Comme nous descendions l'escalier, il entendit du bruit, et, d'un

air inquiet et agité, il me fit entrer précipitamment dans un petit

cachot, dont il ferma la porte à clef, et disparut. Ce cachot venait

d'être occupé et était encore éclairé par un reste de bout de

chandelle. Je la vis finir en moins d'un quart d'heure, et je ne

puis vous exprimer ce que je ressentis et les réflexions sinistres

que m'inspirait cette lueur, tantôt forte, tantôt mourante. Elle me

représentait l'agonie, et me disposait à faire le sacrifice de ma

vie, mieux que n'auraient pu faire les discours les plus touchants.

Je restai alors dans la plus profonde obscurité, et, quelque temps

après, j'entendis ouvrir doucement ma porte; je fus appelée, et à la

lueur d'une petite lanterne, je vis entrer un homme que je reconnus

pour être le même qui m'avait enfermée dans ce petit cachot, et qui

était à la salle du conseil à notre entrée à la Force, et m'avait

donné les conseils dont j'avais été si choquée.

Il me fit marcher doucement; et, parvenu au bas de l'escalier, il me

fit entrer dans une chambre, me montra un paquet et me dit de

m'habiller dans ce que je trouverais dedans. Il referma ensuite la

porte, et je restai immobile, sans agir ni presque penser.

Je ne sais combien de temps je restai dans cet état. Je n'en fus

tirée que par le bruit de la porte qui s'ouvrit, et je vis paraître

le même homme: «Quoi! vous n'êtes pas encore habillée, me dit-il

d'un air inquiet; il y va de votre vie si vous ne sortez

promptement d'ici.» Je regardai alors les habits qui étaient dans le

paquet, et j'y vis des habits de paysanne. Ils me parurent assez

larges pour aller par-dessus les miens, et je les eus passés en un

instant. Cet homme me prit alors par le bras, et me fit sortir de la

chambre. Je me laissai entraîner sans faire aucune question, aucune

réflexion, et je voyais à peine ce qui se passait autour de moi.

Lorsque nous fûmes hors des portes de la prison, j'aperçus, au plus

beau clair de lune, une multitude prodigieuse de peuple, et je me

vis entourée, dans le même moment, d'hommes armés de sabres, d'un

air féroce, qui semblaient attendre quelque victime pour la

sacrifier: «Voici un prisonnier que l'on sauve», crièrent-ils tous à

la fois, en me menaçant de leurs sabres.

Ce même homme qui me conduisait faisait l'impossible pour les

écarter de moi et se faire entendre. Je vis alors qu'il portait la

marque qui distinguait les membres de la Commune de Paris. Cette

marque lui donnait la possibilité de se faire écouter, et on le

laissa parler. Il leur dit que je n'étais pas prisonnière, qu'une

circonstance m'avait fait trouver à la Force, et qu'il venait m'en

tirer par ordre supérieur, n'étant pas juste de faire périr les

innocents avec les coupables.

Cette phrase me fit frémir pour ma mère, qui y était restée

enfermée; les discours de mon libérateur (car je vis clairement que

c'était ce rôle qu'entreprenait cet homme dont les manières

m'avaient paru si dures) faisaient effet sur la multitude, et l'on

allait me laisser passer, lorsqu'un soldat en uniforme de garde

national s'avança et dit au peuple qu'on le trompait, que j'étais

mademoiselle de Tourzel, et qu'il me reconnaissait très-bien,

m'ayant vue mille fois au Tuileries, chez Mgr le Dauphin, lorsqu'il

y était de garde, et que mon sort ne devait pas être différent de

celui des autres prisonniers.

La fureur qui s'était calmée redoubla alors tellement contre moi et

mon protecteur, que je crus bien fermement être à mon dernier

moment, et que le service qu'il avait voulu me rendre serait celui

de me conduire à la mort au lieu de me laisser attendre. Il ne se

rebuta point. Son adresse, son éloquence, ou peut-être mon bonheur,

me tirèrent encore de ce danger, et nous nous trouvâmes libres de

continuer notre chemin.

Nous pouvions encore rencontrer mille obstacles; nous étions obligés

de passer par des rues où nous devions rencontrer beaucoup de

peuple; j'étais bien connue et je courais le risque d'être encore

arrêtée. Cette crainte détermina mon guide à me laisser dans une

petite cour fort sombre, et par laquelle il ne devait passer

personne, pour aller voir ce qui se passait dans les environs, et si

nous pouvions continuer notre marche sans courir de nouveaux

dangers. Il revint au bout d'une demi-heure, me disant qu'il

croyait prudent de me faire changer de costume; et il m'apporta un

habit, un pantalon et une redingote dont il voulait me faire

revêtir. Je n'étais guère tentée d'user de ce déguisement; il me

répugnait de périr sous des habits qui ne devaient pas être les

miens; je m'aperçus heureusement qu'il n'avait apporté ni souliers

ni chapeau; j'avais sur la tête un bonnet de nuit, des souliers de

couleur aux pieds; le déguisement devenait donc impossible, et je

restai comme j'étais.

Pour sortir de cette petite cour, il fallait repasser près des

portes de la prison, qu'entouraient les assassins, ou traverser

l'église du petit Saint-Antoine, dans laquelle se tenait une

assemblée qui devait légaliser leur crimes. L'un ou l'autre de ces

deux passages était également dangereux pour moi.

Nous choisîmes celui de l'église, et je fus obligée de la traverser

en passant par les bas côtés, et me traînant presque à terre pour

n'être pas aperçue de ceux qui composaient l'assemblée.

Mon conducteur me fit entrer dans une petite chapelle d'un bas côté,

et me plaçant derrière les débris d'un autel renversé, il me

recommanda de ne pas remuer, quelque bruit que j'entendisse, et

d'attendre son retour, qui serait le plus prompt possible. Je

m'assis sur mes talons, et quoique j'entendisse un grand bruit et

même des cris, je ne bougeai pas du lieu où il m'avait placée,

résolue à y attendre le sort qui m'était destiné; et me remettant

entre les mains de la Providence, je m'y abandonnai avec confiance,

résignée à attendre la mort, si tels étaient ses décrets.

Je fus très-longtemps dans cette chapelle; je vis enfin arriver mon

guide, et nous sortîmes de l'église avec les mêmes précautions que

nous avions prises pour y entrer. Peu loin de là, mon libérateur

(car je ne puis lui donner d'autre nom) s'arrêta devant une maison

qu'il me dit être la sienne, me fit entrer dans une chambre, et, m'y

ayant enfermée, me quitta sur-le-champ. J'eus un moment de joie en

me retrouvant seule; mais je n'en jouis pas longtemps; le souvenir

des périls que j'avais courus ne me montrait que trop ceux auxquels

ma mère était exposée, et je restai livrée à la plus mortelle

inquiétude. Je m'y abandonnais depuis plus d'une heure, lorsque M.

Hardy rentra (car il est temps de vous nommer celui auquel nous

devons la vie). Il me parut encore plus effrayé que je ne l'avais

encore vu: «Vous êtes connue, me dit-il, on sait que je vous ai

sauvée; on veut vous ravoir, on croit que vous êtes ici; on pourrait

venir vous y prendre; il en faut sortir tout de suite, mais non pas

avec moi, ce serait vous exposer à un danger certain. Prenez ceci,

me dit-il, en me montrant un chapeau avec un voile et un mantelet

noir. Écoutez bien tout ce que je vais vous dire, et n'en oubliez

pas la moindre chose. En sortant de cette porte, vous tournerez à

droite, puis vous prendrez la première rue à gauche, qui vous

conduira à une petite place où aboutissent trois rues; vous prendrez

celle du milieu, puis, auprès d'une fontaine, vous trouverez un

passage qui vous conduira dans une autre grande rue; vous trouverez

un fiacre arrêté près d'une allée sombre. Cachez-vous dans cette

allée, et vous n'y serez pas longtemps sans me voir paraître. Partez

vite, et surtout n'oubliez pas ma leçon (qu'il me répéta encore une

fois), car je ne saurais alors comment vous retrouver, et que

deviendriez-vous?» Je vis la crainte qu'il avait que je ne me

ressouvinsse pas bien de tous les renseignements qu'il m'avait

donnés; et cette crainte, augmentant celle que j'avais déjà, me

troubla tellement, qu'en sortant de sa maison je savais à peine si

je devais tourner à droite ou à gauche; comme il vit de sa fenêtre

que j'hésitais, il me fit un signe, et je me souvins alors de tout

ce qu'il m'avait dit.

Mes deux habillements l'un sur l'autre me donnaient une étrange

figure; mon air inquiet pouvait me faire paraître suspecte; il me

semblait que chacun me regardait avec étonnement. J'eus bien de la

peine à arriver jusqu'à l'endroit où je devais trouver le fiacre,

mais enfin je l'aperçus, et je ne puis vous dire la joie que j'en

ressentis: je me crus pour lors absolument sauvée. Je me retirai

dans l'allée sombre, attendant que M. Hardy parût. Il ne venait

point; j'étais depuis plus d'un quart d'heure dans cette allée; mes

craintes redoublèrent; si j'y restais plus longtemps, je craignais

de paraître suspecte aux gens du voisinage; mais comment en sortir?

où aller? Je ne connaissais pas le quartier dans lequel je me

trouvais; si je faisais la moindre question, je pouvais me trouver

dans un grand danger.

Comme je méditais tristement sur le parti que je devais prendre, je

vis venir M. Hardy avec un autre homme. Ils me firent monter dans le

fiacre et y montèrent avec moi. L'inconnu se plaça sur le devant de

la voiture et me demanda si je le connaissais. Je le regardai et lui

dis: «Vous êtes, je crois, M. Billaud de Varennes qui m'avez

interrogé, à l'Hôtel de ville.»--«Il est vrai, dit-il; je vais vous

conduire chez Danton et y prendre ses ordres à votre sujet.» Arrivés

à la porte de Danton, ces messieurs descendirent de voiture,

montèrent chez lui, et revinrent peu après en me disant: «Vous voilà

sauvée; il ne nous reste plus maintenant qu'à vous conduire dans un

endroit où vous ne soyez pas connue; autrement il pourrait encore ne

pas être sûr.»

Je demandai à être menée chez la marquise de Lède, ma parente, femme

d'un âge trop avancé pour que ma présence pût la compromettre.

Billaud s'y opposa, à cause du grand nombre de domestiques qui

étaient dans cette maison, dont plusieurs pouvaient ne pas être

discrets sur mon arrivée dans la maison. Il me demanda d'en indiquer

une plus obscure. Je me souvins alors de notre bonne Babet, notre

fille de garde-robes; je pensai que je ne pouvais être mieux que

dans une maison pauvre et dans un quartier retiré. Billaud de

Varennes (car c'était lui qui entrait dans tous les détails) me

demanda le nom de la rue pour l'indiquer au cocher: je nommai la rue

du Sépulcre. Ce nom, dans un moment tel que celui où nous étions,

lui fit une grande impression, et je vis sur son visage un sentiment

d'horreur de ce rapprochement avec tous les événements qui se

passaient. Il dit un mot tout bas à M. Hardy, lui recommanda de me

conduire chez cette pauvre fille, et disparut.

Pendant le chemin, je parlai de ma mère; je demandai à M. Hardy si

elle était encore en prison. Je voulais aller la rejoindre si elle y

était encore, et plaider moi-même son innocence. Il me paraissait

affreux de voir ma mère exposée à la mort à laquelle on venait de

m'arracher. Moi sauvée et ma mère périr! cette pensée me mettait

hors de moi.

M. Hardy chercha à me calmer, et me fit remarquer que depuis le

moment où il m'avait séparée d'elle, il n'avait été occupé que du

soin de me sauver; qu'il y avait malheureusement employé beaucoup de

temps; mais qu'il se flattait qu'il lui en resterait encore assez

pour sauver ma mère; qu'il allait sur-le-champ retourner à la

prison, et qu'il ne regarderait sa mission comme finie, que

lorsqu'il nous aurait réunies; qu'il me demandait du calme, et

qu'il avait tout espoir.

Il me laissa pénétrée de reconnaissance pour le danger qu'il avait

couru afin de me sauver, et de l'espoir qu'il me donnait de tirer ma

mère de tous ceux que je craignais pour elle.

Adieu, chère Joséphine, je suis si fatiguée que je ne puis plus

écrire; ma mère veut d'ailleurs vous raconter elle-même ce qui la

regarde, et vous écrira demain.

* * * * *

Pauline, en racontant les tristes épreuves par lesquelles elle a

passé, a négligé de vous dire la manière dont elle les a soutenues.

Elle a bien prouvé que la patience et le courage peuvent s'allier à

la douceur et à l'extrême jeunesse. Elle n'a pas montré, dit M.

Hardy, un seul moment de faiblesse dans les dangers qu'elle a

courus. Et je ne lui ai pas vu un instant d'humeur dans la prison,

ni pendant les quatre mois que nous avons passés si tristement à

Vincennes; elle a adouci toutes mes peines, augmentant cependant les

inquiétudes que j'éprouvais. L'idée de lui voir partager des périls

dont son âge devait naturellement la mettre à l'abri, me tourmentait

sans cesse, et m'empêchait de jouir du bonheur de l'avoir auprès de

moi. Le Ciel eut pitié de nous; il protégea son innocence et permit

qu'elle fût la sauvegarde de sa mère. Sans ma chère Pauline, je

n'existerais plus, et c'est une grande consolation pour une mère de

devoir au courage et à la tendresse de sa fille le bonheur de se

retrouver au milieu de tous ses enfants.

CHAPITRE XXIV

Ce chapitre contient ce que j'ai pu apprendre de positif sur la

situation de la famille royale en 1793.--Les démarches

infructueuses que nous, fîmes, Pauline et moi, pour nous

enfermer au Temple avec Madame en 1795.--La permission que nous

obtînmes enfin d'y entrer, mais seulement pour faire des

visites à cette princesse.--L'espoir que l'on nous donna de

l'accompagner à Vienne, d'après la demande de la cour

d'Autriche, espoir qui se termina par une nouvelle arrestation,

une prison et une accusation, pour avoir un prétexte de s'y

refuser.--Circonstances de la mort du jeune roi Louis XVII, et

détails positifs que j'ai recueillis à ce sujet.

Nous allâmes au mois de décembre nous établir à Abondant, château

appartenant à mon fils, à une lieue et demie de la petite ville de

Dreux. Nous n'étions qu'à dix-neuf lieues de Paris, et il ne fallait

que six heures pour y retourner. Nous ne voulions pas nous éloigner

davantage des objets de notre continuelle sollicitude, et nous y

portâmes notre douleur et nos inquiétudes. La fin cruelle de notre

bon et malheureux roi y mit le comble. Nous nous représentions

l'état de la famille royale, et nous éprouvions une peine sensible

de ne pouvoir lui faire parvenir l'expression de notre douleur et

d'un attachement que rien ne pourrait affaiblir.

Nous eûmes, quinze jours après cette cruelle catastrophe, un petit

moment de consolation. J'avais chargé une de mes femmes,

mademoiselle Pion, personne de mérite et de beaucoup de tête, du

soin des atours de Madame. Elle avait toujours continué, même depuis

son entrée au Temple, de lui porter tous les objets nécessaires à

son usage journalier. On lui fit dire de préparer promptement le

deuil de cette princesse et de le lui porter sur-le-champ. Il était

question, lorsqu'elle arriva au Temple, de raccommoder les robes de

la Reine, qui étaient mal faites, et on lui demanda si elle pouvait

s'en charger. Elle n'hésita pas, pensant qu'étant connue de la Reine

et de la famille royale, celle-ci verrait plus volontiers un visage

qui ne lui était pas étranger. Elle fut employée pendant deux jours

à cet ouvrage, et, comme elle ne pouvait quitter Paris à cause du

service de Madame, elle trouva moyen de me faire savoir qu'elle

aurait quelque chose à me dire relatif à la famille royale, si je

pouvais arriver à Paris. M. Hardy me fit avoir un passe-port et me

loua un petit appartement, rue Bourgtibourg, au Marais, où Pauline

et moi arrivâmes sur-le-champ. Elle me raconta comment elle était

entrée au Temple, et m'assura que toute la famille royale se portait

bien.

«Je ne puis vous dire, ajouta-t-elle, tout ce que j'éprouvai en

voyant ma chétive personne faire briller sur le visage de cette

auguste famille un rayon de consolation. Leurs regards m'en

disaient plus que n'auraient pu faire leurs paroles; et Mgr le

Dauphin, dont l'âge excusait les espiègleries, en profitait pour me

faire, sous l'apparence d'un jeu, toutes les questions que pouvait

désirer la famille royale. Il courait tantôt à moi, puis à la Reine,

aux deux princesses, et même au municipal. Chaque fois qu'il

s'approchait de moi, il ne manquait pas de me faire une question sur

les personnes qui intéressaient la famille royale. Il me chargea de

vous embrasser de sa part, ainsi que mademoiselle Pauline, n'oublia

personne de ceux qu'il aimait, et jouait si bien son rôle qu'on ne

pouvait se douter qu'il m'eût parlé.»

La bonne santé dont jouissaient les membres de la famille royale ne

fut pas de longue durée. La jeune princesse eut un petit mal à la

jambe qui finit par devenir sérieux; l'inquiétude et la douleur lui

en avaient aigri le sang, et elle était très-souffrante. On fit

venir Brunger, médecin des enfants, qui la trouva manquant des

objets les plus nécessaires, tels, entre autres, que du linge pour

panser sa jambe, et il fut obligé d'en apporter de chez lui. Il vint

nous voir plusieurs fois, pendant mon petit séjour à Paris, et se

chargea de nos commissions verbales, mais jamais d'un mot écrit, de

peur d'être fouillé et privé de la consolation de donner des soins à

Madame. Nous en éprouvâmes une grande, Pauline et moi, de pouvoir

parler avec lui de la famille royale, et de savoir exactement des

nouvelles de cette jeune princesse. Il nous parla de sa douceur au

milieu de sa profonde douleur et de la patience avec laquelle elle

souffrait. Il leur était si attaché, qu'il n'en parlait que les

larmes aux yeux, et nous trouvions de la douceur à pleurer ensemble

sur les malheurs de cette auguste famille[7].

[7] Rien de plus beau que la conduite de Brunger. Il s'était fait

une petite fortune qu'il ménageait avec grand soin, ce qui lui

avait donné une réputation d'avarice; mais après le 10 août, sa

bourse fut constamment ouverte à tous les serviteurs de la

famille royale qui n'avaient jamais dévié; et quoiqu'il eût sujet

d'être mécontent du jugement qu'en partait la Reine dans un petit

écrit qui se trouvait chez cette princesse, il ne lui en fut pas

moins dévoué jusqu'au tombeau. Quand Madame eut quitté la France,

n'écoutant que son zèle, il voulut l'aller rejoindre, quoique

accablé d'infirmités, et ce ne fut que par la considération de

l'embarras qu'il lui causerait, qu'on parvint à l'en dissuader.

Appelé comme témoin dans le procès de notre auguste et infortunée

souveraine, il se conduisit avec tout le respect qu'il lui

devait, sans s'embarrasser du danger que lui faisaient courir les

manières respectueuses qu'on lui reprochait d'avoir employées

vis-à-vis de la famille royale quand il fut appelé au Temple pour

soigner Madame. Il était si ému de la position dans laquelle il

voyait la Reine, que lorsqu'on lui parla de ses correspondances

secrètes avec elle pendant ses visites au Temple, il oublia de

dire qu'il n'était jamais entré dans sa chambre qu'avec un

municipal qui ne le quittait pas d'un instant. Cette courageuse

princesse, qui sentit que cette omission pourrait lui nuire, prit

alors la parole pour rappeler ce que le docteur oubliait de dire.

La situation critique dans laquelle elle se trouvait ne

l'empêchait pas d'écouter avec la plus grande attention ce qui

pouvait intéresser les personnes qui lui étaient attachées, pour

les disculper des accusations qu'on pouvait former contre elles.

On lui demanda quelle était la personne qui l'avait suivie à

Varennes: «Madame de Tourzel, gouvernante de mes enfants, que

nous avons obligée de nous y suivre.» Quel courage dans un pareil

moment! et serait-il possible de ne pas conserver un souvenir

profond d'une princesse aussi dévouée à ceux qui avaient été à

portée d'apprécier tant de grande et héroïques qualités?

Nous eûmes aussi le bonheur de voir l'abbé Edgeworth, pendant notre

petit voyage de Paris. Le récit touchant qu'il nous fit des derniers

moments de notre bon roi nous fit verser bien des larmes; nous

l'écoutions avec le plus profond respect, et j'ai béni mille fois le

Ciel de m'avoir permis de voir cet ange consolateur. Je ne fus pas

assez heureuse pour voir M. l'abbé de Malesherbes, qui était alors à

Malesherbes; mais je vis madame de Senozan, sa soeur, et j'appris

que le Roi, en lui demandant ce que j'étais devenue, lui articula

ces propres paroles qu'il me fit transmettre à Abondant: «Je

désirerais que vous pussiez me donner des nouvelles de madame de

Tourzel. Elle m'a tout sacrifié, et j'éprouverais une grande

consolation si vous pouviez lui faire savoir combien j'ai été

sensible à son attachement.»

Souvenir précieux qui restera toujours gravé dans ce coeur dont il

avait bien voulu apprécier les sentiments dans un si cruel moment.

On n'eut pas, dans la suite, pour notre pauvre petit roi les égards

qu'on avait eus pour Madame. Ce jeune prince tomba malade au mois de

mai, et on ne voulut pas lui donner d'autre médecin que celui des

prisons. C'était heureusement Thierry, médecin du maréchal de

Mouchy, ce qui me donna la facilité de le voir, et de savoir de

lui-même des nouvelles de notre cher petit prince. Il était

profondément touché de la situation de la famille royale; il alla

trouver Brunger pour s'informer du tempérament de l'enfant, et

correspondit avec lui tout le temps de la maladie. Elle ne fut pas

de longue durée, et il fut promptement rétabli. On ne peut

s'empêcher de regretter que le Ciel n'en ait pas alors disposé; il

lui aurait épargné les mauvais traitements qu'il éprouva, et

l'affreuse captivité où il fut réduit, lors de sa séparation de la

famille royale: barbarie sans exemple et qui l'a conduit au tombeau.

Il est impossible d'exprimer ce que nous souffrîmes quand nous

apprîmes que le jeune roi avait été enlevé à la Reine, pour être mis

dans l'appartement du Roi son père, sous la garde d'un nommé Simon,

homme atroce et qui avait donné sa mesure au Temple, le jour où il y

fut de garde comme commissaire. Je voyais jour et nuit ce pauvre

petit prince seul dans cet affreux séjour, malgré sa jeunesse, ses

grâces et tout ce qu'il avait de propre à exciter la pitié d'un être

moins féroce, maltraité, menacé et dans un désespoir affreux. Je me

représentais la profonde douleur dont était pénétrée la famille

royale; et les larmes me venaient continuellement aux yeux en

regardant le portrait de ce cher petit prince, que j'ai toujours

porté sur moi depuis le moment de notre séparation.

Nous n'étions pas encore au comble du malheur, et nous ne

l'éprouvâmes que trop quand nous apprîmes que la Reine avait été

conduite à la Conciergerie. Nous ne pouvions penser sans effroi aux

suites de cette effroyable mesure; mais tant qu'existent encore les

personnes qui nous sont chères, il reste toujours un rayon

d'espérance, que fait bien connaître le sentiment que l'on éprouve

quand elles ne sont plus. Nous en fîmes la triste expérience en

apprenant la fin héroïque de cette illustre et courageuse princesse.

Je ne puis exprimer tout ce qui se passa alors dans mon âme; la

douleur de sa perte, l'inquiétude pour tout le reste de la famille

royale me causa un si violent désespoir, que j'en pensai perdre la

tête, et je n'aspirais qu'à rejoindre ceux dont la perte nous

affligeait si sensiblement. Le Ciel en décida autrement, et nous

sauva comme par miracle des dangers que nous courûmes sous le régime

de la Terreur, dans les diverses prisons où nous fûmes conduits au

mois de mars 1794, et dont nous ne sortîmes qu'à la fin du mois

d'octobre de la même année, trois mois après la mort de Robespierre.

Nous eûmes encore la douleur de pleurer Madame Élisabeth, cet ange

de courage et de vertu. Elle était le soutien, l'appui et la

consolation de Madame. Nous étions dans la plus vive inquiétude de

cette jeune princesse. Nous nous représentions ce coeur si sensible,

seule dans cette horrible tour, livrée à elle-même, sans

consolation, et au milieu des peines les plus vives que le coeur

puisse ressentir. Les nôtres étaient déchirés en pensant à sa

situation et à celle de notre cher petit prince, traités l'un et

l'autre avec une barbarie sans exemple, et privés même de la douceur

de pleurer ensemble sur les malheurs dont ils étaient accablés. Non,

nous n'avons jamais pensé à nous plaindre; nous étions trop occupés

de celui du jeune roi et de Madame.

Mémoires de Madame la Duchesse de Tourzel, tome second Gouvernante des enfants de France pendant les années 1789 à 1795 · 第 17 / 20 段