CHAPITRE XV

Rapports de la mise en scène avec le milieu dramatique.--Pièces où

domine l'imagination.--Le théâtre de Scribe.--Le théâtre de Victor

Hugo.--Effet curieux observé dans _Quatre-vingt-treize_.

Le milieu dramatique est très différent du milieu théâtral, puisque

le milieu dramatique peut varier dans un même milieu théâtral. Nous

écartons tout d'abord les oeuvres classiques qui méritent une étude

spéciale. Mais il est encore nécessaire de restreindre notre sujet; car

il ne tendrait à rien moins qu'à passer en revue tous les genres de

la littérature dramatique, tels que le drame héroïque, historique,

romantique ou bourgeois, et la comédie d'intrigue, de caractère ou

de sentiment. Nous croyons plus profitable de considérer le milieu

dramatique dans ses rapports avec l'imagination, le sentiment et la

fantaisie.

La nature de l'imagination dépend de la nature de l'esprit; elle

varie suivant l'attrait que l'esprit éprouve pour telle qualité, tel

caractère, telle forme ou telle coloration des images remémorées et

associées. En se plaçant à un point de vue très général, on peut dire

qu'il y a deux sortes d'imaginations; premièrement, celle qui est

surtout séduite par les contours et les formes, les rapports des formes

entre elles, leur agencement, les qualités extérieures et superficielles

des objets; deuxièmement, celle qui se laisse charmer par la couleur,

les effets d'ombre et de lumière, les rapports de nature entre les

objets, leurs qualités substantielles et leur agencement pittoresque

dans les profondeurs de l'espace. Quand il s'agit d'oeuvres théâtrales,

la mise en scène devra naturellement varier selon la nature particulière

de l'imagination du poète.

Scribe, on ne peut le nier, avait une imagination féconde, mais celle-ci

avait un caractère superficiel et était uniquement théâtrale. Pour lui,

le monde extérieur n'était qu'un décor et les hommes n'étaient que des

comédiens. Il n'y avait en quelque sorte aucun lien sympathique entre

son âme et l'âme des êtres et des choses. Son regard ne pénètre pas plus

profondément que sa pensée; l'un et l'autre s'arrêtent aux surfaces et

son génie se complaît dans les apparences. Aussi serait-ce une faute,

quand il s'agit des oeuvres de Scribe, de détacher l'action sur un décor

trop étudié, trop nature en quelque sorte; il leur faut une décoration

un peu banale, qui ne fasse pas trop illusion, qui soit bien du carton

et du papier peints, et derrière laquelle notre esprit devine la

coulisse. De même, les acteurs devront craindre de paraître trop

humains et de trop se rapprocher de la nature, car ils se mettraient

en contradiction avec le génie particulier de l'auteur; ils doivent

s'attacher à rester comédiens. Aux yeux de Scribe, l'art est destiné à

nous procurer une délectation facile, sans secousse violente; et dans la

représentation de ses pièces tout doit conserver ce caractère tempéré.

La décoration ne doit exercer sur nos yeux qu'une illusion facile à

s'évaporer, comme ces brillantes bulles de savon qu'un souffle fait

évanouir; de même, l'action et la diction des acteurs, les péripéties

tristes ou gaies par lesquelles passent les personnages doivent garder

le caractère aimable d'un jeu d'esprit, comme il sied à une société d'où

la belle humeur a proscrit les passions troublantes. En un mot, rien ne

doit avoir la prétention d'affecter trop profondément notre âme.

C'est pourquoi il ne faut rien de trop riche dans la décoration, rien

d'inutile dans le matériel figuratif, rien de trop vrai surtout: des

apparences de tableaux, des apparences de pendules, des apparences de

meubles; des costumes sentant le théâtre et des accessoires sortant

ostensiblement du magasin. C'est là que les fourchettes piquent des

morceaux chimériques dans des pâtés de carton et que les verres ne

s'emplissent que du vide des bouteilles.

Transportons maintenant ces procédés de mise en scène dans un autre

milieu dramatique, dans le théâtre de Victor Hugo, par exemple, nous

n'obtiendrons souvent par ces mêmes moyens que des effets disparates.

C'est que toute autre est l'imagination substantielle et pittoresque

du poète; elle est une représentation embellie, agrandie et en quelque

sorte outrée de la nature, et l'être humain s'y montre toujours à l'état

héroïque, ou grandiose ou grotesque, sous une lumière intense qui rend

les ombres plus profondes.

Ce grand effet de clair-obscur, que le poète projette sur les êtres et

sur les choses, leur donne un relief saisissant. Lui-même, dans les

indications de mise en scène qu'il joint à son oeuvre, fouille les

détails, décrit les ameublements et les costumes, sculpte les bahuts

et cisèle les armes. Dans ses vers, pas plus que dans ses indications

scéniques, il ne se contente de l'à peu près théâtral: il touche et

façonne les objets du pouce de Michel-Ange et les revêt de la couleur du

Titien. Il faut à ses personnages des pourpoints de velours et de soie,

des épées brillantes et souples; il faut à ses heureux interprètes un

visage majestueux ou farouche, une parole caressante ou hautaine, un

jeu de proportion héroïque, de façon que, laissant bien loin d'eux le

comédien, ils dépassent un peu le personnage lui-même. A ses drames

conviennent les décorations splendides, les ameublements somptueux, les

foules innombrables de la figuration; car partout et toujours, derrière

la décoration, derrière les personnages, comme un dieu impalpable

derrière un héros de l'Iliade, on devine la grande ombre du poète dont

la volonté puissante assemble les choses ou pousse et fait mouvoir ses

personnages à nos yeux. Génie essentiellement lyrique, bien plutôt que

dramatique, qui jamais n'abstrait son oeuvre de lui-même, et qui se sent

à l'étroit sur les planches et entre les coulisses d'un théâtre. La

véritable scène où se meuvent les personnages du drame, c'est le cerveau

même du poète: c'est là qu'il faut chercher les mobiles secrets de ses

héros, qui obéissent bien plus à la volonté expresse de leur créateur

qu'à la logique de leurs propres passions; et c'est là seulement que

peuvent entièrement se réaliser ses conceptions scéniques et décoratives

souvent à peu près irréalisables, comme dans _le Roi s'amuse_.

Dans tous les drames de Victor Hugo, l'imagination est tellement

instante et puissante, à tous les moments de l'action, qu'un jour, fait

inouï dans les annales dramatiques, dans un tableau qui ouvre un des

actes de _Quatre-Vingt-Treize_, le poète a soudain supprimé décors et

acteurs, et, sans autre intermédiaire que l'orchestre et des comparses

derrière la toile baissée, a fait assister toute une salle de théâtre à

un drame sanglant, faisant ainsi passer directement de son imagination

dans celle du spectateur une série d'images émouvantes, sans

l'interposition nécessaire d'images sensibles et réelles. Quand je dis

toute la salle, je me trompe, car tandis qu'une partie de l'orchestre

s'associait à l'émotion esthétique du poète, des hauteurs du théâtre on

réclamait à grands cris le lever du rideau. Là haut, ils voulaient voir

ce qui n'existait pas, et ils réclamaient la vue directe d'un drame dont

leur imagination était incapable de leur fournir une image subjective!

Il leur aurait tout au moins fallu le récit classique que justifie donc,

dans certains cas, le procédé du maître moderne.

La mise en scène d'un tel poète sera toujours difficile à réaliser. Elle

devra souvent être d'ordre composite, associant le faux et le vrai,

poursuivant souvent l'impossible, découpant ou étageant la scène, tantôt

étalant au premier plan les pauvretés maladroites de ses décors peints,

tantôt se lançant dans le luxe exagéré des décorations d'opéra.

L'art de la mise en scène: Essai d'esthétique théâtrale · 第 20 / 48 题