Quand nous fûmes sortis de prison, et que nous eûmes un peu plus de

liberté, nous cherchâmes à avoir de leurs nouvelles; mais on gardait

un tel silence sur leur situation, que l'on ne pouvait former que

des conjectures souvent démenties par les événements. M. Hue faisait

l'impossible pour apprendre quelque chose sur ce qui les concernait,

et venait ensuite, avec une obligeance extrême, me faire part de ce

qu'il avait appris. Mais, malgré tous ses soins, il était si peu

instruit de leur véritable situation, qu'il m'assura, huit jours

avant la mort du jeune roi, qu'il était alors bien portant.

J'appris ce cruel événement hors de chez moi et sans aucune

préparation. Je tombai alors dans un profond abattement; tout me

devint indifférent, et je ne sortis de cet état que lorsque j'appris

que l'Assemblée avait laissé mettre quelqu'un auprès de Madame. Mon

attachement pour elle me rendit des forces, et je me déterminai à

faire toutes les démarches nécessaires afin d'obtenir, pour Pauline

et pour moi, la faveur de partager de nouveau la captivité de cette

jeune princesse. On m'indiqua un député nommé Pémartin, qu'on

m'assura être un homme sensible, touché de sa situation et qui me

donnerait de bons conseils sur la conduite à tenir pour parvenir à

notre but. J'allai chez lui avec Pauline, et nous le trouvâmes tel

qu'on nous l'avait dépeint. Il n'avait malheureusement aucun crédit,

et ne put que nous indiquer les personnes auxquelles il fallait

s'adresser. Il nous nomma Cambacérès, Bergoin, Gauthier de l'Ain et

Boudin, tous membres du Comité de salut public. Les deux derniers,

chargés de la partie de la police de ce Comité, étaient les plus

influents. Nous commençâmes par aller chez Boudin, dont nous

tirerions meilleur parti que des autres. J'appris avec plaisir qu'il

n'avait pas voté la mort du Roi, et je m'en serais bien doutée à la

manière dont il nous reçut. Il nous écouta avec attention, parut

touché des malheurs de Madame, et je ne doute pas que nous

n'eussions obtenu cette permission si elle avait uniquement dépendu

de lui; mais malheureusement son collègue Gauthier avait plus de

crédit que lui. Il nous reçut d'abord assez bien, ainsi que

Cambacérès et Bergoin; mais ce dernier et Gauthier devinrent plus

difficiles lorsqu'il fut question de l'échange de Madame. Ils

commencèrent par élever quelques difficultés, qui augmentèrent

encore quand M. de Chantereine, employé à la police, demanda pour

sa femme ce que nous sollicitions avec tant d'ardeur. Ce Gauthier de

l'Ain, qui la protégeait probablement, nous mit très-durement à la

porte de son cabinet, quand nous revînmes chez lui, et nous laissa

voir clairement, par le peu d'honnêteté avec lequel il nous traita,

que nous n'avions plus rien à espérer; et nous apprîmes peu de jours

après que madame de Chantereine avait été mise auprès de Madame.

Nous ne perdîmes pas encore toute espérance, et nous nous occupâmes

d'obtenir au moins la permission de la voir au Temple, puisqu'il n'y

avait plus moyen de nous y enfermer. Nous retournâmes chez Boudin,

qui nous laissa entrevoir la possibilité d'y réussir, et nous

engagea à avoir un peu de patience et à ne pas nous décourager. Nous

fûmes deux mois sans rien obtenir, au bout desquels une dame, que je

ne connaissais pas, vint me trouver, et m'offrit de me faire avoir

la permission d'entrer au Temple pour voir Madame, si je voulais l'y

employer. Elle me dit qu'étant en mesure de me rendre ce service,

elle s'en était fait un plaisir; mais que lui ayant été dit que

j'avais renoncé à l'idée d'aller au Temple, elle était au moment

d'abandonner ses démarches; que ne pouvant cependant pas me

soupçonner capable d'une pareille indifférence, elle avait voulu

s'en assurer par elle-même, et que tel était l'objet de sa visite.

On jugera facilement de la vivacité avec laquelle je l'en dissuadai,

et lui demandai de me procurer un bonheur auquel j'attachais tant

de prix, et dont j'aurais une reconnaissance éternelle. Je la priai

seulement de me permettre de prévenir Boudin, qui avait été trop

bien pour nous pour risquer de nous en faire un ennemi. Elle y

consentit, et revint le soir même me dire que la permission était

accordée et que je pouvais me la faire délivrer dès le lendemain. Je

lui demandai comment je pourrais lui témoigner ma reconnaissance.

Elle me répondit qu'elle était trop heureuse de pouvoir faire une

chose qui devait être agréable à Madame; qu'elle partait dans deux

jours pour la Normandie, et qu'elle ne me demandait qu'un petit mot

d'écrit quand j'aurais vu Madame, pour lui marquer ma satisfaction

du bonheur qu'elle m'avait procuré, et qu'elle le viendrait chercher

elle-même. Elle ne voulut pas me dire son nom, vint chercher le

petit mot d'écrit, et je n'en ai jamais entendu parler depuis.

Nous allâmes, dès le lendemain, chez Boudin, et lui dîmes qu'on nous

avait assuré que si nous renouvelions nos démarches auprès du Comité

de salut public, nous pouvions espérer de voir Madame. Il nous dit

que c'était vrai, et nous conseilla de nous adresser de nouveau à

Gauthier de l'Ain, qui nous accorderait sur-le-champ la permission

d'entrer au Temple. Nous étions à onze heures du matin au Comité de

salut public, où Gauthier nous la remit lui-même. Elle nous donnait

la faculté d'entrer au Temple trois fois par décade, et il nous fut

enjoint de la laisser entre les mains des gardiens de Madame au

Temple. Je demandai à Gauthier si Madame avait connaissance de

toutes les pertes qu'elle avait faites; il nous dit qu'il n'en

savait rien; et nous eûmes tout le long du chemin, du Comité, qui se

tenait à l'hôtel de Brienne, jusqu'au Temple, l'inquiétude d'avoir

peut-être à lui apprendre qu'elle avait perdu tout ce qui lui

restait de plus cher au monde.

En arrivant au Temple, je remis ma permission aux deux gardiens de

Madame, et je demandai à voir madame de Chantereine en particulier.

Elle me dit que Madame était instruite de tous ses malheurs, qu'elle

nous attendait et que nous pouvions entrer. Je la priai de dire à

Madame que nous étions à la porte. Je redoutais l'impression que

pouvait produire sur cette princesse la vue des deux personnes qui,

à son entrée au Temple, accompagnaient ce qu'elle avait de plus cher

au monde, et dont elle était réduite à pleurer la perte; mais

heureusement la sensibilité qu'elle éprouva n'eut aucune suite

fâcheuse. Elle vint à notre rencontre, nous embrassa tendrement, et

nous conduisit à sa chambre, où nous confondîmes nos larmes sur les

objets de ses regrets. Elle ne cessa de nous en parler, et nous fit

le récit le plus touchant et le plus déchirant du moment où elle se

sépara du Roi son père, dont elle était si tendrement aimée, et

auquel elle était si attachée. Je ne puis ajouter au récit de Cléry

qu'un trait, qui peint la grandeur d'âme de ce prince et son amour

pour son peuple. Je laisse parler Madame.

«Mon père, avant de se séparer de nous pour jamais, nous fit

promettre à tous de ne jamais penser à venger sa mort; et il était

bien assuré que nous regarderions comme sacré l'accomplissement de

sa dernière volonté. Mais la grande jeunesse de mon frère lui fit

désirer de produire sur lui une impression encore plus forte. Il le

prit sur ses genoux et lui dit: «Mon fils, vous avez entendu ce que

je viens de dire; mais comme le serment est encore quelque chose de

plus sacré que les paroles, jurez, en levant la main, que vous

accomplirez la dernière volonté de votre père.» Mon frère lui obéit

fondant en larmes, et cette bonté si touchante fit encore redoubler

les nôtres.»

On ne peut rien ajouter à une semblable réflexion dans un pareil

moment.

Nous avions laissé Madame faible et délicate, et en la revoyant au

bout de trois ans de malheurs sans exemple, nous fûmes bien étonnées

de la trouver belle, grande et forte, et avec cet air de noblesse

qui fait le caractère de sa figure. Nous fûmes frappées, Pauline et

moi, d'y retrouver des traits du Roi, de la Reine, et même de Madame

Élisabeth. Le Ciel, qui la destinait à être le modèle de ce courage

qui, sans rien ôter à la sensibilité, rend cependant capable de

grandes actions, ne permit pas qu'elle succombât sous le poids de

tant de malheurs.

Madame en parlait avec une douceur angélique; nous ne lui vîmes

jamais un seul sentiment d'aigreur contre les auteurs de tous ses

maux. Digne fille du Roi son père, elle plaignait encore les

Français, et elle aimait toujours ce pays où elle était si

malheureuse; et sur ce que je lui disais que je ne pouvais

m'empêcher de désirer sa sortie de France pour la voir délivrée de

son affreuse captivité, elle me répondit avec l'accent de la

douleur: «J'éprouve encore de la consolation, en habitant un pays où

reposent les cendres de ceux que j'avais de plus cher au monde.» Et

elle ajouta, fondant en larmes et du ton le plus déchirant:

«J'aurais été plus heureuse de partager le sort de mes bien-aimés

parents que d'être condamnée à les pleurer.» Qu'il était douloureux

et touchant en même temps d'entendre s'exprimer ainsi une jeune

princesse de quinze ans, qui, dans un âge où tout est espoir et

bonheur, ne connaissait encore que la douleur et les larmes!

Elle nous parla avec attendrissement du jeune roi son frère, et des

mauvais traitements qu'il essuyait journellement. Ce barbare Simon

le maltraitait pour l'obliger à chanter la _Carmagnole_ et des

chansons détestables, de manière que les princesse pussent

l'entendre; et quoiqu'il eût le vin en horreur, il le forçait d'en

boire lorsqu'il voulait l'enivrer. C'est ce qui arriva le jour où il

lui fit dire devant Madame et Madame Élisabeth les horreurs dont il

fut question dans le procès de notre malheureuse reine. A la fin de

cette scène atroce, le malheureux petit prince, commençant à se

désenivrer, s'approcha de sa soeur, et lui prit la main pour la

baiser; l'affreux Simon, qui s'en aperçut, lui envia cette légère

consolation et l'emporta sur-le-champ, laissant les princesses dans

la consternation de ce dont elles venaient d'être témoins.

Je ne pus m'empêcher de demander à Madame comment avec tant de

sensibilité, et dans une si affreuse solitude, elle avait pu

supporter tant de malheurs. Rien de si touchant que sa réponse, que

je ne puis m'empêcher de transcrire:

«Sans religion, c'eût été impossible; elle fut mon unique ressource,

et me procura les seules consolations dont mon coeur pût être

susceptible; j'avais conservé les livres de piété de ma tante

Élisabeth; je les lisais, je repassais ses avis dans mon esprit, je

cherchais à ne m'en pas écarter et à les suivre exactement. En

m'embrassant pour la dernière fois et m'excitant au courage et à la

résignation, elle me recommanda positivement de demander que l'on

mit une femme auprès de moi. Quoique je préférasse infiniment ma

solitude à celle que l'on y aurait mise alors, mon respect pour les

volontés de ma tante ne me permit pas d'hésiter. On me refusa, et

j'avoue que j'en suis bien aise.

«Ma tante, qui ne prévoyait que trop le malheur auquel j'étais

destinée, m'avait accoutumée à me servir seule et à n'avoir besoin

de personne. Elle avait arrangé ma vie de manière à en employer

toutes les heures: le soin de ma chambre, la prière, la lecture, le

travail, tout était classé. Elle m'avait habituée à faire mon lit

seule, me coiffer, me lacer, m'habiller, et elle n'avait, de plus,

rien négligé de ce qui pouvait entretenir ma santé. Elle me faisait

jeter de l'eau pour rafraîchir l'air de ma chambre, et avait exigé,

en outre, que je marchasse avec une grande vitesse pendant une

heure, la montre à la main, pour empêcher la stagnation des

humeurs.»

Ces détails si intéressants à entendre de la bouche même de Madame

nous faisaient fondre en larmes; nous admirions le courage de cette

sainte princesse et cette prévoyance qui s'étendait sur tout ce qui

pouvait être utile à Madame. Elle fut la consolation de son auguste

famille et nommément de la Reine, qui, moins pieuse qu'elle en

entrant au Temple, eut le bonheur d'imiter cet ange de vertu. Non

contente de s'occuper de ceux qui lui étaient chers, elle employa

ses derniers moments à préparer à paraître devant Dieu les personnes

condamnées à partager son sort; et elle exerça la charité la plus

héroïque jusqu'à l'instant où elle alla recevoir les récompenses

promises à une vertu aussi éclatante et aussi éprouvée que l'avait

été celle de cette vertueuse et sainte princesse.

Madame eut bien de la peine à se persuader qu'elle en était privée

pour toujours. Elle n'avait jamais pu croire qu'on pût pousser la

fureur jusqu'à attenter aux jours d'une princesse qui ne pouvait

avoir eu aucune part au gouvernement et dont on respectait tellement

la vertu, qu'un profond silence l'accompagna de la Conciergerie

jusqu'à la barrière de Monceaux. Il n'en était pas de même de la

Reine; elle l'avait vue trop en butte aux méchancetés; on redoutait

trop son courage et son titre de mère du jeune roi, pour qu'elle pût

se flatter de se retrouver un jour entre ses bras. Aussi ses adieux

furent-ils déchirants.

Cette jeune princesse, depuis sa séparation d'avec Madame Élisabeth,

passa près de quinze mois seule, livrée à sa douleur et aux plus

tristes réflexions, n'ayant d'autre livre que les voyages de La

Harpe, qu'elle lut et relut plusieurs fois, manquant de tout, ne

demandant rien, et raccommodant elle-même jusqu'à ses bas et ses

souliers. Elle fut visitée quelquefois par des commissaires de la

Convention; ses réponses furent si courtes et si laconiques, qu'ils

ne prolongeaient pas la visite. Il semblait que le Ciel eût imprimé

sur elle le sceau de sa protection, car ils éprouvaient tous un

sentiment de respect dont aucun ne s'écarta un seul instant. Quand

elle entendait battre la générale, elle éprouvait un rayon

d'espérance; car, dans sa triste situation et sans crainte de la

mort, tout changement ne pouvait que lui être favorable. Elle se

crut un jour au bout de ses peines, et vit arriver la mort avec le

calme de l'innocence et de la vertu. Elle se trouva mal jusqu'à

perdre connaissance, et se réveilla comme d'un profond sommeil, sans

savoir combien de temps elle était restée dans ce triste état.

Malgré tout son courage, elle nous avoua qu'elle était si fatiguée

de sa profonde solitude, qu'elle se disait à elle-même: «Si l'on

finit par mettre auprès de moi une personne qui ne soit pas un

monstre, je sens que je ne pourrai m'empêcher de l'aimer.»

Dans cette disposition, elle vit arriver avec plaisir au Temple

madame de Chantereine. Celle-ci ne manquait pas d'esprit et

paraissait avoir reçu de l'éducation. Elle savait l'italien, ce qui

avait été agréable à Madame, à qui on l'avait fait apprendre pendant

son éducation. Elle était adroite et brodait bien, ce qui était une

ressource pour cette jeune princesse, à qui elle donnait des leçons

de broderie. Mais, élevée dans une petite ville de province, dans la

société de laquelle elle brillait, elle y avait pris un ton de

suffisance et une si grande idée de son mérite, qu'elle croyait

devoir être le mentor de Madame, et prendre avec elle un ton de

familiarité dont la bonté de cette princesse l'empêchait de

s'apercevoir. Nous cherchions, Pauline et moi, à lui montrer le

respect qu'elle lui devait par celui que nous lui témoignions; mais

ce fut inutilement. Elle avait si peu d'idée des convenances,

qu'elle se croyait autorisée à prendre des airs d'autorité qui nous

faisaient mal à voir. Elle était, de plus, très-susceptible, aimait

qu'on lui fît la cour, et nous regarda de très-mauvais oeil, quand

elle vit que nous nous bornions vis-à-vis d'elle aux seuls égards de

politesse. Madame l'avait prise en amitié, et lui donna les soins

les plus touchants dans une violente attaque de nerfs qu'elle

éprouva un jour où nous étions au Temple. Elle paraissait s'être

attachée à Madame, et dans les circonstances où l'on se trouvait, on

devait être heureux de voir auprès d'elle une personne qui

paraissait lui être agréable et à qui on ne pouvait refuser des

qualités.

Elle nous laissa seules avec Madame dans les premières visites que

nous rendîmes à cette princesse; mais elle se mit ensuite presque

toujours en tiers avec nous, et nous la vîmes moins à notre aise,

surtout après le 13 vendémiaire; car craignant alors de se

compromettre, elle fut moins complaisante qu'elle ne l'avait été

d'abord. Je trouvai cependant le moyen de mettre Madame au courant

de ce qu'il lui importait de savoir, et de lui remettre une lettre

du Roi. C'était la réponse à une lettre bien touchante que Madame

lui avait écrite le lendemain du jour où je la vis pour la première

fois. Le Roi lui parlait en père le plus tendre, et elle aurait bien

désiré garder sa lettre, mais il n'y avait pas moyen. Je courais

risque de la vie chaque fois que je me chargeais d'une de ses

correspondances, et il en eût été de même si on eût trouvé chez

Madame une lettre de Sa Majesté. Elle la brûla, à son grand regret,

et j'éprouvai une peine sensible à lui en demander le sacrifice.

J'avais écrit au Roi le lendemain du jour où j'eus le bonheur de

voir Madame pour la première fois. J'en reçus une réponse pleine de

bonté, que j'ai également regretté de n'avoir pu conserver. Il me

chargeait de pressentir Madame sur le désir qu'il avait de lui voir

épouser Mgr le duc d'Angoulême. Ce mariage s'alliait si bien à

l'attachement qu'elle conservait pour son auguste famille, et même

pour cette France qui l'avait si maltraitée, qu'elle y était portée

d'elle-même. Un motif bien puissant pour son coeur vint encore à

l'appui: c'était le voeu bien prononcé du Roi son père et de la

Reine de conclure ce mariage à l'instant de la rentrée des princes,

et je lui rapportai les propres paroles de la Reine, quand Leurs

Majestés me donnèrent la marque de confiance de me parler de leurs

projets à cet égard:

«On s'est plu, me dit cette princesse, à donner à mes frères des

impressions défavorables au sentiment que nous leur portons. Nous

leur prouverons le contraire en donnant sur-le-champ la main de ma

fille au duc d'Angoulême, malgré sa grande jeunesse, qui aurait pu

nous faire désirer d'en retarder le moment.»

Elle entra, de plus, dans le détail de petits arrangements qui y

étaient relatifs, et dont je fis part à Madame pour confirmer la

vérité de mon récit. Elle parut étonnée qu'ils ne lui en eussent

jamais parlé, et je lui fis sentir que c'était une mesure de

prudence de leur part de ne pas occuper son imagination de pensées

de mariage, qui auraient pu nuire à l'application qu'exigeaient ses

études.

L'idée d'unir ses malheurs à ceux de sa famille et d'être encore

utile à son pays, en prévenant les prétentions qu'aurait pu former

un prince étranger à l'occasion de son mariage, fit encore une

grande impression sur l'esprit de Madame. Elle me fit mille

questions sur Mgr le duc d'Angoulême, auxquelles je ne pus répondre,

vu l'ignorance où nous étions de ce qui se passait hors de France;

car nous étions obligées, Pauline et moi, d'user d'une grande

circonspection pour ne pas perdre l'espoir de l'accompagner à

Vienne.

Elle me demanda, dès le premier jour de notre entrée au Temple, des

nouvelles de toutes les personnes qui lui avaient été attachées,

ainsi qu'à la Reine et à la famille royale, et nommément des jeunes

personnes qu'elle voyait chez moi. Son coeur n'oubliait rien de ce

qui pouvait les intéresser. Elle était aussi sensiblement touchée de

l'intérêt qu'on mettait à lui prouver l'attachement qu'elle

inspirait. Les fenêtres qui donnaient sur le jardin du Temple ne

désemplissaient pas à l'heure de sa promenade. On faisait de la

musique dans les environs; on y chantait des romances dont on ne

pouvait dissimuler qu'elle fût l'objet. Ce sentiment qu'on lui

portait était une consolation pour son coeur affligé; mais, après le

13 vendémiaire, il ne fut plus possible de les exprimer aussi

visiblement.

Je demandai un jour à Madame si elle n'avait jamais été incommodée

pendant le temps de sa profonde solitude: «Ma personne m'occupait si

peu, dit-elle, que je n'y faisais pas grande attention.» Ce fut

alors qu'elle nous parla de cet évanouissement dont j'ai fait

mention plus haut, en y ajoutant des réflexions si touchantes sur le

peu de cas qu'elle faisait de la vie, qu'on ne pouvait l'entendre

sans être profondément ému. Je ne puis rappeler ces détails sans

attendrissement, mais je me reprocherais de ne pas faire connaître

le courage et la générosité de cette jeune princesse. Loin de se

plaindre de tout ce qu'elle avait eu à souffrir dans cette horrible

tour, qui lui rappelait tant de malheurs, elle n'en parlait jamais

d'elle-même; et son souvenir ne put jamais effacer de son coeur

l'amour d'un pays qui lui fut toujours cher.

Elle nous dit qu'après le 9 thermidor on eut plus d'attentions pour

elle. On chargea du soin de sa personne et de celle du jeune roi un

nommé Laurent, qui fut mieux pour elle que pour lui, car le sort du

jeune prince ne fut véritablement amélioré que lorsqu'il eut été

remplacé par Lasne et Gomin, que l'on nomma commissaires du Temple.

Ils trouvèrent ce malheureux petit prince dans un état affreux, et

dans les détails duquel je ne me sens pas le courage d'entrer. Ils

se trouvent d'ailleurs dans d'autres ouvrages où ce fait est

rapporté avec beaucoup d'exactitude.

Lasne était un franc soldat, loyal et sans ambition; il se bornait à

répondre aux questions qu'on lui faisait, et ne parlait de Madame

qu'avec le plus profond respect[8]. Gomin avait plus d'esprit que

Lasne, mais moins de franchise et plus d'ambition. Il faisait sa

cour à madame de Chantereine, dans l'espoir qu'elle pourrait lui

être utile; et il lui avait persuadé qu'il était de très-bonne

famille, quoiqu'il fût fils tout simplement du garde de madame de

Nicolaï. Ces deux gardiens étaient bien pour Madame, qui se louait

de leur conduite, et ils paraissaient lui être fort attachés.

[8] Après le départ du Temple de Madame, on fit de ce monument

une prison d'État dont Lasne fut nommé concierge. Tous les

prisonniers s'en sont généralement loués, malgré son exactitude à

remplir les fonctions de sa place. Je n'en fus pas étonnée

d'après sa conduite à mon égard, dont je rendrai compte dans le

courant de ces Mémoires.

J'interromps un moment ce qui regarde Madame pour parler de ce que

j'appris au Temple concernant le jeune roi, dont je parlais souvent

à Gomin et à Lasne, et je joindrai à ces détails le récit de sa

mort et des précautions que je pris pour m'assurer de sa réalité,

dont je ne puis conserver le plus léger doute. Il me paraît utile

d'en donner la preuve à ceux qui liraient ces Mémoires.

Gomin me dit que, lorsqu'on leur avait remis le jeune prince entre

les mains, il était dans un état d'abandon qui faisait mal avoir, et

dont il éprouvait les plus fâcheux inconvénients. Il était tombé

dans un état d'absorbement continuel, parlant peu, ne voulant ni

marcher ni s'occuper de quoi que ce pût être. Il avait cependant

quelques éclairs de génie surprenants. Il aimait à quitter sa

chambre, et on lui faisait plaisir quand on le portait dans la

chambre du Conseil et qu'on l'asseyait auprès de la fenêtre. Le

pauvre Gomin, qui, malgré sa bonne volonté, ne s'entendait pas au

soin des malades, ne s'aperçut pas d'abord que cet état

d'absorbement tenait à une maladie dont le pauvre petit prince était

atteint, et qui était la suite des mauvais traitements, du défaut

d'air et d'exercices plus nécessaires à cet enfant qu'à tout autre;

car, en parlant de la beauté de son visage qui s'est conservée au

delà même de sa vie, il faisait l'éloge de deux petites pommes

rouges qu'il avait sur les joues, et qui n'annonçaient que trop la

fièvre interne qui le consumait. Il ne tarda cependant pas à

s'apercevoir qu'il avait des grosseurs à toutes les articulations,

et il demanda à plusieurs reprises qu'on lui fît voir un médecin. On

ne tint aucun compte de ses instances, et on ne lui envoya

Dussault, chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu, que lorsque les

secours lui étaient devenus totalement inutiles.

Mémoires de Madame la Duchesse de Tourzel, tome second Gouvernante des enfants de France pendant les années 1789 à 1795 · 第 18 / 20 段