Le succès n'est pas la mesure de la valeur intrinsèque d'une oeuvre
dramatique.--Les variations de l'art correspondent aux variations de
l'esprit.
J'examinerai tout d'abord la question de la mise en scène dans ses
termes les plus généraux, ce qui me permettra de formuler des lois
générales d'où il sera ensuite plus facile de déduire les règles
particulières. Je commencerai par rappeler cette vérité universellement
admise et acceptée couramment comme un lieu commun: la valeur
intrinsèque d'une oeuvre dramatique n'a pas toujours pour mesure la
valeur que lui attribuent les contemporains.
Cette proposition ne peut rencontrer beaucoup de contradicteurs. Il
suffit de rappeler l'engouement peu justifié du public, à toutes les
époques, pour tel poète ou pour telle oeuvre dramatique. Les exemples
que l'on pourrait citer sont innombrables. Si l'on dressait la liste de
tous les auteurs ayant joui d'une grande réputation de leur vivant et
ayant remporté de très vifs succès au théâtre, on pourrait constater
qu'il en est quelques-uns dont les noms ont disparu de la mémoire des
hommes, et que la plupart ne nous sont aujourd'hui connus que par les
titres de pièces qu'on ne lit plus. Comme toute chose ici-bas, les
oeuvres d'art se plient aux caprices passagers de la mode et aux
perversions momentanées du goût. Une élite peu nombreuse porte seule des
jugements certains que ratifie l'avenir, tandis que la foule se complaît
dans le plaisir qu'elle éprouve à sentir caresser ses passions et
favoriser ses penchants. Elle s'admire dans les oeuvres qui flattent
ses goûts, comme le fat devant un miroir qui reflète son air à la mode.
Chaque pas du temps fait des hécatombes d'oeuvres dramatiques; et
la grande réputation d'une oeuvre passée n'a souvent d'égal que
l'étonnement plein de tristesse et de désenchantement que nous cause
sa reprise. Qui ne sait même, à un point de vue plus général encore,
combien nous sommes exposés à gâter nos plus chers souvenirs, quand dans
l'âge mûr nous avons la faiblesse de rouvrir les livres qui nous ont
ravi dans notre jeunesse. En pareil cas, on se console naïvement en
disant que l'oeuvre a vieilli, tandis que c'est tout le contraire qui
est le vrai: l'oeuvre a gardé son âge, et nous seuls nous avons vieilli.
Or, ce qui se passe dans la vie d'un homme se passe dans la vie d'une
nation et dans celle de l'humanité. Les jugements des hommes sont soumis
à des transformations perpétuelles, car les éléments de leur esprit se
combinent de mille manières selon leur nombre et leur nature. Il est
à croire que ces combinaisons donnent lieu, comme en chimie, à des
composés dont les uns sont très stables et les autres particulièrement
instables. Quand les oeuvres littéraires correspondent aux premiers, ils
vivent dans la même estime aussi longtemps que la combinaison persiste;
quand elles se rapportent aux seconds, elles ne plaisent qu'un jour, et
tout ce que l'on peut espérer pour elles c'est que la même combinaison,
venant à se reproduire fortuitement, leur ramène momentanément la
fortune. Il est, au contraire, quelques oeuvres privilégiées qui
correspondent à des combinaisons indissolubles: elles sont immortelles;
et l'esprit en savourera sans fin la beauté et la vérité éternelle, de
même que le corps humain puisera la vie, jusqu'à la consommation des
temps, dans l'air immuable qui l'enveloppe.