CHAPITRE IX

La mise en scène ne doit par pécher par défaut.--De la contention

d'esprit du spectateur.--La mise en scène ne doit pas proposer à

l'esprit de coordinations contradictoires.

Nous avons insisté sur l'accord qui devait régner entre l'effet

représentatif d'une oeuvre dramatique et sa valeur intrinsèque, et nous

avons surtout montré que tout ce qui s'ajoutait inutilement à cet

effet représentatif était nuisible à l'oeuvre elle-même, en distrayant

l'esprit de ce qui devait être sa principale et quelquefois son unique

préoccupation. Mais il est évident que, pour réaliser cet accord, s'il

convient de ne rien ajouter à la juste mise en scène, il ne faut pas non

plus en rien retrancher. De même que la mise en scène peut pécher par

excès, elle peut aussi pécher par défaut. L'esprit est toujours frappé

fortement par un contraste. Le décor, les costumes, les jeux de scène,

la figuration, doivent donc convenir au texte poétique; c'est ce que

jadis on aurait exprimé en disant que la mise en scène doit être

décente. Elle ne le serait pas si, par exemple, on jouait _le

Misanthrope_ dans le même décor que les _Femmes savantes_; elle ne l'est

pas quand l'aspect de la figuration répugne à l'idée avantageuse qu'en

fait naître le texte de la pièce.

Pour suivre avec profit une oeuvre dramatique, forte et bien liée dans

toutes ses parties, il faut une grande contention d'esprit, dont en

général on n'apprécie pas assez la puissance. On en aura une idée

approximative quand on se sera rendu compte que l'esprit est occupé à la

coordination d'un nombre considérable d'impressions auditives, visuelles

et intellectuelles, dont les éléments changent constamment, se

compliquent, se croisent, s'ajoutent ou se retranchent dans un mouvement

incessant. Il faudrait une longue analyse pour décomposer ce travail,

dont on aura une mesure bien affaiblie si nous disons que l'esprit

coordonne d'abord, non seulement son état de conscience présent, mais

encore ses états de conscience antérieurs, avec les lieux, les costumes

et le langage des personnages; ensuite qu'il coordonne entre eux les

mouvements, les attitudes, les gestes, la physionomie, les regards, les

mots, les phrases, la hauteur des sons, leurs relations, leur intensité,

le rythme, et enfin les idées, qui se dérobent sous une foule d'images,

faibles ou vives, souvent lointaines, et qu'il calcule encore leurs

rapports avec toute la succession des faits écoulés et des faits

possibles, etc.

Il faut à l'esprit, pour suffire à cette coordination presque

incommensurable, un influx constant de force nerveuse dont rien ne

doit venir troubler ou détourner le cours. On doit donc se garder de

soumettre à l'esprit des coordinations contradictoires. C'est bien assez

qu'il ait à résoudre les contradictions qui résultent du jeu ou de

la diction imparfaite des acteurs, ou de tant d'autres causes

qui proviennent souvent, du poète lui-même. Il faut éviter les

contradictions qui pourraient naître de la mise en scène, telles que

les détails du décor qui ne répondraient à aucune des circonstances

du poème; les costumes qui ne conviendraient pas à la condition des

personnages ou à leur situation actuelle, le désaccord entre la

figuration et les exigences du drame. Il suffit souvent d'une négligence

de détail, telle par exemple que le mouvement intempestif d'un figurant

au milieu d'une scène pathétique, pour détourner le cours de l'influx

nerveux, que l'esprit emploie immédiatement à des coordinations tout à

fait étrangères à l'oeuvre représentée sous nos yeux, ou pour que cette

force nerveuse se dissipe brusquement en se jetant sur les muscles du

rire. Les contrastes qui ne résultent ni de l'action ni des péripéties

du drame sont au nombre des causes les plus puissantes qui détournent

fatalement l'attention du spectateur.

Nous nous en tiendrons à ces considérations générales, en évitant

d'entrer dans les détails d'une analyse qui nous entraînerait trop loin,

sans beaucoup de profit. Ce que nous avons dit suffit pour démontrer que

la mise en scène ne doit jamais contredire le texte poétique ou l'idée

qu'on peut se faire des lieux, de l'époque, des costumes, de l'attitude

et du langage des personnages.

L'art de la mise en scène: Essai d'esthétique théâtrale · 第 14 / 48 题