De la sensualité et de l'individualité dans le goût actuel.--Dérogations
aux principes.--Rapports de la mise en scène avec le milieu
théâtral.--Caractère d'un théâtre, de son répertoire et du public qui le
fréquente.
Les principes que nous venons d'exposer dominent l'art de la mise en
scène et ne sont pas impunément violés en ce qu'ils ont d'essentiel.
Cependant, on ne peut nier que notre époque n'ait une tendance à en
atténuer la rigueur. Nous inclinons, à ce qu'il semble, à goûter les
arts par leurs côtés sensualistes, et nous apportons au théâtre cette
tendance qui nous prédispose à tenir un grand compte du plaisir de nos
yeux dans le charme qu'exercent sur nous les ouvrages dramatiques.
En outre, dans la vie moderne, l'individualité des goûts suppose un
rapport plus étroit entre le sujet et les objets qui l'entourent, et
crée en quelque sorte pour chaque homme un milieu individuel dont nous
ne pouvons l'abstraire absolument. En peinture, on se préoccupe à juste
titre de la coloration et de l'intensité des reflets; il en sera de même
au théâtre, et puisque notre tournure d'esprit elle-même se reflète sur
les objets dont nous meublons notre vie, l'auteur et le metteur en scène
devront s'attacher à satisfaire la prédisposition qu'ont les spectateurs
modernes à chercher dans les objets le reflet des qualités morales ou
intellectuelles du sujet.
Les théâtres sont donc amenés presque fatalement, pour ces diverses
raisons, à apporter à la mise en scène des soins de plus en plus
minutieux, et à descendre du général au particulier dans la
représentation de la réalité. En outre, ils ont dû obéir à la nécessité
d'augmenter l'effet représentatif des pièces qu'ils remontent ou qu'ils
exposent pour la première fois devant les yeux du public. Il est
donc intéressant d'examiner dans quelle mesure les principes peuvent
s'infléchir et s'accommoder à notre goût actuel.
Après avoir étudié les principes de la mise en scène en ce qu'ils ont
d'absolu, il nous faut donc les étudier dans ce qu'ils ont de
relatif. Nous allons passer en revue le plus rapidement possible les
modifications dont est susceptible la mise en scène, selon qu'on
l'étudié dans ses rapports soit avec le milieu théâtral, soit avec le
milieu dramatique, soit avec le milieu social.
Occupons-nous d'abord du milieu théâtral. Il est certain que nous
n'allons pas à la Comédie-Française, à l'Ambigu ou au Châtelet dans
les mêmes dispositions d'esprit, et que selon le milieu théâtral nous
inclinons à rechercher tantôt un plaisir où l'esprit aura la plus grande
part, tantôt un plaisir plus ou moins fortement imprégné de sensualisme.
Dans le premier cas, nous serons moins exposés à subir l'influence de
nos yeux, et l'attention de notre esprit sera une force subjective très
résistante à toutes les causes objectives de distraction, tandis que
dans le second notre esprit, mobile et flottant, ouvert aux impressions
du dehors, sera disposé à se laisser séduire par le charme des images
optiques. En outre, le choix même du théâtre a été ordinairement
déterminé par le caractère particulier de son répertoire habituel. Nous
savons qu'en général ici la crise dramatique éclatera par suite du
conflit probable de passions plus ou moins fortes ou par suite du choc
inévitable de caractères dissemblables; tandis que là l'intérêt pourra
naître du concours des événements et de l'influence qu'exercera sur eux,
comme dans la vie réelle, la contingence inévitable des choses. Dans le
premier cas, le monde intérieur de l'âme nous enveloppe en quelque sorte
tout entier et nous protège contre toute influence étrangère; dans le
second, le monde extérieur nous sollicite avec l'extrême diversité
des sensations qui nous attendent de tous les côtés. Donc, ici, à la
Comédie-Française, par exemple, un peu d'excès dans la mise en scène ne
modifiera pas sensiblement le caractère général qu'elle doit conserver,
et nous ne serons pas tentés de scruter les rapports spéciaux que le
matériel figuratif, un peu trop amplifié, pourrait avoir avec la marche
du drame, tandis que là, au Châtelet par exemple, chacun des détails du
matériel figuratif nous attirera par le rapport probable que nous
le soupçonnerons d'avoir avec la suite du drame. Ainsi, à la
Comédie-Française, tel meuble, inutile à l'action, ne sera _à priori_
qu'un témoignage de confortable ou de somptuosité, tandis qu'au
Châtelet, nous serons tentés, _à priori_, de regarder ce même meuble
comme indispensable à l'action ou même comme une boîte à surprise
possible.
Donc, suivant le milieu théâtral, des effets de mise en scène,
d'intensité égale, n'auront pas une portée identique. Plus le
répertoire habituel d'un théâtre est intellectuellement relevé, moins
l'accroissement de l'effet représentatif aura d'influence fâcheuse, à la
condition cependant que tout le matériel figuratif soit soumis à la
même proportion d'intensité, et qu'aucun détail n'éveille en nous une
attention particulière. C'est pourquoi, à la Comédie-Française, on
pourra apporter des soins presque excessifs à la composition des
ameublements sans crainte de jeter l'esprit du spectateur sur de fausses
pistes. Le goût plus délicat du public habituel en sera satisfait, et la
mise en scène s'associera ainsi aux habitudes sociales du monde auquel
appartiennent les spectateurs et les personnages de la plupart des
pièces qu'on représente à ce théâtre. Au Châtelet, comme à la Gaîté ou
à l'Ambigu, c'est au contraire au décor peint qu'il faudra uniquement
demander un accroissement de mise en scène; car on ne peut modifier
le matériel figuratif sans changer l'effet spécial qu'en attend le
spectateur. En résumé, lorsque pour des raisons supérieures on croira
nécessaire d'augmenter l'effet représentatif d'une oeuvre dramatique, la
dérogation aux principes essentiels de la mise en scène trouvera dans
le milieu théâtral soit des circonstances atténuantes, soit des
circonstances aggravantes.