CHAPITRE VIII

La mise en scène est conditionnée par le nombre probable

de spectateurs.--Grossissement par les acteurs des effets

représentatifs.--Les actrices moins portées à exagérer les effets.--_Le

Monde où l'on s'ennuie._--Nécessité actuelle de plaire à la

foule.--Abaissement de l'idéal.--Compensation.--Utilité et devoir des

théâtres subventionnés.

Les deux conditions que nous venons d'énumérer ne sont pas les seules

que doit remplir un directeur de théâtre. Une troisième condition

indispensable est la connaissance des milieux: la même oeuvre qui

réussit rue Richelieu ne réussira pas boulevard du Temple. Cette

question du milieu est connexe à celle du nombre. Étant donnée une

oeuvre dramatique d'une certaine valeur intrinsèque, si une mise en

scène judicieuse et modérée lui fait produire un effet représentatif

suffisant pour trente mille personnes, ce même effet représentatif sera

insuffisant pour deux cent mille. La prévision du nombre possible de

spectateurs entre donc dans les calculs préalables d'un directeur.

Une fois la pièce lancée, l'ensemble de la mise en scène n'est plus

modifiable, mais il arrive presque toujours que, lorsqu'une pièce reste

longtemps sur l'affiche, les acteurs cèdent à la tentation d'exagérer

l'effet représentatif de leurs rôles; et ils y sont encouragés par

les applaudissements du public, qui devient moins délicat, à mesure

qu'augmente le nombre des représentations. Mais tous les rôles

ne possédant pas un effet représentatif susceptible d'un égal

grossissement, et les acteurs cédant inégalement à la tentation des

applaudissements, il en résulte ce fait remarquable que la pièce, à

mesure que s'accroît le nombre des représentations, perd sa physionomie

première en même temps que l'équilibre primitif résultant de l'accord

entre sa valeur intrinsèque et son effet représentatif. C'est, en un

mot, l'oeuvre représentée qui perd à cette transformation insensible; et

si la direction du théâtre y gagne quelque profit actuel, c'est, il faut

l'avouer, au détriment de la direction future et de l'art dramatique

lui-même.

En général, les hommes se laissent aller beaucoup plus facilement que

les femmes à grossir l'effet représentatif de leur rôle; cela tient sans

doute à ce que les femmes possèdent à un plus haut degré la faculté

d'imitation et d'assimilation, tandis que les hommes sont poussés par

une puissance d'agir, difficile à contenir, à forcer leurs premiers

effets et à en essayer de nouveaux. Je citerai comme un exemple

remarquable _le Monde où l'on s'ennuie_, qui a tenu l'affiche pendant

deux cent cinquante représentations. Les hommes se sont visiblement

fatigués; les premiers acteurs ont été remplacés par d'autres, qui se

sont eux-mêmes lassés, ce dont je suis bien loin de leur faire un crime;

mais les actrices qui avaient créé les rôles les ont conservés sans

interruption jusqu'à la fin, et non seulement elles ont résisté à la

tentation de grossir des effets faciles à exagérer, mais encore elles

ont eu le mérite peu commun de nous conserver jusque dans les dernières

représentations la perfection de jeu et de diction qu'elles avaient

atteinte dès les premières.

Un directeur attentif s'aperçoit sans doute de la tendance qu'ont les

acteurs d'une pièce à grossir l'effet représentatif de leur rôle; mais,

outre qu'il est assez difficile d'enrayer un mouvement qui ne s'accélère

qu'insensiblement, il faut reconnaître que la résolution à prendre dans

ces cas-là, de la part du directeur, est souvent aussi délicate que

difficile et complexe. D'un côté, c'est manquer à ce que l'on doit

au génie d'un poète que de laisser altérer si peu que ce soit

la physionomie de son oeuvre; d'un autre, sacrifier à l'effet

représentatif, c'est augmenter l'attrait et la séduction que peut

exercer une pièce et attirer à la connaissance et à l'estime des belles

oeuvres un public de plus en plus nombreux.

Il semble qu'il y ait là une sorte de compensation, bien difficile à ne

pas accepter dans l'état actuel de la société française. La Révolution a

brisé les barrières qui séparaient les classes les unes des autres. La

France est aujourd'hui une démocratie. Les plus humbles veulent jouir

des mêmes plaisirs que les plus fortunés; aussi, depuis la fin du

siècle dernier, on peut dire que le public qui suit les représentations

dramatiques a presque centuplé. Il faut non seulement un plus grand

nombre de théâtres pour satisfaire à tous ses goûts; mais encore

une pièce qui, jadis, eût été arrêtée de la vingt-cinquième à la

cinquantième représentation atteint facilement aujourd'hui la

centième, la deux-centième même et souvent après un nombre pareil de

représentations n'a épuisé que momentanément son succès.

La nécessité de plaire à la foule s'impose donc, mais impose du même

coup à l'art un sacrifice pénible; car l'idéal s'abaisse sensiblement

à mesure qu'augmente en nombre le public dont on sollicite les

applaudissements. Il n'y a relativement qu'un petit nombre d'esprits

délicats et cultivés qui soient capables de sentir la beauté sévère

d'une oeuvre d'art. En revanche, en attirant la foule, fût-ce au prix

de quelques concessions, en la sollicitant, par l'attrait d'un plaisir

facile, à goûter à son tour le charme des belles oeuvres, on rehausse

et on purifie si peu que ce soit son idéal. Si donc la cime de l'art

s'abaisse, la culture générale de l'esprit s'étend, s'élève même, et là

encore il y a compensation. Or, dans une société démocratique, c'est une

compensation qu'il n'est pas permis de négliger et qu'on serait même

coupable de ne pas rechercher. Mais, si nous pouvons nous consoler de

l'abaissement fatal de l'art par la compensation que nous trouvons

dans la culture du plus grand nombre, c'est à la condition que nous ne

perdions pas de vue le sommet auquel il s'est élevé et vers lequel il

doit tendre à remonter, par un autre chemin peut-être, afin que nous

ayons toujours conscience de l'effort qu'il nous faudrait faire pour

l'atteindre.

C'est pourquoi, s'il est pardonnable à la plupart des directeurs de

sacrifier à la moindre culture du plus grand nombre, il est du devoir de

quelques directeurs privilégiés de maintenir, autant que possible, l'art

dans toute son intégrité et de résister au désir de trop flatter

les instincts moins délicats d'un public plus nombreux. Or, s'ils

remplissent ce devoir, c'est à la condition de se résigner à une

perte de gain possible, sacrifice qui trouve sa compensation dans les

subventions de l'État. Un directeur privilégié et garanti par l'État

contre des pertes trop sensibles a pour devoir de ne pas sacrifier l'art

à un désir de gain immodéré. Il doit s'appliquer à mettre en lumière la

valeur intrinsèque des ouvrages qu'il met en scène; à amener à son point

de perfection leur effet représentatif, sans permettre qu'il puisse

détourner l'esprit des spectateurs de ce qui doit être l'objet principal

de son attention. Il doit, en outre, interdire aux comédiens de troubler

l'harmonie générale de l'oeuvre en grossissant trop sensiblement l'effet

représentatif de leur rôle. Il doit, en un mot, s'efforcer de mériter

les applaudissements du public, mais se montrer sévère sur les moyens de

les lui arracher. C'est son honneur et sa gloire de monter parfois des

oeuvres qui ne soient susceptibles de plaire qu'à un public restreint,

mais délicat et lettré. Car cette élite plus éclairée, que toute nation

possède en elle-même, est destinée à voir peu à peu grossir ses rangs

par l'adjonction de ceux qu'élèvent jusqu'à elle l'instruction et

l'éducation de jour en jour plus répandues. Travailler pour cette élite,

c'est donc travailler pour tous, c'est conspirer contre l'ignorance et

le mauvais goût, en éveillant les meilleurs instincts de la foule, en la

conviant à la jouissance d'un idéal supérieur.

Malheureusement, le devoir qui incombe à un théâtre subventionné est

rarement bien compris de la foule. Un grand nombre de spectateurs

s'imaginent qu'une subvention impose au théâtre qui la reçoit la

préoccupation constante d'une mise en scène luxueuse. Or, c'est

précisément tout le contraire, comme nous l'avons fait voir dans

ce chapitre. Ce qui rend donc difficile la position d'un directeur

subventionné, c'est la nécessité de réagir contre ce préjugé de la

foule, sans être assuré que ses intentions seront bien comprises,

et qu'on ne blâmera pas tout ce qui, dans sa conduite, mériterait

précisément l'éloge.

L'art de la mise en scène: Essai d'esthétique théâtrale · 第 13 / 48 题