CHAPITRE XVII

Des pièces où domine la fantaisie.--Caractère de la fantaisie.--Le

théâtre de M. Labiche et de M. Meilhac.--Limites de la fantaisie.--De la

convenance dans la fantaisie.--_Lili_.--Pièces d'ordre composite.--_Ma

Camarade_.--Les féeries.

Nous examinerons, dans ce chapitre, les rapports de la mise en scène

avec ce que nous avons appelé la fantaisie. Une première difficulté

se présente, c'est de définir la fantaisie et de la distinguer de

l'imagination. A ne considérer que le sens premier des mots, il n'y a

guère de différence entre elles; cependant on ne peut contester qu'il

n'y en ait une notable si nous considérons l'emploi que nous faisons de

ces deux mots, quand nous les appliquons à des ouvrages dramatiques.

L'imagination est la faculté que nous avons d'évoquer des images et des

séries associées d'images, auxquelles correspondent des idées et des

séries associées d'idées, et qui toutes sont reliées par un lien de

contiguïté sérielle, sinon immédiate, au moins saisissable et certaine.

La fantaisie, au contraire, associe entre elles des images qui

n'appartiennent pas à une même série et n'ont par conséquent pas entre

elles de rapport nécessaire et prochain. Le contraste apparent des

images associées est donc la première loi de la fantaisie; mais la

seconde loi est que ces images associées doivent présenter immédiatement

à l'esprit un rapport inattendu, qui, bien que lointain et inaccoutumé,

mette en relation des idées qu'on aurait pu croire absolument

disparates. C'est en même temps l'étrangeté et la vérité relative de ce

rapprochement qui en constitue le piquant et l'originalité. En un mot,

on pourrait dire que la fantaisie, c'est de l'esprit dans l'imagination.

Il y a quelque chose de cela dans ce que les Anglais appellent

l'_humour_.

Par exemple, on peut, je crois, trouver que dans les oeuvres de M.

Alexandre Dumas fils il y a plus d'esprit que de fantaisie, tandis que

dans certaines oeuvres d'Alfred de Musset il y a plus de fantaisie que

d'esprit. Dans les pièces de M. Meilhac et de M. Labiche, il y a tantôt

de l'esprit, et du plus fin, tantôt de la fantaisie, et de la plus

originale. Cette association de l'esprit et de la fantaisie est, en

effet, le propre des oeuvres comiques, car les lois de l'esprit et de la

fantaisie semblent être identiques à celles de la gaieté et du rire,

et consister dans le rapport soudain que l'auteur nous fait apercevoir

entre deux objets les plus disparates d'apparence. A mesure que décroît

le nombre des parties justement associées dans les images mises en

présence, la fantaisie perd de son prix, n'est bientôt qu'une sorte

d'imagination vagabonde et déréglée, devient enfin grossière et tombe

dans ce qu'on appelle familièrement la bêtise, qui n'est autre chose

qu'une contradiction irrémédiable entre deux images conjuguées. La

bêtise est donc encore susceptible d'exciter le rire par l'inattendu

burlesque de la contradiction qu'elle propose à l'esprit.

Si nous avons réussi à présenter une idée juste de ce que nous entendons

par fantaisie, on doit comprendre combien les oeuvres dramatiques qui

sont des créations de la fantaisie, telles que _la Cagnotte, le Chapeau

de paille d'Italie, la Grande-Duchesse, la Cigale_, etc., s'éloignent à

chaque instant de la réalité des actes et des contingences possibles

de la vie. Les comédiens qui traduisent sur la scène ces combinaisons

originales et fantaisistes doivent s'y sentir dégagés du monde réel,

sans quoi ils se trouveraient aussi mal à l'aise sur la scène que nous

pourrions nous trouver gênés de nous voir en habit d'Arlequin dans la

compagnie de gens graves et sérieux. La mise en scène ne doit avoir

qu'un but, c'est de fournir un fond suffisant sur lequel se détachent

en pleine lumière ces créations de la fantaisie. Elle doit donc être

sommaire et pourvoir uniquement aux nécessités scéniques. Les costumes

surtout demandent une appropriation heureuse, aussi éloignée de la

correction que de l'excentricité banale. Il y faut conserver un certain

rapport avec la vérité. Aussi ce sont les artistes les mieux doués sous

le rapport de l'observation qui trouvent les costumes les plus comiques;

car, en déformant la réalité, ils ne la perdent cependant pas de vue et

font saillir aux yeux des spectateurs des rapprochements aussi piquants

qu'inattendus. La diction et les gestes doivent, eux aussi, concourir

au même effet général, s'écarter de la logique dans les limites du

compréhensible, et présenter toujours un rapport, amusant pour l'esprit,

entre la fiction et la réalité.

Il est encore une limite que ne doit pas dépasser la fantaisie, c'est

celle des convenances. Je ne parle pas seulement des convenances banales

qui consistent à ne pas outrager les bonnes moeurs. Mais un exemple fera

mieux comprendre la portée de cette observation. Quand un auteur

veut traduire sur la scène, pour en tirer des effets comiques, des

personnages de la vie réelle, auxquels nous attachons des idées,

factices peut-être, mais très puissantes, de dignité, de fierté morale,

et qui dans notre esprit sont associés à des sentiments extrêmement

délicats, il ne peut le faire, sans nous blesser, qu'en exagérant ce qui

est précisément chez eux une qualité essentielle. C'est pourquoi dans

_Lili_, le rôle du Commandant était si amusant, tandis que ceux des

autres officiers mêlés à la même action étaient si choquants. C'est

qu'en effet c'est une qualité chez un militaire d'être bref, énergique,

et d'avoir en même temps le coeur bon et sensible, et que par conséquent

on peut rire des exagérations burlesques de ces mêmes qualités. La

fantaisie conserve un rapport certain entre les images associées, et

quand nous redescendons de la fantaisie au réel, nous ne trouvons rien

que de respectable dans l'idée éveillée en nous par l'auteur. Notre

rire ne se trouve pas en désaccord formel avec ce qui compose

notre sentiment. Au contraire, une sentimentalité de goguette, la

fréquentation d'un monde interlope, la trivialité du goût et des

habitudes nous choqueront chez un militaire, auquel nous attachons des

idées d'honorabilité, de rigidité même, de droiture et de dignité; et

c'est pourquoi nous n'acceptons pas sur la scène, quand il s'agit de

militaires, la représentation de ces défauts bien qu'ils soient humains.

La fantaisie ne fera qu'exagérer notre répugnance, car il y aura une

contradiction choquante entre l'image qu'on nous présente et l'image

réelle que nous évoquons en nous: et nous nous sentirons d'autant plus

blessés que l'image qui nous est chère repose sur une idée acquise,

laborieusement fondée par nécessité sociale et soigneusement entretenue

par amour-propre national.

Pour en revenir à la mise en scène, si l'on faisait une étude

comparative des pièces d'observation pure et des pièces qui sont fondées

sur la fantaisie, on remarquerait que les premières demandent plus de

vérité que les secondes dans l'effet représentatif, et surtout plus de

soin dans la composition du matériel figuratif. Dans une pièce où un

acte d'observation se mêlerait à plusieurs actes de fantaisie, on

verrait de même la nécessité de modifier les conditions de la mise en

scène, et tandis que dans celui-là elle serait d'une grande exactitude

jusque dans les moindres détails, dans ceux-ci au contraire elle devrait

rester sommaire et restreinte aux nécessités scéniques. On en a un

exemple frappant dans _Ma Camarade_, où un acte d'observation et de fine

comédie s'intercale entre deux actes de pure fantaisie. Tandis que dans

ceux-ci la mise en scène reste sommaire et tout à fait approximative,

elle est traitée dans celui-là avec les plus grands soins, tant dans

l'ensemble de la décoration que dans tous les détails du matériel

figuratif.

Est-il besoin qu'en terminant ce chapitre j'aborde la mise en scène des

féeries? Je ne le crois pas: il n'y a pas de conditions dans le domaine

de l'impossible. Cependant il est même une limite à l'éblouissement des

yeux et à l'effet produit sur nous par le nombre et par un mouvement

même vertigineux. Ce n'est donc ni dans l'intensité croissante de la

lumière ni dans l'exagération du nombre et du mouvement qu'on trouvera

des effets nouveaux et amusants, mais en cherchant dans des séries

d'images de plus en plus éloignées quelque rapport apparent entre le

possible et l'impossible. La féerie est de la fantaisie hyperbolique;

mais, comme telle, elle ne doit pas violer trop ouvertement les lois de

la fantaisie.

L'art de la mise en scène: Essai d'esthétique théâtrale · 第 22 / 48 题