CHAPITRE XXI

Rapports de la mise en scène avec l'espace et le temps,--_Les Danicheff_

et _l'Oncle Sam_.--Du vrai et du vraisemblable.--De la couleur

locale.--Prédominance des traits généraux.--Les romantiques.--_Le Cid_

et _Bajazet_.--Le théâtre de Victor Hugo.

L'esprit est relativement au temps dans les mêmes conditions que la vue

relativement à la distance. L'espace et le temps sont d'ailleurs deux

concepts corrélatifs qui ne peuvent s'expliquer l'un sans l'autre. On

peut donc dire qu'une pièce dont l'action se déroule dans un milieu

très éloigné de celui où nous vivons, présente les mêmes difficultés de

représentation qu'une pièce dont l'action a été placée à une époque de

beaucoup antérieure à la nôtre. Néanmoins, il ne serait pas juste de

dire simplement que dans ces deux cas la difficulté est multipliée par

la distance ou par le temps. Il est, en effet, nécessaire de tenir

compte de la connaissance que nous avons de ce milieu ou de cette

époque, et des rapports que les idées, les moeurs, les costumes peuvent

avoir avec les nôtres. Les États-Unis, par exemple, quoique plus

distants de nous que certains pays des bords du Danube, nous offriraient

des difficultés de mise en scène beaucoup moins grandes. De même

l'histoire, les idées, les moeurs de l'Athènes de Périclès nous sont

plus familières que celles des premiers siècles de notre ère, et même

que celles de nos ancêtres directs.

Il n'y a donc rien d'absolu dans les difficultés que le temps ou la

distance offre à la mise en scène. C'est le plus ou moins d'instruction

du spectateur, l'étendue de son savoir et l'ampleur de ses informations

qui indiquent le point de vraisemblance auquel nous devons nous efforcer

d'atteindre. Depuis un certain nombre d'années, les oeuvres traduites

des romanciers russes nous ont fait connaître dans leurs détails les

moeurs de la Russie, et nous ont initiés à des idées assez différentes

des nôtres; aussi a-t-on pu, dans _les Danicheff_, intéresser le public

français à un drame dont l'action n'aurait pu se dérouler dans le

milieu où nous sommes habitués de vivre, et l'on a pu arriver à une

représentation suffisamment exacte de moeurs, d'idées et de sentiments

dans lesquels nous ne serions pas entrés il y a cinquante ans. Dans

_l'Oncle Sam_, c'est la vie et, disons le mot, l'excentricité américaine

qui ont été produites sur le théâtre, et la mise en scène a pu se

rapprocher de la vérité relative par la connaissance que possède ou que

croit posséder le public français de ce caractère américain qui est

celui d'un type nouveau dans l'humanité moderne. Mais qu'il s'agisse de

monter un drame dont l'action se déroulerait en Turquie, on éprouvera

des difficultés presque insurmontables. Ce qu'on appelle la couleur

locale serait dans ce cas-là beaucoup plus nuisible qu'utile, car elle

serait sans doute en opposition avec l'idée que le public en général se

forme des moeurs turques et du mystère qui entoure la vie privée des

femmes. Tout le travail d'approximation que serait tenté de faire

l'auteur laisserait le public froid et incrédule.

Ce que nous cherchons dans le théâtre, en dépit de l'école réaliste, qui

a absolument tort sur ce point, c'est une image des idées acquises et

enregistrées par notre esprit; c'est le spectacle de passions analogues

à celles qui pourraient nous agiter. Le théâtre est donc en quelque

sorte fondé sur le transport de nos propres états de conscience dans les

personnages du drame. Tout ce qui n'est pas concevable pour nous-mêmes

n'est ni vrai ni vraisemblable à nos yeux. Tout le monde sait combien il

nous est difficile, pour ne pas dire impossible, de concevoir des êtres

ayant un sixième, un septième, un huitième sens, ou des corps ayant

moins ou plus de trois dimensions. Il en est de même des idées: il

nous est impossible de concevoir chez un autre des idées que nous ne

concevons pas en nous. On peut en donner un exemple historique frappant.

Supposons qu'un poète nous représente Périclès pleurant sur le tombeau

du dernier de ses fils. Certes ce sera un spectacle touchant si nous ne

voyons en lui qu'un père, en tout semblable à nous, se lamentant sur

la perte d'un fils bien-aimé. Mais si l'auteur s'avise de faire de

l'archéologie morale et veut nous intéresser au chagrin particulier

qu'a ressenti Périclès à la pensée que son tombeau et ceux de tous

les Alcméonides seraient désormais privés des honneurs et des rites

héréditaires, il est certain que le chagrin de ce grand homme,

démesurément grossi d'un trouble superstitieux que nous ne concevons

plus, nous paraîtra purement oratoire et ne nous inspirera aucune

sympathie, par la raison bien simple que ce sont des sentiments qui se

sont éteints en se transformant et qui n'ont aujourd'hui aucune prise

sur notre coeur.

Ce que nous venons de dire des sentiments et des idées exprimées par le

drame est également vrai de la mise en scène. Oserait-on, par exemple,

dans la représentation d'un drame oriental, étaler à nos yeux cet

amalgame étrange d'objets européens et d'objets asiatiques qui dépare la

vie des plus grands seigneurs, ce mélange bizarre des modes séculaires

de Constantinople et des modes les plus vulgaires de Paris? De pareilles

disparates, qui sont fréquentes dans la vie orientale telle que l'a

faite le cosmopolitisme moderne, nous choqueraient à ce point que

nous ne pourrions en supporter la vue. Elles seraient, en effet, en

contradiction avec la représentation que notre imagination nous fait

de la vie orientale, et c'est cette représentation-là que nous doit

le metteur en scène. La couleur locale n'a de prix que lorsque c'est

celle-là même que peut imaginer le spectateur. Si on s'ingéniait à

monter un drame chinois, se déroulant par exemple à Pékin, il est

clair que ce qu'il y aurait de plus simple serait de nous montrer des

kiosques, des arbres, des Chinois et des Chinoises de paravent, car ce

sont ceux-là seulement que nous connaissons et qui ont à nos yeux le

plus pur caractère chinois. Or, tout ce qui nous est étranger est, à un

degré quelconque, un peu chinois pour nous.

Si donc on se demande quelle est la règle générale qui doit présider

à la mise en scène d'une pièce dont la difficulté de représentation

provient de la distance ou du temps, nous dirons que cette règle

consiste dans la prédominance des traits généraux sur les traits

particuliers, aussi bien dans les idées et dans le langage, ce qui est

du domaine du poète, que dans la décoration, dans le matériel figuratif

et dans les costumes, ce qui rentre dans le domaine du metteur en scène.

Quelle que soit la distance ou quel que soit le temps, d'ailleurs, on

descend du général au particulier en proportion de la connaissance que

nous possédons du milieu représenté. En tout cas, il faut avoir le

courage de répudier toute manifestation inutile et par conséquent

inopportune de la couleur locale. Le romantisme en a singulièrement

abusé, et c'est précisément cet abus qui est cause que les pièces d'il y

a cinquante ans ont si vite vieilli et sont aujourd'hui singulièrement

démodées. C'est que précisément ce qu'on appelle la couleur locale est

plus qu'on ne pense une question de point de vue. Nous n'avons jamais

qu'une notion imparfaite de ce qui est éloigné de nous par le temps ou

par la distance, et ce que nous croyons être une vérité absolue n'est

jamais qu'une vérité relative, fondée précisément sur nos goûts, sur nos

idées, sur nos vues actuelles. On a abusé à un certain moment du moyen

âge et de la chevalerie; or, ce qu'en 1830 on croyait être, soit le

langage, soit l'esprit du moyen âge, n'est aujourd'hui à nos yeux que

le langage et l'esprit de 1830. Nous voyons le passé sous un angle

différent. Si donc, à cette époque, on s'était contenté de marquer le

moyen âge de traits généraux, ceux-ci auraient conservé le privilège

de nous le rendre à peu près tel que nous pouvons encore le concevoir

aujourd'hui; mais ce sont les traits particuliers qui ont gâté le

portrait et lui donnent maintenant un certain air de caricature.

N'est-ce pas, en effet, ce défaut, joint à l'abus du pittoresque et de

l'antithèse, qui déjà, du vivant même de Victor Hugo, nuit à l'oeuvre

dramatique du poète, en dépit de l'imagination poétique qu'on admire

dans _Hernani_, cette oeuvre rayonnante de jeunesse et de passion, en

dépit de la perfection littéraire à laquelle atteint le style de _Ruy

Blas_. Au contraire, _le Cid_ et _Bajazet_ ont-ils vieilli? Ils n'ont

pas aujourd'hui une ride de plus qu'au jour où ils ont paru sur la

scène. _Le Cid_ a par lui-même un effet représentatif considérable, mais

Corneille ne s'est pas abandonné à la couleur locale; ses héros sont

marqués de traits humains plus que particulièrement espagnols, sauf en

ce qui concerne l'honneur. Sans doute l'enflure du style cornélien ne

correspond plus à notre goût actuel, mais elle est corrigée par la

franchise de l'accent et par la beauté morale des situations, sur

laquelle la recherche du pittoresque n'empiète jamais. Quant à

_Bajazet_, qui ne devrait jamais quitter pour longtemps le répertoire de

la Comédie-Française, et que je ne puis jamais relire sans une profonde

émotion esthétique, il devra son éternelle jeunesse à la prédominance

des traits généraux sur les traits particuliers, ce qui est remarquable

dans un sujet qui aurait comporté facilement un abus d'effets

représentatifs, tirés de la vie orientale et des mystères qui planent

sur les drames des harems, abus dans lequel ne manquerait peut-être pas

de tomber un auteur moderne.

Quelle que soit la prédilection que j'éprouve personnellement pour

Racine, je ne crois cependant pas que l'on puisse dire que Corneille et

Racine aient été de plus grands poètes que Victor Hugo. Si donc ce n'est

pas dans l'inégalité de leur génie poétique que gît la différence de

vitalité de leurs oeuvres dramatiques, il faut en faire remonter la

cause à un excès de richesse dans l'imagination de Victor Hugo, qui l'a

entraîné à un abus perpétuel d'effets uniquement représentatifs et à une

recherche purement épique du pittoresque et de la couleur locale. Dans

les préfaces ou les notes qui accompagnent ses pièces imprimées, Victor

Hugo se fait un mérite d'avoir puisé une foule de traits particuliers,

peu connus, dans tel ou tel auteur espagnol ou anglais; ce serait, en

effet, un mérite pour un historien, mais ce n'en est pas un pour un

poète dramatique. Ce que celui-ci doit au public, ce sont des êtres

purement humains, uniquement revêtus, s'ils sont étrangers, de traits

généraux suffisants à les faire reconnaître pour tels. Ajoutons

d'ailleurs, pour être juste, qu'une aussi vaste imagination, nuisible au

poète dramatique, est l'essence même du génie du poète épique; et Victor

Hugo en est encore ici un illustre exemple, car le livre de _la Légende

des siècles_ est un chef-d'oeuvre, auquel rien ne peut être comparé dans

la littérature française non plus que dans les littératures étrangères.

Si donc, pour en revenir à l'objet de ce chapitre, il s'agit de

représenter un milieu éloigné du nôtre par la distance ou le temps, il

sera toujours sage de se renfermer dans une mise en scène sobre et

très simple, de se contenter d'une couleur locale discrète et modérée,

d'éviter la recherche des effets trop spéciaux au milieu représenté,

enfin de ne marquer l'oeuvre que des traits particuliers nécessités

formellement par le texte lui-même. Les costumes doivent produire un

effet d'ensemble, avoir ce caractère commun que nous attribuons soit

à un pays, soit à une époque, ne pas présenter de recherches inutiles

d'originalité; car le public n'entre que très difficilement dans les

raisons des modes des anciens ou des étrangers, puisque ses goûts sont

aujourd'hui totalement différents. Mais nous touchons là à un autre

ordre d'idées qui a besoin de quelques développements.

L'art de la mise en scène: Essai d'esthétique théâtrale · 第 26 / 48 题