CHAPITRE X

De la perspective théâtrale.--Contradiction du personnage humain avec la

perspective des décors.--Précautions à prendre par le décorateur et par

le metteur en scène.

Il peut être utile de comparer l'art de la peinture à l'art de la

décoration théâtrale, en se tenant à un point de vue général et en

laissant de côté toute explication mathématique. La perspective d'un

tableau se rapporte à un unique plan vertical. Il n'en est pas de

même sur un théâtre, où les acteurs se meuvent sur un plan supposé

horizontal, terminé par un plan vertical qui forme le décor du fond. En

réalité, le plan sur lequel marchent les acteurs est incliné et forme

approximativement un angle de trois degrés avec le plan horizontal. Le

but de cette inclinaison est de faire fuir la perspective plus vite que

dans la nature et de faire paraître ainsi la scène plus profonde qu'elle

ne l'est véritablement. On rapproche ainsi les acteurs de l'avant-scène

et on évite que la voix aille se perdre dans le cintre et dans les

dessous, ce qui arriverait inévitablement si on jouait sur des scènes

profondes. La perspective d'un décor doit être considérée comme

rationnelle, par rapport du moins à une rangée de spectateurs. Quand

l'acteur est sur l'avant-scène il est à son plan; mais à mesure qu'il

s'avance vers le fond de la scène, il monte, et, par conséquent, loin

de diminuer dans la proportion exigée par la perspective du décor, il

semble au contraire grandir et n'est plus en rapport avec les objets

dont les dimensions sont calculées d'après le plan qu'ils occupent dans

la perspective fuyante de la scène.

C'est un contraste qu'on ne peut entièrement éviter, mais qu'il ne faut

pas rechercher de parti pris. Aussi la mise en scène, qui se rapproche

un peu par là de l'art du bas-relief, doit autant que possible maintenir

les acteurs sur les premiers plans et ne pas laisser les jeux de scène,

surtout ceux auxquels participent les personnages principaux, se

prolonger inutilement le long et près de la toile du fond. En résumé,

il y a contradiction entre la perspective trompeuse du décor et la

perspective véritable à laquelle se soumet naturellement l'acteur.

Celui-ci, en parcourant la scène dans le sens de la profondeur, détruit

donc toujours plus ou moins l'illusion habilement produite par le décor.

Dans un tableau, cette contradiction serait absolument choquante et

constituerait une faute grossière. Au théâtre, des considérations de

premier ordre font passer par-dessus cette anomalie. Le spectateur

l'accepte, et quand le personnage en scène captive son attention,

il aperçoit vaguement l'incohérence mathématique qu'il y a entre la

décoration et les personnages, mais il concentre ses regards sur ceux-ci

et n'accorde qu'une importance secondaire au milieu fictif qui les

entoure. Toutefois, on conçoit que, dans la mesure du possible, il soit

nécessaire d'atténuer la disproportion qui existe entre les acteurs et

les objets figurés.

Il ressort de là que le décorateur doit éviter dans les derniers plans

la représentation d'objets à dimensions déterminées, attirant, d'une

manière trop spéciale l'oeil du spectateur; car il peut arriver un

moment où cet objet se trouve en réalité sur le même plan qu'un des

acteurs, bien qu'il soit censé appartenir à un plan beaucoup plus

éloigné, effet de contraste qui soumettrait à l'esprit une coordination

contradictoire. C'est là d'ailleurs, empressons-nous de l'ajouter, un de

ces détails techniques qui ne sont de la compétence ni de la direction,

ni du metteur en scène; ils rentrent dans l'art spécial du décorateur,

exercé en général par des perspecteurs très habiles, qui usent de

différents procédés pour masquer les contacts entre les personnages et

les décors trop lointains.

Toutefois, comme cet art présente des difficultés quelquefois

insurmontables, il est nécessaire que le metteur en scène aide

le décorateur à éviter à l'oeil du spectateur la nécessité d'une

coordination impossible. Dans les cas où cette conjonction de

perspectives se produit, on remarquera combien l'acteur, tout en se

trouvant démesurément grandi, perd en importance dramatique. L'illusion

qui nous faisait voir en lui un personnage du drame, faisant corps avec

le milieu figuré, créé par le poète et le décorateur, s'évanouit en un

instant, et nous n'avons plus devant les yeux qu'une marionnette trop

grande, se promenant dans un théâtre d'enfant.

Tous les spectateurs ont souvent remarqué combien est maigre l'effet

représentatif d'objets qui, appartenant censément à l'un des plans

représentés en peinture sur la toile de fond, semblent s'en détacher et

viennent jouer un rôle sur le plan horizontal de la scène. Je citerai

surtout les navires dont les proportions sont toujours ridicules par

rapport aux personnages qui s'approchent d'eux. Ce sont là de ces

contradictions scéniques qu'on doit considérer comme absolument

mauvaises: c'est de l'art incohérent. De même sont les chevaux qui

entrent sur la scène en longeant la toile de fond; ils font l'effet

grotesque d'animaux démesurés. D'ailleurs, pour d'autres raisons qui

tiennent à l'essence même de l'art dramatique, l'exhibition d'animaux

quelconques sur la scène est absolument antiartistique.

Les conditions scientifiques de la mise en scène et de la décoration

n'admettent donc pas toutes les possibilités réelles; comme tous les

arts, c'est un art qui a ses limites. Souvent un théâtre se met en

grands frais pour retomber dans un art absolument enfantin, où se

coudoient le réel et l'imaginaire. En se plaçant à un point de vue

littéraire, on peut dire que, dès que le poète, par ses inventions

déréglées, impose une mise en scène inconciliable avec les lois pourtant

complaisantes de la perspective théâtrale, il fait oeuvre de poète

épique, pour lequel la distance n'existe pas, et non de poète

dramatique, qui doit se renfermer dans le lieu immédiat de l'action.

L'art de la mise en scène: Essai d'esthétique théâtrale · 第 15 / 48 题