que de coquins et de coquines qui tenaient des propos abominables et
chantaient des chansons détestables; les oreilles les moins chastes
eussent été blessées de tout ce qui s'y entendait sans discontinuer,
la nuit comme le jour; et il était difficile de pouvoir prendre un
moment de repos. La pauvre princesse de Lamballe supportait cette
cruelle vie avec une douceur et une patience admirables; et, par un
hasard bien étrange, sa santé s'était fortifiée dans ce triste
séjour. Elle n'avait plus d'attaques de nerfs, et elle convenait
qu'elle ne s'était pas aussi bien portée depuis longtemps.
Nous étions à la Force depuis quinze jours, lorsque, le dimanche 2
septembre, François entra dans notre chambre d'un air égaré, disant:
«Il ne faudra pas penser à sortir de votre chambre aujourd'hui; les
étrangers avancent, et cela met beaucoup d'inquiétude dans Paris.»
Et contre son habitude, il ne reparut plus de la journée. Nous
faisions mille conjectures sur ce qui nous avait été dit;
l'inquiétude et l'espérance se balançaient dans notre esprit. Nous
nous recommandâmes à Dieu, et après notre prière nous nous
couchâmes.
Nous étions à peine endormies que nous entendîmes tirer les verrous
de notre porte, et que nous vîmes paraître un homme bien mis et
d'une figure assez douce, qui, s'approchant du lit de Pauline, lui
dit: «Mademoiselle de Tourzel, habillez-vous promptement et
suivez-moi.»--«Que voulez-vous faire de ma fille?» lui dis-je avec
émotion.--«Cela ne vous regarde pas, madame; qu'elle se lève et me
suive.»--«Obéissez, Pauline; j'espère que le Ciel vous protégera.»
J'étais si émue et si troublée de me voir ainsi enlever ma fille,
que je demeurai immobile et sans pouvoir me remuer. Cet homme
restait toujours dans un coin de la chambre, en disant:
«Dépêchez-vous donc!» Cette bonne princesse de Lamballe se leva
alors, et, quoique bien troublée, aida Pauline à s'habiller. Cette
pauvre Pauline s'approcha de mon lit et me prit la main. Cet homme,
la voyant habillée, la prit par le bras et l'entraîna vers la porte:
«Dieu vous assiste et vous protége, chère Pauline!» lui criai-je
encore en entendant refermer nos verrous. Et je restai dans cet état
d'immobilité, sans pouvoir placer ni même articuler une seule parole
pour répondre à tout ce que me disait cette bonne princesse, pour
exciter ma confiance et calmer ma douleur. Quand je fus revenue de
ce premier saisissement, je me levai; je me jetai à genoux,
j'implorai la bonté de Dieu pour cette chère Pauline; je lui
demandai pour elle et pour moi le courage et la résignation dont
nous avions tant de besoin, et je me relevai avec un peu plus de
force. Je remerciai alors madame de Lamballe de toutes ses bontés
pour moi et pour ma fille. Il est impossible d'être plus parfaite
qu'elle ne le fut pour nous dans cette triste nuit, et de montrer
plus de sensibilité et de courage. Elle s'empara des poches de
Pauline, brûla tous les papiers et les lettres qu'elle y trouva,
pour que rien ne pût la compromettre, et elle était aux aguets pour
écouter si elle n'entendrait rien qui pût nous donner quelque
connaissance de son sort. Elle se recoucha ensuite, me reprochant,
avec une bonté parfaite, de laisser remplacer par la faiblesse le
courage qu'elle m'avait toujours connu. Je ne pus lui répondre que
par ces paroles: «Ah! chère princesse, vous n'êtes pas mère!» Je
l'engageai à prendre un peu de repos, et elle dormit quelques heures
du sommeil le plus tranquille. Je me jetai sur mon lit, tout
habillée, dans l'état le plus violent. Pauline occupait toutes mes
pensées; je ne pouvais ni lire ni même faire autre chose que
répéter: «Mon Dieu! ayez pitié de ma chère Pauline, et faites-nous
la grâce de nous résigner à votre sainte volonté!»
Sur les six heures du matin, nous vîmes entrer François, avec l'air
tout effaré, qui nous dit sans répondre à aucune de nos questions:
«On vient faire ici la visite.» Et nous vîmes entrer six hommes,
armés de fusils, de sabres et de pistolets, qui, s'approchant de
nos lits, nous demandèrent nos noms et sortirent ensuite. Comme ils
étaient entrés sans prononcer d'autres paroles, je m'aperçus que le
dernier, en me regardant, leva les yeux et les mains au ciel, ce qui
n'annonçait rien de bon. La pauvre princesse ne s'en aperçut pas
heureusement; mais cette visite nous donna tellement à penser, que
je ne pus m'empêcher de lui dire: «Cette journée s'annonce, chère
princesse, d'une manière très-orageuse; nous ne savons pas ce que le
Ciel nous destine; il faut nous réconcilier avec Dieu et lui
demander pardon de nos fautes; disons, à cette fin, le _Miserere_,
le _Confiteor_, un acte de contrition, et recommandons-nous à sa
bonté.» Je fis tout haut ces prières, qu'elle répéta avec moi; nous
y joignîmes celle que nous faisions habituellement tous les matins,
et nous nous excitâmes mutuellement au courage.
Comme il y avait une fenêtre qui donnait sur la rue et de laquelle
on pouvait, quoique de bien haut, voir ce qui s'y passait, en
montant sur le lit de madame de Lamballe et de là sur le bord de la
fenêtre, elle y monta, et aussitôt qu'on eut aperçu de la rue
quelqu'un qui regardait par cette fenêtre, on fit mine de tirer
dessus. Elle vit, de plus, un attroupement considérable à la porte
de la prison, ce qui n'était rien moins que rassurant. Nous fermâmes
cette fenêtre et nous ouvrîmes celle qui était dans la cour. Les
prisonniers consternés étaient dans la stupeur, et il régnait ce
profond silence, avant-coureur de la mort, qui avait succédé à ce
bruit continuel qui nous était si importun. Nous attendions François
avec impatience; il ne venait point; et quoique nous n'eussions rien
pris depuis le dîner de la veille, nous étions trop agitées et trop
préoccupées pour penser à déjeuner. Je proposai alors à la pauvre
princesse de prendre notre ouvrage pour faire un peu de diversion à
nos cruelles pensées. Nous travaillions tristement l'une à côté de
l'autre, attendant l'issue de cette fatale journée, et pensant
toujours à ma chère Pauline.
Notre porte s'ouvrit sur les onze heures du matin, et notre chambre
s'emplit de gens armés, qui demandèrent la princesse de Lamballe. On
ne parla pas de moi d'abord, mais je ne voulus pas l'abandonner, et
je la suivis. On nous fit asseoir sur une des marches de l'escalier,
pendant qu'on allait chercher toutes les femmes qui étaient dans la
prison. La princesse de Lamballe, se sentant faible, demanda un peu
de pain et de vin; on le lui apporta; nous en prîmes toutes les
deux; car, dans les occasions pareilles, un physique trop affaibli
influe nécessairement sur le moral. Quand on nous eut toutes
rassemblées, on nous fit descendre dans la cour, où nous retrouvâmes
mesdames Thibaut, Navarre et Basire. Je fus bien étonnée d'y trouver
madame de Mackau, qui me dit qu'on l'avait enlevée, la veille, de
Vitry pour la conduire dans cette effroyable prison.
On avait établi au greffe un tribunal pour juger les prisonniers;
chacun d'eux y était conduit par deux assassins de cette prison, qui
les prenaient sous les bras pour les massacrer ou les sauver,
suivant le jugement porté contre eux. Il y avait dans la cour, où
nous étions tous rassemblées, un grand nombre de ces hommes de sang;
ils étaient mal vêtus, à moitié ivres, et nous regardaient d'un air
barbare et féroce. Il s'était cependant glissé parmi eux quelques
personnes honnêtes, et qui n'y étaient que dans l'espoir de saisir
un moyen d'être utiles aux prisonniers, s'ils en pouvaient trouver
l'occasion; et deux d'entre elles me rendirent de grands services
dans cette fatale journée.
Je ne quittai pas un instant cette pauvre princesse de Lamballe,
tout le temps qu'elle fut dans cette cour. Nous étions assises à
côté l'une de l'autre, quand on vint la chercher pour la conduire à
cet affreux tribunal. Nous nous serrâmes la main pour la dernière
fois, et je puis certifier qu'elle montra beaucoup de courage et de
présence d'esprit, répondant sans se troubler à toutes les questions
que lui faisaient les monstres mêlés parmi nous, pour contempler
leurs victimes avant de les conduire à la mort; et j'ai su
positivement, depuis, qu'elle avait montré le même courage dans
l'interrogatoire qui précéda sa triste fin.
On ne pouvait se dissimuler le péril que nous courions tous; mais
celui où je croyais Pauline absorbait toute autre idée de ma part.
J'aperçus celui qui m'avait enlevé si durement ma fille; sa vue me
fit horreur, et je cherchai à l'éviter, lorsque, passant auprès de
moi, il me dit à voix basse: «Votre fille est sauvée»; et il
s'éloigna sur-le-champ. Je vis clairement qu'il ne voulait pas être
connu, et je renfermai dans mon coeur l'expression de ma
reconnaissance, espérant que si Dieu me donnait la vie, elle n'y
resterait pas toujours.
La certitude que Pauline était sauvée me rendit heureuse au milieu
de tant de dangers. Je sentis renaître mon courage, et, rassurée sur
le sort de cette chère partie de moi-même, il me sembla que je
n'avais plus rien à craindre pour l'autre. Les propos qui se
tenaient auprès de nous ne nous permettaient cependant pas de nous
dissimuler le danger que nous courions; mais ma fille sauvée me le
faisait supporter avec résignation. Pensant que s'il y avait quelque
moyen de se tirer d'affaire, ce ne pouvait être que par une grande
présence d'esprit, je ne m'occupai qu'à la conserver. Je me trouvai
heureusement assez calme pour espérer garder jusqu'à la fin, et dans
quelque situation que je pusse me trouver, la tranquillité
nécessaire pour ne rien dire que de convenable, et dont on pût tirer
d'inductions fâcheuses contre moi et contre ceux qui m'étaient plus
chers que moi-même.
On nous faisait mille questions sur la famille royale; car on avait
eu soin de donner à tous ces meurtriers les impressions les plus
fâcheuses contre chacun de ses membres. Nous cherchions à les
dissuader, en leur racontant des traits de bonté dont nous avions
été témoins, et madame de Mackau, notamment, se conduisit
parfaitement. Nous apprîmes avec grand plaisir que, réclamée par la
commune de Vitry, le maire en personne était venu la chercher et
était parvenu à la ramener avec lui. La mise en liberté de mesdames
Thibaut, Navarre et Basire m'en fit aussi un sensible; mais,
n'entendant pas parler de madame la princesse de Lamballe, je
n'avais que trop de motifs de croire à la réalisation des craintes
que ce silence me faisait concevoir.
Je commençai à faire quelques questions aux gens qui se trouvaient
auprès de moi. Ils y répondirent et m'en firent à leur tour.
Ils me demandèrent mon nom; je le leur dis. Ils m'avouèrent alors
qu'ils me connaissaient bien; que je n'avais pas une trop mauvaise
réputation, mais que j'avais accompagné le Roi lorsqu'il avait
voulu fuir du royaume; que cette action était inexcusable; qu'ils
ne concevaient pas comment j'avais pu m'y décider, et qu'elle
serait la cause de ma perte. Je leur répondis que je n'avais pas
le moindre remords, parce que je n'avais fait que mon devoir. Je
niai que le Roi eût jamais eu l'idée de quitter le royaume, et je
leur demandai s'ils croyaient qu'on dût être fidèle à ses serments.
Tous répondirent unanimement qu'il fallait mourir plutôt que d'y
manquer. «Eh bien! leur dis-je, j'ai pensé comme vous, et voilà ce
que vous blâmez: j'étais gouvernante de Mgr le Dauphin; j'avais juré,
entre les mains du Roi, de ne le jamais quitter, et je l'ai suivi
dans ce voyage comme je l'aurais suivi partout ailleurs, quoi qu'il
dût m'en arriver.»--«Elle ne pouvait pas faire autrement»,
répondirent-ils.--«C'est bien malheureux, dirent quelques-uns d'eux,
d'être attaché à des gens qui font de mauvaises actions.» Je parlai
longtemps avec ces hommes. Ils paraissaient frappés de ce qui était
juste et raisonnable, et je ne pouvais craindre que ces hommes, qui
ne paraissaient pas avoir un mauvais naturel, vinssent froidement
commettre un crime, que l'exaltation de la vengeance aurait eu peine
à se permettre.
Pendant cette conversation, un de ces hommes, plus méchant que les
autres, ayant aperçu un anneau à mon doigt, me demanda ce qui était
autour; je le lui présentai; mais un de ses camarades, qui
paraissait s'intéresser à moi et qui craignit qu'on ne découvrît
quelque signe de royalisme, me dit: «Lisez-le vous-même.» Je lus
alors: «_Domine, salvum fac Regem, Delphinum et sororem._» Ce qui
veut dire en français: «Sauvez le Roi, le Dauphin et sa soeur.» Un
mouvement d'indignation saisit ceux qui m'entouraient: «Jetez à
terre cet anneau, s'écrièrent-ils, et foulez-le aux pieds.»--«C'est
impossible, leur dis-je; tout ce que je puis faire, si vous êtes
fâchés de le voir, c'est de le mettre dans ma poche; je suis
tendrement attachée à Mgr le Dauphin et à Madame, qui sont tous deux
des enfants charmants. Je donne, depuis plusieurs années, des soins
particuliers au premier, et je l'aime comme mon enfant; je ne puis
renier le sentiment que je porte dans mon coeur, et vous me
mépriseriez, j'en suis sûre, si je faisais ce que vous me
proposez.»--«Faites comme vous voudrez», dirent alors quelques-uns.
Et je mis l'anneau dans ma poche.
Quelques gens d'aussi mauvaise mine que ceux qui m'entouraient
vinrent, de l'autre bout de la cour, pour me demander de venir
donner des secours à une jolie femme qui se trouvait mal. J'y allai,
et je reconnus madame de Septeuil, qui était évanouie. Ceux qui la
secouraient essayaient en vain de la faire revenir; elle étouffait;
je commençai par la délacer. Un de ces gens-là, pour aller plus
vite, voulait couper le lacet avec un sabre; je frémis d'un tel
secours, mais plus encore quand je les entendis se dire entre eux:
«C'est dommage qu'elle soit mariée; elle aurait pu, pour se sauver,
épouser l'un de nous.» Que je remerciai Dieu de n'avoir pas Pauline
auprès de moi en cet instant! Pendant que je m'occupais à faire
revenir madame de Septeuil, un de ceux qui nous entouraient aperçut
à son cou un médaillon sur lequel était le portrait de son mari; le
prenant pour celui du Roi, il s'approcha de moi et me dit tout bas:
«Cachez ceci dans votre poche, car si on le trouvait dans la
sienne, cela pourrait lui nuire.» Je ne pus m'empêcher de rire de la
sensibilité de cet homme, qui l'engageait à me demander de prendre
sur moi une chose qui lui paraissait si dangereuse à conserver, et
je m'étonnais de plus en plus de ce mélange de pitié et de férocité
qui existait dans ceux qui m'entouraient. Quand madame de Septeuil
fut revenue de son évanouissement, ces mêmes hommes la consolèrent,
l'encouragèrent, et, émus de compassion, ils la firent sortir de la
cour et la ramenèrent chez elle.
Pendant ce temps, M. Hardi, mon libérateur, ne m'oubliait pas, et
s'occupait à tenir la promesse qu'il avait faite à Pauline
d'employer tous ses moyens pour me sauver. Pour éloigner vis-à-vis
de ces gens-là toute idée de rapport entre moi et la malheureuse
princesse de Lamballe, il fit passer à ce tribunal, avant moi, un
grand nombre de malfaiteurs qu'on y devait juger, et tous ceux qui
se trouvaient marqués étaient impitoyablement massacrés. J'en vis
passer un qui me fit un mal affreux. Il portait déjà sur son visage
l'empreinte de la mort, tant sa frayeur était grande; il implorait
en sanglotant la pitié de ceux qui le conduisaient. J'étais
entourée, en ce moment, de gens à figure atroce, et qui ne me
cachaient pas le sort qui m'était destiné. M. Hardi, qui sentit que
j'étais perdue s'ils entraient au tribunal, forma le projet de les
enivrer. Il y parvint avec le secours d'un nommé Labre, gendarme,
et d'un excellent petit homme, appelé Gremet, qui était venu au
secours de mademoiselle de Hanère, fille de la concierge de la
Force. Elle lui avait demandé, lorsqu'il l'eut mise en sûreté, de
travailler à me sauver, et, en effet, il ne me quitta que lorsqu'il
m'eut ramenée chez moi. Ces misérables qu'on avait enivrés, ne
pouvant plus se tenir sur leurs jambes, furent obligés de s'en aller
coucher, et ceux qui restaient s'adoucissaient sensiblement,
nommément deux d'entre eux, qui étaient toujours à côté de moi.
Plusieurs gardes nationaux commencèrent alors à me marquer de
l'intérêt, et me dirent: «Vous nous avez toujours bien traités aux
Tuileries, et bien différemment de la princesse de Tarente, qui
était si fière avec nous; vous en allez trouver la récompense.» Ce
propos me fit trembler pour elle, et je cherchai à les dissuader de
cette idée, en leur disant qu'elle était, malgré cet extérieur, la
bonté même, et qu'elle aurait été la première à les obliger, s'ils
eussent été dans le cas d'avoir recours à elle. Quand les gardes
nationaux me virent prête à entrer au tribunal, ils voulurent me
donner le bras; mais ceux qui me tenaient s'y opposèrent: «Nous
avons toujours été auprès d'elle lorsqu'elle courait les plus grands
dangers, répliquèrent-ils; nous ne la quitterons pas quand nous la
voyons au moment d'être sauvée.» Ils cherchaient à m'inspirer de la
confiance, et elle redoubla quand j'aperçus M. Hardi, que je vis
clairement n'être là que pour me protéger.
Après avoir passé dans cette cour quatre mortelles heures, qu'on
pourrait appeler quatre heures d'agonie, je me présentai au
tribunal d'un air calme et tranquille. Je restai environ dix
minutes, pendant lesquelles on me fit diverses questions sur ce
qui s'était passé aux Tuileries. Je répondis avec simplicité; et
comme on allait me mettre en liberté, un de ces monstres, qui ne
respirait que le carnage, m'interpella en me disant: «Vous étiez
du voyage de Varennes?»--«Nous ne sommes ici, dit le président,
que pour juger les crimes commis le 10 août.» Je pris alors la
parole et je dis à cet homme: «Que voulez-vous savoir? je vous
répondrai.» Honteux du peu d'effet que faisait sa question, il se
tut; et le président, voyant le moment favorable pour me sauver,
se pressa de mettre aux voix la question de ma libération ou de
ma mort; et le cri de: _Vive la nation!_ que je savais être celui
du salut, m'apprit que j'étais sauvée. On me conduisit à la porte
de la prison, et lorsque je fus au moment de passer le guichet,
ces mêmes hommes, qui étaient prêts à me massacrer, se jetèrent
sur moi pour m'embrasser et me féliciter d'avoir échappé au
danger qui me menaçait. Cela me fit horreur, mais il n'y avait
pas moyen de s'y refuser. J'en éprouvai une bien plus vive
lorsque, sortant de la rue des Ballets pour entrer dans la rue
Saint-Antoine, je vis comme une montagne de débris des corps de
ceux qui avaient été massacrés, de vêtements déchirés et couverts
de boue, entourés d'une populace furieuse qui voulait que je
montasse dessus pour crier: _Vive la nation!_ A ce spectacle, mes
forces m'abandonnèrent, je me trouvai mal. Mes conducteurs
crièrent pour moi, et je ne repris connaissance qu'en entrant
dans un fiacre, dont on fit descendre un homme, qui, effrayé de
tout ce qu'il voyait, ne se fit pas presser pour en sortir. Ce
fiacre fut entouré de ces mêmes personnes qui étaient à côté de
moi dans la cour de la Force. Trois d'entre eux se placèrent avec
moi dans la voiture, deux autres à chaque portière et un autre à
côté du cocher. Ils eurent pour moi, tout le long du chemin, des
attentions inimaginables, recommandant au cocher d'éviter les
rues où je pourrais trouver des objets effrayants, et ils me
demandèrent où je voulais aller. Je me fis conduire chez cette
bonne marquise de Lède, qui me reçut avec la tendresse d'une
mère, et qui, dans l'excès de sa joie, voulait récompenser
généreusement ceux qui m'avaient amenée chez elle. Quoique leur
extérieur n'annonçât rien moins que l'opulence, nous ne pûmes les
décider à rien accepter.
Pendant le chemin, je remarquai avec étonnement l'extrême désir
qu'ils témoignaient de me voir en sûreté. Ils pressaient le cocher
pour le faire aller plus vite, et chacun d'eux paraissait être
personnellement intéressé à ma conservation. J'oubliais de dire que
ceux qui refusèrent l'argent que je voulus leur donner, me dirent
qu'ils avaient voulu me sauver, parce que j'étais innocente des
crimes qui m'étaient imputés; qu'ils se trouvaient heureux d'avoir
réussi, et qu'ils ne voulaient rien recevoir, parce qu'on ne se
faisait pas payer pour avoir été juste. Tout ce que je pus obtenir
d'eux fut que chacun me donnât son nom, espérant pouvoir les
récompenser un jour des services que j'en avais reçus.
Un jeune Marseillais, qui paraissait s'être vivement intéressé à mon
sort, revint le lendemain savoir de mes nouvelles et m'engager à
quitter Paris, où je ne serais pas en sûreté si les alliés
approchaient. Je fis de nouvelles instances pour leur faire accepter
une marque de reconnaissance, et je n'en ai plus entendu parler
depuis. J'ai pu être utile à deux d'entre eux; les deux autres sont
probablement morts, car ils ne sont pas revenus chez moi.
Les expressions me manquent pour exprimer ma reconnaissance de tout
ce que fit pour nous madame de Lède dans les cruelles circonstances
où nous nous trouvions. Elle fut pour nous ce qu'aurait été la mère
la plus tendre; elle nous prodigua les soins les plus empressés et
les plus touchants. Je l'avais toujours tendrement aimée; je la
soignais le mieux qu'il m'était possible, et elle me prouva qu'elle
n'avait pas été insensible à mes soins. Son grand âge et sa grande
faiblesse n'avaient point altéré la délicatesse de ses sentiments.
Toujours bonne, douce, aimable, j'éprouvais auprès d'elle la seule
consolation dont mon coeur pouvait être susceptible; mais, hélas!
elle ne devait pas être de longue durée.
Il y avait à peine une heure que j'étais chez elle, lorsqu'on me dit
qu'un homme demandait à me parler. C'était M. Hardi, qui, en
m'assurant que ma chère Pauline se portait bien, ajouta qu'il ne
voulait pas me dire encore où elle était, de peur que mon
empressement à la revoir ne lui fût nuisible; mais que s'il n'y
avait pas d'inconvénient un peu plus tard, il me donnerait son
adresse pour que je l'envoyasse chercher. Je voulus lui témoigner ma
reconnaissance: «Ne parlez pas de cela, dit-il, vous m'affligeriez.»
Je lui demandai au moins son adresse; il me la refusa et s'éclipsa.
Il revint deux heures après m'apporter le nom et la rue où logeait
Babet des Hayes, qui était celle qui avait retiré Pauline. Madame la
comtesse de Charry, fille de madame de Lupé, parvint à la trouver,
et avant sept heures Pauline était entre mes bras! On peut juger de
l'émotion avec laquelle nous nous embrassâmes, et que de sentiments
se confondirent dans notre première entrevue. Je ne pus soutenir
tant d'assauts, et je tombai dans un abattement excessif. Cette
bonne madame de Lède voulait que je prisse un peu de nourriture;
mais mon gosier était tellement serré, que je ne pouvais rien
avaler. On me fit coucher, et je m'endormis d'excès de fatigue.
Il y avait à peine une heure que j'étais couchée, que ce Truchon,
dont j'ai déjà parlé, vint nous demander que nous lui donnassions un
petit mot d'écrit par lequel nous nous engagions à lui représenter
Pauline quand il la demanderait. Pauline, ne voulant rien écrire
sans mon aveu, entra dans ma chambre; je me réveillai avec horreur,
croyant, avec raison, entendre le son d'une de ces voix sinistres
auxquelles mes oreilles n'étaient que trop accoutumées. Je lui
donnai un mot insignifiant que je signai; c'était tout ce qu'il
voulait, et je n'en ai plus entendu parler. J'ai toujours cru qu'il
voulait se faire un rempart de ce billet, si les choses tournaient
en notre faveur, et M. Hardi n'en doutait pas. En sortant de la
maison, il dit aux gens de madame de Lède qu'il ne fallait pas que
Pauline en sortît sans son aveu, paroles qu'ils retinrent avec soin,
car ils étaient tous de grands patriotes et avaient beaucoup de
considération pour un membre de la Commune.
Nous étions, Pauline et moi, comblées de marques d'amitié de cette
bonne madame de Lède. Je me faisais un bonheur de la soigner et de
partager avec elle les dangers qu'elle pouvait courir, lorsque je
vis arriver chez moi M. Hardi, qui m'engagea à quitter Paris, où
nous n'étions pas en sûreté: «Non, lui dis-je, je ne quitterai pas
madame de Lède, que je regarde comme une mère, dans l'état de
faiblesse où la réduisent des événements beaucoup trop forts pour
son âge; je vivrai ou mourrai avec elle.»--«C'est fort bien pour
vous, qui n'avez, dit-il, que les risques de chacun à courir,
puisque vous avez été jugée et innocentée; il n'en est pas de même
pour mademoiselle Pauline, qui, ayant été sauvée de la prison,
pourrait être reprise et y être reconduite.» Et il me répéta que
c'était très-sérieusement qu'il me donnait le conseil de l'éloigner
de Paris, le plus promptement possible et de manière que personne ne
pût découvrir le lieu de sa retraite, et qu'il viendrait le
lendemain savoir ma détermination.