J'étais au désespoir d'être obligée de quitter madame de Lède, dans

un moment où je pouvais lui être si utile, et je ne savais comment

lui annoncer l'impossibilité où je me trouvais de pouvoir rester

plus longtemps chez elle. Elle me devina du premier mot; et comme

elle s'oubliait toujours pour s'occuper de ceux qu'elle aimait, elle

fut la première à m'engager à presser mon départ. M. Hardi vint me

revoir le lendemain, et je le priai de me choisir un endroit où je

pusse vivre inconnue et en sûreté. Il me loua deux chambres à

Vincennes et me dit que je pouvais, sans me compromettre, mener avec

moi la vieille bonne de ma fille, et ma femme de chambre comme

cuisinière, si elle voulait s'engager à en prendre le costume, et

qu'il viendrait nous prendre le lendemain pour nous y mener. Je lui

parlai de l'engagement pris avec Truchon; il s'en moqua et nous

confia qu'il était si peu accrédité, qu'il allait être obligé de

quitter la Commune, et il rassura les gens de madame de Lède sur

l'inquiétude qu'ils concevaient du départ de Pauline. J'embrassai,

la mort dans l'âme, cette bonne et excellente parente. Un secret

pressentiment m'avertissait que je ne la reverrais plus, et il ne me

trompait pas; car, un mois après, j'eus la douleur d'apprendre

qu'elle n'existait plus.

Nous partîmes de Paris le 7 septembre, sur les quatre heures après

midi, et nous nous fîmes conduire en fiacre dans un café, où M.

Hardi nous avait donné rendez-vous. Nous renvoyâmes notre fiacre et

nous en prîmes un autre, un peu plus loin, pour gagner Vincennes. Il

était temps, car on commençait à établir des corps de garde sur les

barrières de cette route. L'adresse de M. Hardi parvint à surmonter

toutes les difficultés, et nous arrivâmes à bon port à Vincennes.

Il nous donna d'abord le conseil de ne pas sortir et de ne pas nous

mettre à la fenêtre, jusqu'à ce que nous fussions reconnues dans la

maison pour être des gens calmes et tranquilles. Il nous dit qu'il

viendrait nous voir de temps en temps, et qu'étant au courant de ce

qui se passait, il nous ferait aller plus loin, s'il y avait du

péril à rester si près de Paris. Il me promit de m'amener mon homme

d'affaires, qui fut le seul dans la confidence du lieu de notre

retraite. Ce fut pour moi une grande consolation. Il m'était fort

attaché, et nous donna, dans tous les dangers que nous courûmes, des

preuves de son entier dévouement.

Les précautions que nous prîmes pendant le courant de notre séjour à

Vincennes s'adoucirent un peu à la longue. Nous nous promenions tous

les jours dans de petits sentiers sous le bois de Vincennes, et nous

allâmes même une fois à Paris voir une de mes soeurs, qui était

religieuse et à qui la bonne madame de Lède avait loué un petit

appartement, quand elle fut forcée de quitter son couvent. Nous ne

vîmes personnes d'ailleurs, et nous passâmes quatre mois à Vincennes

dans une entière solitude, mais plongées dans la plus profonde

douleur. Toutes nos pensées se portaient vers le Temple, et nous ne

voulûmes jamais penser à quitter la France, tant qu'elle

renfermerait des êtres qui nous étaient si chers, et que nous ne

pouvions nous résoudre à perdre de vue.

Je n'ai point parlé des périls qu'éprouva Pauline après le départ du

Roi, non plus que ceux qu'elle courut le 3 septembre, lorsqu'on la

sauva des massacres de la Force. J'ai pensé qu'il serait plus

intéressant de les lui laisser raconter à elle-même, et j'ai joint,

en conséquence, à ces mémoires la lettre qu'elle écrivit à la

comtesse de Sainte-Aldegonde, sa soeur, deux jours après sa sortie

de l'affreuse prison de la Force.

COPIE D'UNE LETTRE

Écrite par mademoiselle Pauline de Tourzel, aujourd'hui comtesse

de Béarn, à madame la comtesse de Sainte-Aldegonde, sa soeur,

dans laquelle elle raconte sa sortie des Tuileries et de la

prison de la Force, lors des massacres des 2 et 3 septembre, en

date du 8 septembre 1792.

Je n'ai eu que le temps de vous dire, chère Joséphine, que ma mère

et moi étions hors de Paris; mais je veux vous raconter aujourd'hui

comment nous échappâmes aux plus affreux dangers. Une mort certaine

en était le moindre, tant la crainte des horribles circonstances

dont elle pouvait être accompagnée augmente encore ma frayeur.

Je reprendrai l'histoire d'un peu loin, c'est-à-dire du moment où la

prison mit fin à notre correspondance. Vous savez que, le 10 août,

ma mère accompagna la famille royale à l'Assemblée. Restée seule aux

Tuileries, dans l'appartement du Roi, je m'attachai à la bonne

princesse de Tarente, aux soins de laquelle ma mère m'avait

recommandée; et nous nous promîmes, quels que fussent les

événements, de ne nous jamais séparer l'une de l'autre.

Bientôt après le départ du Roi, commença une canonnade dirigée

contre le château. Nous entendîmes siffler les balles d'une manière

effrayante. Les carreaux cassés et les fenêtres brisées faisaient un

vacarme épouvantable. Pour nous mettre un peu à l'abri et n'être

point du côté où on tirait le canon, nous nous retirâmes dans

l'appartement de la Reine, au rez-de-chaussée. Là, il nous vint à

l'idée de fermer les volets et d'allumer toutes les bougies des

lustres et des candélabres, espérant que, si les brigands venaient à

forcer notre porte, l'étonnement que leur causerait tant de lumières

nous sauverait du premier coup et nous laisserait le temps de

parler.

A peine notre arrangement était-il fini, que nous entendîmes des

cris affreux dans la chambre précédente, et un cliquetis d'armes qui

ne nous annonçait que trop que le château était forcé et qu'il

fallait s'armer de courage. Ce fut l'affaire d'un moment; les portes

furent enfoncées, et des hommes, le sabre à la main et les yeux hors

de la tête, se précipitèrent dans la salle. Ils s'arrêtèrent un

moment, étonnés de ce qu'ils voyaient, et de ne trouver qu'une

douzaine de femmes dans la chambre (plusieurs dames de la Reine, de

Madame Élisabeth et de madame de Lamballe s'étaient réunies avec

nous). Ces lumières, répétées dans les glaces, en contraste avec les

lumières du jour, firent un tel effet sur ces brigands, qu'ils en

restèrent stupéfaits. Plusieurs dames se trouvèrent mal, entre

autres madame de Genestoux, qui avait tellement perdu la tête,

qu'elle se mit à genoux en balbutiant les mots de pardon. Nous la

fîmes taire; et, pendant que je la rassurais, cette bonne madame de

Tarente priait un jeune Marseillais d'avoir pitié de la faiblesse de

la tête de cette dame et de la prendre sous sa protection. Cet homme

y consentit, et la tira aussitôt de la chambre; puis, revenant tout

à coup à celle qui lui avait parlé pour une autre, et frappé d'un

tel courage dans une pareille circonstance, il lui dit: «Je sauverai

cette dame, vous aussi et votre compagne.» Effectivement, il mit

madame de Genestoux entre les mains d'un de ses camarades, puis il

prit madame de Tarente et moi chacune sous le bras, et nous mena

hors de l'appartement. En sortant de l'appartement, il nous fallut

passer sur les corps de Diert, garçon de la chambre de la Reine, et

de Pierre, un de ses valets de pied, qui, n'ayant jamais voulu

abandonner la chambre de leur maîtresse, avaient été victimes de

leur attachement. Cette vue nous serra le coeur, et nous nous

regardâmes, madame de Tarente et moi, pensant que nous aurions

peut-être bientôt le même sort. Après beaucoup de peines, cet homme

parvint enfin à nous faire sortir du château par une petite porte,

près des souterrains. Nous nous trouvâmes sur la terrasse, puis à la

porte du pont Royal. Là, notre homme nous quitta, ayant, dit-il,

rempli l'engagement de nous conduire sûrement hors des Tuileries.

Je pris alors le bras de madame de Tarente, qui, croyant se

soustraire aux regards de la multitude, voulut, pour retourner chez

elle, descendre sur le bord de la rivière. Nous marchions doucement,

sans proférer une seule parole, lorsque nous entendîmes des cris

affreux derrière nous; et, en nous retournant, nous aperçûmes une

foule de brigands qui couraient sur nous le sabre à la main. Il en

parut d'autres au même instant devant nous, sur le quai et

par-dessus le parapet. Ces derniers nous couchaient en joue, en

criant que nous étions les échappés des Tuileries. Pour la première

fois de ma vie j'eus peur. Cette manière d'être massacrée me

paraissait affreuse. Madame de Tarente parla à la multitude, et

obtint que, sous escorte, nous serions conduites au district.

Il fallut traverser toute la place Louis XV, au milieu des morts et

des mourants, car beaucoup de Suisses et de malheureux gentilshommes

y avaient été massacrés[6]. Nous étions suivies d'un peuple immense

qui nous accablait d'injures, en nous conduisant au district de la

rue Neuve-des-Capucines.

[6] Voyez la note à la fin de la lettre.

Nous nous fîmes connaître au président du district. C'était un homme

honnête et qui jugea promptement tout ce qu'avait de pénible et de

dangereux la position où nous nous trouvions. Il donna un reçu de

nos personnes, dit très-haut que nous serions conduites en prison,

et parvint, par cette assurance, à congédier ceux qui nous avaient

amenées. Se trouvant seul avec nous, il nous assura de son intérêt,

et nous promit qu'à la chute du jour il nous ferait reconduire chez

nous. Effectivement, il nous donna, sur les huit heures et demie du

soir, deux personnes sûres pour nous reconduire, et nous fit passer

par une porte de derrière, pour éviter les assassins qui entouraient

la maison. Nous arrivâmes enfin chez la duchesse de la Vallière,

grand'mère de madame de Tarente, et chez laquelle elle logeait. Je

demandai à cette bonne princesse de ne la pas quitter de la nuit, et

je couchai sur un canapé dans sa chambre.

Le lundi 13, à huit heures du matin, pendant que nous causions

ensemble de tout ce qui nous était arrivé, nous entendîmes frapper à

la porte. C'était mon frère, qui, ayant passé deux nuits auprès du

Roi aux Feuillants, venait nous en donner des nouvelles et me dire

que la Reine avait demandé à ma mère que je vinsse la rejoindre, que

le Roi l'avait demandé à Péthion, qui l'avait accordé, et que, dans

une heure, il viendrait me chercher pour me conduire aux Feuillants.

Cette nouvelle me fit un sensible plaisir. Je me trouvais heureuse

de me retrouver avec ma mère, d'unir mon sort au sien et à celui de

la famille royale.

J'arrivai à neuf heures aux Feuillants. Je ne puis exprimer la bonté

avec laquelle je fus reçue du Roi et de la Reine. Ils me firent

mille questions sur les personnes dont je pouvais leur donner des

nouvelles; Mgr le Dauphin et Madame m'embrassèrent, en me témoignant

une amitié touchante et me disant que nous ne nous séparerions plus.

Une demi-heure avant de quitter les Feuillants, Madame Élisabeth

m'appela, m'emmena avec elle dans un cabinet, et me dit: «Chère

Pauline, nous connaissons votre discrétion et votre attachement pour

nous. J'ai une lettre de la plus grande importance dont je voudrais

me débarrasser avant de partir d'ici; aidez-moi à la faire

disparaître.» Nous prîmes cette lettre de huit pages, nous en

déchirâmes quelques morceaux que nous essayâmes de broyer dans nos

doigts et sous nos pieds; mais, comme ce moyen était très-long et

qu'elle craignait qu'une trop longue absence ne donnât quelques

soupçons, je pris une page de la lettre, je la mis dans ma bouche et

je l'avalai. Madame Élisabeth en voulut faire autant, mais son coeur

se soulevait; je m'en aperçus; et lui demandant les deux dernières

pages de la lettre, je les avalai, de manière qu'il n'en resta aucun

vestige. Nous rentrâmes dans la chambre, et l'heure du départ étant

arrivée, la famille royale monta dans une voiture composée de la

manière suivante:

Le Roi, la Reine, Mgr le Dauphin et Madame se placèrent dans le

fond; Madame Élisabeth, Péthion et Manuel, sur le devant; madame la

princesse de Lamballe, sur une banquette de portière avec ma mère;

et moi avec Colonges, officier municipal, sur la banquette

vis-à-vis. La voiture allait an petit pas. On traversa d'abord la

place Vendôme, où la voiture s'arrêta. Et Manuel, faisant remarquer

au Roi la statue de Louis XIV qui venait d'être renversée, eut

l'insolence d'ajouter ces paroles: «Vous voyez comme le peuple

traite les rois.» Le Roi rougit d'indignation; mais, se modérant à

l'instant, il répondit avec un calme angélique: «Il est heureux,

monsieur, que sa rage ne se porte que sur des objets inanimés.» Le

plus profond silence suivit cette réponse et dura tout le long du

chemin. On prit les boulevards, et le jour commençait à tomber

lorsqu'on arriva au Temple.

La cour, la maison, le jardin, étaient illuminés, et cet air de fête

contrastait terriblement avec la position de la famille royale. Le

Roi, la Reine et nous entrâmes dans un fort beau salon, où l'on

resta plus d'une heure sans pouvoir obtenir de réponse aux questions

que l'on faisait pour savoir où étaient les appartements. On servit

ensuite à souper, et l'on fut forcé de se mettre à table, quoique

l'on n'eût guère envie de manger. Mgr le Dauphin tombait de sommeil

et demandait à se coucher; ma mère pressait vivement pour savoir où

était la chambre qu'on lui destinait. On annonça enfin qu'on allait

l'y conduire.

On alluma des torches, on fit traverser la cour, puis un souterrain;

on arriva enfin à la Tour du Temple, et nous y entrâmes par une

petite porte, qui ressemblait fort à un guichet de prison.

La Reine et Madame furent établies dans la même chambre, qui était

séparée de celle de Mgr le Dauphin par une petite antichambre, dans

laquelle couchait madame de Lamballe. Le Roi fut logé au second, et

Madame Élisabeth, pour laquelle il n'y avait plus de chambre, dans

une cuisine près celle du Roi, d'une saleté épouvantable. Cette

bonne princesse dit à ma mère qu'elle se chargeait de moi, et elle

fit effectivement mettre un lit de sangle pour moi à côté du sien.

La chambre dans laquelle donnait cette cuisine était un corps de

garde. On peut juger du bruit qui s'y faisait; nous passâmes ainsi

la nuit, sans pouvoir dormir un instant.

Le lendemain, à huit heures, nous descendîmes chez la Reine, qui

était déjà levée, et dont la chambre devait servir de salon. On y

passait les journées entières, et on ne remontait au second que pour

se coucher. On n'était jamais seuls dans cette chambre; un municipal

y était toujours présent, et il était changé à toutes les heures.

Tous nos effets avaient été pillés dans notre appartement des

Tuileries, et je ne possédais que la robe que j'avais sur le corps

lors de ma sortie du château. Madame Élisabeth, à qui on venait

d'en envoyer quelques-unes, m'en donna une des siennes. Comme elle

ne pouvait aller à ma taille, nous nous occupâmes à la découdre pour

la refaire. Tous les jours, la Reine, Madame et Madame Élisabeth

avaient l'extrême bonté d'y travailler; mais nous ne pûmes la finir

avant de les quitter.

La nuit du 19 au 20 août, il était environ minuit lorsque nous

entendîmes frapper à la porte de notre chambre, et on nous intima

l'ordre de la Commune d'enlever du Temple madame la princesse de

Lamballe, ma mère et moi. Madame Élisabeth se leva sur-le-champ,

m'aida même à m'habiller, et me conduisit chez la Reine. Nous

trouvâmes tout le monde sur pied, et le lit de Mgr le Dauphin déjà

transporté dans la chambre de la Reine. Notre séparation d'avec la

famille royale fut cruelle; et quoique l'on nous assurât que nous

reviendrions après avoir subi un interrogatoire, un instinct secret

nous disait que nous les quittions au moins pour longtemps.

Nous traversâmes les souterrains aux flambeaux, et nous montâmes en

fiacre à la porte du Temple. On nous conduisit d'abord à l'Hôtel de

ville, et on nous établit dans une grande salle, séparées les unes

des autres par un municipal, pour que nous ne pussions causer

ensemble. Sur les trois heures du matin, la princesse de Lamballe

fut appelée pour subir un interrogatoire. Il dura environ un quart

d'heure, après lequel on appela ma mère. Je voulus la suivre; on

s'y opposa, disant que j'aurais aussi mon tour. Ma mère demanda,

dans la salle d'interrogatoire, dont les séances étaient publiques,

que je fusse ramenée auprès d'elle. Mais elle fut refusée

très-durement, en lui disant que je ne courais aucun danger, étant

sous la sauvegarde du peuple.

On vint enfin me chercher et on me conduisit à la salle

d'interrogatoire. Là, montée sur une estrade, on était en présence

d'une foule immense de peuple qui remplissait la salle; il y avait

aussi des tribunes remplies d'hommes et de femmes. Billaud de

Varennes nous questionnait, et un secrétaire écrivait nos réponses

sur un grand registre. On me demanda mon âge, et on me questionna

beaucoup sur la journée du 10 août, me disant de déclarer ce que

j'avais vu et entendu dire au Roi, à la Reine et à la famille

royale. Ils ne surent que ce que je voulus bien leur dire. Je

n'avais nulle peur, et je me sentais soutenue par une main

invisible, qui ne m'a jamais abandonnée et m'a toujours fait

conserver ma tête et mon sang-froid au milieu des plus grands

dangers.

Je demandai d'être réunie à ma mère et de ne la pas quitter.

Plusieurs voix s'élevèrent pour dire: «Oui, oui!» D'autres

murmurèrent, et, l'interrogatoire fini, on me fit descendre de

l'estrade sur laquelle j'avais été interrogée, et après avoir

traversé plusieurs corridors, je me vis ramener à ma mère, qui

était bien inquiète de ce que j'allais devenir; elle était alors

avec madame de Lamballe, et nous fûmes toutes trois réunies.

Nous restâmes dans le cabinet de Tallien jusqu'à midi, que l'on vint

nous chercher pour nous conduire dans la prison de la Force. On nous

fit monter dans un fiacre. Il était entouré de gendarmes et suivi

d'un peuple immense. Un officier de gendarmerie était avec nous dans

la voiture, qui n'arriva qu'à une heure et demie à la Force. Ce fut

par le guichet donnant dans la rue des Ballets que nous, entrâmes

dans cette horrible prison. On nous fit passer d'abord par la salle

du conseil, pendant qu'on inscrivait nos noms sur les registres de

la prison.

Je n'oublierai jamais qu'un individu fort bien mis, qui se trouvait

là, s'approcha de moi qui étais seule dans la chambre, et me dit:

«Mademoiselle, votre position m'intéresse, et je vous donne le

conseil de quitter vos petits airs de cour et d'être plus familière

et plus affable.» Indignée de l'impertinence de ce monsieur, je le

regardai fixement et lui répondis que telle j'avais été, telle je

serais toujours; que rien ne pouvait changer mon caractère, et que

l'impression qu'il pouvait remarquer sur mon visage n'était autre

chose que l'image de ce qui se passait dans mon coeur, indigné des

horreurs que nous voyions. Il se tut et se retira fort mécontent. Ma

mère rentra alors dans la chambre, mais ce ne fut pas pour

longtemps. Nous fûmes toutes trois séparées. On conduisit ma mère

dans un cachot et moi dans un autre; je suppliai qu'on voulût bien

nous réunir, mais on fut inexorable, et je me vis seule dans mon

cachot.

Le guichetier vint m'apporter une cruche d'eau; c'était un très-bon

homme, qui, me voyant au désespoir d'être séparée de ma mère et ne

sollicitant d'autre consolation que d'y être réunie, fut touché de

ma situation, et, imaginant me faire plaisir, il me laissa son petit

chien afin de me donner une distraction: «Mais surtout ne me

trahissez pas, dit-il; j'aurai l'air de l'avoir oublié par mégarde.»

A six heures du soir il revint me voir, et me trouvant toujours dans

le même état de chagrin, il me dit: «Je vais vous confier un secret.

Votre mère est dans le cabinet au-dessus du vôtre; ainsi vous n'êtes

pas loin d'elle; d'ailleurs, ajouta-t-il, vous allez avoir, dans une

heure, la visite de Manuel, procureur de la Commune, qui viendra

s'assurer si tout est dans l'ordre; n'ayez pas l'air de le savoir.»

J'entendis effectivement, quelque temps après, tirer les verrous de

la chambre voisine, puis ceux de la mienne, et je vis entrer trois

hommes dans ma chambre, dont je reconnus très-bien l'un pour être ce

même Manuel qui avait conduit le Roi au Temple. Il trouva ma chambre

humide, et parla de m'en faire changer. Je saisis cette occasion

pour lui dire que tout m'était égal, séparée de ma mère; que la

seule grâce que je sollicitais de lui particulièrement était de me

réunir à elle. Je le lui demandai avec tant de vivacité qu'il m'en

parut touché. Il eut l'air de réfléchir un moment, puis il dit: «Je

dois revenir ici demain, nous verrons, et je ne vous oublierai pas.»

Le pauvre guichetier, fermant la porte, me dit à voix basse: «Il est

touché; je lui ai vu les larmes aux yeux; ayez courage: à demain.»

Ce bon François, car c'était le nom du guichetier, me donna de

l'espoir, et me fit un bien que je ne puis exprimer. Je priai Dieu

avec un calme et une tranquillité extrêmes, je me jetai tout

habillée sur l'horrible grabat qui me servait de lit, et je

m'endormis.

A sept heures du soir, je vis rentrer Manuel dans ma chambre; il me

dit qu'il allait me conduire chez ma mère. Je crus voir en lui un

libérateur; et quand j'aperçus ma pauvre mère si affligée, je me

jetai entre ses bras, en croyant tous nos malheurs finis, puisque je

me retrouvais auprès d'elle. Il fut si touché du bonheur que nous

éprouvions et de la vivacité avec laquelle nous lui témoignions

notre reconnaissance, que les larmes lui en vinrent aux yeux, et

qu'il offrit à ma mère de la réunir à madame la princesse de

Lamballe, et il fut la chercher sur-le-champ. Elle passa la nuit

dans sa chambre, et je retournai dans la mienne pour cette seule

nuit. Le lendemain, à huit heures du matin, Manuel vint nous

chercher, et nous conduisit dans la chambre qui avait été donnée à

madame de Lamballe et qui était plus saine et plus commode que les

autres. Nous étions toutes les trois réunies, seules, et nous

éprouvâmes un moment de bonheur de pouvoir partager ensemble nos

infortunes.

Le lendemain matin, nous reçûmes un paquet venant du Temple;

c'étaient nos effets que nous renvoyait la Reine, laquelle, avec

cette bonté qui ne se démentait jamais, nous fit dire qu'elle avait

eu soin de les réunir elle-même. Parmi eux se trouvait cette robe de

Madame Élisabeth dont je vous ai parlé plus haut. Elle est pour moi

le gage d'un éternel souvenir; je la garde avec un saint respect, et

je la conserverai toute ma vie.

L'incommodité de notre logement, l'horreur de notre prison, le

chagrin d'être séparées du Roi et de la famille royale, la sévérité

avec laquelle cette séparation nous menaçait d'être traitées,

m'attristaient fort, je l'avoue, et effrayaient extrêmement cette

malheureuse princesse de Lamballe. Quant à ma mère, elle montrait

cet admirable courage que vous lui avez vu dans de tristes

circonstances de sa vie, courage qui, n'ôtant rien à la sensibilité,

laissait cependant à son âme la tranquillité nécessaire pour faire

usage de son esprit, si l'occasion s'en présentait. Elle lisait,

travaillait et causait d'une manière aussi calme que si elle n'eût

rien craint; elle paraissait affligée, mais ne semblait pas même

inquiète.

Nous étions depuis quinze jours dans ce triste séjour, lorsque, le 3

septembre, à une heure du matin, étant toutes trois couchées et

dormant de ce sommeil qui laisse encore place à l'inquiétude, nous

entendîmes les verrous de notre porte, et nous vîmes paraître un

homme qui me dit: «Mademoiselle de Tourzel, levez-vous promptement

et suivez-moi.» Je tremblais et ne répondais ni ne remuais: «Que

voulez-vous faire de ma fille?» dit ma mère à cet homme.--«Peu vous

importe, répondit-il d'une manière qui me parut bien dure; il faut

qu'elle se lève.»--«Levez-vous, Pauline, me dit ma mère, et

suivez-le.» Il n'y avait rien à faire que d'obéir. Je me levai

lentement. Cet homme restait toujours dans la chambre, en répétant:

«Dépêchez-vous donc.»--«Dépêchez-vous, Pauline», me dit aussi ma

mère. J'étais habillée, mais je n'avais pas changé de place. J'allai

alors à son lit et je pris sa main. Cet homme, ayant vu que j'étais

levée, s'approcha, me prit par le bras et m'entraîna malgré moi:

«Adieu, Pauline, que Dieu vous protége, vous bénisse!» me cria ma

mère. Je ne pouvais plus lui répondre; deux grosses portes étaient

déjà entre elle et moi, et cet homme m'entraînait toujours.

Mémoires de Madame la Duchesse de Tourzel, tome second Gouvernante des enfants de France pendant les années 1789 à 1795 · 第 16 / 20 段