient immédiatement libre. Il y a dans cette chute du rideau,

dans cette disparition absolue du spectacle, un signe manifeste de

l'interruption de l'action dramatique. Une partie de cette action est

dès lors accomplie, et l'esprit du spectateur est prêt à franchir

l'espace de temps que voudra le poète, mais non à accepter, quand le

rideau se relèvera, une contiguïté entre les deux tableaux, et une

continuation, après interruption, du moment précédent de l'action. Un

acte représente une suite de sensations étroitement associées; si

donc, entre deux tableaux appartenant à un même acte, on intercale un

entr'acte, on brise un anneau de la chaîne des sensations, qui doivent

se succéder sans interruption pour se fondre dans une sensation générale

et totale. L'esprit du spectateur est donc obligé de reconstruire

rétrospectivement la suite interrompue de ses sensations, de revenir

de lui-même sur l'idée de fin qui s'était formée en lui: au lieu d'un

mouvement en avant, il éprouve donc, non seulement un temps d'arrêt,

mais encore un mouvement de recul. L'action du drame, au lieu d'avancer,

rétrograde, et l'impression de ralentissement se fait sentir à notre

esprit, bien qu'elle ne résulte pas des dispositions imaginées par le

poète. C'est par conséquent, dans ce cas, la mise en scène qui est

responsable de ce sentiment de lenteur qui nous fait juger sous un jour

faux l'action ininterrompue tracée par le poète.

C'est une impression que, sans pouvoir l'expliquer, j'avais souvent

éprouvée, quand de temps à autre on remontait sur une scène française

un des drames de Shakspeare. Il me semblait que par moments l'action ne

marchait pas et je n'étais pas loin d'en accuser le génie dramatique du

poète. Cependant la lecture me donnait une impression tout autre. Mais,

dès que mon attention se porta sur la mise en scène, je ne fus pas long

à découvrir que l'ennui, provenant d'une action qui semblait trop lente

ou stagnante, avait pour véritable cause les procédés de notre mise en

scène appliqués aux drames de Shakspeare. Le rythme et la mesure de

l'oeuvre se trouvaient altérés, absolument comme si dans une phrase

musicale on eût intercalé mal à propos un temps de silence. Je n'ignore

pas que la division en actes des drames de Shakspeare est postérieure au

poète. A cela on peut toutefois répondre que la représentation devait

forcément opérer la division des tableaux, dont la répartition en cinq

actes a été le résultat d'un travail critique réfléchi, peu de temps

après la mort de Shakspeare, et à laquelle il est assez raisonnable de

nous tenir. En tout cas, il ne peut y avoir plusieurs manières également

bonnes d'opérer cette division. Au surplus, à défaut de l'exemple de

Shakspeare, il resterait celui de Goethe et de Schiller, et celui de

Sheridan dans le théâtre anglais.

Pour conclure, je crois que l'on pourrait procurer un plaisir dramatique

très vif aux spectateurs français, en montant sur nos scènes les plus

belles oeuvres des théâtres étrangers, espagnols, anglais et allemands,

à la condition qu'on respectât la division générale et qu'on n'altérât

pas l'intégrité de chaque acte par l'introduction d'entr'actes entre les

divers tableaux qui le composent. Il faudrait dans ce but prendre le

parti d'une mise en scène spéciale et sommaire qui permît de faire

à vue, entre les tableaux d'un même acte, tous les changements de

décorations nécessités par les changements de lieux. Grâce à la

continuité du spectacle, ces drames conserveraient leur physionomie

propre, l'action son allure réelle et les différents moments de cette

action leur marche ininterrompue. Dans ce système, il faudrait renoncer

à toute somptuosité de mise en scène, autre que celle qui résulterait

des décorations peintes. Je ne vois pas où serait l'inconvénient, ces

drames ayant presque tous par eux-mêmes une puissance représentative

très grande.

Quant à nos pièces modernes, il me paraît nécessaire que les auteurs

mettent un terme à la confusion qui dure depuis trop longtemps entre les

actes et les tableaux, et qu'ils réservent le nom d'_acte_ à toute

suite de scènes formant un tout dramatique partiel, terminé par cette

interruption du spectacle qu'on appelle un entr'acte. Dans ce système,

qui est le seul logique, il faudrait faire abnégation de toute mise en

scène exigeant entre les tableaux un entr'acte pour la plantation du

décor.

La vérité dramatique et la logique de l'action opposent donc des bornes

naturelles à l'exagération de la mise en scène. C'est un fait important

à constater, puisqu'il nous montre que les progrès de l'art dramatique

sont loin d'exiger un luxe disproportionné de mise en scène, et que

souvent c'est en s'effaçant modestement que la mise en scène mérite le

nom d'art. Ce qui entraîne souvent les poètes, c'est que les changements

les plus compliqués n'exigent d'eux qu'un trait de plume; et que leur

imagination élève ou renverse des palais avec une rapidité telle qu'elle

n'altère en rien la contiguïté des différents moments d'une action

partielle qui pour leur esprit reste une et indissoluble. L'art pour eux

n'est qu'un jeu de leur imagination; et de même qu'ils ne nous doivent

que l'apparence des êtres, de même ils ne nous doivent que l'apparence

des choses. Mais alors il ne faut pas que la mise en scène s'attarde à

remuer d'énormes machines; il faut qu'elle se fasse alerte et quelque

peu féerique pour répondre aux coups d'aile de l'imagination poétique.

J'ajouterai une remarque générale pour clore ce chapitre. Les directeurs

ont le défaut de faire les entr'actes trop longs. La plupart du temps

sans doute le spectateur n'éprouve qu'un ennui que dissipe le lever

du rideau; mais quelquefois la longueur de l'entr'acte nuit à l'effet

dramatique. Je citerai comme exemple le drame d'_Antony_. Si, entre

le second et le troisième acte, ainsi qu'entre le quatrième et le

cinquième, on n'intercalait qu'un entr'acte d'une ou deux minutes, juste

le temps de changer les décors par des procédés rapides, on doublerait

la puissance du drame en ne laissant pas au spectateur le temps de

recouvrer son sang-froid et de se dégager de l'étreinte du poète. Mais,

objectera-t-on, au lieu de finir à minuit le spectacle finirait à

onze heures: on me permettra, je pense, de mépriser absolument cette

objection. Au surplus, quand je dis qu'entre deux actes, liés par le

pathétique d'une même situation, l'entr'acte doit être réduit à la plus

petite durée possible, ce n'est pas un conseil discutable que je donne,

mais une règle indiscutable que j'énonce et qui s'impose au nom de

principes artistiques qui ne souffrent pas d'objections.

L'art de la mise en scène: Essai d'esthétique théâtrale · 第 35 / 48 题