CHAPITRE XVI

Des pièces où domine le sentiment.--Cas où les causes de l'émotion sont

subjectives.--_Le Mariage de Victorine._--Cas où les causes de l'émotion

sont objectives.--_L'Ami Fritz._

Dans les pièces fondées sur le sentiment, les ressorts principaux de

l'action sont les émotions morales, tendres ou tristes, dont sont agités

les personnages. Ce sont des mouvements de l'âme qui déterminent le

mouvement scénique. L'auteur cherche à nous intéresser à ces émotions

en éveillant sympathiquement notre sensibilité, c'est-à-dire notre

susceptibilité à l'impression des choses morales. Ce que nous devons

considérer, c'est la source d'où jaillit l'émotion, c'est-à-dire la

cause d'où naît le sentiment qui agite les personnages et qui de leur

âme passe sympathiquement dans la nôtre. Il est donc nécessaire,

dans l'étude des oeuvres dramatiques fondées sur le développement

psychologique des sentiments, de distinguer celles où les émotions

découlent de causes subjectives de celles où elles proviennent de causes

objectives. C'est la distinction qui importe et d'où se déduisent les

conditions de la mise en scène. Pour éclaircir cette question, il

convient d'examiner à ce point de vue deux oeuvres dramatiques dans

lesquelles les émotions de tristesse ou de joie sont précisément

fondées, dans l'une, sur des causes subjectives, dans l'autre, sur des

causes objectives.

Dans _le Mariage de Victorine_, de George Sand, nous assistons à un

drame émouvant qui se joue dans le coeur d'un père et dans celui de sa

fille. Celle-ci, sans oser se l'avouer, aime le fils du maître et

du bienfaiteur de son père. Celui-ci, qui voit naître cette aveugle

passion, veut la combattre en mariant sa fille à un des commis de son

maître. La grandeur d'âme du père et de la fille, la pureté de leur

conscience morale, leur respect pour les hiérarchies sociales, le soin

de leur propre dignité, l'estime qu'ils ont d'eux-mêmes, la fierté qui

relève jusqu'à l'héroïsme le sentiment de leur devoir, font un spectacle

poignant et douloureux de la lutte généreuse qui se livre dans le

coeur du père entre son amour paternel et le respect qu'il a pour son

bienfaiteur, dans le coeur de la fille entre son amour et son affection

filiale. Le drame auquel nous assistons se joue réellement dans ces deux

âmes, et la nôtre en suit les péripéties avec une sympathie douloureuse.

Nous sentons combien sont intimes et subjectives toutes les causes de

leur détermination, et combien dans ce drame psychologique sont de peu

de prix tous les attraits du monde extérieur. Rien aux yeux de ce

père et de cette jeune fille, comme à ceux du spectateur, n'est digne

d'exercer une influence quelconque sur leur résolution morale, ni le

luxe des appartements, ni les richesses qui s'entassent dans les coffres

de banquier, ni la beauté des costumes, rien enfin de ce qui est la

marque de la position plus haute à laquelle leur position plus humble

leur défend d'aspirer. Aussi tout ce qui, dans la décoration et dans la

mise en scène, attirerait les regards à ce point de vue rendrait presque

impossible le dénouement que le public attend et désire, et en tous cas

en dénaturerait la grandeur morale. La mise en scène doit être humble,

modeste, presque effacée, pauvre de détails, car rien n'y a d'intérêt

pour nous; les costumes simples et un peu austères, le jeu des acteurs

contenu, leurs gestes et leur diction sans emphase. Il faut, en un mot,

resserrer l'action, la maintenir et la dénouer dans, un milieu purement

moral, sans qu'aucun détail de la mise en scène vienne de sa pointe trop

brillante déchirer le voile de larmes que le drame a fait descendre sur

les regards des spectateurs.

Combien seront différents les effets que l'on devra se proposer

d'obtenir dans la représentation de _l'Ami Fritz_, de MM.

Erckmann-Chatrian. Dans ce drame; les causes immédiates sont toutes

objectives. Fritz est un homme jeune, bien portant, égoïste et heureux.

Tout lui sourit dans la vie, et il possède ce qui à ses yeux compose le

véritable bonheur ici-bas, une maison bien ensoleillée, des buffets bien

garnis d'argenterie et de beau linge, une gouvernante qui prévient ses

moindres désirs, et un estomac capable de tenir tête aux amis qu'il

rassemble à sa table et avec lesquels il sable les vins de la Moselle et

du Rhin ou savoure, en fumant, la bonne bière d'Alsace. Tout ce qui a

sur le caractère de Fritz une influence si heureuse compose précisément

tous les éléments de la mise en scène. Ici, il faut que les regards

du spectateur se reposent avec plaisir, comme ceux de Fritz, sur les

moindres détails de l'ameublement, sur le service de table et sur le

linge que la gouvernante étale avec orgueil et complaisance. Le repas

lui-même auquel il convie ses amis ne peut avoir la simplicité sommaire

des repas de théâtres, car c'est là un des facteurs principaux du seul

bonheur qu'il a connu jusqu'ici. Quand l'amour s'insinue dans son

coeur, c'est encore par les côtés sensuels de sa nature qu'il se laisse

séduire: c'est la bonne odeur de la fenaison, la voix pure de Sûzel, qui

s'unit à celles des faucheurs, les cerises, toutes glacées de la rosée

du matin, que du haut de l'arbre lui jette en riant la jeune fille, les

beignets succulents qu'elle a confectionnés de ses blanches mains, les

oeufs frais dont elle lui donne le désir, et les belles truites qu'elle

lui permet d'espérer.

Avec quel soin un directeur ne composera-t-il pas celte mise en scène,

dont chaque détail est destiné à produire un effet psychologique! Ici,

il ne faut plus que tous les accessoires sentent trop le théâtre; il

y faut un certain naturel qui puisse faire quelque illusion à l'oeil

complaisant du spectateur, et le séduire lui-même à cette bonne vie

matérielle de Fritz. Plus tard, quand tout ce bonheur se sera abîmé dans

la détresse de son coeur, toute cette mise en scène servira encore, par

contraste, à accuser plus fortement la désespérance de Fritz.

Mais j'en ai dit assez, il me semble; pour faire saisir la différence

essentielle qu'il y a entre la mise en scène d'une pièce fondée sur

un sentiment subjectif et celle d'une oeuvre où domine, dans les

sentiments, la puissance objective des choses. J'ajouterai, afin qu'on

ne se méprenne pas sur ma pensée, que cette différence peut être

considérée comme le fondement du jugement littéraire. De deux oeuvres,

dissemblables par la nature des sentiments, un goût éclairé préférera

toujours celle qui aura nécessité un moins grand appareil de mise en

scène. Un mouvement généreux de l'âme vaut par lui-même, et c'est en

diminuer le mérite que de le faire dépendre de causes matérielles et

accidentelles. Nous en revenons à ce que nous avons exposé dans les

premières pages de cet ouvrage, sur le rapport inverse qu'il y a entre

la richesse de la mise en scène et la valeur intrinsèque d'une oeuvre

dramatique.

L'art de la mise en scène: Essai d'esthétique théâtrale · 第 21 / 48 题