CHAPITRE III

De l'effet représentatif idéal dans un esprit cultivé.--Imperfections

de la mise en scène réelle.--Sa nécessité pour les esprits peu

cultivés.--La mise en scène idéale est le modèle et le point de départ

de la mise en scène réelle.

L'effet représentatif, on le conçoit, n'est pas créé de toutes pièces

par la mise en scène. Toute oeuvre dramatique possède par elle-même

une valeur poétique et une valeur représentative. Seulement, dans

l'imagination du poète, elles sont souvent dans une relation inverse de

ce qu'elles nous paraissent sur un théâtre, où la mise en scène modifie

et parfois renverse la proportion: on peut dire que la mise en scène est

l'épanouissement, rendu visible, d'un germe idéal. C'est ce dont il est

facile de se rendre compte.

Nous ne sommes à l'aurore ni de l'humanité, ni de l'histoire, ni de la

littérature. Nous sommes, bien qu'à différents degrés, les produits

d'une éducation poursuivie pendant des siècles à travers un grand nombre

de générations. Modifiés par l'hérédité, par une somme sans cesse

croissante de connaissances transmises ou acquises, nous avons passé

par des états de conscience inconnus aux hommes que n'a pas visités la

civilisation. Il est certain qu'un sauvage ne comprendrait rien à la

lecture d'une tragédie de Racine ou d'un drame de Shakspeare, si

même par impossible il pouvait saisir le sens des mots; il ne serait

nullement dans les conditions nécessaires d'instruction et d'éducation

intellectuelles et morales.

Que se passe-t-il donc en nous quand nous lisons une oeuvre dramatique?

Il est clair qu'elle ne pénètre pas dans un esprit vierge de toute

impression similaire. Nous avons tous vu des théâtres de formes les plus

diverses, les uns ouverts, les autres fermés, souvent chez différents

peuples; nous avons assisté à de nombreuses représentations dramatiques;

nous possédons dans notre imagination une ample collection, un peu

confuse, mais très riche, de costumes de tous les âges; nous connaissons

plus ou moins les moeurs des nations anciennes et modernes ayant joué un

rôle important dans l'histoire; enfin, nous sommes familiers avec les

légendes héroïques, les mythologies, souvent même avec les langues des

pays étrangers. Une foule innombrable d'objets se sont présentés à notre

esprit et se trouvent enregistrés dans notre mémoire, où ils restent

d'ordinaire à l'état latent. Mais aussitôt qu'une lecture en ravive le

souvenir, il se fait dans notre esprit une représentation subjective

de tous les objets dont nous avons conservé les images. Et cette

représentation illustre immédiatement notre lecture et lui sert de mise

en scène idéale: mise en scène toujours discrète, qui paraît, s'efface,

disparaît et reparaît sans s'imposer à notre esprit, sans le distraire;

décor mobile où tout reste à son plan et qui se rapproche ou s'éloigne

au gré de notre imagination. Dans cette mise en scène idéale, tout se

réduit souvent à des signes purement idéographiques; c'est un fond

toujours un peu effacé, semé d'images confuses, qui s'évanouissent dès

qu'on veut les considérer avec fixité, mais sur lequel l'oeuvre poétique

s'enlève en pleine lumière, comme une belle pièce d'orfèvrerie se

détache sur une tapisserie usée par le temps. Ce fond s'harmonise

merveilleusement avec le texte poétique. Des images, diffuses ou

instables, semblent venir du lointain le plus reculé et forment cette

mise en scène idéale que nous projetons objectivement dans l'espace

incertain. C'est sur ce fond propice que se détachent les héros du

drame: ils ont la stature, le regard, le geste, la voix qu'ils doivent

avoir. Dans cette jouissance un peu extatique rien ne vient contrarier

le pathétique des situations, rien ne distrait de la beauté des vers,

de la logique de l'action, de la justesse des pensées, de l'effet

émotionnel des passions; et c'est alors que nous ressentons l'émotion

esthétique, non la plus forte, ni la plus profonde, ni la plus complète,

mais la plus pure de tout alliage, qu'il nous soit donné d'éprouver.

Combien l'effet représentatif réel est violent par rapport à cet effet

représentatif idéal! La main souvent brutale du décorateur ou du metteur

en scène immobilise tout ce qui précisément avait une grâce mobile et

fugitive; elle fait une sorte de trompe-l'oeil de ce qui n'était qu'un

jeu de notre imagination. Au milieu d'une nature de carton peint, sous

une lumière invraisemblable, s'accumulent alors des imperfections de

toutes sortes, imperfections de décors, de costumes, de mouvements, de

gestes, de diction, qui sont autant d'outrages à la beauté poétique.

Ce sont là, en effet, les conditions désastreuses dans lesquelles une

oeuvre dramatique paraît sur le théâtre. Mais, hâtons-nous de le dire,

il faut s'y résigner. Pour un homme qui a assez de loisir, de goût, de

délicatesse et d'imagination pour s'abandonner sans réserve à ce jeu de

l'esprit qu'on appelle l'art, qui se laisse tout entier attendrir et

subjuguer par les accents pathétiques d'Iphigénie ou par la mélancolique

chanson d'Ophélie, combien y a-t-il d'hommes dont le cerveau n'est

peuplé que des images cruelles de la réalité vivante, qui n'ont ni

l'heur ni le loisir de s'essayer ainsi sur la flûte des dieux, et qui le

soir, las et meurtris d'un labeur avilissant, ont besoin qu'un coup de

baguette magique les transporte dans un monde nouveau, réveille leur

imagination engourdie et les ravisse à eux-mêmes et à la bassesse de

leurs travaux journaliers! Pour ces hommes, le plaisir de l'esprit

n'est jamais pur; il s'y mêle toujours un plaisir des sens. C'est

donc précisément par ses défauts mêmes que la mise en scène agit plus

puissamment sur leur organisme.

Quoi qu'il en soit, l'effet représentatif idéal sera toujours le modèle

que le metteur en scène devra se proposer de réaliser, en tenant compte

des nécessités psychologiques, intellectuelles et morales que lui impose

la composition particulière de la foule des spectateurs à laquelle il

s'adresse. Nous ajouterons, ce qui résulte des idées déjà exposées et

sur lesquelles nous reviendrons, qu'on doit dans la mise en scène se

rapprocher de la sobriété et de la discrétion de la mise en scène

idéale, dans la proportion où l'oeuvre représentée s'approche de la

perfection.

L'art de la mise en scène: Essai d'esthétique théâtrale · 第 8 / 48 题