CHAPITRE XVIII

Rapports de la mise en scène avec le milieu social.--La mise en scène

se modifie comme la société.--Types généraux de l'ancienne

comédie.--Le _Tartufe_.--Complexité et hétérogénéité de la société

actuelle.--Plasticité nécessaire de la mise en scène.--Vieillissement

rapide du théâtre moderne.

Les rapports de la mise en scène avec le milieu social sont très

importants, eu égard à nos idées actuelles. Mais, pour plus de clarté et

ne pouvant tout dire à la fois, nous nous réservons d'examiner plus loin

tout ce que le temps et la distance amènent de modifications dans ces

rapports.

Nous poserons ce principe, qui n'a pas, il semble, besoin de

démonstration: l'a mise en scène doit correspondre exactement au milieu

social, c'est-à-dire doit convenir à l'état social des personnages mis

en scène et s'adapter à leurs moeurs et à leurs usages. Toutefois, et

c'est ici le point intéressant, ce n'est qu'à une époque relativement

récente que la mise en scène a conquis un rôle de plus en plus

prépondérant. Autrefois, on aurait pu concevoir uniquement trois

décorations, autrement dit trois milieux, un milieu grand seigneur, un

milieu bourgeois et un milieu populaire. Et encore c'est théoriquement

que je compte ce dernier qui en fait n'existait pas et dont par

conséquent la décoration correspondante serait restée d'une parfaite

inutilité. Ce qui en tenait lieu, c'était le milieu villageois ou

autrement dit le milieu pastoral. Jadis les classes étaient nettement

séparées les unes des autres et ne se confondaient jamais. _Le Bourgeois

gentilhomme_ est là pour nous montrer combien était ridicule un

bourgeois voulant trancher du grand seigneur. En fait, un grand

seigneur, riche ou pauvre, était toujours un grand seigneur, tandis

qu'un bourgeois, riche ou pauvre, n'était jamais qu'un bourgeois.

C'était la naissance seule qui importait; on s'inquiétait fort peu de la

fonction et du mérite social.

Aujourd'hui, malgré tout ce qui peut subsister de notre ancienne

division sociale, nous ne sommes plus répartis selon les règles étroites

d'une hiérarchie immuable. Les rangs sont confondus. C'est en général le

talent et l'argent qui, bien plus que la naissance, assurent une

haute position sociale. C'est pourquoi, au théâtre, l'ancienne unité

décorative ne correspondrait plus en rien à nos idées actuelles. Tandis

qu'il n'y avait jadis qu'un petit nombre de divisions générales, il y en

a aujourd'hui une infinité, et nous assimilons à nos fonctions, à nos

goûts, à nos moeurs, tout ce qui nous entoure et participe à notre

existence. En un mot, ainsi que nous l'avons déjà dit plus haut, notre

personnalité morale se reflète autour de nous jusque sur les moindres

objets. De là le rôle de la mise en scène dans les pièces modernes,

ou du moins dans celles qui s'ingénient à traduire sur le théâtre la

société française actuelle, et la nécessité d'en accorder tous les

éléments avec la personnalité morale des personnages représentés.

C'est donc par une conséquence logique que le décorateur et le metteur

en scène se sont faits tapissiers et en quelque sorte bibelotiers, et

qu'ils ont dû chercher à donner au matériel figuratif cette physionomie

personnelle qui est la caractéristique de la mise en scène moderne.

L'intérieur d'un jeune homme riche variera selon le monde au milieu

duquel il vit, monde de cheval ou de galanterie. Le cabinet d'un

financier ne sera pas celui d'un diplomate. Le salon d'une femme du

monde n'aura pas le même aspect que celui d'une demi-mondaine, et

celui-ci ne ressemblera pas à celui d'une femme galante. Dans l'effet

général, qui est celui que doivent produire la décoration et la mise en

scène, l'esthétique moderne a introduit une foule de spécialisations

nécessaires. Nos pièces actuelles exigent une adaptation perpétuellement

nouvelle de la mise en scène; c'est peut-être ce qui les fera vieillir

assez vite, et, au bout d'un certain nombre d'années, rendra leur

reprise très difficile.

Mais la mise en scène est bien obligée de suivre en cela l'esthétique,

qui ne se contente plus des types généraux de l'humanité. Dans les

comédies de Molière, les personnages sont le moins possible de leur

temps, ou du moins ils ne le sont que dans la mesure nécessaire; c'est

l'homme que peint Molière plutôt que tel ou tel homme. Dans les pièces

modernes, au contraire, dans les pièces de M. Emile Augier ou de M.

Alexandre Dumas fils, par exemple, les personnages sont le plus possible

de leur temps; et ce n'est plus l'homme en général qu'ils s'ingénient

à nous peindre, mais l'homme plastiquement et moralement conformé ou

déformé, selon le milieu social particulier où s'exerce son caractère et

où s'agitent ses passions.

Dans _Tartufe_, par exemple, il nous serait tout à fait impossible de

deviner quelle est la fonction sociale de chaque personnage, et, à ce

point de vue, Tartufe lui-même est un grand embarras pour notre manière

de voir toute moderne. C'est un dévot, mais ce n'est là que sa fonction

psychologique. Qu'est-il, socialement parlant? Appartient-il ou non à un

ordre, à une confrérie? A-t-il une fonction religieuse? Quelle est sa

position dans la société? Quels sont ses antécédents? Ces questions ne

recevront jamais de réponse; de telle sorte qu'aujourd'hui le costume de

Tartufe est un problème insoluble. Dans une pièce moderne, au

contraire, ce qu'on établit tout d'abord, c'est la fonction sociale

des personnages, leur position dans le monde: l'un est député, l'autre

banquier, celui-ci est militaire, celui-là est avocat, procureur

général, magistrat, etc. Nos auteurs modernes partent d'une idée, qui

n'est assurément pas fausse, et qui est en tout cas féconde: c'est que

l'expression de nos passions varie suivant le milieu où nous vivons et

suivant les idées transmises ou acquises, dont chacun de nous est en

quelque sorte un recueil différent. Ils s'intéressent à l'humanité

en détail et tiennent compte d'une foule de différenciations, dont

autrefois on ne s'inquiétait nullement, parce qu'en somme elles étaient

moins visibles.

Cette révolution esthétique s'accorde d'ailleurs avec nos idées

métaphysiques, psychologiques et physiologiques actuelles. Comme le

monde, comme les sociétés, comme toutes les sciences, l'esthétique a

crû en complexité et en hétérogénéité, et nous ne sommes pas sans doute

encore au bout des transformations que l'avenir lui imposera. La mise

en scène ne peut pas s'isoler et se séparer de l'esthétique, dont elle

n'est qu'une partie subordonnée; elle ne doit pas obéir à des principes

différents. C'est pourquoi l'évolution de la mise en scène n'est pas le

résultat d'un parti pris, mais au contraire résulte d'une transformation

insensible de l'esthétique dramatique et de la société moderne. La mise

en scène a ainsi acquis une plasticité qu'elle n'avait pas autrefois, et

sur ce point semble se soumettre ou tout au moins se prêter aux théories

de l'école réaliste ou naturaliste, dont le plus grand tort est de

vouloir précipiter une évolution, qui, ainsi que nous le verrons plus

loin, amènerait fatalement une déchéance de l'art, si elle n'était

modifiée et retardée par une lente diffusion de la culture générale de

l'esprit et par un relèvement graduel de l'idéal artistique.

Toutefois, cette physionomie particulière de la mise en scène pourrait

être un obstacle à la reprise future de nos pièces modernes; car ce

qui nous parait aujourd'hui un trait de jeunesse sera un jour une ride

d'autant plus marquée que le trait aura été plus précis. Toutefois, une

réflexion s'impose, qui nous permet de ne pas tenir grand compte de ce

vieillissement certain: c'est que, dans une oeuvre dramatique, la mise

en scène est la partie essentiellement destructible. Au bout d'un petit

nombre d'années, les décorations d'une pièce et son matériel figuratif

n'existent plus. Par conséquent, une reprise nécessite une mise en

oeuvre nouvelle, qui devra être sensiblement différente de la mise en

oeuvre primitive, ainsi que nous le ferons voir plus loin. Ici, il nous

suffira de dire que l'appareil décoratif et figuratif, mis de nouveau

en concordance, d'une part avec la pièce, et d'autre part avec le goût

actuel, n'aura nécessairement que les rides que lui infligera l'oeuvre

dramatique elle-même. Malheureusement, elles seront nombreuses si l'art

continue, comme la société, à croître en complexité et en hétérogénéité.

L'art de la mise en scène: Essai d'esthétique théâtrale · 第 23 / 48 题