La valeur d'une pièce ne dépend pas de son effet représentatif.--Ce
n'est pas l'effet représentatif qui a assuré la renommée du théâtre
des Grecs, non plus que des théâtres étrangers et de notre théâtre
classique.
Nous ferons un pas de plus dans la connaissance du sujet en émettant
cette seconde proposition: la valeur intrinsèque d'une oeuvre dramatique
ne dépend pas de son effet représentatif. Si nous n'avions en vue que
l'effet représentatif produit sur des contemporains à une époque donnée,
il est clair que cette proposition rentrerait dans la précédente: Mais
il s'agit ici de l'effet représentatif absolu, et à ce titre elle mérite
de nous arrêter.
Je remarquerai d'abord, au sujet des oeuvres appartenant aux
littératures anciennes ou étrangères, que si la représentation d'une
oeuvre dramatique a servi à la mettre en lumière, ce qui n'est pas
niable, elle n'a pas suffi à lui assurer la renommée durable qui en a
perpétué le souvenir dans la postérité. L'effet représentatif est dans
ce cas sans influence sur le jugement que nous portons de la valeur
d'une oeuvre dramatique. En effet, si nous considérons le théâtre des
Grecs, nous pouvons dire que nous n'avons aucune idée, ou tout au
moins que des idées excessivement confuses, de ce que pouvait être la
représentation des tragédies d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide, ou
celle des comédies d'Aristophane. C'est uniquement par leur valeur
intrinsèque qu'elles s'imposent à notre admiration, et c'est avec raison
que nous les considérons comme des modèles presque inimitables, sans que
nous ayons besoin de tenir compte d'un effet représentatif que nous ne
pouvons imaginer qu'à grand renfort d'érudition, sans jamais pouvoir
être sûr de l'apprécier à sa juste valeur.
Il en est à peu près de même du théâtre des Espagnols, aussi bien que de
celui des Anglais et des Allemands. Bien que les sujets en soient pris
dans un monde en tout moins éloigné du nôtre et qui est celui où se
meuvent souvent encore nos personnages de théâtre, ce n'est nullement
dans leur effet représentatif que nous cherchons et que nous trouvons
les justes motifs de leur renommée. Nous n'en sommes que très rarement
les spectateurs, et c'est uniquement comme lecteurs que nous apprenons à
les connaître et que nous les jugeons. C'est bien dans ce cas l'esprit
seul qui en goûte la poésie, sans que nos yeux soient dupes des
séductions de la mise en scène. Le théâtre français lui-même n'échappe
pas au même phénomène. La représentation l'amoindrit presque toujours,
en atténue les proportions psychologiques et en rapetisse sensiblement
les héros. Que serait-ce si nous tenions compte du maigre appareil dont,
jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, on entourait la représentation de notre
théâtre classique! L'effet représentatif des tragédies de Corneille
et de Racine n'a donc que peu d'influence sur l'admiration que nous
éprouvons pour elles. Bien au contraire, la représentation nous apporte
souvent un désenchantement en quelque sorte prévu. Cette remarque ne
tend pas à en proscrire la représentation, qu'en rendent, au contraire,
nécessaire et désirable d'autres raisons que nous exposerons plus loin.
On a souvent voulu transporter les théâtres étrangers sur la scène
française, notamment les drames de Shakspeare. Toujours l'effet a été
inférieur à celui qu'on en attendait, ce qui pourtant n'a jamais diminué
l'admiration que nous ressentons pour le grand poète anglais. Il serait
d'ailleurs puéril d'en rechercher la cause dans le changement de langue
que nécessite la translation de ses oeuvres sur notre théâtre, car
c'est par la traduction seule qu'un grand nombre de lecteurs français
connaissent Shakspeare et apprennent à l'aimer et à l'apprécier. La
traduction d'une oeuvre ancienne ou étrangère, loin de lui nuire, la
rajeunit souvent en atténuant ou en modifiant des idées ou des images
qui seraient de nature à choquer notre goût actuel; elle tient forcément
compte, rien que par l'emploi de la langue dont elle se sert, de la
différence des temps, des lieux et des transformations de l'esprit.
C'est une nouvelle mise au point, qui dégage ce qu'il y a dans toute
oeuvre d'essentiellement humain et d'éternellement beau.
D'ailleurs, à un autre point de vue, il suffit d'un moment de réflexion
pour s'apercevoir que l'effet représentatif n'est pas la mesure de la
valeur intrinsèque d'une oeuvre dramatique. Si nous comparons entre eux
le _Guillaume Tell_ et les _Brigands_ de Schiller, l'_Iphigénie_ et
l'_Egmont_ de Goethe, le _Polyeucte_ et _le Cid_ de Corneille, le
_Misanthrope_ et le _Tartufe_ de Molière, il est certain que de toutes
ces pièces les premières ont une valeur intrinsèque au moins aussi
grande, si ce n'est plus grande, que les secondes, tandis que celles-ci
ont un effet représentatif beaucoup plus grand. C'est que la valeur
représentative et la valeur poétique d'une oeuvre dramatique ne se
composent pas des mêmes éléments, et par conséquent n'ont pas de commune
mesure. Si les contemporains se trompent souvent sur la valeur d'une
pièce, c'est que dans leurs jugements ils tiennent compte de l'effet
représentatif qui précisément s'adapte à leur goût actuel. La postérité,
au contraire, fait abstraction de cet effet et souvent n'en a pas même
l'idée; c'est pourquoi son jugement, portant uniquement sur la valeur
poétique de l'oeuvre, est plus durable. Négligeant ce qui est variable
et passager, elle ne fonde son jugement que sur ce qui est invariable et
constant.
Ce n'est pas, en résumé, dans l'effet représentatif d'une oeuvre
dramatique qu'il faut chercher la raison supérieure de l'appréciation
qu'en a portée la postérité. Ce n'est donc pas en augmentant, par la
mise en scène, l'effet représentatif d'une oeuvre dramatique que l'on
ajoute à sa valeur intrinsèque.