Du costume tragique.--Accord du costume avec les péripéties du
drame.--Du costume de Théramène.--L'uniformité de costume concorde avec
l'unité passionnelle d'un rôle.--Du costume de Thésée.--Les accessoires
doivent convenir au texte et à l'action.--Du costume d'Hippolyte.
La réforme du costume tragique commencée par Lekain et Mlle Clairon a
été achevée par Talma. Aujourd'hui, toute tragédie est jouée avec des
costumes qui sont censés reproduire ceux de l'époque à laquelle se passe
l'action. Il ne faut pas toutefois, ainsi que nous l'avons déjà dit,
s'exagérer la vérité de ces costumes, qui n'est jamais que relative. On
atteint une vraisemblance et une exactitude suffisantes quand les images
que l'on produit aux yeux des spectateurs s'accordent avec les types
qui se sont formés dans l'imagination de la plupart des hommes de notre
temps. Toute recherche d'archéologie est vaine si elle contrarie l'idée
que nous avons des costumes de telle ou telle époque. Les documents sur
lesquels on peut s'appuyer, tels que statues, vases, camées, médailles,
bas-reliefs, peintures, etc., sont déjà des oeuvres d'art, c'est-à-dire
qu'ils ne nous offrent qu'une vérité idéale et des combinaisons purement
imaginatives. Si par impossible on pouvait arriver à une vérité absolue
et nous représenter nos tragédies dans les véritables costumes des
contemporains de Thésée ou de Périclès, de Tarquin ou d'Auguste, nous
ne les trouverions nullement ressemblants à ceux que nous propose notre
imagination, et l'artiste en nous réclamerait avec raison contre ce
mépris et cet oubli de l'idéal.
Qu'on ait encore et toujours à faire quelques progrès dans la
composition et dans le port de ces costumes de théâtre, cela se conçoit,
surtout si on ne perd pas de vue l'essentiel, c'est-à-dire l'harmonie
générale. On peut dire toutefois qu'à notre époque l'art du costume a
atteint un très haut degré de perfection, et que s'il se commet quelques
fautes de goût ce n'est jamais que dans des cas isolés. Ce ne sont
donc pas les costumes en eux-mêmes qui nous offrent un sujet d'étude
intéressant, mais le rapport du costume à l'action et à la situation des
personnages et son influence sur le jeu des acteurs. En se plaçant à ce
point de vue, on s'aperçoit bien vite que l'art du costume tragique a
encore un progrès nécessaire à faire pour que la réforme soit complète
et que la mise en scène s'accorde avec les conceptions dramatiques.
C'est précisément ce que nous allons voir en examinant les costumes
de _Phèdre_. Il est admis que les costumes de confidents sont faits
d'étoffes de couleur, et généralement de tons bruns ou jaunes. Le blanc
sied aux grands rôles et la pourpre est particulièrement réservée aux
rois. Dans _Phèdre_, Oenone et Théramène ont des costumes appropriés
à leurs conditions. Toutefois celui de Théramène a un aspect un peu
biblique, qui conviendrait mieux à un apôtre qu'au gouverneur d'un
prince grec. Théramène paraît descendre d'une toile de Poussin. Mais ce
n'est là qu'une critique peu importante. Le point plus intéressant sur
lequel je crois devoir appeler l'attention, c'est sur la modification de
costume qui s'impose à Théramène au cinquième acte. Est-ce vraiment dans
cet accoutrement flottant, sans chapeau et sans armes, que Théramène
accompagnait Hippolyte? Il semble qu'il vienne de faire une promenade
idyllique autour du lac de Génésareth. Si on ne croit pas devoir
adjoindre à son costume un chapeau de voyage et des armes, il est au
moins essentiel que, lorsque bouleversé et atterré il reparaît aux yeux
de Thésée, il porte son long et ample vêtement de dessus relevé et serré
à la ceinture. Cette modification de costume (celle que j'indique ou
toute autre produisant un effet analogue) concorderait avec la série
des actes accomplis par Théramène; et, lorsqu'il se présente devant les
spectateurs, son aspect seul indiquerait qu'il n'est pas demeuré dans
le palais, et que, parti avec Hippolyte, il a précipité son retour
pour apprendre à Thésée la mort de son malheureux fils. Voilà donc une
modification de costume qui résulte des péripéties de la pièce; car
il est nécessaire que Théramène porte et conserve ainsi la trace de
l'événement tragique auquel il a été mêlé directement.
Si nous passons à l'examen du costume de Thésée, nous verrons la
marche de l'action exiger, au contraire, une uniformité absolue, sans
modification aucune. En soi, ce costume ne me paraît approprié ni à la
situation ni au caractère du héros grec. Quand il entre en scène, on est
frappé de l'aspect magnifique de son costume, surtout de ses cnémides
brillantes et de son casque à cimier que surmonte un panache éclatant.
L'aspect n'est pas tel qu'il devrait être. Si on nous représentait
Thésée au cours d'un de ses exploits amoureux, il ne saurait être trop
magnifiquement vêtu; mais ici il nous apparaît comme un émule d'Hercule,
un coureur d'aventures héroïques, un rude guerrier, à peine échappé des
prisons d'Épire. L'aspect de Thésée doit être fruste et farouche, et ne
pas éveiller en nous l'idée d'un Agamemnon majestueux et glorieux; il ne
nous apparaît pas au milieu d'un camp, entouré de son peuple et escorté
de héros, mais accompagné de quelques compagnons rudes comme lui,
portant la trace des revers qu'il vient d'essuyer. Rien dans son costume
ne doit sentir la parade. Son casque doit être sans panache ni cimier;
ses armes, ses cnémides, fortes, d'un aspect plus solide que brillant.
Par-dessus sa tunique, j'aimerais lui voir une casaque de guerre, sur
laquelle pourrait alors flotter le royal manteau de pourpre. Surtout ce
manteau devrait être taillé dans un tissu un peu épais, afin d'avoir
l'aspect d'un vêtement de campement, propre aux embuscades et aux nuits
passées dans les gorges sauvages des montagnes. Mais tel qu'il apparaît
au début de la pièce, tel il doit rester jusqu'au dénouement. Une
tragédie domestique l'attend au seuil de son palais; et l'inceste se
dresse devant lui, sans lui laisser le temps de la réflexion. Son aspect
farouche doit d'ailleurs imprimer dans l'esprit des spectateurs une idée
de rudesse inexorable; or modifier quoi que ce soit dans le costume sous
lequel il nous apparaît, substituer à ce vêtement de soldat un plus
riche costume de roi, ce serait en quelque sorte laisser planer l'espoir
d'une magnanimité qui n'est pas dans son caractère entier et violent. La
marche de l'action exige donc l'uniformité dans le costume de Thésée, ce
qui est admis d'ailleurs, mais réclame qu'on en éteigne tous les éclats.
Le costume d'Hippolyte ne me paraît pas prêter à la critique; il est
ce qu'il doit être, jeune et élégant dans sa simplicité. Il consiste
uniquement dans une tunique de laine blanche. Mais il est un détail sur
lequel j'appellerai l'attention de l'acteur chargé de ce rôle, et dont
je dois parler, puisqu'il se rapporte précisément à la mise en scène.
Hippolyte paraît deux fois, son arc à la main, notamment dans la
première scène, lorsqu'il ouvre la tragédie avec ce vers:
Le dessein en est pris, je pars, cher Théramène.
C'est même sans doute ce vers qui est cause de l'erreur. Hippolyte fait
part à Théramène du dessein qu'il a formé de partir à la recherche de
son père, et de partir sans délai, voulant se soustraire aux charmes de
la jeune Aricie; mais son char n'est pas disposé, ses chevaux ne sont
point attelés, ses gardes ne sont point prêts à l'accompagner: tous ces
soins regarderaient précisément Théramène, son gouverneur. D'ailleurs
Hippolyte n'a point revêtu le costume de voyage. Pourquoi dès lors
tient-il son arc à la main, ses armes étant la dernière chose qu'il
ceindra ou qu'il prendra avant de monter sur son char? J'ajouterai que
cet arc est plutôt une arme de chasse qu'une arme de guerre et se trouve
par suite en contradiction avec ce vers de la tragédie:
Mon arc, mes javelots, mon char, tout m'importune.
C'est donc une faute de mise en scène que de faire paraître Hippolyle un
arc à la main. Si on voulait nous le montrer en tenue de départ (ce qui
est contraire à la situation), il aurait fallu lui mettre à la main une
de ces lances que les vases grecs donnent aux héros, aux Ajax et aux
Diomède.