Étude de la mise en scène de _Phèdre_.--Le décor.--Comparaison avec les
théâtres des anciens.--De l'ornementation.--Du matériel figuratif.--Son
influence sur la composition du rôle de Thésée.
Si j'ai choisi _Phèdre_, ce n'est pas que cette tragédie offre une
occasion exceptionnelle d'étude et fournisse une plus riche moisson
d'exemples que toute autre; c'est uniquement qu'au moment même où
je m'occupais de la mise en scène j'ai pu assister à plusieurs
représentations de cette tragédie. Si toute autre, au lieu de _Phèdre_,
eût fait partie du répertoire courant c'est celle-là que j'eusse
choisie. J'en profiterai pour agiter quelques questions générales à
mesure qu'elles se présenteront. Pour mettre un certain ordre dans
l'ensemble des faits que nous devons passer en revue, j'examinerai
successivement le décor, le matériel figuratif, les costumes et les
dispositions scéniques; et ce que je chercherai surtout à mettre
en lumière, c'est le rapport direct qu'a la mise en scène avec
l'interprétation du drame, c'est-à-dire son influence sur le jeu et la
diction des acteurs, et par conséquent sur le résultat final et total de
la représentation.
Nous commencerons par examiner la décoration. «La scène est à Trézène,
ville du Péloponèse.» Telle est la seule indication portée par Racine
en tête de _Phèdre_. Le théâtre représente le péristyle du palais de
Thésée, entouré d'un portique à colonnes élevées. L'aspect du décor a
de la grandeur et convient à l'action héroïque du drame. A travers la
colonnade du fond, on aperçoit une haute colline que couronnent trois
temples. Comme nous n'avons que des idées fort confuses sur ce que
pouvait être la demeure d'un Thésée, je ne ferai aucune difficulté
d'accepter l'architecture du décor, bien qu'elle pût convenir à toute
autre tragédie grecque et même à une tragédie romaine. Mais je fais peu
de cas d'une exactitude archéologique qui n'est pas vérifiable; et si
l'on joue d'autres tragédies dans ce même décor, je n'y trouve rien à
blâmer. Les Grecs, qui étaient des artistes, jouaient en général leurs
drames devant la façade d'un palais à trois portes, décor banal et
toujours le même; la porte du milieu donnait accès dans l'appartement du
roi ou du maître du palais, celle de droite dans l'appartement consacré
aux hôtes et aux étrangers, celle de gauche dans la partie du palais
réservée aux femmes. Cette disposition éclairait immédiatement le public
sur le rang et le rôle du personnage qui paraissait. Nos décorations ont
perdu cet avantage. Dans _Phèdre_, les portes de gauche et de droite
donnent accès dans les appartements. Celui de Phèdre est à gauche
et celui d'Aricie à droite. Je ne ferai à cela aucune chicane
archéologique, bien que dans les maisons antiques l'appartement réservé
aux femmes ait dû être dans une même partie de la maison.
Si l'architecture me paraît heureusement appropriée, je ne saurais
en dire autant de la toile du fond, qui, en définitive, représente
l'acropole d'Athènes, ou une colline sainte qui lui ressemble à s'y
méprendre. Trézène, comme toutes les villes grecques, avait son acropole
bâtie sur une éminence qui dominait la ville. Le décor n'est donc pas
fautif en soi, mais il peut dérouter le spectateur en éveillant dans
son imagination le souvenir de l'acropole par excellence, qui est celle
d'Athènes. Sans doute le lieu de l'action est clairement indiqué dès le
début de la tragédie:
Le dessein en est pris: je pars, cher Théramène,
Et quitte le séjour de l'aimable Trézène,
dit Hippolyte en entrant. Mais précisément ces deux vers et la toile du
fond offrent au spectateur des associations d'idées contradictoires. Il
y a donc là une modification nécessaire à faire, d'autant plus que dans
la pièce on parle d'Athènes à différentes reprises, et que par suite
cette toile de fond doit légèrement brouiller les idées d'un certain
nombre de personnes.
L'ornementation du décor consiste principalement en statues dont une
seule serait utile, celle de Neptune. Comme grandeur elle est, il est
vrai, la principale; malheureusement elle est mal placée, reléguée
qu'elle est au fond à droite, sur un plan reculé. Il serait donc
désirable qu'on la changeât de place, et qu'on la mît, par exemple, au
premier plan, à droite. De la sorte, lorsque Thésée invoque Neptune,
l'acteur pourrait s'adresser directement au simulacre du dieu, et
ne serait pas contraint de lui tourner le dos, comme cela a lieu
actuellement, étant admis qu'il est plus poli de tourner le dos à un
dieu qu'au public. Ce déplacement aurait en outre l'avantage de forcer
à l'enlèvement d'un hémicycle dont nous parlerons plus loin. Dans nos
pièces modernes, chaque fois qu'un personnage s'adresse à la divinité,
il se tourne vers son image, si celle-ci figure dans la décoration. Il
n'y a qu'un cas où l'acteur peut tourner le dos à celui qu'il évoque ou
qu'il invoque, c'est lorsque celui-ci est un fantôme qui n'a de réalité
que dans l'imagination du personnage. C'est alors pour le public
qu'on objective une apparition qui est entièrement subjective pour le
personnage. Mais chaque cas doit d'ailleurs être étudié en lui-même. Je
ne ferai pas d'autre observation en ce qui concerne la décoration et je
passe au matériel figuratif.
On sait ce qu'un homme d'esprit disait d'un distique qu'on venait de lui
lire: il est fort joli, mais il y a des longueurs! Eh bien, le matériel
figuratif consiste en trois sièges et l'on peut dire qu'il est excessif.
A gauche on a placé un fauteuil, à droite un tabouret et un banc en
forme d'hémicycle. Le premier siège est indispensable, car c'est lui que
les suivantes de Phèdre approchent de leur maîtresse, lorsque, à son
entrée, au premier acte, elle est près de défaillir. Le second peut être
admis; et c'est lui qui servira à Thésée, si l'on croit, ce qui est pour
moi un point douteux, qu'il soit nécessaire à celui-ci de s'asseoir.
Mais c'est, à mon avis, une faute de mise en scène que d'avoir installé
à droite, au premier plan, un banc en forme d'hémicycle. On pourrait
tout d'abord insister sur le peu de convenance architecturale de cet
hémicycle, attendu qu'il n'est pas nécessité par une forme particulière
du mur du péristyle. Il n'est pas probable qu'un hémicycle ait jamais
été placé de la sorte sous un portique. Mais toutes les raisons qu'on
pourrait faire valoir dans cet ordre d'idées ne seraient que des raisons
d'architecte ou d'archéologue, et par conséquent seraient les plus
vaines du monde, si cet hémicycle était imposé par la mise en scène et
favorisait, soit le développement de l'action, soit le jeu des acteurs.
Or, et c'est là la seule raison valable en fait de mise en scène, cet
hémicycle, non seulement est inutile au développement de l'action,
mais encore nuit au jeu des acteurs et a la plus funeste influence sur
l'attitude de Thésée. L'acteur, en effet, supposant qu'un siège est
fait pour s'en servir, a la malencontreuse idée de s'asseoir sur cet
hémicycle. Malheureusement la forme semi-circulaire n'est pas favorable
à la sévérité de l'attitude et favorise au contraire une certaine,
nonchalance qui manque de grandeur au théâtre et nuit au caractère
majestueux que doit conserver Thésée aux yeux des spectateurs. En outre,
en offrant ainsi au héros un siège aussi défavorable, le metteur en
scène devient en partie responsable de l'interprétation défectueuse
du rôle. En dehors du cinquième acte, où Thésée écoute le récit de
Théramène, accablé et par conséquent assis, il n'y a qu'un moment dans
la tragédie où l'on puisse supposer que Thésée prenne un siège; c'est au
commencement du quatrième acte. Quand la toile se lève, Thésée est assis
(pour cela le siège sans bras suffit); et cette attitude résulte du
sentiment qu'éprouve le héros. Il vient d'entendre l'accusation portée
par Oenone, et il interroge celle-ci, méditant sur la cruauté de ce coup
du destin qui l'attendait à son retour dans son palais. Toute cette
première partie de l'acte a un caractère délibératif qui permet à Thésée
d'être assis. L'agitation du héros est interne et ne deviendra en
quelque sorte externe que lorsque le sentiment qui l'anime, de
délibératif qu'il était, deviendra résolutif. Or, le discours de Thésée
prend décidément le caractère actif et résolutif aux premiers mots que
lui adresse Hippolyte. Le héros se dresse alors et jette à son fils ce
vers qui l'accable:
Perfide! oses-tu bien te montrer devant moi?
A partir de ce moment, jusqu'à celui où Thésée tombe sur son siège en
apprenant la mort de son fils, jamais il ne doit plus s'asseoir. Le
courroux aveugle qui s'est emparé de lui, l'exaspération nerveuse qui
l'agite et qui s'échappe au dehors, comme une flamme d'une fournaise
ardente, a pour premier effet une très forte tension musculaire qui
s'oppose au fléchissement nécessaire à l'action de s'asseoir. Prendre un
siège c'est, pour l'acteur qui joue le rôle de Thésée, mettre son état
physique en contradiction avec l'état moral du personnage, car ce serait
l'indice d'une détente dans la colère du héros. Si Thésée s'asseyait,
c'est qu'il réfléchirait; et s'il réfléchissait, il suspendrait les
imprécations qu'il lance contre Hippolyte. Si au quatrième acte il ne
s'assied point, c'est qu'à la colère a succédé l'inquiétude, nouveau
sentiment qui maintient son agitation et appelle encore de nouvelles
décharges nerveuses sur le système musculaire.
Au lieu de ce jeu naturel, dicté par l'état physiologique de Thésée,
l'acteur qui remplit ce rôle a le tort, pendant une partie de la scène
avec Hippolyte, tantôt de s'asseoir sur l'hémicycle, qui le force à une
attitude abandonnée, absolument contradictoire, tantôt de jouer debout
sur la marche de l'hémicycle: or Thésée, dans l'état d'agitation où il
se trouve, ne pourrait supporter d'être ainsi rivé à un aussi étroit
espace. Concluons donc que si on avait pensé que cet hémicycle ne
pût servir on ne l'aurait pas placé au premier plan; il dénote, par
conséquent, une fausse conception du rôle de Thésée, et c'est ainsi que
la mise en scène pousse un acteur à une fâcheuse interprétation de son
rôle.
Cet exemple est de nature, il me semble, à faire saisir toute
l'importance de la mise en scène. Un objet, insignifiant à première vue,
prend souvent une valeur considérable et agit alors fatalement sur le
jeu des acteurs et sur l'effet général du drame. Les quelques réflexions
que nous inspirera l'examen des costumes nous conduira à la même
conclusion.