De la loi d'apparence.--De l'usage des lorgnettes.--Au théâtre, le sens
du toucher ne s'exerce jamais.--Seules les sensations optiques sont
directes.--Le théâtre ne nous doit que des apparences.--Des costumes et
des toilettes des actrices.
La loi d'apparence est d'un genre différent et a une portée tout autre.
Elle est basée sur ce fait important que, dans les beaux-arts, sur les
cinq sens que nous possédons, deux ne sont jamais exercés, ce sont le
goût et l'odorat, et qu'au théâtre sur les trois sens artistiques, la
vue, l'ouïe et le toucher, deux seulement sont appelés à jouer un
rôle. Les sensations tactiles ne figurent que comme des sensations
ordinairement associées à des sensations optiques, et la sûreté de nos
appréciations est au théâtre constamment mise en défaut par la distance.
Sans doute la plupart des spectateurs sont armés de lorgnettes qui
comblent en partie cette distance, mais il n'y a pas à s'arrêter à cette
objection; car, s'il y a un fait certain, c'est que la lorgnette est
destructive du plaisir théâtral, puisqu'elle a pour effet de rompre
l'illusion que l'on a eu quelquefois tant de peine à produire. La
lorgnette est nécessaire pour corriger une infirmité de la vue et même
de l'ouïe; pour satisfaire un goût plastique, s'il s'agit de la beauté
des actrices, ou, à un point de vue plus spécial, pour étudier les jeux
de physionomie d'un acteur. En dehors de ces quelques cas, je considère
la lorgnette comme essentiellement contraire au plaisir purement
artistique que nous allons chercher au théâtre. Ce point écarté, je
reviens à la loi d'apparence.
Si nous étalons devant nos yeux, à une distance assez faible pour que
nous puissions saisir les détails des objets, un morceau de marbre, de
pierre, d'ivoire, de bois, de carton ou de toile, de soie, de velours,
nous remarquerons que la vue de ces différents objets éveille en nous
une foule de sensations tactiles qui, même sans que nous les éprouvions
directement, nous sont absolument indispensables pour formuler un
jugement sur la nature réelle des objets. Il semble que nous les
touchions, et si nous les touchions réellement les sensations éprouvées
seraient plus fortes, mais nullement différentes de celles que la vue
avait suffi à déterminer en nous. Or, au théâtre, le tact ne peut
pas s'exercer, et la distance est toujours assez grande pour que
les sensations tactiles associées aux sensations optiques soient
excessivement faibles, car ce ne sont que des réminiscences. La
distance, en effet, ne nous permet pas d'apprécier le poli du marbre, la
transparence de l'ivoire, la qualité fibreuse du bois, la trame soyeuse
des étoffes, non plus que l'habileté du tissage ou du brochage. Nos
sensations optiques se réduisent au coloris des objets, aux relations
de tons entre les ombres et les lumières et à la nature plus ou moins
brillante ou mate des reflets.
Nous ne jugeons donc, au théâtre, des objets que par leur aspect
extérieur. Par conséquent, pour que notre illusion soit suffisante, le
théâtre ne nous doit que des apparences. A quoi servirait-il de nous
montrer une colonne de marbre, si une colonne de carton peint nous
produit l'effet du marbre? A quoi bon recouvrir des meubles d'une étoffe
coûteuse, si une étoffe plus grossière produit un effet analogue? Du
bois blanc habilement peint ne suffira-t-il pas à représenter à nos
yeux le meuble le plus précieux? Qu'on le remarque, ce n'est pas là le
résultat d'une convention préalable, conclue entre le décorateur et le
public. Le théâtre nous donne absolument tout ce qu'il nous doit, des
sensations optiques exactes; et comme nous ne pouvons contrôler ces
sensations par le toucher, il n'a pas à se préoccuper d'une éventualité
qui ne se produira pas. Un directeur inintelligent pourrait seul avoir
la fantaisie de satisfaire un sens qui au théâtre ne s'exerce jamais. On
en a vu des exemples, et jamais l'effet n'a répondu à l'attente. Seule,
la ruine est au bout de ces essais aussi inutiles qu'extravagants.
D'ailleurs, c'est précisément parce que la mise en scène est une fiction
qu'elle est un art.
Les costumes, eux aussi, devraient obéir à la loi d'apparence. On en
tient compte, sans doute, dans une certaine mesure, les hommes surtout,
car les femmes y résistent ou plutôt se révoltent contre elle. Mais
est-ce bien aux actrices qu'il faut reprocher leurs excès de toilette?
N'y a-t-il pas de la faute du public? Voyez dans une salle de spectacle
toutes les lorgnettes se diriger sur l'actrice qui entre en scène,
l'environner, la dévisager, la passer en revue dans toutes les parties
de sa personne, examiner les mille détails de sa toilette, signer sa
robe du nom du plus habile faiseur, faire l'inventaire et l'estimation
de ses diamants et de ses dentelles. Du moment que le spectateur modifie
les conditions de l'optique théâtral, l'actrice est-elle bien coupable
de violer la loi d'apparence? Notez que ces superbes toilettes, si
véritablement belles et luxueuses quand on les détaille au grossissement
de la lorgnette, sont très souvent d'un très médiocre effet quand on
les regarde à l'oeil nu, c'est-à-dire quand on les replace dans les
conditions optiques qui conviennent au théâtre. C'est que l'art de la
toilette à la ville obéit à de tout autres lois que l'art de la toilette
à la scène. La toilette de ville est soumise de très près à la vue et à
la possibilité du toucher; la toilette de théâtre n'est faite que pour
nous procurer une satisfaction du sens de la vue, affaibli par la
distance. En sculpture et en peinture, une oeuvre destinée à être
regardée à une distance de trente mètres est d'un travail absolument
différent de celle qui doit être vue à une distance de trois ou quatre
mètres. Il en est de même de la toilette des actrices: un costume de
théâtre doit, pour produire le même effet qu'un costume de ville, être
traité différemment et exige des étoffes différentes qui fassent des
plis plus larges et plus amples, et qui par conséquent soient d'une
autre qualité. En outre, les tons doivent être plus francs et choisis en
vue de l'éclairage spécial des théâtres; les ornements doivent être
d'un dessin plus simple et d'une plus grande sobriété de détails. C'est
souvent par des moyens contraires qu'on obtient des effets analogues. La
même toilette ne peut également plaire le jour dans le monde et le soir
au théâtre; elle ne peut non plus satisfaire également deux spectateurs
dont l'un la détaille à l'aide de la lorgnette et l'isole ainsi de
l'ensemble de la mise en scène, et dont l'autre se contente de la
regarder dans la perspective théâtrale. Une actrice intelligente ne
saurait hésiter. Mais le moyen le plus sûr de soumettre les actrices aux
conditions esthétiques de l'art de la mise en scène serait de ne pas
leur faire supporter les frais de leur toilette. Elles y gagneraient
assurément, ainsi que les convenances artistiques. La différence que
l'on a établie entre ce qu'on appelle le costume de théâtre et la
toilette de ville est absurde et contraire à la vérité artistique. Au
théâtre, il n'y a pas de toilettes de ville, il n'y a que des costumes
de théâtre. Si la direction ne consent pas à payer tous les costumes, au
même titre qu'elle fait les frais des décors et des accessoires, c'est
elle qui est en partie responsable des fantaisies ruineuses que se
permettent les actrices. Toutefois, parmi les causes de ce luxe exagéré,
une des plus difficiles à détruire est précisément le goût de la société
actuelle, je ne dirai pas pour la toilette, ce qui a existé de tout
temps, mais pour la diversité de la toilette. Dans chaque mode générale
chaque femme se taille une mode particulière; et les femmes de théâtre,
dans la position en vue qu'elles occupent, sont excusables de chercher
à faire preuve d'un goût personnel dont les spectatrices cherchent à
découvrir la caractéristique, souvent dans un but avoué d'imitation.