Des pièces où domine le sentiment.--Cas où les causes de l'émotion sont
subjectives.--_Le Mariage de Victorine._--Cas où les causes de l'émotion
sont objectives.--_L'Ami Fritz._
Dans les pièces fondées sur le sentiment, les ressorts principaux de
l'action sont les émotions morales, tendres ou tristes, dont sont agités
les personnages. Ce sont des mouvements de l'âme qui déterminent le
mouvement scénique. L'auteur cherche à nous intéresser à ces émotions
en éveillant sympathiquement notre sensibilité, c'est-à-dire notre
susceptibilité à l'impression des choses morales. Ce que nous devons
considérer, c'est la source d'où jaillit l'émotion, c'est-à-dire la
cause d'où naît le sentiment qui agite les personnages et qui de leur
âme passe sympathiquement dans la nôtre. Il est donc nécessaire,
dans l'étude des oeuvres dramatiques fondées sur le développement
psychologique des sentiments, de distinguer celles où les émotions
découlent de causes subjectives de celles où elles proviennent de causes
objectives. C'est la distinction qui importe et d'où se déduisent les
conditions de la mise en scène. Pour éclaircir cette question, il
convient d'examiner à ce point de vue deux oeuvres dramatiques dans
lesquelles les émotions de tristesse ou de joie sont précisément
fondées, dans l'une, sur des causes subjectives, dans l'autre, sur des
causes objectives.
Dans _le Mariage de Victorine_, de George Sand, nous assistons à un
drame émouvant qui se joue dans le coeur d'un père et dans celui de sa
fille. Celle-ci, sans oser se l'avouer, aime le fils du maître et
du bienfaiteur de son père. Celui-ci, qui voit naître cette aveugle
passion, veut la combattre en mariant sa fille à un des commis de son
maître. La grandeur d'âme du père et de la fille, la pureté de leur
conscience morale, leur respect pour les hiérarchies sociales, le soin
de leur propre dignité, l'estime qu'ils ont d'eux-mêmes, la fierté qui
relève jusqu'à l'héroïsme le sentiment de leur devoir, font un spectacle
poignant et douloureux de la lutte généreuse qui se livre dans le
coeur du père entre son amour paternel et le respect qu'il a pour son
bienfaiteur, dans le coeur de la fille entre son amour et son affection
filiale. Le drame auquel nous assistons se joue réellement dans ces deux
âmes, et la nôtre en suit les péripéties avec une sympathie douloureuse.
Nous sentons combien sont intimes et subjectives toutes les causes de
leur détermination, et combien dans ce drame psychologique sont de peu
de prix tous les attraits du monde extérieur. Rien aux yeux de ce
père et de cette jeune fille, comme à ceux du spectateur, n'est digne
d'exercer une influence quelconque sur leur résolution morale, ni le
luxe des appartements, ni les richesses qui s'entassent dans les coffres
de banquier, ni la beauté des costumes, rien enfin de ce qui est la
marque de la position plus haute à laquelle leur position plus humble
leur défend d'aspirer. Aussi tout ce qui, dans la décoration et dans la
mise en scène, attirerait les regards à ce point de vue rendrait presque
impossible le dénouement que le public attend et désire, et en tous cas
en dénaturerait la grandeur morale. La mise en scène doit être humble,
modeste, presque effacée, pauvre de détails, car rien n'y a d'intérêt
pour nous; les costumes simples et un peu austères, le jeu des acteurs
contenu, leurs gestes et leur diction sans emphase. Il faut, en un mot,
resserrer l'action, la maintenir et la dénouer dans, un milieu purement
moral, sans qu'aucun détail de la mise en scène vienne de sa pointe trop
brillante déchirer le voile de larmes que le drame a fait descendre sur
les regards des spectateurs.
Combien seront différents les effets que l'on devra se proposer
d'obtenir dans la représentation de _l'Ami Fritz_, de MM.
Erckmann-Chatrian. Dans ce drame; les causes immédiates sont toutes
objectives. Fritz est un homme jeune, bien portant, égoïste et heureux.
Tout lui sourit dans la vie, et il possède ce qui à ses yeux compose le
véritable bonheur ici-bas, une maison bien ensoleillée, des buffets bien
garnis d'argenterie et de beau linge, une gouvernante qui prévient ses
moindres désirs, et un estomac capable de tenir tête aux amis qu'il
rassemble à sa table et avec lesquels il sable les vins de la Moselle et
du Rhin ou savoure, en fumant, la bonne bière d'Alsace. Tout ce qui a
sur le caractère de Fritz une influence si heureuse compose précisément
tous les éléments de la mise en scène. Ici, il faut que les regards
du spectateur se reposent avec plaisir, comme ceux de Fritz, sur les
moindres détails de l'ameublement, sur le service de table et sur le
linge que la gouvernante étale avec orgueil et complaisance. Le repas
lui-même auquel il convie ses amis ne peut avoir la simplicité sommaire
des repas de théâtres, car c'est là un des facteurs principaux du seul
bonheur qu'il a connu jusqu'ici. Quand l'amour s'insinue dans son
coeur, c'est encore par les côtés sensuels de sa nature qu'il se laisse
séduire: c'est la bonne odeur de la fenaison, la voix pure de Sûzel, qui
s'unit à celles des faucheurs, les cerises, toutes glacées de la rosée
du matin, que du haut de l'arbre lui jette en riant la jeune fille, les
beignets succulents qu'elle a confectionnés de ses blanches mains, les
oeufs frais dont elle lui donne le désir, et les belles truites qu'elle
lui permet d'espérer.
Avec quel soin un directeur ne composera-t-il pas celte mise en scène,
dont chaque détail est destiné à produire un effet psychologique! Ici,
il ne faut plus que tous les accessoires sentent trop le théâtre; il
y faut un certain naturel qui puisse faire quelque illusion à l'oeil
complaisant du spectateur, et le séduire lui-même à cette bonne vie
matérielle de Fritz. Plus tard, quand tout ce bonheur se sera abîmé dans
la détresse de son coeur, toute cette mise en scène servira encore, par
contraste, à accuser plus fortement la désespérance de Fritz.
Mais j'en ai dit assez, il me semble; pour faire saisir la différence
essentielle qu'il y a entre la mise en scène d'une pièce fondée sur
un sentiment subjectif et celle d'une oeuvre où domine, dans les
sentiments, la puissance objective des choses. J'ajouterai, afin qu'on
ne se méprenne pas sur ma pensée, que cette différence peut être
considérée comme le fondement du jugement littéraire. De deux oeuvres,
dissemblables par la nature des sentiments, un goût éclairé préférera
toujours celle qui aura nécessité un moins grand appareil de mise en
scène. Un mouvement généreux de l'âme vaut par lui-même, et c'est en
diminuer le mérite que de le faire dépendre de causes matérielles et
accidentelles. Nous en revenons à ce que nous avons exposé dans les
premières pages de cet ouvrage, sur le rapport inverse qu'il y a entre
la richesse de la mise en scène et la valeur intrinsèque d'une oeuvre
dramatique.