CHAPITRE XXII

Vanité de toute recherche archéologique.--Des différents

styles.--Les costumes du _Misanthrope_.--Le temps efface les traits

particuliers.--Formation des types artistiques.--Destructibilité de

la mise en scène.--Nécessité de démonter les oeuvres classiques.--Des

reprises.--_Antony_.--La mise en scène est une création

artistique.--Erreur de l'école réaliste.

Tout ce qu'il y a de spécial et de circonstanciel dans les milieux

différents de celui où nous vivons nous échappe à peu près complètement.

Si, pour prendre un exemple frappant, nous revenons un instant à

la Chine, qui est par excellence un pays excentrique par rapport à

l'Europe, on peut affirmer que nos yeux ne sont pas formés à remarquer

les différences d'usages, de moeurs et de costumes qui caractérisent les

diverses époques de son histoire. De telle sorte que, sur un million de

spectateurs, il n'y en aurait probablement pas un qui fût susceptible de

saisir, à mille ans près, des différences dans les modes chinoises.

Un tel exemple est de nature, il semble, à nous rendre légèrement

sceptiques relativement à la valeur de la couleur locale. Et, en y

réfléchissant, on peut se demander si nos connaissances sont beaucoup

plus étendues en ce qui concerne toute l'Asie, l'Afrique, l'Égypte, la

Grèce elle-même, ainsi que Rome et surtout les premiers siècles de notre

propre histoire.

Tout ce qui s'éloigne de notre expérience actuelle perd peu à peu toute

précision, et même de sa vraisemblance, tellement que si on faisait

passer devant les yeux d'un homme de soixante ans une suite

chronologique de gravures représentant les modes qu'ont depuis sa

naissance successivement adoptées ses contemporains, il ne les

reconnaîtrait pas pour la plupart et en regarderait quelques-unes comme

imaginées après coup et tout à fait invraisemblables. C'est pourquoi,

dans la mise en scène d'une pièce dont l'action se déroule dans un autre

temps, toute recherche trop précise d'archéologie, c'est-à-dire portant

sur un trop grand nombre de détails, est non seulement inutile, mais

contraire à la vraisemblance, et n'a pas par conséquent un caractère

incontestable de vérité. Sans doute, s'il s'agit du passé de notre

propre race, nous posséderons un ensemble de connaissances plus

certaines que s'il s'agissait d'un peuple étranger, même contemporain.

Un grand nombre de spectateurs sont aptes à distinguer entre eux, tant

sous le rapport de la décoration et de l'ameublement que sous celui des

costumes, les styles Louis XIII, Louis XIV, Louis XV et Louis XVI; mais

combien peu sauraient établir des différences dans les modes diverses

qui ont pu régner pendant le cours de ces grandes époques. Le public ne

se choque pas de différences qui, pour des contemporains, eussent été

monstrueuses. C'est ainsi qu'en 1878, à la Comédie-Française, on a

repris _le Misanthrope_ avec les costumes faits en 1837 pour une

représentation de gala à Versailles et qui sont à la mode de la minorité

de Louis XIV, bien que _le Misanthrope_, qui date de 1666, eût toujours

été joué jusqu'alors en habits carrés de la seconde moitié du siècle.

Nous, hommes du XIXe siècle, qui nous piquons d'exactitude, souvent

plus que de raison, en sommes-nous choqués? Et d'ailleurs, combien de

spectateurs songent à comparer la date des costumes avec celle de la

pièce? La plupart ignorent sans doute que les costumes du _Misanthrope_

peuvent faire question.

Mais bien mieux, pendant qu'à la Comédie-Française, on joue _le

Misanthrope_ en manteaux courts, on continue à le jouer à l'Odéon en

habits carrés. Toutefois, comme l'exemple est contagieux, un des

acteurs a eu l'idée de jouer le rôle d'Acaste en manteau, comme rue de

Richelieu, tandis que tous les autres personnages conservent l'habit

carré. Or, bien peu de spectateurs s'aperçoivent de ce qu'il y a de

disparate dans ce mélange de modes qui ne sont point de la même époque.

Cependant, nous serions choqués si on introduisait dans une comédie

contemporaine en habits noirs un personnage habillé à la mode de 1830.

C'est qu'avec le temps, on ne s'attache qu'aux caractères généraux et

qu'on néglige les différences, pourtant considérables, qui naissent de

la comparaison des traits particuliers.

Il va de soi que l'idée qui se forme en nous des costumes d'une époque

est d'autant plus générale qu'elle repose sur un plus grand nombre

d'exemplaires pris, soit dans un même temps, soit dans des temps

successifs. Cette idée, d'ailleurs, naît en nous, comme toute idée, par

la réunion des caractères communs qui nous frappent dans ce grand nombre

d'exemplaires. Il suit de là que l'idée que nous avons du style d'une

époque, que nous avons traversée, est générale et non particulière, et

que, lorsqu'il s'agit de mise en scène, nous devons réaliser dans la

décoration, dans l'ameublement et dans les costumes cette idée générale

qui est seule intelligible pour notre esprit et qui, seule, est pour

nous la vérité. En outre, on peut remarquer que les idées particulières

des contemporains, se changeant peu à peu en idées de plus en plus

générales à mesure que leur point de départ s'enfonce dans les brumes du

passé, il arrive un moment où elles se fixent dans des types généraux

désormais invariables, au moins dans les prévisions actuelles, et

auxquels nous devons rapporter tout ce que nous créons aujourd'hui dans

le but de représenter telle ou telle époque passée. Ce sont donc, dans

ce cas, ces types généraux et invariablement fixés dont le théâtre nous

doit la représentation fidèle, puisque eux seuls répondent aux formes

que le temps a imposées à nos idées. Il y a donc un degré d'exactitude

au delà duquel la mise en scène deviendrait non seulement antithéàtrale,

mais même antiartistique. Une pièce qu'on exhumerait au bout de

cinquante ans, dans les mêmes décorations et avec les mêmes costumes

qu'à sa première représentation, nous ferait l'effet d'une véritable

caricature; car, en bien des points, elle pourrait se trouver en

contradiction avec les types que le temps aurait formés dans notre

esprit.

Ce qui précède nous amène donc à deux conséquences importantes. La

première est que, lorsqu'une pièce a fourni sa carrière et qu'on n'en

peut prévoir une reprise prochaine, il est désirable de détruire la mise

en scène. C'est d'ailleurs, lorsqu'une pièce quitte l'affiche après

avoir épuisé son succès, l'effet de l'usure naturelle des choses. On ne

peut emmagasiner à l'infini des décors dont on ne prévoit pas l'utilité

prochaine, et dont quelques-uns peuvent être fatigués et détériorés par

l'usage. Il en est de même des costumes. La mise en scène se trouve donc

détruite _ipso facto_. La seconde conséquence est que, lorsqu'on reprend

une pièce depuis longtemps disparue de l'affiche, il n'y a pas lieu de

reproduire identiquement la mise en scène primitive.

Sur le premier point, on pourrait s'imaginer que la règle ne s'impose

point au répertoire classique, tragédies et comédies, que la mise en

scène en est immuable et si bien établie qu'on n'y puisse espérer faire

aucun changement. Ce serait une erreur de penser ainsi d'autant que, par

suite de la révolution qui, vers la fin du siècle dernier, a modifié

l'art des décorations et des costumes, la mise en scène de nos

chefs-d'oeuvre classiques est toute moderne. Elle a pu varier et, en

effet, elle a souvent varié et variera encore. S'il s'agit de pièces

grecques ou romaines, il est d'ailleurs évident que le point de vue d'où

on a successivement jugé l'antiquité s'est fréquemment déplacé, et que

la même représentation ne pourrait satisfaire les spectateurs actuels,

après avoir satisfait ceux des deux derniers siècles. Si donc il y a des

traditions en ce qui concerne le jeu et la diction des acteurs, il n'en

saurait être de même des décorations et des costumes. En outre, les

changements d'acteurs finissent par nécessiter une nouvelle mise au

point. Le goût du public, variable d'une génération à l'autre, se lasse

peu à peu du même spectacle, et il lui semble, à tort ou à raison, qu'en

introduisant quelque variété dans l'appareil théâtral, on pourra se

rapprocher d'un idéal qu'en fait on n'atteint jamais.

Ces diverses raisons font donc une loi de ne pas laisser les oeuvres

classiques s'éterniser dans le même état représentatif. Après les avoir

fait figurer un an ou deux au répertoire courant, il est bon de les

démonter complètement pour la plupart, et d'attendre quelque temps avant

d'en faire une reprise.

D'ailleurs le procédé qui consiste à renouveler, les rôles un à un, soit

par le moyen de doublures, soit en utilisant les nouvelles acquisitions

du théâtre, est utile s'il ne s'agit que de remédier à un accident

imprévu ou de favoriser les débuts d'un acteur; mais en soi il est

mauvais, parce qu'il porte le trouble dans un ensemble habilement

combiné, et parce qu'il ne permet pas de plus larges corrections

qu'autorise seule une nouvelle mise en scène. C'est ainsi qu'à l'heure

actuelle il me paraît nécessaire de retirer _Phèdre_ du répertoire de la

Comédie-Française (nous en verrons plus loin les raisons), et d'attendre

un certain temps avant d'en faire une reprise étudiée.

S'il s'agit, non plus de pièces grecques ou romaines, mais d'une oeuvre

dramatique dont le sujet a été pris dans le monde contemporain de

l'époque où elle a paru pour la première fois à la scène, il faut

distinguer si l'oeuvre est ancienne ou moderne. Les pièces qui datent

d'une époque de l'histoire pour laquelle le temps a fait son office, en

créant des types généraux qui sont aujourd'hui à peu près fixes, sont

plus faciles à monter parce que déjà ces types ont été réalisés sur la

scène et que d'autres arts, la peinture, la gravure et la sculpture, en

ont en quelque sorte vulgarisé la connaissance. On a vu cependant, par

l'exemple que nous avons cité du _Misanthrope_, qu'il y a place, même

dans ces cas-là, pour des écarts considérables.

La difficulté est quelquefois plus grande pour des oeuvres modernes,

dans lesquelles il faut précisément réaliser pour la première fois des

types qui commencent à se former dans notre esprit, et dans lesquels

il y a encore prédominance de traits particuliers, variables dans la

mémoire de chacun de nous. Cette question a été justement agitée,

récemment à propos de la reprise _d'Antony_. C'est le cas de remarquer

combien il est heureux que toute mise en scène soit de sa nature

destructible; car si par impossible on avait conservé celle _d'Antony_

et qu'on nous l'eût remise aujourd'hui sous les yeux, on aurait pu sans

doute espérer piquer jusqu'à un certain point la curiosité d'une partie

du public, mais très certainement elle aurait produit un effet définitif

désastreux et aurait été contre le but qu'on s'était proposé et qui ne

pouvait être que celui de nous toucher et de nous émouvoir. Il nous

aurait été impossible de prendre au sérieux une gravure de mode

surannée; et le ridicule du spectacle aurait été en nous un obstacle

insurmontable à l'épanouissement de la sympathie.

Mais en fait la mise en scène d'_Antony_ n'existait plus et il a fallu

la recréer de toutes pièces. La difficulté était précisément dans le

grand nombre de traits précis et particuliers dont, relativement à cette

époque peu éloignée de nous, notre imagination est encore encombrée. Il

fallait, pour le costume d'_Antony_, éviter le ridicule auquel il

ne prêtait pas jadis et auquel il ne devait pas non plus prêter

aujourd'hui. Il fallait créer, comme cela s'est fait, de soi-même et

insensiblement, pour des époques plus anciennes, un type général qui

eût le caractère du temps sans être le personnage à la mode de telle ou

telle année. On devait donc avoir grand soin de ne pas feuilleter

les gravures de modes, les journaux illustrés, mais de s'inspirer de

portraits, de bustes, de gravures, c'est-à-dire, en un mot, d'oeuvres

d'art. Leur examen collectif devait offrir un certain nombre de

caractères communs et fournir les traits généraux du type à réaliser.

En tout cas, ce dont il fallait bien se pénétrer, c'est que le costume

d'Antony ne devait être ni une copie ni une réminiscence, mais une

création au sens artistique du mot.

A l'Odéon, on n'a pas fait une étude suffisamment artistique de la

mise en scène. On a tout simplement modernisé le costume d'Antony en

modifiant la forme de ses collets, de ses cols et de sa cravate; on

a été jusqu'à lui permettre le gant Derby; on a de même modernisé la

coiffure des femmes et trop allongé leurs robes. Toutefois, je reconnais

qu'on a réussi à éviter le ridicule que n'eût pas manqué d'exciter une

résurrection exacte des costumes de 1830. Seulement on n'a pas réussi,

ce qui demandait un effort artistique, à constituer le type théâtral

d'Antony.

Ajoutons d'ailleurs que pour cette pièce tous les détails de mise en

scène n'ont qu'une importance très secondaire, par la raison qu'_Antony_

est un chef-d'oeuvre, qui restera tel au milieu des transformations

scéniques que lui imposera le goût des générations successives. La

postérité commence seulement pour cette oeuvre extraordinaire, qui

est destinée tôt ou tard à faire partie du répertoire courant de la

Comédie-Française. Les types et les costumes se fixeront d'eux-mêmes,

sans qu'il soit besoin d'un travail critique réfléchi. Ce drame,

pathétique et humain, rajeunira de lui-même à mesure que la société

française vieillira.

En résumé, la mise en scène est un art qui n'échappe pas aux conditions

auxquelles sont soumis les autres arts. C'est une imitation visible

et non déguisée de la nature, mais libre et synthétique, et partant

créatrice, et qui est, par rapport aux choses et aux êtres pris comme

modèles, ce que sont toutes nos idées par rapport aux objets ou aux

phénomènes souvent innombrables qui ont contribué à les former en nous.

Faire de la mise en scène une copie servile de la réalité serait d'abord

une impossibilité matérielle, et ensuite, quand le temps est un des

facteurs de la question, un non-sens artistique, puisqu'elle serait

en perpétuelle contradiction avec les lentes, mais inéluctables

transformations que les lois de l'esprit imposent à toutes nos

idées. Enfin il faudrait que chaque objet du monde extérieur eût une

représentation identique dans chaque cerveau humain. Quelques auteurs

modernes qui se piquent d'une exactitude scrupuleuse se leurrent

eux-mêmes, parce qu'ils ne se rendent pas compte que ce qu'ils prennent

pour la réalité n'est qu'une image et qu'une interprétation de la

nature, modifiable suivant le tempérament, la constitution physique et

l'adaptation physiologique de chacun de nous.

Il faut reconnaître que la réalité est en soi quelque chose qui échappe

à la certitude humaine, et que pour un même objet il y a autant d'images

différentes de cet objet que d'observateurs. Et, en effet, ce que nous

appelons réalité n'est en fait qu'une oeuvre d'art qui a pour auteur

l'artiste que la nature a caché au fond de chacun de nous. La prétention

qu'a l'école réaliste d'être plus vraie que l'école idéaliste n'est,

chez beaucoup de ses adeptes, qu'une infirmité intellectuelle qui

consiste à croire les images qui se forment dans notre oeil plus

ressemblantes que celles qui se forment dans l'oeil de nos semblables.

Où la théorie réaliste ou naturaliste reprend de sa valeur et de son

importance, c'est lorsqu'elle nous fait une loi de substituer la vue

directe et immédiate des objets à leur vue indirecte et médiate,

c'est-à-dire de repousser l'interposition, entre la nature et nous, de

tempéraments artistiques différents de notre propre tempérament.

Ajoutons que beaucoup de personnes restreignent la vérité à la

particularité. Or une idée générale n'est pas moins vraie qu'une idée

particulière; l'une s'applique à un plus grand nombre d'objets, l'autre

à un plus petit nombre, voilà tout. Un décor représentant un paysage ne

sera pas en contradiction avec la vérité parce qu'il laissera de côté un

nombre plus ou moins grand de détails particuliers faciles à constater

dans tel ou tel paysage réel. Seulement, il est une oeuvre artistique et

correspond exactement, par son degré de généralité, à ce qu'est une idée

dans l'ordre intellectuel. De même un costume de théâtre doit être une

oeuvre d'art et nous donner l'idée du costume d'une époque, ce à quoi

il parviendra sans être tel ou tel costume particulier de cette époque.

C'est d'ailleurs là un sujet que des pages ajoutées à des pages

n'épuiseraient pas. En ces matières, il est inutile de chercher

à convaincre ceux qui ne se sont pas rendu compte de la manière

synthétique dont se forment les idées dans leur esprit. Nous y

reviendrons au surplus dans la suite, quand nous nous occuperons plus

particulièrement de la mise en scène des personnages de théâtre.

L'art de la mise en scène: Essai d'esthétique théâtrale · 第 27 / 48 题