était réduit cet auguste et malheureux enfant. Il avait le plus
grand désir de le rappeler à la vie et y employait tous ses soins.
Il n'avait que cette pensée dans l'esprit, ne dormait ni jour ni
nuit, et passait tout son temps à chercher s'il ne pourrait trouver
quelque moyen d'y parvenir. Son imagination s'échauffa tellement,
que sa santé s'en ressentit. Il éprouva une fonte d'humeur
considérable. La crainte de se voir remplacer par un individu qui ne
partagerait pas ses sentiments lui fit prendre les moyens de
l'arrêter; ses humeurs s'enflammèrent, et il fut atteint d'une
dysenterie qui le conduisit en peu de jours au tombeau. Pelletan,
qui lui succéda dans la place de chirurgien-major de l'Hôtel-Dieu,
fut envoyé au Temple pour le remplacer. L'enfant était mourant; il
ne put qu'adoucir ses souffrances, et peu de jours après le jeune
roi n'existait plus.
Ne pouvant soutenir l'idée d'une perte qui m'était aussi sensible,
et conservant quelques doutes sur sa réalité, je voulus m'assurer
positivement s'il fallait perdre tout espoir. Je connaissais depuis
mon enfance le médecin Jeanroi, vieillard de plus de quatre-vingts
ans, d'une probité peu commune et profondément attaché à la famille
royale. Il avait été choisi pour assister à l'ouverture du corps du
jeune roi; et pouvant compter sur la vérité de son témoignage comme
sur le mien propre, je le fis prier de passer chez moi. Sa
réputation l'avait fait choisir par les membres de la Convention
pour fortifier de sa signature la preuve que le jeune roi n'avait
point été empoisonné. Ce brave homme refusa d'abord de se rendre au
Temple pour constater les causes de sa mort, les avertissant que,
s'il apercevait la moindre trace de poison, il en ferait mention au
risque même de sa vie: «Vous êtes précisément l'homme qu'il nous est
essentiel d'avoir, lui dirent-ils, et c'est pour cette raison que
nous vous avons préféré à tout autre.» Ils n'avaient pas eu besoin
d'employer le poison; la barbarie de leur conduite vis-à-vis d'un
enfant de cet âge devait immanquablement le conduire au tombeau. Sa
bonne constitution prolongea son supplice; la malpropreté dans
laquelle on le laissait volontairement, et le défaut d'air et
d'exercices, lui avaient dissous le sang et vicié toutes les
humeurs. Ce jeune prince, que j'avais quitté dans un état si frais
et si sain, était dans un état affreux, suite nécessaire de la
cruelle vie à laquelle des êtres aussi corrompus qu'impitoyables
l'avaient condamné. Sa jeunesse, sa beauté et ses grâces n'avaient
pu attendrir la dureté de leurs coeurs.
Je demandai à Jeanroi s'il l'avait bien connu avant son entrée au
Temple. Il me dit qu'il l'avait vu rarement, et ajouta, les larmes
aux yeux, que la figure de cet enfant, dont les ombres de la mort
n'avaient point altéré les traits, était si belle et si
intéressante, qu'elle était toujours présente à sa pensée, et qu'il
reconnaîtrait parfaitement le jeune prince si on lui en montrait un
portrait. Je lui en fis voir un frappant que j'avais heureusement
conservé. «On ne peut s'y méprendre, dit-il, fondant en larmes,
c'est lui-même, et on ne peut le méconnaître.»
Ce témoignage fut encore fortifié par celui de Pelletan, qui, appelé
chez moi en consultation quelques années après la mort de Jeanroi,
fut frappé de la ressemblance d'un buste qu'il trouva sur ma
cheminée avec celle de ce cher petit prince, et quoiqu'il n'eût
aucun signe qui pût le faire reconnaître, il s'écria en le voyant:
«C'est le Dauphin; ah! qu'il est ressemblant!» et il répéta le
propos de Jeanroi: «Les ombres de la mort n'avaient point altéré la
beauté de ses traits.» Il ajouta qu'il ne l'avait vu que bien peu,
qu'il était mourant, insensible à tout, excepté aux soins qu'on lui
rendait, dont il était encore touché.
Il m'était impossible de former le plus léger doute sur le
témoignage de deux personnes aussi recommandables. Il ne me restait
plus qu'à pleurer la mort de mon cher petit prince. Je le fis encore
avec plus de certitude, lorsque le hasard me fournit une dernière
preuve, qu'on pouvait regarder comme irrécusable, même avant le
témoignage de Pelletan.
Madame nous offrit un jour de nous mener dans l'appartement du Roi;
elle y entra, suivie de Pauline, avec un saint respect. La perte du
jeune roi était encore si récente, que je ne me sentis pas le
courage de revoir un lieu où il avait tant souffert, et je priai
Madame de me permettre de ne l'y pas accompagner. J'entrai dans les
appartements de la petite tour, et je fus bien aise de ne pas avoir
eu la même faiblesse. Après avoir revu les lieux que Pauline et moi
avions quittés avec tant de regrets, Madame nous mena à la
bibliothèque, et nous y passâmes l'après-midi. Elle se mit à causer
avec Pauline et me dit: «Si vous aviez la curiosité de feuilleter le
registre qui est sur cette table, vous y verriez le compte rendu par
les commissaires depuis notre entrée au Temple.» Je ne me fis pas
prier et je me mis sur-le-champ à feuilleter et à examiner ce
registre. J'y vis, jour par jour, les comptes rendus à la Convention
sur les augustes prisonniers. Ils ne me confirmèrent que trop qu'on
ne pouvait raisonnablement conserver le plus léger espoir sur la vie
du jeune roi. Comme je craignais que le temps me manquât, je
m'attachai d'abord à examiner ce qui regardait notre jeune roi. J'y
vis tous les progrès de sa maladie, les détails de ses derniers
moments, et même ceux qui concernaient sa sépulture[9]. Quand j'eus
fini cette triste lecture et que je commençais à reprendre ce qui
concernait la famille royale, Gomin entra dans la bibliothèque, et
me voyant le registre entre les mains, il s'emporta violemment, me
reprocha très-aigrement l'imprudence de ma conduite, et me menaça de
s'en plaindre. Madame, avec sa bonté ordinaire, s'avoua coupable de
m'avoir donné le registre, et lui dit qu'il lui ferait de la peine
de pousser les choses plus loin. La peur de se compromettre lui
tournait la tête, et il appela son confrère Lasne pour savoir s'il
pouvait accéder à ce que Madame désirait. Lasne lui conseilla de ne
rien faire qui pût lui faire de la peine, et de se contenter de me
faire promettre de ne dire à personne que j'eusse vu le registre et
rien de ce qu'il pouvait contenir. J'ai tenu fidèlement ma promesse
jusqu'au moment où parut ce dernier petit imposteur qui se disait M.
le Dauphin, et où je crus utile de confondre son imposture par le
récit de tout ce que je viens d'écrire de relatif à notre jeune roi.
Il ne pouvait plus d'abord y avoir d'inconvénient pour Lasne et pour
Gomin, et je n'ai jamais compris comment ce dernier avait été si
affligé de me voir lire un registre qui n'était qu'à son avantage,
puisqu'il prouvait évidemment qu'il n'avait rien négligé pour
procurer au jeune prince les secours qui lui ont été si constamment
refusés.
[9] Le curé de Sainte-Marguerite, feu M. Dubois, m'a dit
plusieurs fois, et nommément peu de temps avant sa mort, que le
suisse de cette paroisse, qui avait été témoin de l'inhumation du
jeune roi, ainsi que les porteurs du corps et le fossoyeur,
pouvaient donner des renseignements précis sur l'endroit du
cimetière où reposaient les cendres du jeune roi.
Sa mort avait fait une grande sensation, et avait opéré un
changement sensible dans l'opinion publique, qui en accusait les
conventionnels. Inquiets de leur sort, si la France renouvelait la
majorité de ses députés, ils proposèrent de décréter que leur
renouvellement ne se ferait que par tiers. Cette proposition fut
débattue, et le décret qu'ils prononcèrent pour son admission ne
passa que par une fraude manifeste. Mais n'étant plus assez forts
pour se livrer à leur génie persécuteur, ils nous laissaient assez
tranquilles. Je profitai de ce calme pour faire regarder ma
permission de rentrer au Temple comme de trois fois par semaine, au
lieu de décade, et nous y allâmes ainsi régulièrement jusqu'au 13
vendémiaire, où il devint nécessaire de nous renfermer strictement
dans la lettre de la permission qui nous avait été accordée.
Le mouvement qui existait dans Paris dès le commencement de cette
journée, et qui était la suite de celui qu'il y avait eu la veille
dans toutes les sections de cette ville, nous décida, Pauline et
moi, à aller au Temple pour nous trouver auprès de Madame à tout
événement[10].
[10] Paris se trouvait alors, ainsi que toute la France, excédé
du joug de la Convention, et il se serait estimé heureux de se
retrouver sous le gouvernement de son souverain légitime. Les
sections de Paris se montrèrent même avec plus de courage qu'on
n'en aurait osé attendre; mais comme il n'y avait pas d'ensemble
dans leur conduite, ni personne qui pût en imposer de manière à
réunir tous les esprits sous une même direction, cette bonne
volonté devint inutile. Il est hors de doute que s'il y eût eu un
chef pour diriger ce mouvement, la contre-révolution se serait
opérée par la France elle-même et sans le secours de personne. On
m'a assuré qu'à cette époque Pichegru avait offert à Mgr le
prince de Condé de venir (mais seul) prendre le commandement de
son armée, dont il pourrait disposer autrement, voulant avoir à
lui seul l'honneur de la Restauration; mais ce prince, qui ne
connaissait pas assez Pichegru pour s'y fier totalement, n'osa
risquer de quitter la sienne, et nous perdîmes une des plus
belles occasions qui se soient présentées pendant le cours de
cette malheureuse révolution.
Nous étions, ainsi qu'elle, dans une grande agitation, n'osant nous
livrer à l'espérance, lorsque Gomin vint nous avertir qu'on tirait
le canon, et qu'étant monté sur la plate-forme de la Tour, il y
avait entendu une grande fusillade. Il devenait évident, puisque
nous n'entendions parler de rien, que les événements n'étaient pas
en notre faveur, et Gomin nous fit observer qu'il serait imprudent
d'attendre la nuit fermée pour rentrer chez nous. Nous reculions
toujours, ne pouvant nous déterminer à quitter Madame; il fallut
cependant bien nous décider. Elle nous dit adieu bien tristement,
pensant aux malheurs que pourrait occasionner cette fatale journée,
et nous lui promîmes de revenir le lendemain, pour peu qu'il y en
eût de possibilité.
Nous cheminâmes en silence, et dans une grande inquiétude sur ce qui
se passait dans les rues de Paris. Nous ne vîmes rien d'effrayant
jusqu'à la place de Grève, où il y avait une foule énorme qui
se pressait et s'étouffait pour se sauver plus vite. Nous
demandâmes à un homme qui paraissait plus calme que les autres si
nous pouvions passer les ponts sans danger pour retourner au
faubourg Saint-Germain. Il nous conseilla de nous éloigner des
quais, de passer promptement le pont Notre-Dame, et de nous enfoncer
dans l'intérieur de Paris. Le passage du pont était effrayant; on
voyait la fumée et la lueur des canons qui ne discontinuaient pas de
tirer; mais une fois rentrées dans les rues, nous ne rencontrâmes
qui que ce soit. Chacun s'était renfermé dans sa maison, et nous
vîmes pour la première fois dans la rue du Colombier quelques
personnes rassemblées, mais qui ne purent nous dire ce qui se
passait. Nous ne le sûmes qu'en arrivant chez la duchesse de
Charost, ma fille, qui était dans une mortelle inquiétude de ne pas
entendre parler de nous. Nous ne revînmes chez elle qu'à neuf heures
du soir, et elle éprouva une grande joie de nous revoir saines et
sauves.
Nous retournâmes au Temple le lendemain; Madame nous vit arriver
avec grand plaisir. Elle était inquiète de ce qui se passait dans la
ville et de notre retour. Nous ne pûmes lui apprendre que des
événements affligeants. La Convention, qui mourait de peur de voir
marcher sur elle les sections, avait perdu la tête; entrait qui
voulait au Comité de salut public et y donnait son avis. Bonaparte,
qui avait examiné avec soin tout ce qui se passait, et qui avait vu
le peu d'ordre qu'il y avait dans tous les mouvements des sections
et la terreur qui régnait dans tous les esprits, promit à la
Convention de faire tourner cette journée à son avantage, si elle
voulait lui laisser la direction de la conduite à tenir. Elle y
consentit. Il fit venir sur-le-champ des canons qu'il établit rue
Saint-Honoré, et fit tirer à mitraille sur les troupes des sections
et les dispersa en un moment. Ce fut l'époque du commencement de sa
fortune. La frayeur et la stupeur prirent alors la place de
l'espérance; les soldats insultaient les passants, et chacun
frémissait des suites que pourrait avoir cette cruelle journée.
Malgré le mouvement qui existait dans Paris, nous continuâmes nos
courses au Temple paisiblement et sans éprouver le moindre
inconvénient. Nous y allions à pied, seules et sans domestique, et
nous n'en revenions qu'à la nuit, pour prolonger le plus longtemps
possible le temps que nous passions avec Madame. Nous nous
promenions avec elle dans le jardin, quand le temps le permettait,
et nous faisions ensuite sa partie de reversi. Nous lui apportâmes
un peu de tapisserie, et nous faisions tout ce qui dépendait de nous
pour lui procurer un peu de distraction.
Nous n'eûmes pas à nous reprocher de ne pas avoir fait toutes les
démarches possibles pour parvenir à accompagner Madame à Vienne.
Nous revîmes Cambacérès et tous les membres des divers comités de
qui cette permission pouvait dépendre, et nous avions tout espoir de
réussir, lorsque, le 8 novembre, la force armée, accompagnée de deux
commissaires de police, arriva chez moi à huit heures du matin, avec
ordre de m'arrêter; et ne m'y trouvant point, les deux commissaires
s'établirent dans ma chambre jusqu'à mon retour. J'étais sortie de
très-bonne heure, et je rentrais tranquillement pour déjeuner,
lorsque la femme de notre suisse m'avertit de ce qui se passait. Je
rebroussai chemin et j'allai chez mon homme d'affaires, rue de
Bagneux, petite rue dans un quartier peu fréquenté, pour me donner
le temps de réfléchir sur ce qu'exigeait ma position.
Je savais qu'on avait arrêté la personne qui avait la correspondance
du Roi, laquelle avait dans ses papiers une lettre que j'écrivais à
Sa Majesté, en lui en envoyant une de Madame. J'avais, de plus, chez
moi le manuscrit de l'ouvrage de M. Hue, qui avait insisté pour que
je prisse le temps de le lire, malgré l'inquiétude que je lui avais
témoignée d'en être dépositaire. Tout cela me tourmentait
extrêmement et me mettait dans une grande incertitude sur le parti
que je devais prendre, lorsque madame de Charost, à qui j'avais
trouvé moyen de faire savoir l'endroit où j'étais retirée, me fit
dire qu'elle avait soustrait le manuscrit, qui était en sûreté. De
son côté, mon brave homme d'affaires, qui avait été avertir M. Hue
de ce qui venait d'arriver en le rassurant sur le sort de son
manuscrit, m'apporta aussi l'heureuse nouvelle que la personne
chargée de la correspondance du Roi avait été mise en liberté et
était déjà loin de Paris. N'ayant plus rien de positif à redouter et
ne voulant pas que l'on pût dire que je m'étais cachée dans le
moment où j'avais l'espoir d'accompagner Madame, je revins chez moi,
au risque de ce qui pouvait en arriver. Je fus avertie par
d'excellentes personnes de mon quartier, que je rencontrai dans la
rue, que la force armée était chez moi, et qui ne comprirent pas que
je pusse volontairement m'exposer à tomber en pareilles mains.
Dès que je fus de retour chez moi, les commissaires de police firent
l'inventaire de mes papiers. Comme je n'en avais conservé aucun,
j'étais parfaitement tranquille sur le résultat de cette mesure, et
je dînai tranquillement chez moi avant de me rendre à l'hôtel de
Brienne, où se tenait le Comité de salut public, qui ne s'ouvrait
qu'à six heures. Mes deux filles, la duchesse de Charost et Pauline,
ne voulurent point m'abandonner, et me suivirent à ce Comité, qui,
quoique supprimé, continuait encore ses fonctions. On nous fit
attendre une grande heure avant de m'interroger, et il n'y eut pas
de moyen qu'on n'employât pour m'effrayer. C'était précisément le
jour où l'on avait fait périr le pauvre Lemaître, accusé de
correspondance tendant à rappeler en France la maison de Bourbon,
et l'on ne m'épargna aucun des détails de cette triste journée,
ajoutant que l'on userait dorénavant de la plus grande sévérité
envers tous les royalistes, même pour les dames à chapeaux, ayant
grand soin de me fixer en tenant ces aimables propos. Ils finirent
par renvoyer mes filles, lorsque je fus prête à paraître devant ceux
qui devaient m'interroger.
On me fit subir un interrogatoire de plus de deux heures, et il est
impossible d'imaginer des questions plus captieuses et plus sottes
que celles qui formèrent la matière de cet interrogatoire. Ils me
supposaient en correspondance avec l'Empereur et avec toutes les
puissances qui s'intéressaient à la maison de Bourbon; ils voulaient
savoir le nom de toutes les personnes que je connaissais dans Paris,
et ils me firent mille questions sur ce qui concernait Madame, me
demandant ce que je lui disais lorsque j'étais seule avec elle,
quels étaient ses occupations et ses sentiments. Ces derniers, que
je leur exprimai hardiment, ne pouvaient que les faire rougir. Ils
étaient enragés de ne pouvoir me prendre en défaut. Plusieurs me
menaçaient, et un d'entre eux, plus violent que les autres, me dit
en gesticulant fortement: «Vous nous guettez comme le chat guette la
souris; je vais bientôt vous confondre par toutes les preuves que je
vais produire contre vous.»--«Quand vous me les aurez fait
connaître, lui répondis-je, je verrai ce que j'aurai à y répondre.»
Ils s'arrêtaient de temps en temps pour signer des mandats d'arrêt,
passant et repassant devant moi pour essayer de me troubler. N'en
ayant pu venir à bout, ils terminèrent enfin ce bel interrogatoire,
qu'ils trouvèrent eux-mêmes si pitoyable, qu'ils refusèrent de m'en
donner la copie, quoique je fusse en droit de l'obtenir.
Je fus conduite à onze heures du soir au collége des Quatre Nations,
dont on avait fait une prison, et je restai trois fois vingt-quatre
heures au secret. Au bout de ce temps, la nouvelle Assemblée, dont
le tiers renouvelé était bien composé, demanda que l'on fît sur ma
personne l'application de la nouvelle Constitution; et comme elle
exigeait que sous deux ou trois fois vingt-quatre heures au plus
tard le prévenu fût interrogé par le juge de paix de sa section, qui
avait le droit de décider s'il y avait matière ou non à accusation,
on me mena chez le juge de paix de notre section. C'était,
heureusement pour moi, un honnête homme, et il se conduisit comme
tel. Un des députés, qui avait assisté à mon interrogatoire, le lui
apporta lui-même, et lui demanda si, sur l'exposé des faits qui en
faisaient la matière, il n'y pouvait pas trouver quelque motif
d'accusation. Le juge de paix lui répondit sans hésiter que c'était
impossible, tant qu'on n'en produirait pas d'une autre nature. Il
insista sans plus de succès; et le juge Violette, indigné, trouva
moyen de me faire dire que je fusse parfaitement tranquille, que je
serais renvoyée chez moi. Le député, mécontent de la réponse,
parvint à faire rendre un décret qui laissait sous le joug de
l'accusation toute personne saisie d'un mandat d'arrêt, quoique
justifiée par son interrogatoire, jusqu'à ce que le jury
d'accusation l'eût acquittée définitivement. Le juge de paix me
donna copie de l'interrogatoire qu'il m'avait fait subir, et j'y vis
avec douleur qu'on n'avait pas eu plus d'égards pour Madame, et que
c'était sur la conformité de ses réponses avec les miennes, dans
l'interrogatoire qu'on lui avait fait subir, que j'avais été mise en
liberté.
Je connaissais trop Madame pour avoir mis en doute sa discrétion, et
je n'avais nulle inquiétude d'être compromise par ses réponses.
Cette nouvelle persécution fut la suite d'une intrigue particulière,
dont le but était de m'empêcher de suivre Madame à Vienne, et
d'avoir un prétexte pour faire dire à l'Empereur que je n'avais pu
l'y accompagner, étant sous le poids d'une accusation. Je n'en ferai
pas connaître les auteurs, ce qui me regarde personnellement ne
pouvant avoir d'intérêt qu'autant que cela a quelque rapport avec la
famille royale.
Je me doutais bien que nous ne rentrerions plus au Temple; mais
comme on n'avait pas révoqué notre permission d'y entrer, nous y
retournâmes, Pauline et moi, comme à l'ordinaire, quoique plusieurs
personnes, par intérêt pour nous, voulussent nous en détourner,
nous avertissant qu'elles avaient entendu dire que c'était bien ma
faute si j'avais été arrêtée, que je ne pouvais m'en prendre qu'à
l'indiscrétion de ma conduite avec Madame. Selon eux, j'exaltais son
imagination, en lui donnant des idées de mariage avec Mgr le duc
d'Angoulême, et mon désir de retourner près d'elle pourrait avoir
des suites fâcheuses pour moi. Je me moquai de ces propos, et je me
serais reproché toute ma vie de m'être condamnée moi-même à une
privation aussi sensible. Arrivées au Temple, on nous fit attendre
dans la loge du portier, où Gomin vint nous signifier la défense de
nous y recevoir à l'avenir.
Nous ne pûmes exprimer, même par écrit, à Madame les sentiments que
nous éprouvions. Gomin fut seul notre interprète; et de ce moment
jusqu'à son départ nous fûmes privées de toute correspondance avec
elle; nous n'apprîmes son départ que par les journaux. M. Hue, qui
avait obtenu la permission de l'aller rejoindre à la frontière pour
rester auprès d'elle à Vienne, vint nous voir avant son départ, et
se chargea de nos commissions verbales. Madame m'écrivit d'Huningue,
avant de quitter la France. Je conserve précieusement cette lettre,
ainsi que celle que j'en reçus de Calais, à sa rentrée en France,
comme des monuments précieux de ses bontés pour moi et de la justice
qu'elle n'a cessé de rendre au profond attachement que je lui ai
voué jusqu'à mon dernier soupir.
Quand Madame fut partie, on me conseilla de faire des démarches pour
obtenir le jugement du jury d'accusation, et de m'adresser à M.
Benezech, ministre de l'intérieur, qui avait été la chercher au
Temple pour la remettre entre les mains de madame de Soucy et de M.
Méchin, que l'Assemblée avait nommés pour la conduire à la
frontière. Je saisis avec empressement cette occasion d'apprendre de
lui quelques détails sur le voyage de Madame, et j'allai chez lui
avec Pauline. Il nous parla de cette princesse avec le plus profond
respect et en homme touché de ses malheurs et du courage avec lequel
elle les supportait. Il était étonné de l'attachement qu'elle
conservait pour la France et de l'impression de douleur qu'elle
éprouvait en la quittant; il était encore attendri en parlant de la
sensibilité avec laquelle elle remerciait les personnes qui
l'avaient soignée au Temple, et de cette indulgente bonté qui
n'avait conservé aucun ressentiment de tout ce qu'elle avait
souffert pendant sa captivité. Elle lui laissa le sentiment d'une
profonde estime. Et comment s'en défendre quand on voyait une
princesse aussi jeune, capable d'aussi grands efforts sur elle-même?
Elle les avait puisés dans les grands principes qui fortifièrent le
grand caractère que le Ciel lui avait donné en partage.
J'eus le bonheur de recevoir plusieurs lettres de Madame pendant son
séjour en pays étranger, et une, entre autres, qui n'a pu être lue
sans respect et sans attendrissement, même par des personnes d'une
opinion douteuse, lesquelles ne pouvaient revenir de sa grandeur
d'âme et de la sensibilité avec laquelle elle exprimait des
sentiments si opposés à ceux que lui prêtaient les ennemis de la
maison de Bourbon.
Les persécutions que j'éprouvai dans la suite et que l'on fit
rejaillir sur mes enfants, et notamment sur la marquise de Tourzel,
ma belle-fille, et la duchesse de Charost, ma fille, ont trop peu
d'intérêt pour être rappelées dans un ouvrage uniquement consacré à
rendre hommage à la mémoire de nos augustes et malheureux
souverains, à rappeler leurs souffrances, cette extrême bonté qui ne
les abandonna jamais, et faire connaître en même temps le beau
caractère qu'a développé Madame, à peine sortie de l'enfance, dans
toutes les circonstances d'une vie aussi éprouvée que la sienne.
FRAGMENTS
Sur l'arrivée et le mariage de Madame à Mittau, écrits par M.
l'abbé de Tressan à un de ses amis, après en avoir été
témoin.
7 JUIN 1799.
Je suis arrivé ici, il y a quelques jours, avec milord Folkestone;
et malgré le peu de temps qui me reste pour compléter notre voyage,
nous n'avons pu résister au désir d'être témoins de l'arrivée de
Madame à Mittau. Les bontés du Roi nous autorisent à y rester
jusqu'après le mariage de cette princesse avec Mgr le duc
d'Angoulême.