CHAPITRE XXIX

De la figuration.--De son rôle actif.--_Athalie_.--De son rôle

passif.--_Oedipe roi_.--Des mouvements orchestriques.--Des figurants de

tragédie.--Règles à observer.

A un point de vue général, la figuration est soumise aux lois qui

règlent la disposition hiérarchique des personnages sur la scène. Elle

entre dans le rythme scénique et concourt à la composition du tableau

dont presque toujours elle occupe les derniers plans. Il faut donc la

traiter comme un peintre traite les masses, c'est-à-dire sacrifier le

détail particulier à l'ensemble. Si le metteur en scène se préoccupe à

juste titre des places relatives que doivent occuper individuellement

les personnages du drame, il a aussi à s'occuper de grouper la

figuration, de la diviser en parties harmoniques, de telle sorte qu'elle

produise un effet général où s'efface toute individualité. Sur la

scène de l'Opéra, ce qui régit la composition des groupes, c'est la

répartition des voix; mais, dans une oeuvre dramatique, il y a lieu

de se préoccuper de l'effet optique, de l'importance des groupes par

rapport à la situation et à la marche de l'action, et surtout du rôle

qui est dévolu à la figuration à laquelle je donnerai souvent le nom de

_choeur_, qu'elle avait chez les anciens.

Le rôle du choeur, en effet, est tantôt actif, tantôt passif. Il est

actif quand la présence du choeur est un élément de l'action dramatique,

quand il agit sur les personnages du drame et qu'il impose une direction

aux sentiments moraux et aux passions qui les agitent. Dans ce cas, il

faut obtenir de la figuration une grande sobriété de mouvements, de

gestes et d'attitudes; car pour le public l'intérêt n'est pas dans le

choeur lui-même, mais dans le personnage et dans son évolution morale à

laquelle nous assistons et à laquelle nous participons. On peut citer

comme exemple le rôle de la figuration au cinquième acte d'_Athalie_. Au

moment où Joad s'écrie:

Soldats du Dieu vivant, défendez votre roi,

le fond du théâtre s'ouvre. On aperçoit l'intérieur du temple et

les lévites armés s'avancent sur la scène. On a tort, à la

Comédie-Française, de ne pas exécuter entièrement cette mise en scène.

Le fond du théâtre devrait s'ouvrir derrière le trône où est placé Joas;

et le public devrait apercevoir, jusque dans les derniers plans du

théâtre, les masses nombreuses des lévites armés. Au lieu de cela, on

voit simplement entrer par les côtés un certain nombre de lévites tenant

un glaive à la main. Cette figuration manque de grandeur et n'est pas de

nature à faire sentir au public le poids dont la sainte armée devrait

peser sur l'orgueil et sur la colère d'Athalie. Et ici ce sont bien les

sentiments par lesquels passe Athalie qu'il faut nous faire comprendre

et partager. Un glaive à la main des lévites ne suffit pas; il faudrait

un appareil plus formidable, et surtout éviter l'entrée successive des

lévites par les bas côtés. Au moment où le fond du théâtre s'ouvre et

où l'on aperçoit les rangs pressés des lévites hérissés d'armes, le

mouvement orchestrique devrait consister en une marche d'ensemble, de

deux ou trois pas seulement, de toute cette troupe armée, divisée en

deux groupes, l'un à gauche, l'autre à droite du trône. Cette double

poussée imposante agirait avec une puissance que doublerait l'ensemble

du mouvement; et nous participerions au sentiment de surprise et

d'effroi qui s'empare de l'esprit d'Athalie. On peut d'ailleurs juger de

la puissance d'effet que possède un mouvement d'ensemble par les ballets

italiens dont c'est à peu près le seul mérite.

Quand le choeur est appelé à jouer un rôle passif, ce qui avait lieu en

général chez les anciens, la mise en scène demande plus de soins encore

et plus de science; car, dans ce cas, c'est le choeur lui-même qui

devient le personnage complexe auquel nous nous intéressons et avec

lequel nous sympathisons. Il exprime alors les sentiments divers qui

doivent passer dans notre âme et nous agiter comme lui-même. Tout le

public participe à la situation du choeur, et le triomphe du poète est

de réussir à troubler l'âme du spectateur des mêmes émotions qui sont

censées troubler l'âme des personnages qui composent la figuration. On

en a un exemple saisissant dans l'_Oedipe roi_, tel qu'on le joue à la

Comédie-Française où il est admirablement mis en scène.

Au lever du rideau, le peuple est à genoux, tendant ses mains

suppliantes vers le palais d'Oedipe. Les sentiments qu'il exprime et qui

l'agitent sont ceux-là mêmes qui doivent pénétrer dans notre âme. C'est

donc de l'attitude de la figuration que dépend l'impression que recevra

le public. Cela demande une préparation savante, et une très grande

sévérité de discipline. La difficulté est d'ailleurs moins grande quand

le choeur est en majorité composé de femmes; car la femme a une faculté

d'assimilation et d'imitation très supérieure à celle de l'homme. Le

premier soin est de déterminer l'attitude du corps, le mouvement des

bras, des mains, et d'exiger que les regards ne quittent pas le point

fixe sur lequel ils sont dirigés. On obtient de la sorte l'attitude

suppliante, qui détermine chez les femmes agenouillées une disposition

morale conforme à leur aspect physique. A son tour, cette disposition

morale se réfléchit et donne à leur attitude celle ressemblance

frappante avec la nature qui agit sur nous par une sorte d'influence

identique. Il s'établit ainsi, chez les femmes agenouillées, un double

courant qui va du physique au moral et qui retourne du moral au

physique, double courant dont il ne faut qu'aucune distraction vienne

interrompre le circuit. Le public subit, comme nous l'avons dit,

l'influence du tableau qu'on compose pour ses yeux, et ses dispositions

morales se conforment à celles que les figurantes doivent à leur propre

attitude. On voit que la science de la mise en scène a là un point de

contact remarquable avec la physiologie.

Au dernier acte d'_Oedipe roi_, le rôle du choeur est plus important

encore. Il est réglé à la Comédie-Française d'une manière tout à fait

remarquable, et les mouvements de la figuration peuvent s'y comparer

aux évolutions savantes et mesurées des choeurs antiques. Le peuple de

Thèbes est groupé au fond du théâtre, devant le palais d'Oedipe. Il

vient d'apprendre la mort violente de Jocaste et d'entendre le récit

lamentable de l'attentat d'Oedipe sur lui-même. Le misérable, en effet,

s'est enfoncé dans les yeux une épingle d'or arrachée au cadavre de la

reine. Mais l'infortuné s'approche. Alors le choeur s'ébranle, entraîné

par ce mouvement de poignante curiosité qui pousse les foules au-devant

des spectacles tragiques. Dans une suite de mouvements successifs, en

quelque sorte musicalement mesurés, le choeur monte et envahit les

marches du palais. Soudain l'effroi s'empare de cette foule dès qu'elle

aperçoit le malheureux que le public ne voit point encore, et un

mouvement de recul se dessine, harmonieusement mesuré. Le peuple alors,

marche à marche et en des temps égaux, redescend les degrés du palais,

s'écartant devant un spectacle horrible; et c'est lorsque le public

a participé à ce double sentiment de curiosité anxieuse et d'effroi

qu'apparaît le spectre aux yeux sanglants. Spectacle véritablement

tragique, mais qui n'est si grand que parce que notre douloureuse

sympathie a été préalablement éveillée par les angoisses du choeur qui

se sont répercutées dans notre âme. Voilà de la véritable science de

mise en scène. Élevée à ce degré, la mise en scène est un art qui n'a

rien à envier à l'orchestrique des anciens, et la Comédie-Française est

en cela égale, si ce n'est supérieure, aux théâtres d'Athènes.

Chez les anciens, le rôle du choeur était bien plus considérable que ne

l'est jamais chez les modernes la figuration. Le choeur fut d'abord le

personnage principal et pour ainsi dire unique du drame; après Eschyle,

à l'époque de Sophocle, d'Euripide et d'Aristophane, il conserva encore,

sinon sa prépondérance dramatique, au moins toute sa magnificence et

toute sa puissance poétique. Ce fut en lui que se résuma toujours

la beauté du spectacle, qui en fit l'attrait et qui constituait la

difficulté de la représentation. C'était, en effet, dans les évolutions

du choeur que consistait presque toute la mise en scène. Écrites suivant

les lois et les mètres de la poésie lyrique, les strophes étaient

dansées, mimées et chantées; ou du moins, pour être plus exact, tandis

qu'on les récitait sur un rythme musical, on marchait en mesure en

appuyant le récit lyrique de gestes appropriés. On conçoit que la

formation d'un choeur, son instruction musicale et orchestrique

exigeaient de longues études et de nombreuses répétitions. Aujourd'hui,

c'est tout le contraire; le choeur n'est qu'un accessoire, et

parfois même on le supprime sans beaucoup de façons. C'est ainsi que

dernièrement, à l'Odéon, à une représentation d'_Andromaque_, j'ai vu

supprimer la figuration dans la dernière scène du cinquième acte, ce

qui est absolument contraire au texte de Racine, ce qui nuit à l'effet

représentatif de cette suprême scène et ce qui en outre entraîne la

suppression des quatre derniers vers de la tragédie.

C'est, en général, quand la pièce est sue et prête à être jouée que l'on

forme et que l'on façonne la figuration. Les figurants, il est

vrai, n'ont plus à réciter les choeurs de Sophocle, d'Euripide et

d'Aristophane, qui comptent parmi les plus beaux morceaux que nous ait

laissés la poésie lyrique. Aussi le dommage est-il moindre. Cependant

pendant longtemps les figurants ont déparé la tragédie française. Jadis,

on faisait généralement avancer les soldats, grecs et les licteurs

romains en une sorte de file indienne; puis ils faisaient front, face au

public, comme nos conscrits sur le terrain d'exercice. Or une marche de

flanc est aussi dangereuse au théâtre qu'à la guerre, car le ridicule

tue aussi bien et aussi sûrement qu'un boulet de canon. Et de fait,

le public accueillait presque toujours ces pauvres licteurs d'un rire

moqueur qui avait pour premier inconvénient de détruire son propre

plaisir. Aujourd'hui, la tragédie est dans son ensemble beaucoup mieux

jouée qu'autrefois, même que du temps de Rachel, que nous n'avons plus,

hélas! La raison en est dans le soin que l'on prend de ne confier les

rôles secondaires qu'à des acteurs capables de les tenir dignement et

aux précautions qu'on prend pour éviter aux figurants leur antique

mésaventure.

Voici à ce sujet les deux prescriptions les plus importantes. Dans la

tragédie, premièrement, les soldats, les gardes, les licteurs doivent se

présenter sur la scène en groupe irrégulièrement serré, en ayant soin

d'éviter toute disposition pouvant présenter l'apparence de files ou de

rangs; deuxièmement, ils ne doivent jamais exécuter un mouvement ayant

une apparence de manoeuvre. Au surplus, on n'aurait eu, pour découvrir

cette règle bien simple, qu'à regarder les médailles antiques, qui sont

des objets d'art, et comme tels en laissent apercevoir les procédés. Or

toujours, dès qu'il y est figuré des soldats à pied ou à cheval, que ce

soient des licteurs, des porte-étendards, des archers ou autres,

ils sont formés en groupes irréguliers, présentant une disposition

artistique bien plus que militaire. C'est là ce qu'il fallait imiter, et

ce qu'on s'est décidé à faire par intuition peut-être plutôt que conduit

par le raisonnement. Quand un groupe de figurants, soldats ou licteurs,

arrive sur la scène, il doit se présenter vivement, en ayant l'attention

de ne pas prendre l'allure cadencée du pas militaire, et s'arrêter

franchement sans se préoccuper de la régularisation des rangs; s'il

entre par le fond et s'il doit faire face au public, il faut que le

mouvement soit un et jamais décomposé en deux mouvements. Si le choeur a

défilé de flanc sous les yeux des spectateurs, il doit, en s'arrêtant,

conserver, si c'est possible, cette position et ne pas exécuter le

mouvement de front. Si l'on ne peut éviter ce mouvement, il faut qu'il

soit accompli librement et vivement par chaque figurant, sans que

son allure semble liée à celle de son voisin. Moyennant ces quelques

précautions, on évitera ce que jadis l'entrée de ces figurants avait

toujours de ridicule.

Il restera encore de grandes difficultés à faire manoeuvrer un personnel

nombreux, surtout à présenter décemment au public une image de ce qu'on

appelle le monde, et à figurer par exemple une soirée ou un bal. On se

heurte en quelque sorte à des impossibilités, car on n'a pas la faculté

de donner à ses figurants la jeunesse, la beauté et la distinction des

manières. On relègue bien la figuration dans les derniers plans; on en

masque autant que possible la vue, en ne la montrant que par échappées;

mais il faut que le texte se prête à ces subterfuges. On peut donc

désirer que les poètes n'abusent pas de ces représentations qui sont de

nature à nuire à leurs oeuvres. Dans les théâtres comiques, on prend

résolument le taureau par les cornes, et l'on figure le bal le plus

élégant au moyen de six ou huit figurants piètrement habillés. Le public

se contente ici d'un signe abrégé, ce qui est possible dans un genre

où l'on ne recherche la vérité que dans l'humour et dans l'esprit du

dialogue.

L'art de la mise en scène: Essai d'esthétique théâtrale · 第 34 / 48 题