CHAPITRE XXV

Étude de la mise en scène de _Phèdre_.--Le décor.--Comparaison avec les

théâtres des anciens.--De l'ornementation.--Du matériel figuratif.--Son

influence sur la composition du rôle de Thésée.

Si j'ai choisi _Phèdre_, ce n'est pas que cette tragédie offre une

occasion exceptionnelle d'étude et fournisse une plus riche moisson

d'exemples que toute autre; c'est uniquement qu'au moment même où

je m'occupais de la mise en scène j'ai pu assister à plusieurs

représentations de cette tragédie. Si toute autre, au lieu de _Phèdre_,

eût fait partie du répertoire courant c'est celle-là que j'eusse

choisie. J'en profiterai pour agiter quelques questions générales à

mesure qu'elles se présenteront. Pour mettre un certain ordre dans

l'ensemble des faits que nous devons passer en revue, j'examinerai

successivement le décor, le matériel figuratif, les costumes et les

dispositions scéniques; et ce que je chercherai surtout à mettre

en lumière, c'est le rapport direct qu'a la mise en scène avec

l'interprétation du drame, c'est-à-dire son influence sur le jeu et la

diction des acteurs, et par conséquent sur le résultat final et total de

la représentation.

Nous commencerons par examiner la décoration. «La scène est à Trézène,

ville du Péloponèse.» Telle est la seule indication portée par Racine

en tête de _Phèdre_. Le théâtre représente le péristyle du palais de

Thésée, entouré d'un portique à colonnes élevées. L'aspect du décor a

de la grandeur et convient à l'action héroïque du drame. A travers la

colonnade du fond, on aperçoit une haute colline que couronnent trois

temples. Comme nous n'avons que des idées fort confuses sur ce que

pouvait être la demeure d'un Thésée, je ne ferai aucune difficulté

d'accepter l'architecture du décor, bien qu'elle pût convenir à toute

autre tragédie grecque et même à une tragédie romaine. Mais je fais peu

de cas d'une exactitude archéologique qui n'est pas vérifiable; et si

l'on joue d'autres tragédies dans ce même décor, je n'y trouve rien à

blâmer. Les Grecs, qui étaient des artistes, jouaient en général leurs

drames devant la façade d'un palais à trois portes, décor banal et

toujours le même; la porte du milieu donnait accès dans l'appartement du

roi ou du maître du palais, celle de droite dans l'appartement consacré

aux hôtes et aux étrangers, celle de gauche dans la partie du palais

réservée aux femmes. Cette disposition éclairait immédiatement le public

sur le rang et le rôle du personnage qui paraissait. Nos décorations ont

perdu cet avantage. Dans _Phèdre_, les portes de gauche et de droite

donnent accès dans les appartements. Celui de Phèdre est à gauche

et celui d'Aricie à droite. Je ne ferai à cela aucune chicane

archéologique, bien que dans les maisons antiques l'appartement réservé

aux femmes ait dû être dans une même partie de la maison.

Si l'architecture me paraît heureusement appropriée, je ne saurais

en dire autant de la toile du fond, qui, en définitive, représente

l'acropole d'Athènes, ou une colline sainte qui lui ressemble à s'y

méprendre. Trézène, comme toutes les villes grecques, avait son acropole

bâtie sur une éminence qui dominait la ville. Le décor n'est donc pas

fautif en soi, mais il peut dérouter le spectateur en éveillant dans

son imagination le souvenir de l'acropole par excellence, qui est celle

d'Athènes. Sans doute le lieu de l'action est clairement indiqué dès le

début de la tragédie:

Le dessein en est pris: je pars, cher Théramène,

Et quitte le séjour de l'aimable Trézène,

dit Hippolyte en entrant. Mais précisément ces deux vers et la toile du

fond offrent au spectateur des associations d'idées contradictoires. Il

y a donc là une modification nécessaire à faire, d'autant plus que dans

la pièce on parle d'Athènes à différentes reprises, et que par suite

cette toile de fond doit légèrement brouiller les idées d'un certain

nombre de personnes.

L'ornementation du décor consiste principalement en statues dont une

seule serait utile, celle de Neptune. Comme grandeur elle est, il est

vrai, la principale; malheureusement elle est mal placée, reléguée

qu'elle est au fond à droite, sur un plan reculé. Il serait donc

désirable qu'on la changeât de place, et qu'on la mît, par exemple, au

premier plan, à droite. De la sorte, lorsque Thésée invoque Neptune,

l'acteur pourrait s'adresser directement au simulacre du dieu, et

ne serait pas contraint de lui tourner le dos, comme cela a lieu

actuellement, étant admis qu'il est plus poli de tourner le dos à un

dieu qu'au public. Ce déplacement aurait en outre l'avantage de forcer

à l'enlèvement d'un hémicycle dont nous parlerons plus loin. Dans nos

pièces modernes, chaque fois qu'un personnage s'adresse à la divinité,

il se tourne vers son image, si celle-ci figure dans la décoration. Il

n'y a qu'un cas où l'acteur peut tourner le dos à celui qu'il évoque ou

qu'il invoque, c'est lorsque celui-ci est un fantôme qui n'a de réalité

que dans l'imagination du personnage. C'est alors pour le public

qu'on objective une apparition qui est entièrement subjective pour le

personnage. Mais chaque cas doit d'ailleurs être étudié en lui-même. Je

ne ferai pas d'autre observation en ce qui concerne la décoration et je

passe au matériel figuratif.

On sait ce qu'un homme d'esprit disait d'un distique qu'on venait de lui

lire: il est fort joli, mais il y a des longueurs! Eh bien, le matériel

figuratif consiste en trois sièges et l'on peut dire qu'il est excessif.

A gauche on a placé un fauteuil, à droite un tabouret et un banc en

forme d'hémicycle. Le premier siège est indispensable, car c'est lui que

les suivantes de Phèdre approchent de leur maîtresse, lorsque, à son

entrée, au premier acte, elle est près de défaillir. Le second peut être

admis; et c'est lui qui servira à Thésée, si l'on croit, ce qui est pour

moi un point douteux, qu'il soit nécessaire à celui-ci de s'asseoir.

Mais c'est, à mon avis, une faute de mise en scène que d'avoir installé

à droite, au premier plan, un banc en forme d'hémicycle. On pourrait

tout d'abord insister sur le peu de convenance architecturale de cet

hémicycle, attendu qu'il n'est pas nécessité par une forme particulière

du mur du péristyle. Il n'est pas probable qu'un hémicycle ait jamais

été placé de la sorte sous un portique. Mais toutes les raisons qu'on

pourrait faire valoir dans cet ordre d'idées ne seraient que des raisons

d'architecte ou d'archéologue, et par conséquent seraient les plus

vaines du monde, si cet hémicycle était imposé par la mise en scène et

favorisait, soit le développement de l'action, soit le jeu des acteurs.

Or, et c'est là la seule raison valable en fait de mise en scène, cet

hémicycle, non seulement est inutile au développement de l'action,

mais encore nuit au jeu des acteurs et a la plus funeste influence sur

l'attitude de Thésée. L'acteur, en effet, supposant qu'un siège est

fait pour s'en servir, a la malencontreuse idée de s'asseoir sur cet

hémicycle. Malheureusement la forme semi-circulaire n'est pas favorable

à la sévérité de l'attitude et favorise au contraire une certaine,

nonchalance qui manque de grandeur au théâtre et nuit au caractère

majestueux que doit conserver Thésée aux yeux des spectateurs. En outre,

en offrant ainsi au héros un siège aussi défavorable, le metteur en

scène devient en partie responsable de l'interprétation défectueuse

du rôle. En dehors du cinquième acte, où Thésée écoute le récit de

Théramène, accablé et par conséquent assis, il n'y a qu'un moment dans

la tragédie où l'on puisse supposer que Thésée prenne un siège; c'est au

commencement du quatrième acte. Quand la toile se lève, Thésée est assis

(pour cela le siège sans bras suffit); et cette attitude résulte du

sentiment qu'éprouve le héros. Il vient d'entendre l'accusation portée

par Oenone, et il interroge celle-ci, méditant sur la cruauté de ce coup

du destin qui l'attendait à son retour dans son palais. Toute cette

première partie de l'acte a un caractère délibératif qui permet à Thésée

d'être assis. L'agitation du héros est interne et ne deviendra en

quelque sorte externe que lorsque le sentiment qui l'anime, de

délibératif qu'il était, deviendra résolutif. Or, le discours de Thésée

prend décidément le caractère actif et résolutif aux premiers mots que

lui adresse Hippolyte. Le héros se dresse alors et jette à son fils ce

vers qui l'accable:

Perfide! oses-tu bien te montrer devant moi?

A partir de ce moment, jusqu'à celui où Thésée tombe sur son siège en

apprenant la mort de son fils, jamais il ne doit plus s'asseoir. Le

courroux aveugle qui s'est emparé de lui, l'exaspération nerveuse qui

l'agite et qui s'échappe au dehors, comme une flamme d'une fournaise

ardente, a pour premier effet une très forte tension musculaire qui

s'oppose au fléchissement nécessaire à l'action de s'asseoir. Prendre un

siège c'est, pour l'acteur qui joue le rôle de Thésée, mettre son état

physique en contradiction avec l'état moral du personnage, car ce serait

l'indice d'une détente dans la colère du héros. Si Thésée s'asseyait,

c'est qu'il réfléchirait; et s'il réfléchissait, il suspendrait les

imprécations qu'il lance contre Hippolyte. Si au quatrième acte il ne

s'assied point, c'est qu'à la colère a succédé l'inquiétude, nouveau

sentiment qui maintient son agitation et appelle encore de nouvelles

décharges nerveuses sur le système musculaire.

Au lieu de ce jeu naturel, dicté par l'état physiologique de Thésée,

l'acteur qui remplit ce rôle a le tort, pendant une partie de la scène

avec Hippolyte, tantôt de s'asseoir sur l'hémicycle, qui le force à une

attitude abandonnée, absolument contradictoire, tantôt de jouer debout

sur la marche de l'hémicycle: or Thésée, dans l'état d'agitation où il

se trouve, ne pourrait supporter d'être ainsi rivé à un aussi étroit

espace. Concluons donc que si on avait pensé que cet hémicycle ne

pût servir on ne l'aurait pas placé au premier plan; il dénote, par

conséquent, une fausse conception du rôle de Thésée, et c'est ainsi que

la mise en scène pousse un acteur à une fâcheuse interprétation de son

rôle.

Cet exemple est de nature, il me semble, à faire saisir toute

l'importance de la mise en scène. Un objet, insignifiant à première vue,

prend souvent une valeur considérable et agit alors fatalement sur le

jeu des acteurs et sur l'effet général du drame. Les quelques réflexions

que nous inspirera l'examen des costumes nous conduira à la même

conclusion.

L'art de la mise en scène: Essai d'esthétique théâtrale · 第 30 / 48 题