CHAPITRE XIV

De la sensualité et de l'individualité dans le goût actuel.--Dérogations

aux principes.--Rapports de la mise en scène avec le milieu

théâtral.--Caractère d'un théâtre, de son répertoire et du public qui le

fréquente.

Les principes que nous venons d'exposer dominent l'art de la mise en

scène et ne sont pas impunément violés en ce qu'ils ont d'essentiel.

Cependant, on ne peut nier que notre époque n'ait une tendance à en

atténuer la rigueur. Nous inclinons, à ce qu'il semble, à goûter les

arts par leurs côtés sensualistes, et nous apportons au théâtre cette

tendance qui nous prédispose à tenir un grand compte du plaisir de nos

yeux dans le charme qu'exercent sur nous les ouvrages dramatiques.

En outre, dans la vie moderne, l'individualité des goûts suppose un

rapport plus étroit entre le sujet et les objets qui l'entourent, et

crée en quelque sorte pour chaque homme un milieu individuel dont nous

ne pouvons l'abstraire absolument. En peinture, on se préoccupe à juste

titre de la coloration et de l'intensité des reflets; il en sera de même

au théâtre, et puisque notre tournure d'esprit elle-même se reflète sur

les objets dont nous meublons notre vie, l'auteur et le metteur en scène

devront s'attacher à satisfaire la prédisposition qu'ont les spectateurs

modernes à chercher dans les objets le reflet des qualités morales ou

intellectuelles du sujet.

Les théâtres sont donc amenés presque fatalement, pour ces diverses

raisons, à apporter à la mise en scène des soins de plus en plus

minutieux, et à descendre du général au particulier dans la

représentation de la réalité. En outre, ils ont dû obéir à la nécessité

d'augmenter l'effet représentatif des pièces qu'ils remontent ou qu'ils

exposent pour la première fois devant les yeux du public. Il est

donc intéressant d'examiner dans quelle mesure les principes peuvent

s'infléchir et s'accommoder à notre goût actuel.

Après avoir étudié les principes de la mise en scène en ce qu'ils ont

d'absolu, il nous faut donc les étudier dans ce qu'ils ont de

relatif. Nous allons passer en revue le plus rapidement possible les

modifications dont est susceptible la mise en scène, selon qu'on

l'étudié dans ses rapports soit avec le milieu théâtral, soit avec le

milieu dramatique, soit avec le milieu social.

Occupons-nous d'abord du milieu théâtral. Il est certain que nous

n'allons pas à la Comédie-Française, à l'Ambigu ou au Châtelet dans

les mêmes dispositions d'esprit, et que selon le milieu théâtral nous

inclinons à rechercher tantôt un plaisir où l'esprit aura la plus grande

part, tantôt un plaisir plus ou moins fortement imprégné de sensualisme.

Dans le premier cas, nous serons moins exposés à subir l'influence de

nos yeux, et l'attention de notre esprit sera une force subjective très

résistante à toutes les causes objectives de distraction, tandis que

dans le second notre esprit, mobile et flottant, ouvert aux impressions

du dehors, sera disposé à se laisser séduire par le charme des images

optiques. En outre, le choix même du théâtre a été ordinairement

déterminé par le caractère particulier de son répertoire habituel. Nous

savons qu'en général ici la crise dramatique éclatera par suite du

conflit probable de passions plus ou moins fortes ou par suite du choc

inévitable de caractères dissemblables; tandis que là l'intérêt pourra

naître du concours des événements et de l'influence qu'exercera sur eux,

comme dans la vie réelle, la contingence inévitable des choses. Dans le

premier cas, le monde intérieur de l'âme nous enveloppe en quelque sorte

tout entier et nous protège contre toute influence étrangère; dans le

second, le monde extérieur nous sollicite avec l'extrême diversité

des sensations qui nous attendent de tous les côtés. Donc, ici, à la

Comédie-Française, par exemple, un peu d'excès dans la mise en scène ne

modifiera pas sensiblement le caractère général qu'elle doit conserver,

et nous ne serons pas tentés de scruter les rapports spéciaux que le

matériel figuratif, un peu trop amplifié, pourrait avoir avec la marche

du drame, tandis que là, au Châtelet par exemple, chacun des détails du

matériel figuratif nous attirera par le rapport probable que nous

le soupçonnerons d'avoir avec la suite du drame. Ainsi, à la

Comédie-Française, tel meuble, inutile à l'action, ne sera _à priori_

qu'un témoignage de confortable ou de somptuosité, tandis qu'au

Châtelet, nous serons tentés, _à priori_, de regarder ce même meuble

comme indispensable à l'action ou même comme une boîte à surprise

possible.

Donc, suivant le milieu théâtral, des effets de mise en scène,

d'intensité égale, n'auront pas une portée identique. Plus le

répertoire habituel d'un théâtre est intellectuellement relevé, moins

l'accroissement de l'effet représentatif aura d'influence fâcheuse, à la

condition cependant que tout le matériel figuratif soit soumis à la

même proportion d'intensité, et qu'aucun détail n'éveille en nous une

attention particulière. C'est pourquoi, à la Comédie-Française, on

pourra apporter des soins presque excessifs à la composition des

ameublements sans crainte de jeter l'esprit du spectateur sur de fausses

pistes. Le goût plus délicat du public habituel en sera satisfait, et la

mise en scène s'associera ainsi aux habitudes sociales du monde auquel

appartiennent les spectateurs et les personnages de la plupart des

pièces qu'on représente à ce théâtre. Au Châtelet, comme à la Gaîté ou

à l'Ambigu, c'est au contraire au décor peint qu'il faudra uniquement

demander un accroissement de mise en scène; car on ne peut modifier

le matériel figuratif sans changer l'effet spécial qu'en attend le

spectateur. En résumé, lorsque pour des raisons supérieures on croira

nécessaire d'augmenter l'effet représentatif d'une oeuvre dramatique, la

dérogation aux principes essentiels de la mise en scène trouvera dans

le milieu théâtral soit des circonstances atténuantes, soit des

circonstances aggravantes.

L'art de la mise en scène: Essai d'esthétique théâtrale · 第 19 / 48 题