CHAPITRE XI

La décoration doit avoir une valeur générale et non particulière à un

moment déterminé.--Modération dans l'emploi des moyens accessoires.

La comparaison entre la peinture et la décoration théâtrale peut encore

nous suggérer quelques réflexions importantes. Un tableau ne représente

jamais qu'un moment d'une action, tandis que la mise en scène doit

s'adapter à des moments successifs. Mais, pour un même moment, le

peintre et le décorateur ne peuvent de la même manière associer la

nature à des actes humains. Le premier peut saisir la nature dans un

mouvement qui ne s'achève pas, tandis que le décorateur sera obligé

d'achever le mouvement, ce qui est incompatible avec l'immobilité

décorative. Ainsi le Titien, dans un de ses plus beaux tableaux,

aujourd'hui détruit par un incendie, a représenté un arbre tordu par le

vent et aux pieds duquel un dominicain succombe sous le poignard d'un

assassin. Le peintre a ainsi associé une tourmente de la nature à un

acte criminel. La représentation n'en serait pas possible au théâtre par

les mêmes moyens; car la nature y est immobile et le vent n'y courbe pas

les arbres. C'est par le sifflement du vent et le bruit du tonnerre que

le metteur en scène arriverait à produire un effet analogue. L'effet

obtenu, qu'augmenterait encore l'assombrissement du jour et le mouvement

des nuages sur le disque lunaire, obtenu par l'électricité, dépasserait

peut-être en intensité d'impression l'effet obtenu par le peintre; mais,

qu'on le remarque, il serait produit par un appareil étranger à la

scène. Les arbres de la décoration, quelque fort que soit le sifflement

du vent, ne resteront pas moins immobiles, et que ce soit avant, pendant

ou après la tempête, ils seront toujours identiques, à eux-mêmes.

Aussi, comme la décoration ne peut varier ses effets selon les moments

successifs d'une action, elle doit être, soit dans le mouvement, soit

dans le ton des choses inanimées, en relation générale avec l'action

et non en relation spéciale avec un des moments particuliers de cette

action. Un décorateur qui voudrait associer sa toile avec un instant

unique exercerait une impression préventive et détruirait par avance

l'effet qu'il aurait voulu obtenir; et si l'effet persistait après

l'achèvement de l'acte associé, il redeviendrait contradictoire comme

il l'était antérieurement au moment choisi. C'est donc une impression

générale que doit s'attacher à produire le décorateur; et cette loi

n'est pas sans créer des obligations semblables au metteur en scène.

Celui-ci sans doute peut à son gré déchaîner le vent et le tonnerre; il

a sous la main, dans son magasin d'accessoires, l'outre d'Éole et le

foudre de Jupiter; mais, pour peu qu'il ait conscience des conditions

particulières de son art, il se gardera bien d'abuser de pareils effets.

Outre qu'il serait absurde de couvrir la voix de l'acteur, il sait qu'il

ne produira d'illusion que pendant un temps relativement court, à la

condition qu'il ne fera que déterminer chez le spectateur une sensation

rapide, destinée à s'associer à l'action, et qu'il ne détournera pas

l'attention de celui-ci sur ses imitations approximatives des phénomènes

de la nature. Quand bien même d'ailleurs celles-ci seraient parfaites,

leur persistance forcerait l'esprit du spectateur à une coordination

tout à fait contradictoire, l'immobilité de l'air et de la nature peinte

s'associant fort mal au grondement perpétuel de la foudre et au

bruit ininterrompu du vent. Il est toujours maladroit de rappeler

au spectateur, quand le pathétique du drame le lui fait oublier, la

contradiction et l'impuissance de la mise en scène. Tout est faux dans

la nature peinte qui enveloppe les acteurs; il est donc inutile de faire

ressortir ce défaut inhérent aux représentations théâtrales, tandis que

tout est vrai, absolument vrai, ou doit le paraître, dans les passions

qui animent les personnages du drame.

La mise en scène doit donc respecter la vérité dramatique, la laisser se

produire dans toute son intégrité et ne pas maladroitement détruire le

courant sympathique qui va de l'âme du spectateur à ceux des personnages

du drame. L'art du metteur en scène demande beaucoup plus de précaution

que d'audace. Il doit mettre tous ses soins à ne diriger sur les yeux

attentifs des spectateurs que des faisceaux d'impressions visuelles

nécessaires, et surtout à éteindre ou à atténuer les rayons trop

brillants. Par cette harmonie, dans laquelle il maintient tout

l'appareil objectif de la scène, il se rapproche du peintre qui

n'obtient un effet réellement puissant qu'en sachant se décider à une

foule de sacrifices nécessaires.

L'art de la mise en scène: Essai d'esthétique théâtrale · 第 16 / 48 题