CHAPITRE XXIII

De la représentation des oeuvres classiques.--Du plaisir théâtral.--De

la sensation du beau.--Analyse de cette sensation.

J'aborde un sujet dont l'intérêt ne le cède pas à l'importance: la mise

en scène des chefs-d'oeuvre classiques de la littérature française.

Sujet vaste, qu'il faut s'empresser de limiter, en écartant autant que

possible tout ce qui dans l'étude esthétique de ces oeuvres dramatiques

ne se rapporte pas à la mise en scène. Dès les premières pages de

ce volume, nous avons dit l'intérêt supérieur qui s'attache à la

représentation des oeuvres classiques. Elles marquent le niveau

supérieur où s'est élevé le génie français, ou mieux le point culminant

qu'a pu atteindre en France l'art dramatique, sous sa forme la plus

simple et la plus sévère. Pour les poètes, c'est un exemple toujours

présent, qui domine leurs efforts, ne les laisse jamais satisfaits de

leurs propres ouvrages et les pousse dans la voie indéfinie du progrès.

Corneille, Racine et Molière servent de conscience, soyons-en sûrs,

à ceux-là mêmes qu'enivre la popularité, et que semble aveugler le

contentement de soi-même.

Ces représentations ne sont pas moins salutaires au public; et

n'auraient-elles que le mérite de former et de purifier son goût,

d'élever et d'agrandir son esprit, qu'elles contribueraient ainsi à

la culture générale des lettres, au maintien des bonnes moeurs et aux

insensibles progrès de la civilisation. C'est surtout en se demandant

comment les représentations classiques forment et épurent le goût qu'on

met en évidence l'attrait qu'elles ont seules le privilège d'exercer et

la raison secrète de l'empire qu'elles prennent sur ceux qui ont une

fois senti le plaisir particulier qu'elles procurent. Depuis plusieurs

années j'ai assisté à un très grand nombre de ces représentations, et

c'est un point que je me suis efforcé d'éclaircir, en analysant mes

propres impressions et en les comparant avec celles que me semblait

éprouver la salle tout entière.

Il est certain que les hommes ne vont chercher au théâtre que des

sensations, ce qu'en un mot nous appelons du plaisir. Personne n'entre à

la Comédie-Française avec la prétention de se rendre meilleur, de former

son goût, d'élever son esprit. A cet égard notre amour-propre, qui

souvent se contente de peu, nous fait juger notre esprit assez élevé,

notre goût suffisamment délicat et nous entretient dans l'estime de

nous-mêmes. Les salles de théâtre seraient vides si elles ne devaient

se remplir que de personnes qu'y amèneraient des motifs aussi louables.

Non, le mobile qui nous pousse au théâtre n'est pas aussi désintéressé

qu'on le pense; nous voulons y goûter du plaisir dans toute la force du

terme et y éprouver des sensations réelles, qui mettent en émoi notre

organisme tout entier. On se tromperait d'ailleurs si on croyait que

nous sommes ici en contradiction avec ce que nous avons dit dans

le commencement de cet ouvrage, car il y a un ordre de sensations

auxquelles on ne parvient que par un effort constant et une puissante

application de l'esprit, et que par conséquent la moindre distraction

empêcherait de naître en nous.

Tous les jours il peut nous arriver d'assister à des comédies plus

spirituelles ou plus amusantes que les comédies de Molière, à des drames

plus intéressants ou plus poignants que les tragédies de Corneille et de

Racine. On outrepasserait la vérité en voulant prouver que toutes

les pièces le cèdent en gaieté ou en force dramatique aux oeuvres

classiques: ce n'est pas vrai. Pour moi, j'avoue très humblement, m'être

souvent beaucoup plus amusé à certaines pièces du Palais-Royal, du

Vaudeville ou des Variétés qu'à la représentation des _Femmes savantes_

ou du _Misanthrope_; et en dépit d'une rhétorique froide et gourmée il

faut reconnaître que le rire, le fou rire même, est un plaisir que nous

recherchons et dont il ne faut pas rabaisser la valeur. De même, à

des drames de l'Ambigu ou de la Porte-Saint-Martin, j'ai éprouvé des

sensations de pitié, de terreur ou d'anxiété beaucoup plus fortes que

celles que m'ont jamais causées les héros ou les héroïnes des plus

belles tragédies; et ces impressions ont pour nous des voluptés

auxquelles nous goûtons avidement et qui nous arrachent des

applaudissements et des cris. Or ce qu'il faut bien comprendre, c'est

que les sensations que nous font éprouver les oeuvres classiques sont

tout aussi réelles, mais qu'elles sont d'un autre ordre, et d'un ordre

supérieur. C'est donc précisément leur réalité qu'il faut mettre en

évidence, car c'est par leur réalité que ces jouissances artistiques ont

du prix pour les hommes, les attirent et les sollicitent avec une force

qu'elles n'auraient pas si elles n'avaient à leur offrir qu'un semblant

de plaisir idéal et platonique. Or, à l'égard de cette réalité, il n'y a

pas de doute à avoir.

Quand commence une représentation tragique les spectateurs sont d'abord

simplement attentifs, les uns parce qu'ils se disposent à un plaisir

ineffable qu'ils connaissent, les autres par l'intuition qu'ils ont de

ce plaisir, un certain nombre enfin par respect, par convenance ou même

seulement par imitation. La plupart n'entrent que très peu dans les

raisons longuement déduites de l'exposition et ne s'attachent que

médiocrement aux préliminaires de l'action. Mais peu à peu l'intérêt

s'accroît, à mesure que la passion se dégage et que sous le personnage

historique ou légendaire apparaît le type humain créé et mis en scène

par le poète, c'est-à-dire à mesure que l'art se manifeste et que le

génie du poète, s'essayant à un jeu divin, infuse dans les fantômes

qu'il évoque à nos yeux la vie et toutes les passions qui en font le

charme ou l'horreur. Alors, pour peu que la décoration soit décente, que

le jeu et la déclamation des acteurs s'accordent avec le texte poétique,

il arrive un moment, une scène, une situation où l'art se manifeste sous

sa plus parfaite expression, où tous les moyens si patiemment combinés,

où tous les efforts si longuement accumulés aboutissent enfin, et où

l'idée, arrachée de l'esprit, de l'âme et des entrailles du poète, se

dégage de ses langes et se dresse à nos yeux, éclatante de vérité

et toute palpitante de vie, belle dans sa nudité sans défauts comme

l'Anadyomène antique. A ce moment un trouble profond et délicieux

envahit notre être tout entier, une angoisse inquiète, haletante nous

étreint, pareille à l'émotion de l'amant qui surprend un signe adoré; un

besoin d'air et d'espace infini semble nous soulever, comme ces rêves

qui nous donnent des ailes; puis à cette volupté étrange et rapide

succède un attendrissement qui se résout en larmes, et bientôt la

lassitude qui suit ce moment de plaisir suprême nous permet de mesurer

la puissance de la commotion dont tout notre être a été ébranlé. Or

cette sensation, ce n'est pas la pitié que nous inspire Iphigénie qui

nous la donne, ni la double anxiété de Chimène, ni l'enthousiasme

contagieux de Pauline, ni la rage d'Hermione; non, cette sensation, dont

le dieu nous secoue après avoir secoué le poète, n'est autre chose que

la sensation du beau, c'est-à-dire ce trouble presque superstitieux de

stupéfaction et d'admiration qui s'empare de nous, lorsque nous voyons

une ébauche faite de main d'homme se revêtir soudain des signes

supérieurs de la vie dont la volonté divine a marqué le front de ses

créatures.

Cela est si vrai que cette sensation pourtant si forte peut être

éprouvée, identique dans tous ses effets, aussi bien à la représentation

d'une comédie de Molière qu'à la représentation d'une tragédie de

Corneille ou de Racine, ce qui ne se concevrait pas si on devait en

chercher la source dans le pathétique des situations, au lieu d'y voir

un effet de la puissance de la poésie et du jaillissement de la vie, en

un mot une manifestation du beau idéal, c'est-à-dire du beau conçu par

l'esprit et enfermé par l'artiste dans un simulacre humain. C'est donc

en résumé cette sensation réelle et tout organique qui constitue le

plaisir particulier que nous allons demander aux oeuvres classiques.

Si elle paraît plus intense à la représentation des oeuvres tragiques,

c'est que celles-ci exaltent notre sensibilité, et, comme d'une corde

plus tendue, nous arrachent des tressaillements plus aigus.

Cette sensation ne se produit pas toujours, soit par suite de nos

dispositions personnelles, soit par suite de celles des comédiens.

Mais quand une fois on l'a ressentie, on en conserve un souvenir

impérissable; on constate en soi ce goût des grandes oeuvres dont nombre

de personnes parlent sans le connaître, et on se sent en possession d'un

plaisir ineffable qui surpasse de beaucoup celui que pourraient nous

procurer les situations dramatiques les plus émouvantes. Quand on

s'efforce d'élever et de purifier le goût des jeunes gens, de leur

ouvrir l'esprit, de leur faciliter l'accès des oeuvres immortelles qui

sont la gloire de l'esprit humain, on travaille en définitive (que n'en

sont-ils persuadés!) à leur procurer des plaisirs réels, des émotions

aussi vraies, moralement et physiquement, que toutes celles auxquelles

ils aspirent et enfin cette sensation du beau, qui est la jouissance

suprême de l'être humain et la raison dernière de l'art.

Mais les hommes, ai-je besoin de l'ajouter, sont de complexion

différente. Aux uns, c'est la poésie qui procure seule cette sensation

du beau; aux autres, c'est la peinture, à ceux-ci c'est la musique,

à ceux-là c'est la nature. Dans le domaine littéraire, on peut la

ressentir à l'audition ou à la lecture des oeuvres les plus diverses,

et elle est d'ailleurs variable d'intensité. Si je n'ai parlé que des

chefs-d'oeuvre classiques, c'est d'abord qu'eux seuls nous font éprouver

cette sensation dans toute son intégrité et qu'ensuite je n'ai pas la

prétention de juger sommairement les écrivains et les poètes de mon

époque. Il me sera permis toutefois d'ajouter que j'ai éprouvé cette

sensation du beau à la représentation (pour m'en tenir au théâtre) de la

plupart des oeuvres d'Alfred de Musset, dont le génie sait découvrir et

ouvrir cette source de vie dont le jaillissement inonde notre âme.

Pour conclure, je dirai que c'est cette sensation du beau qui est

la raison des représentations classiques, et la justification des

subventions que l'État accorde à l'Odéon et à la Comédie-Française.

Est-il un but plus noble que celui de convier à un plaisir aussi parfait

et aussi pur un peuple récemment affranchi, mais libre, hélas! pour le

mal comme pour le bien, échappé à la discipline avant la fin de son

éducation intellectuelle et morale, et porté naturellement à toutes les

satisfactions des sens? N'est-il pas à espérer que parmi ce peuple, ceux

qui auront une fois goûté et apprécié un plaisir si délicat se sentiront

moins entraînés vers des plaisirs grossiers? C'est là qu'est la moralité

de l'art et la raison de son influence sur la destinée humaine et sur la

marche de la civilisation.

L'art de la mise en scène: Essai d'esthétique théâtrale · 第 28 / 48 题