liberté, nous cherchâmes à avoir de leurs nouvelles; mais on gardait
un tel silence sur leur situation, que l'on ne pouvait former que
des conjectures souvent démenties par les événements. M. Hue faisait
l'impossible pour apprendre quelque chose sur ce qui les concernait,
et venait ensuite, avec une obligeance extrême, me faire part de ce
qu'il avait appris. Mais, malgré tous ses soins, il était si peu
instruit de leur véritable situation, qu'il m'assura, huit jours
avant la mort du jeune roi, qu'il était alors bien portant.
J'appris ce cruel événement hors de chez moi et sans aucune
préparation. Je tombai alors dans un profond abattement; tout me
devint indifférent, et je ne sortis de cet état que lorsque j'appris
que l'Assemblée avait laissé mettre quelqu'un auprès de Madame. Mon
attachement pour elle me rendit des forces, et je me déterminai à
faire toutes les démarches nécessaires afin d'obtenir, pour Pauline
et pour moi, la faveur de partager de nouveau la captivité de cette
jeune princesse. On m'indiqua un député nommé Pémartin, qu'on
m'assura être un homme sensible, touché de sa situation et qui me
donnerait de bons conseils sur la conduite à tenir pour parvenir à
notre but. J'allai chez lui avec Pauline, et nous le trouvâmes tel
qu'on nous l'avait dépeint. Il n'avait malheureusement aucun crédit,
et ne put que nous indiquer les personnes auxquelles il fallait
s'adresser. Il nous nomma Cambacérès, Bergoin, Gauthier de l'Ain et
Boudin, tous membres du Comité de salut public. Les deux derniers,
chargés de la partie de la police de ce Comité, étaient les plus
influents. Nous commençâmes par aller chez Boudin, dont nous
tirerions meilleur parti que des autres. J'appris avec plaisir qu'il
n'avait pas voté la mort du Roi, et je m'en serais bien doutée à la
manière dont il nous reçut. Il nous écouta avec attention, parut
touché des malheurs de Madame, et je ne doute pas que nous
n'eussions obtenu cette permission si elle avait uniquement dépendu
de lui; mais malheureusement son collègue Gauthier avait plus de
crédit que lui. Il nous reçut d'abord assez bien, ainsi que
Cambacérès et Bergoin; mais ce dernier et Gauthier devinrent plus
difficiles lorsqu'il fut question de l'échange de Madame. Ils
commencèrent par élever quelques difficultés, qui augmentèrent
encore quand M. de Chantereine, employé à la police, demanda pour
sa femme ce que nous sollicitions avec tant d'ardeur. Ce Gauthier de
l'Ain, qui la protégeait probablement, nous mit très-durement à la
porte de son cabinet, quand nous revînmes chez lui, et nous laissa
voir clairement, par le peu d'honnêteté avec lequel il nous traita,
que nous n'avions plus rien à espérer; et nous apprîmes peu de jours
après que madame de Chantereine avait été mise auprès de Madame.
Nous ne perdîmes pas encore toute espérance, et nous nous occupâmes
d'obtenir au moins la permission de la voir au Temple, puisqu'il n'y
avait plus moyen de nous y enfermer. Nous retournâmes chez Boudin,
qui nous laissa entrevoir la possibilité d'y réussir, et nous
engagea à avoir un peu de patience et à ne pas nous décourager. Nous
fûmes deux mois sans rien obtenir, au bout desquels une dame, que je
ne connaissais pas, vint me trouver, et m'offrit de me faire avoir
la permission d'entrer au Temple pour voir Madame, si je voulais l'y
employer. Elle me dit qu'étant en mesure de me rendre ce service,
elle s'en était fait un plaisir; mais que lui ayant été dit que
j'avais renoncé à l'idée d'aller au Temple, elle était au moment
d'abandonner ses démarches; que ne pouvant cependant pas me
soupçonner capable d'une pareille indifférence, elle avait voulu
s'en assurer par elle-même, et que tel était l'objet de sa visite.
On jugera facilement de la vivacité avec laquelle je l'en dissuadai,
et lui demandai de me procurer un bonheur auquel j'attachais tant
de prix, et dont j'aurais une reconnaissance éternelle. Je la priai
seulement de me permettre de prévenir Boudin, qui avait été trop
bien pour nous pour risquer de nous en faire un ennemi. Elle y
consentit, et revint le soir même me dire que la permission était
accordée et que je pouvais me la faire délivrer dès le lendemain. Je
lui demandai comment je pourrais lui témoigner ma reconnaissance.
Elle me répondit qu'elle était trop heureuse de pouvoir faire une
chose qui devait être agréable à Madame; qu'elle partait dans deux
jours pour la Normandie, et qu'elle ne me demandait qu'un petit mot
d'écrit quand j'aurais vu Madame, pour lui marquer ma satisfaction
du bonheur qu'elle m'avait procuré, et qu'elle le viendrait chercher
elle-même. Elle ne voulut pas me dire son nom, vint chercher le
petit mot d'écrit, et je n'en ai jamais entendu parler depuis.
Nous allâmes, dès le lendemain, chez Boudin, et lui dîmes qu'on nous
avait assuré que si nous renouvelions nos démarches auprès du Comité
de salut public, nous pouvions espérer de voir Madame. Il nous dit
que c'était vrai, et nous conseilla de nous adresser de nouveau à
Gauthier de l'Ain, qui nous accorderait sur-le-champ la permission
d'entrer au Temple. Nous étions à onze heures du matin au Comité de
salut public, où Gauthier nous la remit lui-même. Elle nous donnait
la faculté d'entrer au Temple trois fois par décade, et il nous fut
enjoint de la laisser entre les mains des gardiens de Madame au
Temple. Je demandai à Gauthier si Madame avait connaissance de
toutes les pertes qu'elle avait faites; il nous dit qu'il n'en
savait rien; et nous eûmes tout le long du chemin, du Comité, qui se
tenait à l'hôtel de Brienne, jusqu'au Temple, l'inquiétude d'avoir
peut-être à lui apprendre qu'elle avait perdu tout ce qui lui
restait de plus cher au monde.
En arrivant au Temple, je remis ma permission aux deux gardiens de
Madame, et je demandai à voir madame de Chantereine en particulier.
Elle me dit que Madame était instruite de tous ses malheurs, qu'elle
nous attendait et que nous pouvions entrer. Je la priai de dire à
Madame que nous étions à la porte. Je redoutais l'impression que
pouvait produire sur cette princesse la vue des deux personnes qui,
à son entrée au Temple, accompagnaient ce qu'elle avait de plus cher
au monde, et dont elle était réduite à pleurer la perte; mais
heureusement la sensibilité qu'elle éprouva n'eut aucune suite
fâcheuse. Elle vint à notre rencontre, nous embrassa tendrement, et
nous conduisit à sa chambre, où nous confondîmes nos larmes sur les
objets de ses regrets. Elle ne cessa de nous en parler, et nous fit
le récit le plus touchant et le plus déchirant du moment où elle se
sépara du Roi son père, dont elle était si tendrement aimée, et
auquel elle était si attachée. Je ne puis ajouter au récit de Cléry
qu'un trait, qui peint la grandeur d'âme de ce prince et son amour
pour son peuple. Je laisse parler Madame.
«Mon père, avant de se séparer de nous pour jamais, nous fit
promettre à tous de ne jamais penser à venger sa mort; et il était
bien assuré que nous regarderions comme sacré l'accomplissement de
sa dernière volonté. Mais la grande jeunesse de mon frère lui fit
désirer de produire sur lui une impression encore plus forte. Il le
prit sur ses genoux et lui dit: «Mon fils, vous avez entendu ce que
je viens de dire; mais comme le serment est encore quelque chose de
plus sacré que les paroles, jurez, en levant la main, que vous
accomplirez la dernière volonté de votre père.» Mon frère lui obéit
fondant en larmes, et cette bonté si touchante fit encore redoubler
les nôtres.»
On ne peut rien ajouter à une semblable réflexion dans un pareil
moment.
Nous avions laissé Madame faible et délicate, et en la revoyant au
bout de trois ans de malheurs sans exemple, nous fûmes bien étonnées
de la trouver belle, grande et forte, et avec cet air de noblesse
qui fait le caractère de sa figure. Nous fûmes frappées, Pauline et
moi, d'y retrouver des traits du Roi, de la Reine, et même de Madame
Élisabeth. Le Ciel, qui la destinait à être le modèle de ce courage
qui, sans rien ôter à la sensibilité, rend cependant capable de
grandes actions, ne permit pas qu'elle succombât sous le poids de
tant de malheurs.
Madame en parlait avec une douceur angélique; nous ne lui vîmes
jamais un seul sentiment d'aigreur contre les auteurs de tous ses
maux. Digne fille du Roi son père, elle plaignait encore les
Français, et elle aimait toujours ce pays où elle était si
malheureuse; et sur ce que je lui disais que je ne pouvais
m'empêcher de désirer sa sortie de France pour la voir délivrée de
son affreuse captivité, elle me répondit avec l'accent de la
douleur: «J'éprouve encore de la consolation, en habitant un pays où
reposent les cendres de ceux que j'avais de plus cher au monde.» Et
elle ajouta, fondant en larmes et du ton le plus déchirant:
«J'aurais été plus heureuse de partager le sort de mes bien-aimés
parents que d'être condamnée à les pleurer.» Qu'il était douloureux
et touchant en même temps d'entendre s'exprimer ainsi une jeune
princesse de quinze ans, qui, dans un âge où tout est espoir et
bonheur, ne connaissait encore que la douleur et les larmes!
Elle nous parla avec attendrissement du jeune roi son frère, et des
mauvais traitements qu'il essuyait journellement. Ce barbare Simon
le maltraitait pour l'obliger à chanter la _Carmagnole_ et des
chansons détestables, de manière que les princesse pussent
l'entendre; et quoiqu'il eût le vin en horreur, il le forçait d'en
boire lorsqu'il voulait l'enivrer. C'est ce qui arriva le jour où il
lui fit dire devant Madame et Madame Élisabeth les horreurs dont il
fut question dans le procès de notre malheureuse reine. A la fin de
cette scène atroce, le malheureux petit prince, commençant à se
désenivrer, s'approcha de sa soeur, et lui prit la main pour la
baiser; l'affreux Simon, qui s'en aperçut, lui envia cette légère
consolation et l'emporta sur-le-champ, laissant les princesses dans
la consternation de ce dont elles venaient d'être témoins.
Je ne pus m'empêcher de demander à Madame comment avec tant de
sensibilité, et dans une si affreuse solitude, elle avait pu
supporter tant de malheurs. Rien de si touchant que sa réponse, que
je ne puis m'empêcher de transcrire:
«Sans religion, c'eût été impossible; elle fut mon unique ressource,
et me procura les seules consolations dont mon coeur pût être
susceptible; j'avais conservé les livres de piété de ma tante
Élisabeth; je les lisais, je repassais ses avis dans mon esprit, je
cherchais à ne m'en pas écarter et à les suivre exactement. En
m'embrassant pour la dernière fois et m'excitant au courage et à la
résignation, elle me recommanda positivement de demander que l'on
mit une femme auprès de moi. Quoique je préférasse infiniment ma
solitude à celle que l'on y aurait mise alors, mon respect pour les
volontés de ma tante ne me permit pas d'hésiter. On me refusa, et
j'avoue que j'en suis bien aise.
«Ma tante, qui ne prévoyait que trop le malheur auquel j'étais
destinée, m'avait accoutumée à me servir seule et à n'avoir besoin
de personne. Elle avait arrangé ma vie de manière à en employer
toutes les heures: le soin de ma chambre, la prière, la lecture, le
travail, tout était classé. Elle m'avait habituée à faire mon lit
seule, me coiffer, me lacer, m'habiller, et elle n'avait, de plus,
rien négligé de ce qui pouvait entretenir ma santé. Elle me faisait
jeter de l'eau pour rafraîchir l'air de ma chambre, et avait exigé,
en outre, que je marchasse avec une grande vitesse pendant une
heure, la montre à la main, pour empêcher la stagnation des
humeurs.»
Ces détails si intéressants à entendre de la bouche même de Madame
nous faisaient fondre en larmes; nous admirions le courage de cette
sainte princesse et cette prévoyance qui s'étendait sur tout ce qui
pouvait être utile à Madame. Elle fut la consolation de son auguste
famille et nommément de la Reine, qui, moins pieuse qu'elle en
entrant au Temple, eut le bonheur d'imiter cet ange de vertu. Non
contente de s'occuper de ceux qui lui étaient chers, elle employa
ses derniers moments à préparer à paraître devant Dieu les personnes
condamnées à partager son sort; et elle exerça la charité la plus
héroïque jusqu'à l'instant où elle alla recevoir les récompenses
promises à une vertu aussi éclatante et aussi éprouvée que l'avait
été celle de cette vertueuse et sainte princesse.
Madame eut bien de la peine à se persuader qu'elle en était privée
pour toujours. Elle n'avait jamais pu croire qu'on pût pousser la
fureur jusqu'à attenter aux jours d'une princesse qui ne pouvait
avoir eu aucune part au gouvernement et dont on respectait tellement
la vertu, qu'un profond silence l'accompagna de la Conciergerie
jusqu'à la barrière de Monceaux. Il n'en était pas de même de la
Reine; elle l'avait vue trop en butte aux méchancetés; on redoutait
trop son courage et son titre de mère du jeune roi, pour qu'elle pût
se flatter de se retrouver un jour entre ses bras. Aussi ses adieux
furent-ils déchirants.
Cette jeune princesse, depuis sa séparation d'avec Madame Élisabeth,
passa près de quinze mois seule, livrée à sa douleur et aux plus
tristes réflexions, n'ayant d'autre livre que les voyages de La
Harpe, qu'elle lut et relut plusieurs fois, manquant de tout, ne
demandant rien, et raccommodant elle-même jusqu'à ses bas et ses
souliers. Elle fut visitée quelquefois par des commissaires de la
Convention; ses réponses furent si courtes et si laconiques, qu'ils
ne prolongeaient pas la visite. Il semblait que le Ciel eût imprimé
sur elle le sceau de sa protection, car ils éprouvaient tous un
sentiment de respect dont aucun ne s'écarta un seul instant. Quand
elle entendait battre la générale, elle éprouvait un rayon
d'espérance; car, dans sa triste situation et sans crainte de la
mort, tout changement ne pouvait que lui être favorable. Elle se
crut un jour au bout de ses peines, et vit arriver la mort avec le
calme de l'innocence et de la vertu. Elle se trouva mal jusqu'à
perdre connaissance, et se réveilla comme d'un profond sommeil, sans
savoir combien de temps elle était restée dans ce triste état.
Malgré tout son courage, elle nous avoua qu'elle était si fatiguée
de sa profonde solitude, qu'elle se disait à elle-même: «Si l'on
finit par mettre auprès de moi une personne qui ne soit pas un
monstre, je sens que je ne pourrai m'empêcher de l'aimer.»
Dans cette disposition, elle vit arriver avec plaisir au Temple
madame de Chantereine. Celle-ci ne manquait pas d'esprit et
paraissait avoir reçu de l'éducation. Elle savait l'italien, ce qui
avait été agréable à Madame, à qui on l'avait fait apprendre pendant
son éducation. Elle était adroite et brodait bien, ce qui était une
ressource pour cette jeune princesse, à qui elle donnait des leçons
de broderie. Mais, élevée dans une petite ville de province, dans la
société de laquelle elle brillait, elle y avait pris un ton de
suffisance et une si grande idée de son mérite, qu'elle croyait
devoir être le mentor de Madame, et prendre avec elle un ton de
familiarité dont la bonté de cette princesse l'empêchait de
s'apercevoir. Nous cherchions, Pauline et moi, à lui montrer le
respect qu'elle lui devait par celui que nous lui témoignions; mais
ce fut inutilement. Elle avait si peu d'idée des convenances,
qu'elle se croyait autorisée à prendre des airs d'autorité qui nous
faisaient mal à voir. Elle était, de plus, très-susceptible, aimait
qu'on lui fît la cour, et nous regarda de très-mauvais oeil, quand
elle vit que nous nous bornions vis-à-vis d'elle aux seuls égards de
politesse. Madame l'avait prise en amitié, et lui donna les soins
les plus touchants dans une violente attaque de nerfs qu'elle
éprouva un jour où nous étions au Temple. Elle paraissait s'être
attachée à Madame, et dans les circonstances où l'on se trouvait, on
devait être heureux de voir auprès d'elle une personne qui
paraissait lui être agréable et à qui on ne pouvait refuser des
qualités.
Elle nous laissa seules avec Madame dans les premières visites que
nous rendîmes à cette princesse; mais elle se mit ensuite presque
toujours en tiers avec nous, et nous la vîmes moins à notre aise,
surtout après le 13 vendémiaire; car craignant alors de se
compromettre, elle fut moins complaisante qu'elle ne l'avait été
d'abord. Je trouvai cependant le moyen de mettre Madame au courant
de ce qu'il lui importait de savoir, et de lui remettre une lettre
du Roi. C'était la réponse à une lettre bien touchante que Madame
lui avait écrite le lendemain du jour où je la vis pour la première
fois. Le Roi lui parlait en père le plus tendre, et elle aurait bien
désiré garder sa lettre, mais il n'y avait pas moyen. Je courais
risque de la vie chaque fois que je me chargeais d'une de ses
correspondances, et il en eût été de même si on eût trouvé chez
Madame une lettre de Sa Majesté. Elle la brûla, à son grand regret,
et j'éprouvai une peine sensible à lui en demander le sacrifice.
J'avais écrit au Roi le lendemain du jour où j'eus le bonheur de
voir Madame pour la première fois. J'en reçus une réponse pleine de
bonté, que j'ai également regretté de n'avoir pu conserver. Il me
chargeait de pressentir Madame sur le désir qu'il avait de lui voir
épouser Mgr le duc d'Angoulême. Ce mariage s'alliait si bien à
l'attachement qu'elle conservait pour son auguste famille, et même
pour cette France qui l'avait si maltraitée, qu'elle y était portée
d'elle-même. Un motif bien puissant pour son coeur vint encore à
l'appui: c'était le voeu bien prononcé du Roi son père et de la
Reine de conclure ce mariage à l'instant de la rentrée des princes,
et je lui rapportai les propres paroles de la Reine, quand Leurs
Majestés me donnèrent la marque de confiance de me parler de leurs
projets à cet égard:
«On s'est plu, me dit cette princesse, à donner à mes frères des
impressions défavorables au sentiment que nous leur portons. Nous
leur prouverons le contraire en donnant sur-le-champ la main de ma
fille au duc d'Angoulême, malgré sa grande jeunesse, qui aurait pu
nous faire désirer d'en retarder le moment.»
Elle entra, de plus, dans le détail de petits arrangements qui y
étaient relatifs, et dont je fis part à Madame pour confirmer la
vérité de mon récit. Elle parut étonnée qu'ils ne lui en eussent
jamais parlé, et je lui fis sentir que c'était une mesure de
prudence de leur part de ne pas occuper son imagination de pensées
de mariage, qui auraient pu nuire à l'application qu'exigeaient ses
études.
L'idée d'unir ses malheurs à ceux de sa famille et d'être encore
utile à son pays, en prévenant les prétentions qu'aurait pu former
un prince étranger à l'occasion de son mariage, fit encore une
grande impression sur l'esprit de Madame. Elle me fit mille
questions sur Mgr le duc d'Angoulême, auxquelles je ne pus répondre,
vu l'ignorance où nous étions de ce qui se passait hors de France;
car nous étions obligées, Pauline et moi, d'user d'une grande
circonspection pour ne pas perdre l'espoir de l'accompagner à
Vienne.
Elle me demanda, dès le premier jour de notre entrée au Temple, des
nouvelles de toutes les personnes qui lui avaient été attachées,
ainsi qu'à la Reine et à la famille royale, et nommément des jeunes
personnes qu'elle voyait chez moi. Son coeur n'oubliait rien de ce
qui pouvait les intéresser. Elle était aussi sensiblement touchée de
l'intérêt qu'on mettait à lui prouver l'attachement qu'elle
inspirait. Les fenêtres qui donnaient sur le jardin du Temple ne
désemplissaient pas à l'heure de sa promenade. On faisait de la
musique dans les environs; on y chantait des romances dont on ne
pouvait dissimuler qu'elle fût l'objet. Ce sentiment qu'on lui
portait était une consolation pour son coeur affligé; mais, après le
13 vendémiaire, il ne fut plus possible de les exprimer aussi
visiblement.
Je demandai un jour à Madame si elle n'avait jamais été incommodée
pendant le temps de sa profonde solitude: «Ma personne m'occupait si
peu, dit-elle, que je n'y faisais pas grande attention.» Ce fut
alors qu'elle nous parla de cet évanouissement dont j'ai fait
mention plus haut, en y ajoutant des réflexions si touchantes sur le
peu de cas qu'elle faisait de la vie, qu'on ne pouvait l'entendre
sans être profondément ému. Je ne puis rappeler ces détails sans
attendrissement, mais je me reprocherais de ne pas faire connaître
le courage et la générosité de cette jeune princesse. Loin de se
plaindre de tout ce qu'elle avait eu à souffrir dans cette horrible
tour, qui lui rappelait tant de malheurs, elle n'en parlait jamais
d'elle-même; et son souvenir ne put jamais effacer de son coeur
l'amour d'un pays qui lui fut toujours cher.
Elle nous dit qu'après le 9 thermidor on eut plus d'attentions pour
elle. On chargea du soin de sa personne et de celle du jeune roi un
nommé Laurent, qui fut mieux pour elle que pour lui, car le sort du
jeune prince ne fut véritablement amélioré que lorsqu'il eut été
remplacé par Lasne et Gomin, que l'on nomma commissaires du Temple.
Ils trouvèrent ce malheureux petit prince dans un état affreux, et
dans les détails duquel je ne me sens pas le courage d'entrer. Ils
se trouvent d'ailleurs dans d'autres ouvrages où ce fait est
rapporté avec beaucoup d'exactitude.
Lasne était un franc soldat, loyal et sans ambition; il se bornait à
répondre aux questions qu'on lui faisait, et ne parlait de Madame
qu'avec le plus profond respect[8]. Gomin avait plus d'esprit que
Lasne, mais moins de franchise et plus d'ambition. Il faisait sa
cour à madame de Chantereine, dans l'espoir qu'elle pourrait lui
être utile; et il lui avait persuadé qu'il était de très-bonne
famille, quoiqu'il fût fils tout simplement du garde de madame de
Nicolaï. Ces deux gardiens étaient bien pour Madame, qui se louait
de leur conduite, et ils paraissaient lui être fort attachés.
[8] Après le départ du Temple de Madame, on fit de ce monument
une prison d'État dont Lasne fut nommé concierge. Tous les
prisonniers s'en sont généralement loués, malgré son exactitude à
remplir les fonctions de sa place. Je n'en fus pas étonnée
d'après sa conduite à mon égard, dont je rendrai compte dans le
courant de ces Mémoires.
J'interromps un moment ce qui regarde Madame pour parler de ce que
j'appris au Temple concernant le jeune roi, dont je parlais souvent
à Gomin et à Lasne, et je joindrai à ces détails le récit de sa
mort et des précautions que je pris pour m'assurer de sa réalité,
dont je ne puis conserver le plus léger doute. Il me paraît utile
d'en donner la preuve à ceux qui liraient ces Mémoires.
Gomin me dit que, lorsqu'on leur avait remis le jeune prince entre
les mains, il était dans un état d'abandon qui faisait mal avoir, et
dont il éprouvait les plus fâcheux inconvénients. Il était tombé
dans un état d'absorbement continuel, parlant peu, ne voulant ni
marcher ni s'occuper de quoi que ce pût être. Il avait cependant
quelques éclairs de génie surprenants. Il aimait à quitter sa
chambre, et on lui faisait plaisir quand on le portait dans la
chambre du Conseil et qu'on l'asseyait auprès de la fenêtre. Le
pauvre Gomin, qui, malgré sa bonne volonté, ne s'entendait pas au
soin des malades, ne s'aperçut pas d'abord que cet état
d'absorbement tenait à une maladie dont le pauvre petit prince était
atteint, et qui était la suite des mauvais traitements, du défaut
d'air et d'exercices plus nécessaires à cet enfant qu'à tout autre;
car, en parlant de la beauté de son visage qui s'est conservée au
delà même de sa vie, il faisait l'éloge de deux petites pommes
rouges qu'il avait sur les joues, et qui n'annonçaient que trop la
fièvre interne qui le consumait. Il ne tarda cependant pas à
s'apercevoir qu'il avait des grosseurs à toutes les articulations,
et il demanda à plusieurs reprises qu'on lui fît voir un médecin. On
ne tint aucun compte de ses instances, et on ne lui envoya
Dussault, chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu, que lorsque les
secours lui étaient devenus totalement inutiles.