CHAPITRE XXVII

Rapport du costume avec la personnalité.--Le costume doit s'accorder

avec les états psychologiques d'un personnage.--Du costume de

Phèdre.--Influence du costume sur le jeu et sur la diction.--Les

costumes d'_Iphigénie_.

Nous arrivons à l'examen du costume le plus important de la tragédie,

celui de Phèdre elle-même. Nous avons vu, à propos du rôle de Théramène

et de celui de Thésée, que la variété ou l'uniformité de costume dépend

d'une loi qui a sa raison d'être dans le développement de l'action

dramatique. Le rôle de Phèdre nous montrera, avec bien plus de force

encore, la nécessité d'achever la réforme du costume tragique, en

l'associant en quelque sorte plus étroitement aux mouvements des

passions.

Dans le monde, aussi bien que sur le théâtre, le costume est une partie

visible de nous-même; c'est lui qui, avec notre figure et nos mains,

compose notre aspect extérieur. C'est ainsi, les mains et la figure

nues, mais couverts de leurs vêtements habituels ou de costumes de

circonstance, que se fixent dans notre souvenir toutes les personnes

qui appartiennent à notre vie intime, à celle de notre âme. Nous ne

les voyons jamais dans leur nudité sculpturale; le nu est un état sous

lequel nous ne les connaissons pour ainsi dire jamais et sous lequel,

le cas échéant, nous ne les reconnaîtrions pas. Chez tous les peuples

civilisés, qui ne vivent point sous des climats brûlants, le costume

s'est superposé au corps, nous en voile les formes, un grand nombre de

mouvements, et se substitue à lui dans les images qui se forment d'une

façon durable dans notre esprit. Il est donc impossible que le costume

n'ait point part à toutes les modifications physiques et morales

auxquelles nous sommes soumis incessamment.

Et de fait il en est ainsi. Un homme vif, actif, ne s'habille pas ou

ne porte pas ses vêtements comme un homme lent et paresseux. Une femme

parée de sa dignité mondaine n'a pas le même aspect extérieur que

la même femme, sous les mêmes vêtements, prête à s'abandonner dans

l'intimité à l'entraînement de son coeur. Son corps, auquel sa fierté

donnait une sorte de rigidité, ploie et assouplit ces mêmes vêtements

sous l'effort du mouvement passionné qui l'agite. Voici un homme, il y a

quelques heures correct dans sa tenue d'homme du monde, dont une nuit

de jeu a pâli et bouleversé les traits: est-ce que ses vêtements ne

porteront pas la trace de son anxiété fiévreuse et ne prendront pas,

comme son visage, un aspect dévasté? A plus forte raison la femme

languissante et malade ne s'habillera pas comme la femme qui recherche

l'admiration des hommes et brave la jalousie des autres femmes.

Il est inutile d'insister, car ce sont là en quelque sorte des lieux

communs. Il me reste à faire remarquer que, précisément, notre théâtre

contemporain tient grand compte, même parfois avec excès, de ces nuances

psychologiques de costume. A la scène, les comédiens modifient leur

costume selon les différents actes de la vie; et les femmes, soit

qu'elles recherchent un effet de similitude ou de contraste, ajustent

les couleurs de leurs robes à celles de leurs pensées. Aussi les

personnages y prennent un caractère remarquable de vérité et de naturel.

Comment se fait-il que dans la tragédie on n'ait pas davantage senti

la nécessité d'ajuster l'aspect des personnages aux divers états

psychologiques qu'ils traversent? Sans doute, il faut le faire avec une

grande sobriété et ne pas se laisser entraîner à l'unique représentation

de faits matériels qui jouent un rôle très restreint dans la tragédie;

mais quand un état moral est de nature à agir sur tout l'être, l'unité

absolue de costume peut être parfois un contresens et avoir une

influence funeste sur la composition d'un rôle.

Dans la tragédie de Racine, telle qu'on la représente, Phèdre est vêtue

d'une simple tunique rattachée sur l'épaule par des agrafes, serrée à la

taille par une ceinture et tombant jusqu'aux talons. Phèdre est à demi

décolletée et ses bras sont nus jusqu'aux épaules. Au premier acte,

un simple voile de gaze est fixé sur sa tête. Sauf le voile, c'est le

vêtement qu'elle conserve pendant tout le cours de la représentation.

En soi, le costume est heureusement combiné, gracieux et en même

temps d'une élégante sévérité. Mais, néanmoins, l'aspect de Phèdre,

lorsqu'elle paraît sur la scène, n'est pas tel qu'il devrait être.

Lorsque son chagrin inquiet l'arrache de son lit, est-ce bien là le

costume d'une femme mourante et qui cherche à mourir? Phèdre, surexcitée

par la pensée qui l'obsède sans trêve, agitée par la fièvre qui la

dévore, a voulu quitter sa couche, revoir la lumière du jour, peut-être

retrouver quelques traces fatales de cet Hippolyte dont le fantôme

habite sa pensée. Ses femmes obéissent à ce caprice impérieux d'une

malade; elles la lèvent, rattachent ses cheveux avec des épingles d'or,

lui passent une large et chaude tunique qui couvre son cou, ses épaules

et ses bras, et elles l'enveloppent d'une étoffe de laine ample et

moelleuse qui la couvre entièrement. C'est même cette pièce d'étoffe qui

devrait remplacer le voile, et que Phèdre devrait avoir ramené sur son

front. Cette ample pièce d'étoffe, d'un caractère bien antique, ne joue

pas, dans la mise en scène de nos tragédies, le rôle qui devrait lui

appartenir. Les actrices trouveraient, dans le maniement de cette

draperie toujours libre, flottante ou serrée à leur gré, l'occasion de

beaux plis ou de gracieux enveloppements. Mais il faudrait apprendre à

s'en servir et faire du port du costume antique une étude attentive.

Pour en revenir à Phèdre, c'est ainsi qu'elle doit sortir de son

appartement, pâle et enveloppée de la tête aux pieds, succombant dans sa

faiblesse sous le poids de sa coiffure et de ses vêtements. L'importance

de ce costume de Phèdre est beaucoup plus grande qu'un examen

superficiel ne permettrait de le croire. Dans un autre ouvrage, dans le

_Traité de Diction_ que j'ai publié il y a deux ans, j'ai insisté sur la

nécessité pour un acteur de se composer un extérieur physique en rapport

avec le sentiment moral du personnage qu'il représente. Or, nous avons

dit que le costume fait partie de notre aspect extérieur; il faut donc

le composer de manière qu'il réagisse, comme les traits du visage, sur

la diction et sur le jeu qui conviennent au personnage. Dans son costume

actuel, Phèdre nous apparaît, sous ses couleurs naturelles, le cou et

les bras nus, vêtue d'une tunique légère qui ne pèse d'aucun poids sur

ses épaules: or, il est certain que l'actrice qui remplit ce rôle ne se

sentira gênée ou retenue dans ses mouvements par aucun obstacle, et que

cet affranchissement de toute entrave matérielle laissera à sa personne,

et par suite à ses gestes et à sa voix, une liberté qui formera

contraste avec la triste réalité de la situation décrite par le poète.

Si, au contraire, l'actrice sent le poids de sa coiffure, si ses bras

ont quelque peine à soulever les plis du pallium qui l'enveloppe, relevé

sur le sommet de la tête comme un voile; si ses pas traînent avec un

certain effort la longue tunique qui descend jusqu'à ses pieds, alors

elle laissera naturellement retomber sa tête; sa démarche trahira la

lassitude qui l'accable; ses bras appesantis chercheront un appui sur

les femmes qui l'accompagnent; ses gestes seront lents et languissants,

et sa voix, sa diction prendront le caractère corrélatif de cet état

physique qu'elle aura incliné vers celui qui convient au personnage de

Phèdre.

Avec un costume mieux approprié à la situation, l'actrice jouera plus

facilement son rôle et le jouera mieux. Ses gestes seront plus rares,

car le petit effort qu'il lui faudra faire sera un obstacle suffisant à

la plupart de ceux qui ne sont pas le fait d'une volonté déterminée, et

ceux qu'elle aura la résolution d'achever seront d'un effet beaucoup

plus saisissant, parce qu'ils trahiront l'effort.

Dans tout le premier acte, Phèdre est sous l'empire du mal qui la tue,

et l'actrice en exprimera facilement tous les sentiments, si elle a en

quelque sorte revêtu l'aspect extérieur du personnage. Mais à la fin

du premier acte, combien change la situation! En apprenant la mort de

Thésée, Phèdre reste saisie, immobile, silencieuse, ouvrant l'oreille

aux perfides conseils d'Oenone, qui ne vont que trop au-devant du

coupable espoir qui lui fait horreur. Au second acte, elle n'est plus

la femme mourante, qui, tout à l'heure, se traînait sur le seuil de son

appartement. L'animation de la vie a de nouveau coloré ses joues. Sa

tête ne ploie plus sous les tresses savantes d'une chevelure que serre

une bandelette d'or. Elle a quitté le pallium qui l'enveloppait et elle

paraît sur la scène couverte seulement de cette tunique légère qui

laisse voir son cou et ses bras, nus jusqu'aux épaules. Ici, le costume

de Phèdre, tel qu'il est composé à la Comédie-Française, a bien le

caractère qui lui convient. Il décèle, chez la femme, l'espoir inavoué

de toucher peut-être le farouche Hippolyte. Le contraste entre ce

costume et celui du premier acte prépare la scène entre Phèdre et

Hippolyte, et le jeu comme la diction de l'actrice en reçoivent une

animation immédiate. En revêtant ce nouvel aspect, elle en prend le

caractère. Ses gestes ne sont plus désormais emprisonnés dans ses

voiles, et c'est avec toute la furie d'une femme embrasée des feux de

Vénus, qu'après avoir fait au fils de son époux l'aveu de sa coupable

passion, ramenée à l'horrible réalité, elle saisira le glaive

d'Hippolyte pour le tourner contre elle-même.

Il est étonnant qu'on n'ait pas dès longtemps senti la nécessité des

modifications qui s'imposent dans le costume de Phèdre, au premier et au

second acte. La raison en est certainement dans une fausse conception du

costume tragique. En voulant pousser trop loin l'unité de costume, on

crée, comme à plaisir, des contradictions entre l'aspect extérieur des

personnages et les sentiments qui les font agir. Or, au point de vue

théâtral, de telles contradictions entraînent une diction défectueuse et

des gestes qui ne sont pas en situation. Entre l'aspect et le moral d'un

personnage, il y a un lien qu'il n'est pas permis de briser; car, au

théâtre, prendre l'aspect physique d'un être humain c'est, pour un

acteur, disposer son âme à avoir le sentiment de l'état moral du

personnage et se rendre capable d'exprimer les passions qui l'agitent.

Si nous nous sommes étendu sur _Phèdre_, cette tragédie n'est cependant

qu'un exemple entre beaucoup d'autres, qui nous a permis de mettre en

lumière une loi générale de la mise en scène, relative au costume.

_Iphigénie en Aulide_ se fût aisément prêtée à des remarques non moins

importantes. La mise en scène de cette tragédie, telle qu'elle est

actuellement réglée à la Comédie-Française, exigerait de nombreuses

corrections. Laissant de côté les dispositions scéniques, qui ne sont

pas toujours irréprochables, je ne dirai que quelques mots des costumes,

qu'on a tort de ne pas mettre d'accord avec la marche de l'action et

avec la situation des personnages.

Au second acte, Clytemnestre et Iphigénie doivent porter des costumes

simples; mais, si Clytemnestre, qui ne quitte pas la tente d'Agamemnon,

conserve jusqu'à la fin le même vêtement, il ne doit pas en être de même

d'Iphigénie, qui au troisième acte doit paraître le front couronné de

fleurs et enveloppée jusqu'aux pieds d'un voile d'une éblouissante

blancheur, dont au cinquième acte, en s'abandonnant aux mains des

soldats, elle se couvrira le visage.

Plus importantes encore sont les modifications qu'exigerait le costume

d'Agamemnon. On peut, au premier acte, admettre et conserver celui qu'il

porte actuellement. C'est la nuit, tout dort dans le camp des Grecs.

Seul, Agamemnon veille dans sa tente, en proie à l'insomnie; il a

débouclé sa cuirasse et déposé son casque et ses armes. Loin des yeux

des soldats, il est redevenu père, et s'abandonne aux mouvements

généreux de son âme. Mais, au second acte, le jour s'est levé; Agamemnon

va paraître aux regards de l'armée, et il ne le fera que sous l'appareil

imposant qui convient à celui que les Grecs ont nommé le roi des rois.

Autour de ses jambes sont attachées de riches cnémides que maintiennent

des agrafes d'argent. Sa poitrine est couverte d'une cuirasse, formée de

bandes de métal, alternativement d'or et d'acier bruni. Trois dragons

d'azur rayonnent jusqu'au col. Son glaive, brillant de clous d'or, est

renfermé dans un fourreau d'argent, que soutient un baudrier tissu d'or.

Sur son front se pose un casque étincelant: d'abondantes crinières

s'échappent des quatre cimiers, et l'aigrette qui le surmonte s'agite en

ondulations terribles. Sur ses épaules flotte la pourpre des rois. Voilà

le costume homérique sous lequel doit apparaître aux spectateurs le

chef suprême des Grecs. Ce costume, splendide et majestueux, amortirait

heureusement le trop juvénile éclat de celui d'Achille. Dans la superbe

scène du quatrième acte, où les deux héros se mesurent, on aurait devant

les yeux une scène digne de l'_Iliade_. Sous les dehors trompeurs d'une

querelle de famille, on verrait apparaître une rivalité guerrière,

prélude des longues dissensions des Grecs sous les murs de Troie. Cet

appareil formidable hausserait le génie tragique de l'acteur; et le

spectateur aurait alors la sensation nécessaire de l'ambition démesurée

et de l'indomptable orgueil d'Agamemnon.

Après cette courte digression, je reviens à _Phèdre_, dont il me reste à

examiner quelques-unes des dispositions scéniques, en les rattachant à

une étude générale.

L'art de la mise en scène: Essai d'esthétique théâtrale · 第 32 / 48 题