CHAPITRE XX

De la loi d'apparence.--De l'usage des lorgnettes.--Au théâtre, le sens

du toucher ne s'exerce jamais.--Seules les sensations optiques sont

directes.--Le théâtre ne nous doit que des apparences.--Des costumes et

des toilettes des actrices.

La loi d'apparence est d'un genre différent et a une portée tout autre.

Elle est basée sur ce fait important que, dans les beaux-arts, sur les

cinq sens que nous possédons, deux ne sont jamais exercés, ce sont le

goût et l'odorat, et qu'au théâtre sur les trois sens artistiques, la

vue, l'ouïe et le toucher, deux seulement sont appelés à jouer un

rôle. Les sensations tactiles ne figurent que comme des sensations

ordinairement associées à des sensations optiques, et la sûreté de nos

appréciations est au théâtre constamment mise en défaut par la distance.

Sans doute la plupart des spectateurs sont armés de lorgnettes qui

comblent en partie cette distance, mais il n'y a pas à s'arrêter à cette

objection; car, s'il y a un fait certain, c'est que la lorgnette est

destructive du plaisir théâtral, puisqu'elle a pour effet de rompre

l'illusion que l'on a eu quelquefois tant de peine à produire. La

lorgnette est nécessaire pour corriger une infirmité de la vue et même

de l'ouïe; pour satisfaire un goût plastique, s'il s'agit de la beauté

des actrices, ou, à un point de vue plus spécial, pour étudier les jeux

de physionomie d'un acteur. En dehors de ces quelques cas, je considère

la lorgnette comme essentiellement contraire au plaisir purement

artistique que nous allons chercher au théâtre. Ce point écarté, je

reviens à la loi d'apparence.

Si nous étalons devant nos yeux, à une distance assez faible pour que

nous puissions saisir les détails des objets, un morceau de marbre, de

pierre, d'ivoire, de bois, de carton ou de toile, de soie, de velours,

nous remarquerons que la vue de ces différents objets éveille en nous

une foule de sensations tactiles qui, même sans que nous les éprouvions

directement, nous sont absolument indispensables pour formuler un

jugement sur la nature réelle des objets. Il semble que nous les

touchions, et si nous les touchions réellement les sensations éprouvées

seraient plus fortes, mais nullement différentes de celles que la vue

avait suffi à déterminer en nous. Or, au théâtre, le tact ne peut

pas s'exercer, et la distance est toujours assez grande pour que

les sensations tactiles associées aux sensations optiques soient

excessivement faibles, car ce ne sont que des réminiscences. La

distance, en effet, ne nous permet pas d'apprécier le poli du marbre, la

transparence de l'ivoire, la qualité fibreuse du bois, la trame soyeuse

des étoffes, non plus que l'habileté du tissage ou du brochage. Nos

sensations optiques se réduisent au coloris des objets, aux relations

de tons entre les ombres et les lumières et à la nature plus ou moins

brillante ou mate des reflets.

Nous ne jugeons donc, au théâtre, des objets que par leur aspect

extérieur. Par conséquent, pour que notre illusion soit suffisante, le

théâtre ne nous doit que des apparences. A quoi servirait-il de nous

montrer une colonne de marbre, si une colonne de carton peint nous

produit l'effet du marbre? A quoi bon recouvrir des meubles d'une étoffe

coûteuse, si une étoffe plus grossière produit un effet analogue? Du

bois blanc habilement peint ne suffira-t-il pas à représenter à nos

yeux le meuble le plus précieux? Qu'on le remarque, ce n'est pas là le

résultat d'une convention préalable, conclue entre le décorateur et le

public. Le théâtre nous donne absolument tout ce qu'il nous doit, des

sensations optiques exactes; et comme nous ne pouvons contrôler ces

sensations par le toucher, il n'a pas à se préoccuper d'une éventualité

qui ne se produira pas. Un directeur inintelligent pourrait seul avoir

la fantaisie de satisfaire un sens qui au théâtre ne s'exerce jamais. On

en a vu des exemples, et jamais l'effet n'a répondu à l'attente. Seule,

la ruine est au bout de ces essais aussi inutiles qu'extravagants.

D'ailleurs, c'est précisément parce que la mise en scène est une fiction

qu'elle est un art.

Les costumes, eux aussi, devraient obéir à la loi d'apparence. On en

tient compte, sans doute, dans une certaine mesure, les hommes surtout,

car les femmes y résistent ou plutôt se révoltent contre elle. Mais

est-ce bien aux actrices qu'il faut reprocher leurs excès de toilette?

N'y a-t-il pas de la faute du public? Voyez dans une salle de spectacle

toutes les lorgnettes se diriger sur l'actrice qui entre en scène,

l'environner, la dévisager, la passer en revue dans toutes les parties

de sa personne, examiner les mille détails de sa toilette, signer sa

robe du nom du plus habile faiseur, faire l'inventaire et l'estimation

de ses diamants et de ses dentelles. Du moment que le spectateur modifie

les conditions de l'optique théâtral, l'actrice est-elle bien coupable

de violer la loi d'apparence? Notez que ces superbes toilettes, si

véritablement belles et luxueuses quand on les détaille au grossissement

de la lorgnette, sont très souvent d'un très médiocre effet quand on

les regarde à l'oeil nu, c'est-à-dire quand on les replace dans les

conditions optiques qui conviennent au théâtre. C'est que l'art de la

toilette à la ville obéit à de tout autres lois que l'art de la toilette

à la scène. La toilette de ville est soumise de très près à la vue et à

la possibilité du toucher; la toilette de théâtre n'est faite que pour

nous procurer une satisfaction du sens de la vue, affaibli par la

distance. En sculpture et en peinture, une oeuvre destinée à être

regardée à une distance de trente mètres est d'un travail absolument

différent de celle qui doit être vue à une distance de trois ou quatre

mètres. Il en est de même de la toilette des actrices: un costume de

théâtre doit, pour produire le même effet qu'un costume de ville, être

traité différemment et exige des étoffes différentes qui fassent des

plis plus larges et plus amples, et qui par conséquent soient d'une

autre qualité. En outre, les tons doivent être plus francs et choisis en

vue de l'éclairage spécial des théâtres; les ornements doivent être

d'un dessin plus simple et d'une plus grande sobriété de détails. C'est

souvent par des moyens contraires qu'on obtient des effets analogues. La

même toilette ne peut également plaire le jour dans le monde et le soir

au théâtre; elle ne peut non plus satisfaire également deux spectateurs

dont l'un la détaille à l'aide de la lorgnette et l'isole ainsi de

l'ensemble de la mise en scène, et dont l'autre se contente de la

regarder dans la perspective théâtrale. Une actrice intelligente ne

saurait hésiter. Mais le moyen le plus sûr de soumettre les actrices aux

conditions esthétiques de l'art de la mise en scène serait de ne pas

leur faire supporter les frais de leur toilette. Elles y gagneraient

assurément, ainsi que les convenances artistiques. La différence que

l'on a établie entre ce qu'on appelle le costume de théâtre et la

toilette de ville est absurde et contraire à la vérité artistique. Au

théâtre, il n'y a pas de toilettes de ville, il n'y a que des costumes

de théâtre. Si la direction ne consent pas à payer tous les costumes, au

même titre qu'elle fait les frais des décors et des accessoires, c'est

elle qui est en partie responsable des fantaisies ruineuses que se

permettent les actrices. Toutefois, parmi les causes de ce luxe exagéré,

une des plus difficiles à détruire est précisément le goût de la société

actuelle, je ne dirai pas pour la toilette, ce qui a existé de tout

temps, mais pour la diversité de la toilette. Dans chaque mode générale

chaque femme se taille une mode particulière; et les femmes de théâtre,

dans la position en vue qu'elles occupent, sont excusables de chercher

à faire preuve d'un goût personnel dont les spectatrices cherchent à

découvrir la caractéristique, souvent dans un but avoué d'imitation.

L'art de la mise en scène: Essai d'esthétique théâtrale · 第 25 / 48 题