CHAPITRE XXVI

Du costume tragique.--Accord du costume avec les péripéties du

drame.--Du costume de Théramène.--L'uniformité de costume concorde avec

l'unité passionnelle d'un rôle.--Du costume de Thésée.--Les accessoires

doivent convenir au texte et à l'action.--Du costume d'Hippolyte.

La réforme du costume tragique commencée par Lekain et Mlle Clairon a

été achevée par Talma. Aujourd'hui, toute tragédie est jouée avec des

costumes qui sont censés reproduire ceux de l'époque à laquelle se passe

l'action. Il ne faut pas toutefois, ainsi que nous l'avons déjà dit,

s'exagérer la vérité de ces costumes, qui n'est jamais que relative. On

atteint une vraisemblance et une exactitude suffisantes quand les images

que l'on produit aux yeux des spectateurs s'accordent avec les types

qui se sont formés dans l'imagination de la plupart des hommes de notre

temps. Toute recherche d'archéologie est vaine si elle contrarie l'idée

que nous avons des costumes de telle ou telle époque. Les documents sur

lesquels on peut s'appuyer, tels que statues, vases, camées, médailles,

bas-reliefs, peintures, etc., sont déjà des oeuvres d'art, c'est-à-dire

qu'ils ne nous offrent qu'une vérité idéale et des combinaisons purement

imaginatives. Si par impossible on pouvait arriver à une vérité absolue

et nous représenter nos tragédies dans les véritables costumes des

contemporains de Thésée ou de Périclès, de Tarquin ou d'Auguste, nous

ne les trouverions nullement ressemblants à ceux que nous propose notre

imagination, et l'artiste en nous réclamerait avec raison contre ce

mépris et cet oubli de l'idéal.

Qu'on ait encore et toujours à faire quelques progrès dans la

composition et dans le port de ces costumes de théâtre, cela se conçoit,

surtout si on ne perd pas de vue l'essentiel, c'est-à-dire l'harmonie

générale. On peut dire toutefois qu'à notre époque l'art du costume a

atteint un très haut degré de perfection, et que s'il se commet quelques

fautes de goût ce n'est jamais que dans des cas isolés. Ce ne sont

donc pas les costumes en eux-mêmes qui nous offrent un sujet d'étude

intéressant, mais le rapport du costume à l'action et à la situation des

personnages et son influence sur le jeu des acteurs. En se plaçant à ce

point de vue, on s'aperçoit bien vite que l'art du costume tragique a

encore un progrès nécessaire à faire pour que la réforme soit complète

et que la mise en scène s'accorde avec les conceptions dramatiques.

C'est précisément ce que nous allons voir en examinant les costumes

de _Phèdre_. Il est admis que les costumes de confidents sont faits

d'étoffes de couleur, et généralement de tons bruns ou jaunes. Le blanc

sied aux grands rôles et la pourpre est particulièrement réservée aux

rois. Dans _Phèdre_, Oenone et Théramène ont des costumes appropriés

à leurs conditions. Toutefois celui de Théramène a un aspect un peu

biblique, qui conviendrait mieux à un apôtre qu'au gouverneur d'un

prince grec. Théramène paraît descendre d'une toile de Poussin. Mais ce

n'est là qu'une critique peu importante. Le point plus intéressant sur

lequel je crois devoir appeler l'attention, c'est sur la modification de

costume qui s'impose à Théramène au cinquième acte. Est-ce vraiment dans

cet accoutrement flottant, sans chapeau et sans armes, que Théramène

accompagnait Hippolyte? Il semble qu'il vienne de faire une promenade

idyllique autour du lac de Génésareth. Si on ne croit pas devoir

adjoindre à son costume un chapeau de voyage et des armes, il est au

moins essentiel que, lorsque bouleversé et atterré il reparaît aux yeux

de Thésée, il porte son long et ample vêtement de dessus relevé et serré

à la ceinture. Cette modification de costume (celle que j'indique ou

toute autre produisant un effet analogue) concorderait avec la série

des actes accomplis par Théramène; et, lorsqu'il se présente devant les

spectateurs, son aspect seul indiquerait qu'il n'est pas demeuré dans

le palais, et que, parti avec Hippolyte, il a précipité son retour

pour apprendre à Thésée la mort de son malheureux fils. Voilà donc une

modification de costume qui résulte des péripéties de la pièce; car

il est nécessaire que Théramène porte et conserve ainsi la trace de

l'événement tragique auquel il a été mêlé directement.

Si nous passons à l'examen du costume de Thésée, nous verrons la

marche de l'action exiger, au contraire, une uniformité absolue, sans

modification aucune. En soi, ce costume ne me paraît approprié ni à la

situation ni au caractère du héros grec. Quand il entre en scène, on est

frappé de l'aspect magnifique de son costume, surtout de ses cnémides

brillantes et de son casque à cimier que surmonte un panache éclatant.

L'aspect n'est pas tel qu'il devrait être. Si on nous représentait

Thésée au cours d'un de ses exploits amoureux, il ne saurait être trop

magnifiquement vêtu; mais ici il nous apparaît comme un émule d'Hercule,

un coureur d'aventures héroïques, un rude guerrier, à peine échappé des

prisons d'Épire. L'aspect de Thésée doit être fruste et farouche, et ne

pas éveiller en nous l'idée d'un Agamemnon majestueux et glorieux; il ne

nous apparaît pas au milieu d'un camp, entouré de son peuple et escorté

de héros, mais accompagné de quelques compagnons rudes comme lui,

portant la trace des revers qu'il vient d'essuyer. Rien dans son costume

ne doit sentir la parade. Son casque doit être sans panache ni cimier;

ses armes, ses cnémides, fortes, d'un aspect plus solide que brillant.

Par-dessus sa tunique, j'aimerais lui voir une casaque de guerre, sur

laquelle pourrait alors flotter le royal manteau de pourpre. Surtout ce

manteau devrait être taillé dans un tissu un peu épais, afin d'avoir

l'aspect d'un vêtement de campement, propre aux embuscades et aux nuits

passées dans les gorges sauvages des montagnes. Mais tel qu'il apparaît

au début de la pièce, tel il doit rester jusqu'au dénouement. Une

tragédie domestique l'attend au seuil de son palais; et l'inceste se

dresse devant lui, sans lui laisser le temps de la réflexion. Son aspect

farouche doit d'ailleurs imprimer dans l'esprit des spectateurs une idée

de rudesse inexorable; or modifier quoi que ce soit dans le costume sous

lequel il nous apparaît, substituer à ce vêtement de soldat un plus

riche costume de roi, ce serait en quelque sorte laisser planer l'espoir

d'une magnanimité qui n'est pas dans son caractère entier et violent. La

marche de l'action exige donc l'uniformité dans le costume de Thésée, ce

qui est admis d'ailleurs, mais réclame qu'on en éteigne tous les éclats.

Le costume d'Hippolyte ne me paraît pas prêter à la critique; il est

ce qu'il doit être, jeune et élégant dans sa simplicité. Il consiste

uniquement dans une tunique de laine blanche. Mais il est un détail sur

lequel j'appellerai l'attention de l'acteur chargé de ce rôle, et dont

je dois parler, puisqu'il se rapporte précisément à la mise en scène.

Hippolyte paraît deux fois, son arc à la main, notamment dans la

première scène, lorsqu'il ouvre la tragédie avec ce vers:

Le dessein en est pris, je pars, cher Théramène.

C'est même sans doute ce vers qui est cause de l'erreur. Hippolyte fait

part à Théramène du dessein qu'il a formé de partir à la recherche de

son père, et de partir sans délai, voulant se soustraire aux charmes de

la jeune Aricie; mais son char n'est pas disposé, ses chevaux ne sont

point attelés, ses gardes ne sont point prêts à l'accompagner: tous ces

soins regarderaient précisément Théramène, son gouverneur. D'ailleurs

Hippolyte n'a point revêtu le costume de voyage. Pourquoi dès lors

tient-il son arc à la main, ses armes étant la dernière chose qu'il

ceindra ou qu'il prendra avant de monter sur son char? J'ajouterai que

cet arc est plutôt une arme de chasse qu'une arme de guerre et se trouve

par suite en contradiction avec ce vers de la tragédie:

Mon arc, mes javelots, mon char, tout m'importune.

C'est donc une faute de mise en scène que de faire paraître Hippolyle un

arc à la main. Si on voulait nous le montrer en tenue de départ (ce qui

est contraire à la situation), il aurait fallu lui mettre à la main une

de ces lances que les vases grecs donnent aux héros, aux Ajax et aux

Diomède.

L'art de la mise en scène: Essai d'esthétique théâtrale · 第 31 / 48 题