La mise en scène est conditionnée par le nombre probable
de spectateurs.--Grossissement par les acteurs des effets
représentatifs.--Les actrices moins portées à exagérer les effets.--_Le
Monde où l'on s'ennuie._--Nécessité actuelle de plaire à la
foule.--Abaissement de l'idéal.--Compensation.--Utilité et devoir des
théâtres subventionnés.
Les deux conditions que nous venons d'énumérer ne sont pas les seules
que doit remplir un directeur de théâtre. Une troisième condition
indispensable est la connaissance des milieux: la même oeuvre qui
réussit rue Richelieu ne réussira pas boulevard du Temple. Cette
question du milieu est connexe à celle du nombre. Étant donnée une
oeuvre dramatique d'une certaine valeur intrinsèque, si une mise en
scène judicieuse et modérée lui fait produire un effet représentatif
suffisant pour trente mille personnes, ce même effet représentatif sera
insuffisant pour deux cent mille. La prévision du nombre possible de
spectateurs entre donc dans les calculs préalables d'un directeur.
Une fois la pièce lancée, l'ensemble de la mise en scène n'est plus
modifiable, mais il arrive presque toujours que, lorsqu'une pièce reste
longtemps sur l'affiche, les acteurs cèdent à la tentation d'exagérer
l'effet représentatif de leurs rôles; et ils y sont encouragés par
les applaudissements du public, qui devient moins délicat, à mesure
qu'augmente le nombre des représentations. Mais tous les rôles
ne possédant pas un effet représentatif susceptible d'un égal
grossissement, et les acteurs cédant inégalement à la tentation des
applaudissements, il en résulte ce fait remarquable que la pièce, à
mesure que s'accroît le nombre des représentations, perd sa physionomie
première en même temps que l'équilibre primitif résultant de l'accord
entre sa valeur intrinsèque et son effet représentatif. C'est, en un
mot, l'oeuvre représentée qui perd à cette transformation insensible; et
si la direction du théâtre y gagne quelque profit actuel, c'est, il faut
l'avouer, au détriment de la direction future et de l'art dramatique
lui-même.
En général, les hommes se laissent aller beaucoup plus facilement que
les femmes à grossir l'effet représentatif de leur rôle; cela tient sans
doute à ce que les femmes possèdent à un plus haut degré la faculté
d'imitation et d'assimilation, tandis que les hommes sont poussés par
une puissance d'agir, difficile à contenir, à forcer leurs premiers
effets et à en essayer de nouveaux. Je citerai comme un exemple
remarquable _le Monde où l'on s'ennuie_, qui a tenu l'affiche pendant
deux cent cinquante représentations. Les hommes se sont visiblement
fatigués; les premiers acteurs ont été remplacés par d'autres, qui se
sont eux-mêmes lassés, ce dont je suis bien loin de leur faire un crime;
mais les actrices qui avaient créé les rôles les ont conservés sans
interruption jusqu'à la fin, et non seulement elles ont résisté à la
tentation de grossir des effets faciles à exagérer, mais encore elles
ont eu le mérite peu commun de nous conserver jusque dans les dernières
représentations la perfection de jeu et de diction qu'elles avaient
atteinte dès les premières.
Un directeur attentif s'aperçoit sans doute de la tendance qu'ont les
acteurs d'une pièce à grossir l'effet représentatif de leur rôle; mais,
outre qu'il est assez difficile d'enrayer un mouvement qui ne s'accélère
qu'insensiblement, il faut reconnaître que la résolution à prendre dans
ces cas-là, de la part du directeur, est souvent aussi délicate que
difficile et complexe. D'un côté, c'est manquer à ce que l'on doit
au génie d'un poète que de laisser altérer si peu que ce soit
la physionomie de son oeuvre; d'un autre, sacrifier à l'effet
représentatif, c'est augmenter l'attrait et la séduction que peut
exercer une pièce et attirer à la connaissance et à l'estime des belles
oeuvres un public de plus en plus nombreux.
Il semble qu'il y ait là une sorte de compensation, bien difficile à ne
pas accepter dans l'état actuel de la société française. La Révolution a
brisé les barrières qui séparaient les classes les unes des autres. La
France est aujourd'hui une démocratie. Les plus humbles veulent jouir
des mêmes plaisirs que les plus fortunés; aussi, depuis la fin du
siècle dernier, on peut dire que le public qui suit les représentations
dramatiques a presque centuplé. Il faut non seulement un plus grand
nombre de théâtres pour satisfaire à tous ses goûts; mais encore
une pièce qui, jadis, eût été arrêtée de la vingt-cinquième à la
cinquantième représentation atteint facilement aujourd'hui la
centième, la deux-centième même et souvent après un nombre pareil de
représentations n'a épuisé que momentanément son succès.
La nécessité de plaire à la foule s'impose donc, mais impose du même
coup à l'art un sacrifice pénible; car l'idéal s'abaisse sensiblement
à mesure qu'augmente en nombre le public dont on sollicite les
applaudissements. Il n'y a relativement qu'un petit nombre d'esprits
délicats et cultivés qui soient capables de sentir la beauté sévère
d'une oeuvre d'art. En revanche, en attirant la foule, fût-ce au prix
de quelques concessions, en la sollicitant, par l'attrait d'un plaisir
facile, à goûter à son tour le charme des belles oeuvres, on rehausse
et on purifie si peu que ce soit son idéal. Si donc la cime de l'art
s'abaisse, la culture générale de l'esprit s'étend, s'élève même, et là
encore il y a compensation. Or, dans une société démocratique, c'est une
compensation qu'il n'est pas permis de négliger et qu'on serait même
coupable de ne pas rechercher. Mais, si nous pouvons nous consoler de
l'abaissement fatal de l'art par la compensation que nous trouvons
dans la culture du plus grand nombre, c'est à la condition que nous ne
perdions pas de vue le sommet auquel il s'est élevé et vers lequel il
doit tendre à remonter, par un autre chemin peut-être, afin que nous
ayons toujours conscience de l'effort qu'il nous faudrait faire pour
l'atteindre.
C'est pourquoi, s'il est pardonnable à la plupart des directeurs de
sacrifier à la moindre culture du plus grand nombre, il est du devoir de
quelques directeurs privilégiés de maintenir, autant que possible, l'art
dans toute son intégrité et de résister au désir de trop flatter
les instincts moins délicats d'un public plus nombreux. Or, s'ils
remplissent ce devoir, c'est à la condition de se résigner à une
perte de gain possible, sacrifice qui trouve sa compensation dans les
subventions de l'État. Un directeur privilégié et garanti par l'État
contre des pertes trop sensibles a pour devoir de ne pas sacrifier l'art
à un désir de gain immodéré. Il doit s'appliquer à mettre en lumière la
valeur intrinsèque des ouvrages qu'il met en scène; à amener à son point
de perfection leur effet représentatif, sans permettre qu'il puisse
détourner l'esprit des spectateurs de ce qui doit être l'objet principal
de son attention. Il doit, en outre, interdire aux comédiens de troubler
l'harmonie générale de l'oeuvre en grossissant trop sensiblement l'effet
représentatif de leur rôle. Il doit, en un mot, s'efforcer de mériter
les applaudissements du public, mais se montrer sévère sur les moyens de
les lui arracher. C'est son honneur et sa gloire de monter parfois des
oeuvres qui ne soient susceptibles de plaire qu'à un public restreint,
mais délicat et lettré. Car cette élite plus éclairée, que toute nation
possède en elle-même, est destinée à voir peu à peu grossir ses rangs
par l'adjonction de ceux qu'élèvent jusqu'à elle l'instruction et
l'éducation de jour en jour plus répandues. Travailler pour cette élite,
c'est donc travailler pour tous, c'est conspirer contre l'ignorance et
le mauvais goût, en éveillant les meilleurs instincts de la foule, en la
conviant à la jouissance d'un idéal supérieur.
Malheureusement, le devoir qui incombe à un théâtre subventionné est
rarement bien compris de la foule. Un grand nombre de spectateurs
s'imaginent qu'une subvention impose au théâtre qui la reçoit la
préoccupation constante d'une mise en scène luxueuse. Or, c'est
précisément tout le contraire, comme nous l'avons fait voir dans
ce chapitre. Ce qui rend donc difficile la position d'un directeur
subventionné, c'est la nécessité de réagir contre ce préjugé de la
foule, sans être assuré que ses intentions seront bien comprises,
et qu'on ne blâmera pas tout ce qui, dans sa conduite, mériterait
précisément l'éloge.