CHAPITRE XIII

De la fin nécessaire des objets composant le matériel figuratif.--_Le

Misanthrope_ et _les Femmes savantes_.--Le hasard n'est pas un ressort

dramatique.

Nous pouvons tirer quelques conclusions des idées exposées dans le

chapitre précédent. Puisque le décor ne doit avoir qu'une influence

générale sur l'esprit du spectateur, il est nécessaire qu'il soit traité

avec une grande modération de tons et une grande simplicité de détails;

il ne doit pas trop attirer les yeux, et, si ceux-ci s'y reposent, il ne

doit leur présenter aucun trait susceptible de produire sur l'esprit une

excitation spéciale. Quant aux objets représentés, qui par leur nature

auraient pu faire partie du matériel figuratif, il est important qu'ils

soient peints largement, sans aucune recherche du trompe-l'oeil. Agir

autrement serait une grande faute; car, puisqu'on a jugé que tel objet,

inutile à l'action, ne devait pas figurer en réalité sur la scène, il ne

faut pas donner à cet objet peint la valeur de l'objet réel. Il est à

peine besoin de signaler le cas où un objet figurant réellement doit

avoir un pendant similaire: il est clair que ce pendant doit être réel

et non peint. Dans un cabinet de travail, à gauche et à droite de la

porte du milieu, sont placées deux bibliothèques; il faut de toute

évidence qu'elles soient peintes toutes deux, ou que, si l'une est utile

à l'action, elles soient toutes deux réelles. Il est inutile d'insister

sur d'aussi simples détails.

Si les détails du décor ne doivent pas affecter outre mesure l'esprit

du spectateur, on conçoit combien, par contraste, le matériel figuratif

prendra d'importance aux yeux du public et s'imposera à son attention.

Ainsi, par le seul effet de cette double loi, le poète agit d'une façon

certaine sur la direction de nos pensées. En faisant apparaître certains

objets à nos yeux, il nous prépare tacitement à une évolution du drame.

Puisque nous avons dit que le matériel figuratif, avait un rapport

particulier avec l'action, il suit de là qu'aucun des objets réels qui

le composent ne peut être indifférent. C'est donc une loi absolue de la

mise en scène qu'aucun objet réel, prédestiné par sa nature ou par sa

place à attirer l'attention du spectateur, ne peut être mis sous nos

yeux à moins qu'il n'ait un rapport certain avec la marche du drame.

Chacun d'eux joue donc un rôle, plus ou moins important, et à un moment

donné aide au développement du drame et souvent concourt à une de

ses évolutions. Dans _Tartufe_, la table couverte d'un tapis et sous

laquelle se cache Orgon remplit un rôle de premier ordre. La vue d'une

table sur la scène est donc loin d'être indifférente, et on peut en dire

autant de tout le matériel figuratif. Naturellement, il y a toujours un

certain nombre d'objets réels qui peuvent figurer dans la décoration

sans attirer notre attention. Par exemple, si la mise en scène comporte

une cheminée, on y joindra une garniture, pendule, vases, flambeaux,

etc., sans que cela tire à conséquence, puisque cela forme pour l'oeil

un ensemble auquel il est habitué. D'ailleurs, il est clair que

certains objets sont plus caractéristiques que d'autres. Il est inutile

d'insister: il y a dans tous les arts des règles de détail qui ne

relèvent que du bon sens. En outre, l'apparition d'objets, même

caractéristiques, perd de son importance si elle se rattache à une

méthode générale de mise en scène, et si l'amplification porte sur tout

l'ensemble du matériel figuratif.

Dans la vie, les objets n'ont qu'une importance contingente; dans une

oeuvre dramatique, ils sont liés d'une façon nécessaire à l'action qui

va se développer sous nos yeux. Dans un salon, par exemple, où une femme

reçoit à certain jour des visites, le nombre de sièges formant cercle

autour de la cheminée est invariable et en général supérieur au nombre

de personnes présentes. Un peintre, choisissant une scène de visites

pour sujet d'un tableau de genre, sera naturellement vrai en

reproduisant la réalité, et il ne viendra à l'esprit d'aucun spectateur

du tableau de comparer le nombre des visiteurs à celui des sièges. C'est

qu'en effet la suite de cette scène a la contingence de la vie: il

pourra venir d'autres visiteurs, comme il pourra n'en pas venir. Dans

cette oeuvre d'art, la représentation est à elle-même sa propre fin.

L'esprit n'est sollicité en rien à chercher un rapport entre cette scène

et une scène subséquente qui ne viendra jamais.

Transportons-nous dans le salon de Célimène au deuxième acte du

_Misanthrope_. Lorsque Basque avance des sièges sur l'ordre de sa

maîtresse, il pourrait lui arriver, sur le théâtre comme dans la

vie réelle, d'approcher un nombre de sièges supérieur à celui des

personnages. Supposez que cela se produisît sur la scène, et imaginez

qu'au milieu d'Éliante, de Philinte, d'Acaste, de Clitandre, d'Alceste

et de Célimène, tous assis, il restât un siège vide: quelle importance

ce détail ne prendrait-il pas aux yeux des spectateurs! Ce siège vide

intriguerait le public et distrairait l'esprit d'une des plus belles

scènes de l'ouvrage, car il serait là comme un siège d'attente et

semblerait annoncer un nouveau personnage, et par suite une péripétie

que notre esprit serait déçu de ne point voir se produire.

Cette observation pourra paraître subtile. Pour comprendre toute son

importance, il nous suffira de nous reporter à la mise en scène des

_Femmes savantes_. A la seconde scène de l'acte III, lorsque le valet

approche les sièges sur lesquels prennent place Henriette, Philaminte,

Trissotin, Bélise et Armande, il dispose, sur le premier plan, six

sièges, dont cinq seulement sont occupés par les personnages en scène,

tandis que le sixième reste vide. Voilà bien ce siège d'attente dont

nous parlions; or, ici, il annonce une scène subséquente dont le public

est ainsi averti, qu'il attend, et qui se produira en effet. Pendant

tout le temps que dure la scène où Trissotin lit ses vers, ce siège vide

est un témoin muet; sa présence est déjà une protestation contre

les méchants vers de Trissotin, et le public se dit qu'il annonce

nécessairement un autre personnage qui vengera le bon sens outragé. Et

ce vengeur, en effet, c'est un autre pédant, Vadius, qui, tout pédant

qu'il est lui-même, fera entendre à Trissotin de dures, mais justes

vérités. On voit par cet exemple comment la mise en scène conspire

à l'évolution de l'action dramatique, en fondant ses dispositions

quelquefois les plus simples sur la logique rigoureuse qui régit

l'esprit du spectateur.

Il n'est pas jusqu'aux objets non visibles qu'il soit permis de produire

sans préparation et sans précaution. Tous les jours, nous croisons dans

la rue des personnes qui portent un revolver sur elles et auxquelles il

pourrait arriver d'être en situation de le tirer de leur poche. Sur la

scène, un personnage ne peut impunément tirer à l'improviste un revolver

de sa poche; il faut, ou que le public soit averti de la présence d'une

arme dans la poche de tel personnage, ou que tout au moins il soit

prédisposé à voir cette arme apparaître. Il ne serait pas non plus

permis à un personnage de parler d'un pistolet qu'il porte sur lui,

l'occasion même serait-elle naturelle, si cette arme ne devait point

jouer un rôle subséquent. Mais ces deux derniers exemples ont trait aux

fautes de mise en scène qui peuvent être commises, non par la direction

du théâtre, mais par l'auteur lui-même.

Le hasard, en résumé, ne peut jamais être un ressort dramatique, et

la raison en est simple: le mot _hasard_ et le mot _art_ s'excluent

mutuellement, le premier impliquant une rencontre fortuite, le second un

arrangement préalable. Si donc, par impossible, le hasard montait sur la

scène, l'art en descendrait. Il n'y a pas là une question d'appréciation

que des écoles opposées puissent résoudre différemment. La signification

exacte du mot _art_ entraîne nécessairement l'idée que nous devons nous

faire d'une oeuvre artistique, dont toutes les parties doivent être

articulées, et dont le moindre objet doit être un article nécessaire.

Si des personnes pensaient différemment, il faudrait, au préalable,

qu'elles cherchassent d'autres mots qui correspondissent à leurs

manières de voir. Au théâtre, toute péripétie doit avoir été

antérieurement à l'état de possibilité, et dans les dénouements, par

exemple, le grand art consiste à surprendre le spectateur par un trait

ou un acte final, qu'il a la satisfaction de déduire immédiatement ou

du caractère du personnage tel qu'il a été exposé, ou d'une situation

antérieure, opération mentale rapide comme l'éclair et qui est

l'épanouissement du plaisir esthétique.

L'art de la mise en scène: Essai d'esthétique théâtrale · 第 18 / 48 题