CHAPITRE XXVIII

Des salles de spectacle.--De la scène.--Des zones invisibles.--De

la ligne optique.--Du lieu optique.--Éléments de statique

théâtrale.--Exemples.--Des mouvements scéniques dans _Phèdre_.

Nos salles de spectacle sont extrêmement défectueuses. Les théâtres

des anciens leur étaient sans doute inférieurs sous le rapport de

l'acoustique, mais ils étaient construits dans des conditions optiques

très supérieures, attendu que le centre de convergence optique

coïncidait presque avec le centre de figure. Dans nos théâtres, si tous

les spectateurs étaient assis et dirigeaient leurs regards, comme cela

serait désirable, normalement aux courbes parallèles des galeries et des

loges, il y aurait un grand nombre d'entre eux qui n'apercevraient même

pas la scène. Si l'on suppose une ligne horizontale, perpendiculaire

à la rampe et passant par le trou du souffleur, et si l'on mène, par

supposition, un plan vertical passant par ce grand axe du théâtre, ce

plan sera dit le plan de symétrie optique. C'est sur ce plan que se

trouveront les points d'intersection des regards des spectateurs de

droite et de gauche, tandis que les regards des spectateurs faisant

face à la scène lui seront parallèles. Mais en fait une partie des

spectateurs prend une position oblique et tous ceux qui occupent le

second rang des loges sont obligés de se lever et de se pencher d'une

façon très sensible et très fatigante. Il est impossible que la mise en

scène ne tienne pas compte de la disposition de nos salles de théâtre

et des conditions optiques défectueuses dans lesquelles sont placés les

spectateurs.

La scène est un trapèze à peu près invariable dans le sens de la

largeur, mais très variable dans le sens de la hauteur et de la

profondeur. A gauche et à droite sont deux zones, qui sont plus ou moins

invisibles, celle de gauche à un certain nombre de spectateurs placés du

côté gauche, celle de droite à un certain nombre de spectateurs placés

du côté droit. Ce qui diminue toutefois un peu l'étendue de ces zones,

c'est l'obliquité qu'on donne aux décors et le fréquent usage des pans

coupés. Le point de l'axe du théâtre situé devant le trou du souffleur

est par excellence le point de convergence optique. Quant aux

spectateurs placés de face, ils échappent aux conditions médiocres

ou mauvaises dont se plaignent ceux de gauche ou de droite. Pour eux

toutefois le point de convergence optique représente encore une moyenne

de distance et d'obliquité. Ces dispositions étant reconnues, supposons

qu'un acteur, placé au point de convergence optique, s'éloigne dans le

sens de l'axe du théâtre: chaque pas l'éloignera des spectateurs et le

soustraira de plus en plus à la lumière de la rampe; si, au contraire,

il marche, soit à gauche, soit à droite, parallèlement à la rampe,

à mesure qu'il s'avancera il se soustraira aux regards d'un nombre

toujours croissant de spectateurs, selon qu'il se rapprochera de la zone

invisible de gauche ou de droite; s'il s'éloigne obliquement, les deux

effets se composeront. Tous les jeux de scène qui auront lieu sur un

même plan parallèle à la rampe seront pareillement éclairés, tandis que

ceux qui auront lieu sur des plans de plus en plus reculés recevront une

lumière proportionnellement dégradée, ou passeront de la lumière de la

rampe, qui les éclaire de bas en haut, sous une gerbe de lumière tombant

du cintre sous un angle de 45 degrés.

Il résulte donc des dispositions de la scène et des effets qui en sont

la conséquence que la mise en scène doit établir un rapport de valeur

entre l'importance d'un jeu de scène et l'endroit du théâtre où il

faut l'exécuter, et que dans une scène, et par suite dans un acte, les

positions relatives des personnages sont liées à l'importance qu'ils

prennent alternativement dans le développement de l'action. Dans la

plupart des cas, l'intuition, le goût, l'habitude suffisent pour décider

si telle ou telle disposition fait bien ou mal; mais souvent la question

mériterait d'être étudiée et soumise au raisonnement. Pour abréger, je

donnerai à la ligne de convergence optique le nom plus court de

ligne optique. Quant au point de convergence optique, c'est un point

mathématique situé à l'intersection de l'axe du théâtre et d'une ligne

perpendiculaire à cet axe, passant devant le trou du souffleur. Ce point

est le centre d'un cercle, auquel je donnerai le nom de lieu optique,

qui a à peu près pour diamètre le tiers de la largeur de la scène, et

dont tous les points également éclairés sont facilement accessibles aux

regards de tous les spectateurs. C'est le lieu scénique par excellence,

d'où l'acteur tient le public sous son empire et d'où sa voix porte sans

effort jusque dans les profondeurs de la salle.

Posons maintenant quelques principes généraux de statique théâtrale.

Dans toute péripétie ou dans tout dénouement, le personnage en qui se

résume l'intérêt doit être placé dans le lieu optique, le plus près

possible du centre optique, ou tout au moins sur la ligne optique si

l'action l'exige. Ainsi, dans le dénouement de l'_Aventurière_, Clorinde

est sur la ligne optique, tandis que les autres personnages sont placés

à droite et à gauche de la porte par laquelle elle va sortir. Au

deuxième acte du _Misanthrope_, dans la scène des portraits, Célimène

occupe le centre optique; mais au dénouement, au cinquième acte, c'est

Alceste qui prend cette place, tandis que Célimène est à gauche,

correspondant au groupe de Philinte et d'Eliante qui occupe la droite.

Dans _l'Ami Fritz_, c'est sur la ligne optique que Sûzel vient se

jeter dans les bras de Fritz. Dans _les Rantzau_, les deux frères vont

au-devant l'un de l'autre et s'embrassent au centre optique. C'est

encore sur la ligne optique que les soldats déposent le lit de

Mithridate mourant, etc.

Quand il y a dualité de personnages, les deux personnages ou les deux

groupes s'équilibrent, placés à peu près à la même distance de la ligne

optique. Au troisième acte du _Marquis de Villemer_, celui-ci est à

droite évanoui sur le canapé, et Mlle de Saint-Geneix est à gauche

devant la table de travail et le regarde. La toile tombe sur ce tableau

qui est ainsi très bien pondéré. Dans ces cas de dualité, il y a

quelques précautions à prendre. Ainsi, si l'on voulait représenter la

mort du duc de Guise, et que l'on s'appliquât à reproduire le tableau de

Paul Delaroche, la mise en scène serait très défectueuse par la raison

que le corps du duc de Guise à droite, et surtout le roi qui soulève la

tapisserie à gauche seraient dans les zones invisibles. Au théâtre, on

serait obligé de disposer la scène autrement, soit qu'on rapprochât

les deux groupes de la ligne optique, soit qu'on obliquât la scène en

plaçant dans un pan coupé la porte dont le roi soulèverait la portière.

En résumé, il y a toujours une raison esthétique qui dans les

dénouements rapproche ou écarte plus ou moins les personnages de

la ligne ou du centre optique. Il en est de même dans les scènes

successives; car chacune d'elles a en quelque sorte ses péripéties et

son dénouement. On voit ainsi que le rythme scénique suit dans tous ses

mouvements le rythme esthétique, et que les déplacements des personnages

ne sont pas arbitraires. Il faut naturellement tenir compte des rapports

qui enchaînent les personnages à des objets fixes, placés à droite ou

à gauche, tels qu'un bosquet, une table, un canapé, un autel, etc.

Toutefois, dans ces cas-là, il faut user d'artifice autant que possible

dans la disposition et dans la plantation du décor. Dans _Il ne faut

jurer de rien_, la scène charmante du dernier acte entre Valentin

et Cécile se passe sur un banc, au pied d'une charmille placée

malheureusement un peu trop près de la zone invisible de gauche. Il

serait désirable que l'on pût tant soit peu rapprocher la charmille du

lieu optique. Dans le dernier acte du _Monde où l'on s'ennuie_, très

habilement mis en scène, les deux bosquets de droite et de gauche sont

le lieu de scènes épisodiques qui s'équilibrent; mais la scène entre

Roger et Suzanne se noue et se dénoue dans le lieu optique. Il y a là

une heureuse hiérarchie dans les effets.

Je ne puis, on le comprendra, qu'effleurer un sujet très complexe dans

lequel chaque cas demanderait à être étudié en lui-même, ce qui serait

d'un détail infini. Mais le peu que j'ai pu dire suffit à montrer que le

mouvement scénique, la disposition et le balancement des groupes,

les modifications successives des plans qu'occupent les personnages

constituent un art qui s'appuie sur la connaissance psychologique du

sujet. Il arrive souvent qu'une disposition scénique se trouve en

contradiction avec la valeur relative des personnages: dans ce cas,

l'effet sur lequel on comptait ne se produit pas, parce que la mise en

scène a contrarié et amoindri l'effet dramatique. C'est pourquoi le sens

particulier que les poètes ont de leur oeuvre leur donne une autorité

dont il ne faut pas s'affranchir légèrement quand il s'agit de régler la

mise en scène; et c'est pourquoi l'instinct dramatique est de toutes les

qualités celle qui est la plus précieuse dans un metteur en scène.

Je reviens maintenant, avant de clore ce chapitre, à la mise en scène de

_Phèdre_, qui me fournira l'occasion de présenter une application des

principes de statique théâtrale. La disposition scénique du premier

acte ne me paraît pas heureusement conçue. La place qu'occupe Phèdre, à

gauche de la scène et non loin de la zone invisible, n'est nullement en

rapport avec l'importance psychologique et dramatique du personnage dans

cet acte. C'est d'ailleurs une faute, à mon sens, que de faire entrer

Phèdre par la gauche et de la faire asseoir du même côté, de telle sorte

que l'acte s'achève sans que le personnage principal, non seulement

de cet acte, mais encore du drame tout entier, ait mis le pied sur le

centre optique. Cette place à gauche est celle qui lui conviendra au

cinquième acte, lorsqu'elle sort mourante de ses appartements. Les

moments lui sont précieux, c'est pourquoi Phèdre, soutenue par ses

femmes, s'affaisse sur le premier siège à gauche qui se trouve à sa

portée. Au surplus à ce moment, et par le fait seul qu'elle meurt et

que, sinon son corps, son âme et son esprit du moins quittent la scène,

tout le poids du drame retombe sur Thésée qui alors occupe justement le

centre optique.

Mais la situation est absolument différente au premier acte. Si

d'ailleurs mes souvenirs me servent bien, il me semble que jadis

Rachel venait occuper précisément le centre, optique, qui est la

place psychologique de Phèdre, et celle qui s'offre à elle le plus

naturellement. En effet, Phèdre sort de ses appartements et veut revoir

la lumière du jour; mais à peine a-t-elle fait quelques pas, soutenue

par ses femmes, que ses forces l'abandonnent. C'est sur la ligne

optique, qu'épuisée et ne se soutenant plus, elle s'arrête soudain et

refuse d'aller plus loin. Dès lors, il est inadmissible que ses femmes

la traînent jusqu'à ce siège qui est à gauche, lorsqu'il leur est si

facile et si naturel de l'approcher. Alors Phèdre se laisse aller sur

ce siège vers lequel elle n'aurait pas eu la force de marcher; et c'est

ainsi, par le jeu de scène le plus simple, que Phèdre se trouve assise

au centre optique, concentrant sur elle tous les regards des spectateurs

de même qu'elle concentre sur elle tout l'intérêt du drame.

Comme on a pu s'en rendre compte, une grande partie de la science de la

mise en scène consiste dans l'oscillation des jeux de scène autour du

centre optique ou à droite et à gauche de la ligne optique. C'est

une science comparable à celle qui préside à la composition et à la

disposition d'un tableau. Quand il s'agit d'une scène complexe à

plusieurs personnages, auxquels s'ajoute une figuration nombreuse, il

faut déterminer le centre de gravité de la scène, si je puis me servir

de cette expression, de façon qu'il se trouve le plus rapproché possible

du centre optique. On sent bien d'ailleurs qu'il ne s'agit point ici

d'équilibre entre des nombres, non plus que d'une sorte d'équilibre

visuel, mais d'un équilibre moral et dramatique. La mise en scène,

considérée à ce point de vue, est non seulement un art, mais une science

dont le fondement est pour ainsi dire mathématique. Tous les arts se

rejoignent et ont pour point de départ commun les lois mêmes de la

nature. Un metteur en scène et un directeur de théâtre doivent donc

posséder une connaissance étendue des principes des arts et surtout de

leurs fondements scientifiques, car ceux-ci sont dans l'art théâtral et

particulièrement dans la mise en scène d'une application constante. Pour

terminer par un exemple qui illustre la théorie, je ferai observer que

la Comédie-Française doit certainement à la compétence artistique de

son administrateur actuel la perfection de mise en scène qui depuis

plusieurs années fait l'admiration du public.

L'art de la mise en scène: Essai d'esthétique théâtrale · 第 33 / 48 题