animent; mais, puisque tous les détails qui tiennent à cet ange
consolateur intéressent la religion, l'honneur et la sensibilité de
toutes les âmes honnêtes, nous allons recueillir nos souvenirs et
nos pensées pour que vous puissiez leur donner quelque ordre, et
nous vous prions, milord et moi, de citer de cette lettre tout ce
que vous croirez capable d'inspirer les sentiments que nous
éprouvons.
Vous vous rappelez l'événement dirigé par le Ciel qui vint adoucir
les larmes que répandait l'héritier de saint Louis, de Louis XII et
de Henri IV sur les malheurs de la France et de sa famille. Quelque
sérénité ne reparut sur son front qu'au moment où il apprit que
Madame se rendait à Vienne; son coeur soupira plus librement
lorsqu'il la vit dans cet asile; et aidé, comme il se plaît à le
répéter, d'un ami fidèle, que le temps où nous vivons ne permet pas
de nommer, il réunit tous ses soins et ses efforts pour obéir aux
vues de la Providence, qui lui confiait le soin de veiller sur
l'auguste fille de Louis XVI.
Il ne resta pas un moment incertain sur le choix de l'époux qu'il
désirait voir accepter par Madame. Jamais son coeur paternel et
français ne put soutenir l'idée de la voir séparée de la France,
quelque nécessaire qu'il parût être de lui donner un appui et de la
sauver du dénûment qui la menace encore. Madame fut la première à
désirer un mariage qui lui permît d'unir son sort à celui de sa
famille; et, conservant dans son coeur un sentiment profond pour
cette France qui l'avait rendue si malheureuse, elle y donna son
approbation. Le Roi s'occupa alors uniquement d'obtenir que cette
princesse vînt s'unir aux larmes, aux espérances et aux sentiments
de l'héritier de son nom. Les voeux du Roi furent exaucés, Madame
est dans ses bras; c'est là qu'elle réclame ses droits à l'amour des
Français et qu'elle forme des voeux ardents pour leur bonheur; car
de ses longs et terribles malheurs, il ne lui reste que l'extrême
besoin de faire des heureux.
Dès que le Roi eut levé tous les obstacles qui s'opposaient à ses
désirs, il instruisit la Reine qu'il allait unir bientôt ses enfants
adoptifs, et lui demanda de venir l'aider à les rendre heureux. La
Reine accourut. Elle est à Mittau depuis le 4 de ce mois; elle voit
tous les regards satisfaits de sa présence, et les voeux qu'elle
entend former pour son bonheur lui prouvent combien les Français qui
l'entourent ont de dévouement et d'amour pour leurs maîtres.
Le lendemain du retour de la Reine, le Roi se mit en voiture pour
aller au-devant de Madame. Une route longue et pénible n'avait point
altéré ses forces; elle ne souffrait que du retard qui la tenait
encore éloignée du Roi. Dès que les voitures furent un peu
rapprochées, Madame commanda d'arrêter et descendit rapidement; on
voulut essayer de la soutenir, mais s'échappant avec une incroyable
légèreté, elle courait à travers les tourbillons de poussière vers
le Roi, qui, les bras tendus, accourait pour la serrer contre son
coeur. Les efforts du Roi pour la soutenir ne purent l'empêcher de
se jeter à ses pieds. Il se précipita pour la relever, et on
l'entendit s'écrier: «Je vous vois enfin, je suis heureuse; voilà
votre enfant; veillez sur moi, soyez mon père.» Ah! Français, que
n'étiez-vous là pour voir pleurer votre Roi! vous auriez senti que
celui qui verse des larmes ne peut être l'ennemi de personne; vous
auriez senti que vos regrets, votre repentir, votre amour,
pouvaient seuls ajouter au bonheur qu'il éprouvait en ce moment.
Le Roi, sans proférer une parole, serra Madame contre son sein, et
lui présenta le duc d'Angoulême. Ce jeune prince, retenu par le
respect, ne put s'exprimer que par des larmes, qu'il laissa tomber
sur les mains de sa cousine en les pressant contre ses lèvres.
On se remit en voiture, et bientôt après Madame arriva. Aussitôt que
le Roi aperçut ceux de ses serviteurs qui volaient au-devant de lui,
il s'écria rayonnant de bonheur: «La voilà!» et il la conduisit
auprès de la Reine.
A l'instant, le château retentit de cris de joie. On se précipitait;
il n'existait plus de consigne, plus de séparation; il ne semblait
plus y avoir qu'un sanctuaire, où tous les coeurs allaient se
réunir. Les regards avides restaient fixés sur les appartements de
la Reine. Ce ne fut qu'après que Madame eut présenté ses hommages à
Sa Majesté, que, conduite par le Roi, elle vint se montrer à nos
yeux, trop inondés de larmes pour conserver la puissance de
distinguer ses traits.
Le premier mouvement du Roi, en apercevant la foule qui
l'environnait, fut de conduire Madame auprès de l'homme inspiré qui
dit à Louis XVI: «Fils de saint Louis, montez au ciel.» Ce fut à lui
le premier à qui il présenta Madame. Des larmes coulèrent de tous
les yeux, et le silence fut universel. A ce premier mouvement de la
reconnaissance, un second succéda. Le Roi conduisit Madame au milieu
de ses gardes: «Voilà, dit-il, les fidèles gardes de ceux que vous
pleurez; leur âge, leurs blessures et leurs larmes vous disent tout
ce que je voudrais exprimer.» Il se retourna ensuite vers nous tous,
en disant: «Enfin, elle est à nous, nous ne la quitterons plus, et
nous ne sommes plus étrangers au bonheur.»
N'attendez pas que je vous répète nos voeux, nos pensées, nos
questions; suppléez à tout le désordre de nos sentiments.
Madame rentra dans son appartement pour s'acquitter d'un devoir
aussi cher que juste, celui d'exprimer sa reconnaissance à S. M.
l'empereur de Russie. Dès les premiers pas qu'elle avait faits dans
son empire, elle avait reçu les preuves les plus nobles et les plus
empressées de son intérêt, et le coeur de Madame avait senti tout ce
qu'elle devait au coeur auguste et généreux auquel le Ciel a confié
la puissance et donné la volonté de secourir les rois malheureux.
Après avoir rempli ce devoir, Madame demanda l'abbé Edgeworth. Dès
qu'elle fut seule avec ce dernier consolateur du Roi son père, ses
larmes coulèrent en abondance, et les mouvements de son coeur furent
si violents, qu'elle fut prête à s'évanouir. L'abbé Edgeworth
effrayé voulut appeler: «Ah! laissez-moi pleurer avec vous, lui dit
Madame; ces larmes en votre présence me soulagent.» Elle n'avait
alors pour témoin que le Ciel et celui qu'elle regardait comme son
interprète. Pas une plainte n'échappa de son coeur; M. l'abbé
Edgeworth n'a vu que des larmes. C'est de lui-même que je tiens ce
récit; il m'a permis de le citer; il sait que sa modestie
personnelle doit céder à la nécessité de faire connaître cette âme
pure et céleste.
La famille royale dîna dans son intérieur, et nous eûmes à cinq
heures du soir l'honneur d'être présentés à Madame. Ce fut alors
seulement que nous pûmes considérer l'ensemble de ses traits. Il
semble que le Ciel ait voulu joindre à la fraîcheur, à la grâce, à
la beauté, un caractère sacré pour le rendre plus cher et plus
vénérable aux Français, en retraçant sur sa physionomie les traits
de Louis XVI, de Marie-Antoinette et de Madame Élisabeth. Ces
ressemblances augustes sont si grandes, que nous sentions le besoin
d'invoquer ceux qu'elle rappelait.
Ces souvenirs, et la présence de Madame, semblaient unir le ciel et
la terre, et toutes les fois qu'elle voudra parler en leur nom, son
âme douce et généreuse forcera tous les sentiments à se modeler sur
les siens.
FIN DU TOME SECOND.
TABLE
DU TOME SECOND.
CHAPITRE XIV.
(1791)
Discussion sur la formule de prestation du serment et sur la
manière de recevoir le Roi.--Arrivée et discours de ce prince à
l'Assemblée.--Continuation des troubles et commencement de ceux
de la Vendée.--Demande du Roi aux commandants de la marine de
ne pas abandonner leurs postes.--Même demande aux officiers de
la part de M. du Portail, ministre de la guerre.--Proclamation
de M. de Lessart, ministre de l'intérieur, pour engager les
émigrés à rentrer en France.--Lettre écrite par le Roi aux
ministres étrangers pour notifier aux puissances l'acceptation
de la Constitution, et leur réponse à cette
notification.--Changement dans le ministère.--Troubles
d'Avignon 1
CHAPITRE XV.
RÉVOLTE DES COLONIES DE SAINT-DOMINGUE 13
CHAPITRE XVI.
(1791)
Persécution contre les prêtres insermentés.--Injures que leur
prodigue l'Assemblée, et décret prononcé contre
eux.--Discussion sur les émigrés, et loi qui en fut la
suite.--Nomination de M. Cayer de Gerville au ministère de
l'intérieur, et celle du comte Louis de Narbonne à la
guerre.--Démarche du Roi auprès des puissances étrangères pour
faire cesser les rassemblements des émigrés, et le peu de
succès de cette démarche.--Dénonciation contre les
ministres.--Péthion nommé maire de Paris, et Manuel procureur
de la Commune. 20
CHAPITRE XVII.
(1792)
Décret de l'Assemblée pour faire sortir des galères les soldats
de Châteauvieux.--Persécution contre les officiers fidèles au
Roi, et projet de l'Assemblée de les remplacer par ses
créatures.--Lettre du Roi à l'Assemblée en lui envoyant celle
de l'Empereur relative aux menaces faites à l'électeur de
Trèves.--Décret contre les princes frères du Roi.--Autre décret
pour faire payer aux émigrés les frais de la guerre.--Empire
que prennent les Jacobins sur toutes les parties de la France
par la terreur qu'ils inspirent.--Demande de mettre en activité
la haute cour nationale.--Rapport satisfaisant de M. de
Narbonne sur l'état de l'armée, et dénué de toute
vérité.--Brissot déclare qu'on ne peut compter sur aucune
puissance étrangère.--Crainte des Jacobins d'une médiation
armée entre toutes les puissances pour le maintien de l'ordre
en France.--Établissement de la garde constitutionnelle du Roi. 35
CHAPITRE XVIII.
(1792)
Brigandages et fermentation excitée par les factions dans toutes
les provinces du royaume.--Audace des Jacobins.--Décret
d'accusation contre M. de Lessart, et son envoi à Orléans pour
être jugé par la haute cour nationale.--Dénonciations
journalières contre les ministres.--Le Roi reçoit leur
démission et se décide à en prendre dans le parti des
Jacobins.--Amnistie accordée par l'Assemblée pour tous les
crimes commis à Avignon.--Son refus d'écouter aucune
représentation des députés opposés aux factieux.--Suppression
des professeurs de l'instruction publique, des confréries, de
tous les Ordres religieux, et même de celui des Soeurs de la
Charité. 53
CHAPITRE XIX.
(1792)
Continuation des troubles.--Désarmement du régiment d'Ernest par
les troupes à la solde des Jacobins, connus sous le nom de
Marseillais.--Les Suisses rappellent ce régiment.--Mort de
l'Empereur.--Assassinat du roi de Suède.--Honneurs rendus aux
déserteurs de Châteauvieux.--M. de Fleurieu est nommé
gouverneur de Mgr le Dauphin.--Le Roi est forcé de déclarer la
guerre aux puissances.--Son début peu favorable aux
Français.--L'Assemblée ne dissimule plus son projet d'établir
en France une république.--Déclamations contre les nobles et
les prêtres.--Abolition des cens et rentes.--Éloignement des
Suisses de Paris. 68
CHAPITRE XX.
(1792)
Le prétendu comité autrichien.--Le Roi dénonce cette calomnie au
tribunal du juge de paix La Rivière.--Condamnation de
celui-ci.--Retour aux Tuileries de madame de
Lamballe.--Proposition Goyer relative au mariage.--Protestation
de Dumouriez contre le roi de Sardaigne.--Plaintes de la Reine
contre M. de Mercy.--Son grand courage.--Louis XVI fait brûler
l'édition des Mémoires de madame de la Motte.--Décret contre
les prêtres insermentés.--Licenciement de la garde
constitutionnelle du Roi et envoi de M. de Brissac à
Orléans.--Pauline de Tourzel. 102
CHAPITRE XXI.
(1792)
Proposition d'un camp de vingt mille hommes à Paris.--Manuel et
la Fête-Dieu.--Dénonciation de Chabot.--Le duc
d'Orléans.--Lettre de M. Roland rendue publique avant que le
Roi en eût connaissance.--Le Roi nomme de nouveaux
ministres.--Démarche courageuse du directoire de Paris pour
remédier aux maux que la lettre de M. Roland pouvait
produire.--Moyens employés pour opérer un mouvement dans
Paris.--Journée du 20 juin.--Suites de cette journée et menées
des factieux pour hâter le renversement de la monarchie. 122
CHAPITRE XXII.
(1792)
Voyage de M. de la Fayette pour se plaindre de la violation de la
Constitution; son peu de succès.--Continuation des menées pour
opérer la destruction de la monarchie.--Arrêté du conseil
général pour suspendre de leurs fonctions Péthion et Manuel, et
leur renvoi aux tribunaux; sa dénonciation contre Santerre et
les officiers militaires et municipaux qui avaient participé à
la journée du 20 juin.--Démarche de l'Assemblée vis-à-vis du
Roi pour annoncer son retour à des sentiments de paix et de
concorde.--Réhabilitation de Péthion, qu'elle se fait demander
par le peuple, qu'elle anime de plus en plus contre le Roi et
sa famille.--Elle proclame la patrie en danger.--Changement de
ministres.--Démarche des constitutionnels pour sauver le Roi,
l'engageant à se remettre entre leurs mains; ce prince s'y
refuse.--L'Assemblée ne dissimule plus ses projets et se permet
les insultes les plus violentes contre le Roi et sa
famille.--Renvoi des troupes de ligne dont on redoutait
l'attachement pour la personne de Sa Majesté.--Arrivée des
Marseillais.--Manifeste du duc de Brunswick.--L'Assemblée se
sert de cette occasion pour exaspérer les esprits.--Péthion
dénonce le Roi à la barre et provoque par sa conduite la
journée du 10 août. 158
CHAPITRE XXIII.
(1792)
Journées des 9 et 10 août.--Le Roi se détermine à aller à
l'Assemblée.--On l'y retient prisonnier ainsi que sa famille,
et il passe trois jours dans son enceinte, conduit chaque jour
à ses séances et y entendant les discours les plus outrageants
pour sa personne.--La Commune de Paris se rend maîtresse de
l'Assemblée, se charge, sur sa responsabilité, de la personne
du Roi et de la famille royale, et demande qu'ils soient tous
renfermés au Temple.--Péthion, Manuel et plusieurs autres
officiers municipaux les y conduisent.--Madame la princesse de
Lamballe, Pauline et moi, et plusieurs personnes de leur
service qui avaient eu la permission de s'enfermer au Temple
avec la famille royale, en sont enlevées huit jours après, et
conduites à la Force.--Journées des 2 et 3 septembre.--Mort de
madame la princesse de Lamballe. 206
COPIE D'UNE LETTRE
Écrite par mademoiselle Pauline de Tourzel, aujourd'hui comtesse
de Béarn, à madame la comtesse de Saint-Aldegonde, sa soeur,
dans laquelle elle raconte sa sortie des Tuileries et de la
prison de la Force, lors des massacres des 2 et 3 septembre,
en date du 8 septembre 1792. 279
CHAPITRE XXIV.
Ce chapitre contient ce que j'ai pu apprendre de positif sur la
situation de la famille royale en 1793.--Les démarches
infructueuses que nous fîmes, Pauline et moi, pour nous
enfermer au Temple avec Madame en 1795.--La permission que nous
obtînmes enfin d'y entrer, mais seulement pour faire des
visites à cette princesse.--L'espoir que l'on nous donna de
raccompagner à Vienne, d'après la demande de la cour
d'Autriche, espoir qui se termina par une nouvelle arrestation,
une prison et une accusation, pour avoir un prétexte de s'y
refuser.--Circonstances de la mort du jeune roi Louis XVII et
détails positifs que j'ai recueillis à ce sujet. 304
FRAGMENTS
Sur l'arrivée et le mariage de Madame à Mittau, écrits par M.
l'abbé de Tressan à un de ses amis, après en avoir été témoin. 345
FIN DE LA TABLE DU TOME SECOND.
PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.