Des pièces où domine la fantaisie.--Caractère de la fantaisie.--Le
théâtre de M. Labiche et de M. Meilhac.--Limites de la fantaisie.--De la
convenance dans la fantaisie.--_Lili_.--Pièces d'ordre composite.--_Ma
Camarade_.--Les féeries.
Nous examinerons, dans ce chapitre, les rapports de la mise en scène
avec ce que nous avons appelé la fantaisie. Une première difficulté
se présente, c'est de définir la fantaisie et de la distinguer de
l'imagination. A ne considérer que le sens premier des mots, il n'y a
guère de différence entre elles; cependant on ne peut contester qu'il
n'y en ait une notable si nous considérons l'emploi que nous faisons de
ces deux mots, quand nous les appliquons à des ouvrages dramatiques.
L'imagination est la faculté que nous avons d'évoquer des images et des
séries associées d'images, auxquelles correspondent des idées et des
séries associées d'idées, et qui toutes sont reliées par un lien de
contiguïté sérielle, sinon immédiate, au moins saisissable et certaine.
La fantaisie, au contraire, associe entre elles des images qui
n'appartiennent pas à une même série et n'ont par conséquent pas entre
elles de rapport nécessaire et prochain. Le contraste apparent des
images associées est donc la première loi de la fantaisie; mais la
seconde loi est que ces images associées doivent présenter immédiatement
à l'esprit un rapport inattendu, qui, bien que lointain et inaccoutumé,
mette en relation des idées qu'on aurait pu croire absolument
disparates. C'est en même temps l'étrangeté et la vérité relative de ce
rapprochement qui en constitue le piquant et l'originalité. En un mot,
on pourrait dire que la fantaisie, c'est de l'esprit dans l'imagination.
Il y a quelque chose de cela dans ce que les Anglais appellent
l'_humour_.
Par exemple, on peut, je crois, trouver que dans les oeuvres de M.
Alexandre Dumas fils il y a plus d'esprit que de fantaisie, tandis que
dans certaines oeuvres d'Alfred de Musset il y a plus de fantaisie que
d'esprit. Dans les pièces de M. Meilhac et de M. Labiche, il y a tantôt
de l'esprit, et du plus fin, tantôt de la fantaisie, et de la plus
originale. Cette association de l'esprit et de la fantaisie est, en
effet, le propre des oeuvres comiques, car les lois de l'esprit et de la
fantaisie semblent être identiques à celles de la gaieté et du rire,
et consister dans le rapport soudain que l'auteur nous fait apercevoir
entre deux objets les plus disparates d'apparence. A mesure que décroît
le nombre des parties justement associées dans les images mises en
présence, la fantaisie perd de son prix, n'est bientôt qu'une sorte
d'imagination vagabonde et déréglée, devient enfin grossière et tombe
dans ce qu'on appelle familièrement la bêtise, qui n'est autre chose
qu'une contradiction irrémédiable entre deux images conjuguées. La
bêtise est donc encore susceptible d'exciter le rire par l'inattendu
burlesque de la contradiction qu'elle propose à l'esprit.
Si nous avons réussi à présenter une idée juste de ce que nous entendons
par fantaisie, on doit comprendre combien les oeuvres dramatiques qui
sont des créations de la fantaisie, telles que _la Cagnotte, le Chapeau
de paille d'Italie, la Grande-Duchesse, la Cigale_, etc., s'éloignent à
chaque instant de la réalité des actes et des contingences possibles
de la vie. Les comédiens qui traduisent sur la scène ces combinaisons
originales et fantaisistes doivent s'y sentir dégagés du monde réel,
sans quoi ils se trouveraient aussi mal à l'aise sur la scène que nous
pourrions nous trouver gênés de nous voir en habit d'Arlequin dans la
compagnie de gens graves et sérieux. La mise en scène ne doit avoir
qu'un but, c'est de fournir un fond suffisant sur lequel se détachent
en pleine lumière ces créations de la fantaisie. Elle doit donc être
sommaire et pourvoir uniquement aux nécessités scéniques. Les costumes
surtout demandent une appropriation heureuse, aussi éloignée de la
correction que de l'excentricité banale. Il y faut conserver un certain
rapport avec la vérité. Aussi ce sont les artistes les mieux doués sous
le rapport de l'observation qui trouvent les costumes les plus comiques;
car, en déformant la réalité, ils ne la perdent cependant pas de vue et
font saillir aux yeux des spectateurs des rapprochements aussi piquants
qu'inattendus. La diction et les gestes doivent, eux aussi, concourir
au même effet général, s'écarter de la logique dans les limites du
compréhensible, et présenter toujours un rapport, amusant pour l'esprit,
entre la fiction et la réalité.
Il est encore une limite que ne doit pas dépasser la fantaisie, c'est
celle des convenances. Je ne parle pas seulement des convenances banales
qui consistent à ne pas outrager les bonnes moeurs. Mais un exemple fera
mieux comprendre la portée de cette observation. Quand un auteur
veut traduire sur la scène, pour en tirer des effets comiques, des
personnages de la vie réelle, auxquels nous attachons des idées,
factices peut-être, mais très puissantes, de dignité, de fierté morale,
et qui dans notre esprit sont associés à des sentiments extrêmement
délicats, il ne peut le faire, sans nous blesser, qu'en exagérant ce qui
est précisément chez eux une qualité essentielle. C'est pourquoi dans
_Lili_, le rôle du Commandant était si amusant, tandis que ceux des
autres officiers mêlés à la même action étaient si choquants. C'est
qu'en effet c'est une qualité chez un militaire d'être bref, énergique,
et d'avoir en même temps le coeur bon et sensible, et que par conséquent
on peut rire des exagérations burlesques de ces mêmes qualités. La
fantaisie conserve un rapport certain entre les images associées, et
quand nous redescendons de la fantaisie au réel, nous ne trouvons rien
que de respectable dans l'idée éveillée en nous par l'auteur. Notre
rire ne se trouve pas en désaccord formel avec ce qui compose
notre sentiment. Au contraire, une sentimentalité de goguette, la
fréquentation d'un monde interlope, la trivialité du goût et des
habitudes nous choqueront chez un militaire, auquel nous attachons des
idées d'honorabilité, de rigidité même, de droiture et de dignité; et
c'est pourquoi nous n'acceptons pas sur la scène, quand il s'agit de
militaires, la représentation de ces défauts bien qu'ils soient humains.
La fantaisie ne fera qu'exagérer notre répugnance, car il y aura une
contradiction choquante entre l'image qu'on nous présente et l'image
réelle que nous évoquons en nous: et nous nous sentirons d'autant plus
blessés que l'image qui nous est chère repose sur une idée acquise,
laborieusement fondée par nécessité sociale et soigneusement entretenue
par amour-propre national.
Pour en revenir à la mise en scène, si l'on faisait une étude
comparative des pièces d'observation pure et des pièces qui sont fondées
sur la fantaisie, on remarquerait que les premières demandent plus de
vérité que les secondes dans l'effet représentatif, et surtout plus de
soin dans la composition du matériel figuratif. Dans une pièce où un
acte d'observation se mêlerait à plusieurs actes de fantaisie, on
verrait de même la nécessité de modifier les conditions de la mise en
scène, et tandis que dans celui-là elle serait d'une grande exactitude
jusque dans les moindres détails, dans ceux-ci au contraire elle devrait
rester sommaire et restreinte aux nécessités scéniques. On en a un
exemple frappant dans _Ma Camarade_, où un acte d'observation et de fine
comédie s'intercale entre deux actes de pure fantaisie. Tandis que dans
ceux-ci la mise en scène reste sommaire et tout à fait approximative,
elle est traitée dans celui-là avec les plus grands soins, tant dans
l'ensemble de la décoration que dans tous les détails du matériel
figuratif.
Est-il besoin qu'en terminant ce chapitre j'aborde la mise en scène des
féeries? Je ne le crois pas: il n'y a pas de conditions dans le domaine
de l'impossible. Cependant il est même une limite à l'éblouissement des
yeux et à l'effet produit sur nous par le nombre et par un mouvement
même vertigineux. Ce n'est donc ni dans l'intensité croissante de la
lumière ni dans l'exagération du nombre et du mouvement qu'on trouvera
des effets nouveaux et amusants, mais en cherchant dans des séries
d'images de plus en plus éloignées quelque rapport apparent entre le
possible et l'impossible. La féerie est de la fantaisie hyperbolique;
mais, comme telle, elle ne doit pas violer trop ouvertement les lois de
la fantaisie.