un moment où je pouvais lui être si utile, et je ne savais comment
lui annoncer l'impossibilité où je me trouvais de pouvoir rester
plus longtemps chez elle. Elle me devina du premier mot; et comme
elle s'oubliait toujours pour s'occuper de ceux qu'elle aimait, elle
fut la première à m'engager à presser mon départ. M. Hardi vint me
revoir le lendemain, et je le priai de me choisir un endroit où je
pusse vivre inconnue et en sûreté. Il me loua deux chambres à
Vincennes et me dit que je pouvais, sans me compromettre, mener avec
moi la vieille bonne de ma fille, et ma femme de chambre comme
cuisinière, si elle voulait s'engager à en prendre le costume, et
qu'il viendrait nous prendre le lendemain pour nous y mener. Je lui
parlai de l'engagement pris avec Truchon; il s'en moqua et nous
confia qu'il était si peu accrédité, qu'il allait être obligé de
quitter la Commune, et il rassura les gens de madame de Lède sur
l'inquiétude qu'ils concevaient du départ de Pauline. J'embrassai,
la mort dans l'âme, cette bonne et excellente parente. Un secret
pressentiment m'avertissait que je ne la reverrais plus, et il ne me
trompait pas; car, un mois après, j'eus la douleur d'apprendre
qu'elle n'existait plus.
Nous partîmes de Paris le 7 septembre, sur les quatre heures après
midi, et nous nous fîmes conduire en fiacre dans un café, où M.
Hardi nous avait donné rendez-vous. Nous renvoyâmes notre fiacre et
nous en prîmes un autre, un peu plus loin, pour gagner Vincennes. Il
était temps, car on commençait à établir des corps de garde sur les
barrières de cette route. L'adresse de M. Hardi parvint à surmonter
toutes les difficultés, et nous arrivâmes à bon port à Vincennes.
Il nous donna d'abord le conseil de ne pas sortir et de ne pas nous
mettre à la fenêtre, jusqu'à ce que nous fussions reconnues dans la
maison pour être des gens calmes et tranquilles. Il nous dit qu'il
viendrait nous voir de temps en temps, et qu'étant au courant de ce
qui se passait, il nous ferait aller plus loin, s'il y avait du
péril à rester si près de Paris. Il me promit de m'amener mon homme
d'affaires, qui fut le seul dans la confidence du lieu de notre
retraite. Ce fut pour moi une grande consolation. Il m'était fort
attaché, et nous donna, dans tous les dangers que nous courûmes, des
preuves de son entier dévouement.
Les précautions que nous prîmes pendant le courant de notre séjour à
Vincennes s'adoucirent un peu à la longue. Nous nous promenions tous
les jours dans de petits sentiers sous le bois de Vincennes, et nous
allâmes même une fois à Paris voir une de mes soeurs, qui était
religieuse et à qui la bonne madame de Lède avait loué un petit
appartement, quand elle fut forcée de quitter son couvent. Nous ne
vîmes personnes d'ailleurs, et nous passâmes quatre mois à Vincennes
dans une entière solitude, mais plongées dans la plus profonde
douleur. Toutes nos pensées se portaient vers le Temple, et nous ne
voulûmes jamais penser à quitter la France, tant qu'elle
renfermerait des êtres qui nous étaient si chers, et que nous ne
pouvions nous résoudre à perdre de vue.
Je n'ai point parlé des périls qu'éprouva Pauline après le départ du
Roi, non plus que ceux qu'elle courut le 3 septembre, lorsqu'on la
sauva des massacres de la Force. J'ai pensé qu'il serait plus
intéressant de les lui laisser raconter à elle-même, et j'ai joint,
en conséquence, à ces mémoires la lettre qu'elle écrivit à la
comtesse de Sainte-Aldegonde, sa soeur, deux jours après sa sortie
de l'affreuse prison de la Force.
COPIE D'UNE LETTRE
Écrite par mademoiselle Pauline de Tourzel, aujourd'hui comtesse
de Béarn, à madame la comtesse de Sainte-Aldegonde, sa soeur,
dans laquelle elle raconte sa sortie des Tuileries et de la
prison de la Force, lors des massacres des 2 et 3 septembre, en
date du 8 septembre 1792.
Je n'ai eu que le temps de vous dire, chère Joséphine, que ma mère
et moi étions hors de Paris; mais je veux vous raconter aujourd'hui
comment nous échappâmes aux plus affreux dangers. Une mort certaine
en était le moindre, tant la crainte des horribles circonstances
dont elle pouvait être accompagnée augmente encore ma frayeur.
Je reprendrai l'histoire d'un peu loin, c'est-à-dire du moment où la
prison mit fin à notre correspondance. Vous savez que, le 10 août,
ma mère accompagna la famille royale à l'Assemblée. Restée seule aux
Tuileries, dans l'appartement du Roi, je m'attachai à la bonne
princesse de Tarente, aux soins de laquelle ma mère m'avait
recommandée; et nous nous promîmes, quels que fussent les
événements, de ne nous jamais séparer l'une de l'autre.
Bientôt après le départ du Roi, commença une canonnade dirigée
contre le château. Nous entendîmes siffler les balles d'une manière
effrayante. Les carreaux cassés et les fenêtres brisées faisaient un
vacarme épouvantable. Pour nous mettre un peu à l'abri et n'être
point du côté où on tirait le canon, nous nous retirâmes dans
l'appartement de la Reine, au rez-de-chaussée. Là, il nous vint à
l'idée de fermer les volets et d'allumer toutes les bougies des
lustres et des candélabres, espérant que, si les brigands venaient à
forcer notre porte, l'étonnement que leur causerait tant de lumières
nous sauverait du premier coup et nous laisserait le temps de
parler.
A peine notre arrangement était-il fini, que nous entendîmes des
cris affreux dans la chambre précédente, et un cliquetis d'armes qui
ne nous annonçait que trop que le château était forcé et qu'il
fallait s'armer de courage. Ce fut l'affaire d'un moment; les portes
furent enfoncées, et des hommes, le sabre à la main et les yeux hors
de la tête, se précipitèrent dans la salle. Ils s'arrêtèrent un
moment, étonnés de ce qu'ils voyaient, et de ne trouver qu'une
douzaine de femmes dans la chambre (plusieurs dames de la Reine, de
Madame Élisabeth et de madame de Lamballe s'étaient réunies avec
nous). Ces lumières, répétées dans les glaces, en contraste avec les
lumières du jour, firent un tel effet sur ces brigands, qu'ils en
restèrent stupéfaits. Plusieurs dames se trouvèrent mal, entre
autres madame de Genestoux, qui avait tellement perdu la tête,
qu'elle se mit à genoux en balbutiant les mots de pardon. Nous la
fîmes taire; et, pendant que je la rassurais, cette bonne madame de
Tarente priait un jeune Marseillais d'avoir pitié de la faiblesse de
la tête de cette dame et de la prendre sous sa protection. Cet homme
y consentit, et la tira aussitôt de la chambre; puis, revenant tout
à coup à celle qui lui avait parlé pour une autre, et frappé d'un
tel courage dans une pareille circonstance, il lui dit: «Je sauverai
cette dame, vous aussi et votre compagne.» Effectivement, il mit
madame de Genestoux entre les mains d'un de ses camarades, puis il
prit madame de Tarente et moi chacune sous le bras, et nous mena
hors de l'appartement. En sortant de l'appartement, il nous fallut
passer sur les corps de Diert, garçon de la chambre de la Reine, et
de Pierre, un de ses valets de pied, qui, n'ayant jamais voulu
abandonner la chambre de leur maîtresse, avaient été victimes de
leur attachement. Cette vue nous serra le coeur, et nous nous
regardâmes, madame de Tarente et moi, pensant que nous aurions
peut-être bientôt le même sort. Après beaucoup de peines, cet homme
parvint enfin à nous faire sortir du château par une petite porte,
près des souterrains. Nous nous trouvâmes sur la terrasse, puis à la
porte du pont Royal. Là, notre homme nous quitta, ayant, dit-il,
rempli l'engagement de nous conduire sûrement hors des Tuileries.
Je pris alors le bras de madame de Tarente, qui, croyant se
soustraire aux regards de la multitude, voulut, pour retourner chez
elle, descendre sur le bord de la rivière. Nous marchions doucement,
sans proférer une seule parole, lorsque nous entendîmes des cris
affreux derrière nous; et, en nous retournant, nous aperçûmes une
foule de brigands qui couraient sur nous le sabre à la main. Il en
parut d'autres au même instant devant nous, sur le quai et
par-dessus le parapet. Ces derniers nous couchaient en joue, en
criant que nous étions les échappés des Tuileries. Pour la première
fois de ma vie j'eus peur. Cette manière d'être massacrée me
paraissait affreuse. Madame de Tarente parla à la multitude, et
obtint que, sous escorte, nous serions conduites au district.
Il fallut traverser toute la place Louis XV, au milieu des morts et
des mourants, car beaucoup de Suisses et de malheureux gentilshommes
y avaient été massacrés[6]. Nous étions suivies d'un peuple immense
qui nous accablait d'injures, en nous conduisant au district de la
rue Neuve-des-Capucines.
[6] Voyez la note à la fin de la lettre.
Nous nous fîmes connaître au président du district. C'était un homme
honnête et qui jugea promptement tout ce qu'avait de pénible et de
dangereux la position où nous nous trouvions. Il donna un reçu de
nos personnes, dit très-haut que nous serions conduites en prison,
et parvint, par cette assurance, à congédier ceux qui nous avaient
amenées. Se trouvant seul avec nous, il nous assura de son intérêt,
et nous promit qu'à la chute du jour il nous ferait reconduire chez
nous. Effectivement, il nous donna, sur les huit heures et demie du
soir, deux personnes sûres pour nous reconduire, et nous fit passer
par une porte de derrière, pour éviter les assassins qui entouraient
la maison. Nous arrivâmes enfin chez la duchesse de la Vallière,
grand'mère de madame de Tarente, et chez laquelle elle logeait. Je
demandai à cette bonne princesse de ne la pas quitter de la nuit, et
je couchai sur un canapé dans sa chambre.
Le lundi 13, à huit heures du matin, pendant que nous causions
ensemble de tout ce qui nous était arrivé, nous entendîmes frapper à
la porte. C'était mon frère, qui, ayant passé deux nuits auprès du
Roi aux Feuillants, venait nous en donner des nouvelles et me dire
que la Reine avait demandé à ma mère que je vinsse la rejoindre, que
le Roi l'avait demandé à Péthion, qui l'avait accordé, et que, dans
une heure, il viendrait me chercher pour me conduire aux Feuillants.
Cette nouvelle me fit un sensible plaisir. Je me trouvais heureuse
de me retrouver avec ma mère, d'unir mon sort au sien et à celui de
la famille royale.
J'arrivai à neuf heures aux Feuillants. Je ne puis exprimer la bonté
avec laquelle je fus reçue du Roi et de la Reine. Ils me firent
mille questions sur les personnes dont je pouvais leur donner des
nouvelles; Mgr le Dauphin et Madame m'embrassèrent, en me témoignant
une amitié touchante et me disant que nous ne nous séparerions plus.
Une demi-heure avant de quitter les Feuillants, Madame Élisabeth
m'appela, m'emmena avec elle dans un cabinet, et me dit: «Chère
Pauline, nous connaissons votre discrétion et votre attachement pour
nous. J'ai une lettre de la plus grande importance dont je voudrais
me débarrasser avant de partir d'ici; aidez-moi à la faire
disparaître.» Nous prîmes cette lettre de huit pages, nous en
déchirâmes quelques morceaux que nous essayâmes de broyer dans nos
doigts et sous nos pieds; mais, comme ce moyen était très-long et
qu'elle craignait qu'une trop longue absence ne donnât quelques
soupçons, je pris une page de la lettre, je la mis dans ma bouche et
je l'avalai. Madame Élisabeth en voulut faire autant, mais son coeur
se soulevait; je m'en aperçus; et lui demandant les deux dernières
pages de la lettre, je les avalai, de manière qu'il n'en resta aucun
vestige. Nous rentrâmes dans la chambre, et l'heure du départ étant
arrivée, la famille royale monta dans une voiture composée de la
manière suivante:
Le Roi, la Reine, Mgr le Dauphin et Madame se placèrent dans le
fond; Madame Élisabeth, Péthion et Manuel, sur le devant; madame la
princesse de Lamballe, sur une banquette de portière avec ma mère;
et moi avec Colonges, officier municipal, sur la banquette
vis-à-vis. La voiture allait an petit pas. On traversa d'abord la
place Vendôme, où la voiture s'arrêta. Et Manuel, faisant remarquer
au Roi la statue de Louis XIV qui venait d'être renversée, eut
l'insolence d'ajouter ces paroles: «Vous voyez comme le peuple
traite les rois.» Le Roi rougit d'indignation; mais, se modérant à
l'instant, il répondit avec un calme angélique: «Il est heureux,
monsieur, que sa rage ne se porte que sur des objets inanimés.» Le
plus profond silence suivit cette réponse et dura tout le long du
chemin. On prit les boulevards, et le jour commençait à tomber
lorsqu'on arriva au Temple.
La cour, la maison, le jardin, étaient illuminés, et cet air de fête
contrastait terriblement avec la position de la famille royale. Le
Roi, la Reine et nous entrâmes dans un fort beau salon, où l'on
resta plus d'une heure sans pouvoir obtenir de réponse aux questions
que l'on faisait pour savoir où étaient les appartements. On servit
ensuite à souper, et l'on fut forcé de se mettre à table, quoique
l'on n'eût guère envie de manger. Mgr le Dauphin tombait de sommeil
et demandait à se coucher; ma mère pressait vivement pour savoir où
était la chambre qu'on lui destinait. On annonça enfin qu'on allait
l'y conduire.
On alluma des torches, on fit traverser la cour, puis un souterrain;
on arriva enfin à la Tour du Temple, et nous y entrâmes par une
petite porte, qui ressemblait fort à un guichet de prison.
La Reine et Madame furent établies dans la même chambre, qui était
séparée de celle de Mgr le Dauphin par une petite antichambre, dans
laquelle couchait madame de Lamballe. Le Roi fut logé au second, et
Madame Élisabeth, pour laquelle il n'y avait plus de chambre, dans
une cuisine près celle du Roi, d'une saleté épouvantable. Cette
bonne princesse dit à ma mère qu'elle se chargeait de moi, et elle
fit effectivement mettre un lit de sangle pour moi à côté du sien.
La chambre dans laquelle donnait cette cuisine était un corps de
garde. On peut juger du bruit qui s'y faisait; nous passâmes ainsi
la nuit, sans pouvoir dormir un instant.
Le lendemain, à huit heures, nous descendîmes chez la Reine, qui
était déjà levée, et dont la chambre devait servir de salon. On y
passait les journées entières, et on ne remontait au second que pour
se coucher. On n'était jamais seuls dans cette chambre; un municipal
y était toujours présent, et il était changé à toutes les heures.
Tous nos effets avaient été pillés dans notre appartement des
Tuileries, et je ne possédais que la robe que j'avais sur le corps
lors de ma sortie du château. Madame Élisabeth, à qui on venait
d'en envoyer quelques-unes, m'en donna une des siennes. Comme elle
ne pouvait aller à ma taille, nous nous occupâmes à la découdre pour
la refaire. Tous les jours, la Reine, Madame et Madame Élisabeth
avaient l'extrême bonté d'y travailler; mais nous ne pûmes la finir
avant de les quitter.
La nuit du 19 au 20 août, il était environ minuit lorsque nous
entendîmes frapper à la porte de notre chambre, et on nous intima
l'ordre de la Commune d'enlever du Temple madame la princesse de
Lamballe, ma mère et moi. Madame Élisabeth se leva sur-le-champ,
m'aida même à m'habiller, et me conduisit chez la Reine. Nous
trouvâmes tout le monde sur pied, et le lit de Mgr le Dauphin déjà
transporté dans la chambre de la Reine. Notre séparation d'avec la
famille royale fut cruelle; et quoique l'on nous assurât que nous
reviendrions après avoir subi un interrogatoire, un instinct secret
nous disait que nous les quittions au moins pour longtemps.
Nous traversâmes les souterrains aux flambeaux, et nous montâmes en
fiacre à la porte du Temple. On nous conduisit d'abord à l'Hôtel de
ville, et on nous établit dans une grande salle, séparées les unes
des autres par un municipal, pour que nous ne pussions causer
ensemble. Sur les trois heures du matin, la princesse de Lamballe
fut appelée pour subir un interrogatoire. Il dura environ un quart
d'heure, après lequel on appela ma mère. Je voulus la suivre; on
s'y opposa, disant que j'aurais aussi mon tour. Ma mère demanda,
dans la salle d'interrogatoire, dont les séances étaient publiques,
que je fusse ramenée auprès d'elle. Mais elle fut refusée
très-durement, en lui disant que je ne courais aucun danger, étant
sous la sauvegarde du peuple.
On vint enfin me chercher et on me conduisit à la salle
d'interrogatoire. Là, montée sur une estrade, on était en présence
d'une foule immense de peuple qui remplissait la salle; il y avait
aussi des tribunes remplies d'hommes et de femmes. Billaud de
Varennes nous questionnait, et un secrétaire écrivait nos réponses
sur un grand registre. On me demanda mon âge, et on me questionna
beaucoup sur la journée du 10 août, me disant de déclarer ce que
j'avais vu et entendu dire au Roi, à la Reine et à la famille
royale. Ils ne surent que ce que je voulus bien leur dire. Je
n'avais nulle peur, et je me sentais soutenue par une main
invisible, qui ne m'a jamais abandonnée et m'a toujours fait
conserver ma tête et mon sang-froid au milieu des plus grands
dangers.
Je demandai d'être réunie à ma mère et de ne la pas quitter.
Plusieurs voix s'élevèrent pour dire: «Oui, oui!» D'autres
murmurèrent, et, l'interrogatoire fini, on me fit descendre de
l'estrade sur laquelle j'avais été interrogée, et après avoir
traversé plusieurs corridors, je me vis ramener à ma mère, qui
était bien inquiète de ce que j'allais devenir; elle était alors
avec madame de Lamballe, et nous fûmes toutes trois réunies.
Nous restâmes dans le cabinet de Tallien jusqu'à midi, que l'on vint
nous chercher pour nous conduire dans la prison de la Force. On nous
fit monter dans un fiacre. Il était entouré de gendarmes et suivi
d'un peuple immense. Un officier de gendarmerie était avec nous dans
la voiture, qui n'arriva qu'à une heure et demie à la Force. Ce fut
par le guichet donnant dans la rue des Ballets que nous, entrâmes
dans cette horrible prison. On nous fit passer d'abord par la salle
du conseil, pendant qu'on inscrivait nos noms sur les registres de
la prison.
Je n'oublierai jamais qu'un individu fort bien mis, qui se trouvait
là, s'approcha de moi qui étais seule dans la chambre, et me dit:
«Mademoiselle, votre position m'intéresse, et je vous donne le
conseil de quitter vos petits airs de cour et d'être plus familière
et plus affable.» Indignée de l'impertinence de ce monsieur, je le
regardai fixement et lui répondis que telle j'avais été, telle je
serais toujours; que rien ne pouvait changer mon caractère, et que
l'impression qu'il pouvait remarquer sur mon visage n'était autre
chose que l'image de ce qui se passait dans mon coeur, indigné des
horreurs que nous voyions. Il se tut et se retira fort mécontent. Ma
mère rentra alors dans la chambre, mais ce ne fut pas pour
longtemps. Nous fûmes toutes trois séparées. On conduisit ma mère
dans un cachot et moi dans un autre; je suppliai qu'on voulût bien
nous réunir, mais on fut inexorable, et je me vis seule dans mon
cachot.
Le guichetier vint m'apporter une cruche d'eau; c'était un très-bon
homme, qui, me voyant au désespoir d'être séparée de ma mère et ne
sollicitant d'autre consolation que d'y être réunie, fut touché de
ma situation, et, imaginant me faire plaisir, il me laissa son petit
chien afin de me donner une distraction: «Mais surtout ne me
trahissez pas, dit-il; j'aurai l'air de l'avoir oublié par mégarde.»
A six heures du soir il revint me voir, et me trouvant toujours dans
le même état de chagrin, il me dit: «Je vais vous confier un secret.
Votre mère est dans le cabinet au-dessus du vôtre; ainsi vous n'êtes
pas loin d'elle; d'ailleurs, ajouta-t-il, vous allez avoir, dans une
heure, la visite de Manuel, procureur de la Commune, qui viendra
s'assurer si tout est dans l'ordre; n'ayez pas l'air de le savoir.»
J'entendis effectivement, quelque temps après, tirer les verrous de
la chambre voisine, puis ceux de la mienne, et je vis entrer trois
hommes dans ma chambre, dont je reconnus très-bien l'un pour être ce
même Manuel qui avait conduit le Roi au Temple. Il trouva ma chambre
humide, et parla de m'en faire changer. Je saisis cette occasion
pour lui dire que tout m'était égal, séparée de ma mère; que la
seule grâce que je sollicitais de lui particulièrement était de me
réunir à elle. Je le lui demandai avec tant de vivacité qu'il m'en
parut touché. Il eut l'air de réfléchir un moment, puis il dit: «Je
dois revenir ici demain, nous verrons, et je ne vous oublierai pas.»
Le pauvre guichetier, fermant la porte, me dit à voix basse: «Il est
touché; je lui ai vu les larmes aux yeux; ayez courage: à demain.»
Ce bon François, car c'était le nom du guichetier, me donna de
l'espoir, et me fit un bien que je ne puis exprimer. Je priai Dieu
avec un calme et une tranquillité extrêmes, je me jetai tout
habillée sur l'horrible grabat qui me servait de lit, et je
m'endormis.
A sept heures du soir, je vis rentrer Manuel dans ma chambre; il me
dit qu'il allait me conduire chez ma mère. Je crus voir en lui un
libérateur; et quand j'aperçus ma pauvre mère si affligée, je me
jetai entre ses bras, en croyant tous nos malheurs finis, puisque je
me retrouvais auprès d'elle. Il fut si touché du bonheur que nous
éprouvions et de la vivacité avec laquelle nous lui témoignions
notre reconnaissance, que les larmes lui en vinrent aux yeux, et
qu'il offrit à ma mère de la réunir à madame la princesse de
Lamballe, et il fut la chercher sur-le-champ. Elle passa la nuit
dans sa chambre, et je retournai dans la mienne pour cette seule
nuit. Le lendemain, à huit heures du matin, Manuel vint nous
chercher, et nous conduisit dans la chambre qui avait été donnée à
madame de Lamballe et qui était plus saine et plus commode que les
autres. Nous étions toutes les trois réunies, seules, et nous
éprouvâmes un moment de bonheur de pouvoir partager ensemble nos
infortunes.
Le lendemain matin, nous reçûmes un paquet venant du Temple;
c'étaient nos effets que nous renvoyait la Reine, laquelle, avec
cette bonté qui ne se démentait jamais, nous fit dire qu'elle avait
eu soin de les réunir elle-même. Parmi eux se trouvait cette robe de
Madame Élisabeth dont je vous ai parlé plus haut. Elle est pour moi
le gage d'un éternel souvenir; je la garde avec un saint respect, et
je la conserverai toute ma vie.
L'incommodité de notre logement, l'horreur de notre prison, le
chagrin d'être séparées du Roi et de la famille royale, la sévérité
avec laquelle cette séparation nous menaçait d'être traitées,
m'attristaient fort, je l'avoue, et effrayaient extrêmement cette
malheureuse princesse de Lamballe. Quant à ma mère, elle montrait
cet admirable courage que vous lui avez vu dans de tristes
circonstances de sa vie, courage qui, n'ôtant rien à la sensibilité,
laissait cependant à son âme la tranquillité nécessaire pour faire
usage de son esprit, si l'occasion s'en présentait. Elle lisait,
travaillait et causait d'une manière aussi calme que si elle n'eût
rien craint; elle paraissait affligée, mais ne semblait pas même
inquiète.
Nous étions depuis quinze jours dans ce triste séjour, lorsque, le 3
septembre, à une heure du matin, étant toutes trois couchées et
dormant de ce sommeil qui laisse encore place à l'inquiétude, nous
entendîmes les verrous de notre porte, et nous vîmes paraître un
homme qui me dit: «Mademoiselle de Tourzel, levez-vous promptement
et suivez-moi.» Je tremblais et ne répondais ni ne remuais: «Que
voulez-vous faire de ma fille?» dit ma mère à cet homme.--«Peu vous
importe, répondit-il d'une manière qui me parut bien dure; il faut
qu'elle se lève.»--«Levez-vous, Pauline, me dit ma mère, et
suivez-le.» Il n'y avait rien à faire que d'obéir. Je me levai
lentement. Cet homme restait toujours dans la chambre, en répétant:
«Dépêchez-vous donc.»--«Dépêchez-vous, Pauline», me dit aussi ma
mère. J'étais habillée, mais je n'avais pas changé de place. J'allai
alors à son lit et je pris sa main. Cet homme, ayant vu que j'étais
levée, s'approcha, me prit par le bras et m'entraîna malgré moi:
«Adieu, Pauline, que Dieu vous protége, vous bénisse!» me cria ma
mère. Je ne pouvais plus lui répondre; deux grosses portes étaient
déjà entre elle et moi, et cet homme m'entraînait toujours.