deux chambres à chaque étage, et une petite qui servait de passage
de l'une à l'autre. On y plaça la princesse de Lamballe, et la Reine
occupa la seconde chambre, en face de celle de Mgr le Dauphin. Le
Roi logea au-dessus de la Reine, et l'on établit un corps de garde
dans la chambre à côté de la sienne. Madame Élisabeth fut établie
dans une cuisine, qui donnait sur ce corps de garde et dont la
saleté était affreuse. Cette princesse, qui joignait à une vertu
d'ange une bonté sans pareille, dit sur-le-champ à Pauline qu'elle
voulait se charger d'elle, et fit placer dans sa chambre un lit de
sangle à côté du sien. Nous ne pourrons jamais oublier toutes les
marques de bonté qu'elle en reçut pendant le temps qu'il nous fut
permis d'habiter avec elle ce triste séjour.
Comme la chambre de la Reine était la plus grande, on s'y réunissait
toute la journée, et le Roi lui-même y descendait dès le matin.
Leurs Majestés n'éprouvèrent pas même la consolation d'y être seules
avec leur famille; un commissaire de la Commune, que l'on changeait
d'heure en heure, était toujours dans la chambre où elles se
tenaient. La famille royale leur parlait à tous avec une telle
bonté, qu'elle parvint à en adoucir plusieurs.
On descendait à l'heure des repas dans une pièce au-dessous de la
chambre de la Reine, qui servait de salle à manger, et, sur les cinq
heures du soir, Leurs Majestés se promenaient dans le jardin, car
elles n'osaient laisser promener seul Mgr le Dauphin, de peur de
donner aux commissaires l'idée de s'en emparer. Elles y entendaient
quelquefois de bien mauvais propos, qu'elles ne faisaient pas
semblant d'entendre, et la promenade durait même assez longtemps
pour faire prendre l'air aux deux enfants à qui il était bien
nécessaire, la famille royale s'oubliant elle-même pour ne s'occuper
que de ce qui l'entourait.
Il y avait, à côté de la salle à manger, une bibliothèque, que
Truchon, un des commissaires de la Commune, fit remarquer à Leurs
Majestés. Elles y prirent quelques livres pour elles et pour leurs
enfants. Le Roi prit, entre autres, le premier volume des _Études de
la nature_, par Bernardin de Saint-Pierre, ce qui donna occasion à
Truchon de parler du mérite de cet ouvrage. Il débutait par une
dédicace, qui était l'éloge le plus vrai des vertus de Sa Majesté.
Il ne put s'empêcher de nous le faire voir; et le contraste de sa
situation avec celle du temps où ce livre avait été imprimé nous fit
faire de douloureuses réflexions.
Ce Truchon, membre de la Commune de Paris, était un mauvais sujet;
il était accusé de bigamie et avait une condamnation contre lui.
Pour être méconnu, il avait laissé croître sa barbe, qui était d'une
si grande longueur, qu'on l'appelait l'homme à la grande barbe. Il
paraissait avoir reçu de l'éducation par sa manière de s'énoncer et
ses formes polies, bien différentes de celles de ses camarades,
quand il adressait la parole à Leurs Majestés.
On voyait s'élever avec rapidité les murs du jardin du Temple.
Palloy, qui avait été nommé architecte de cette prison, montra au
Roi le plan de l'appartement qui lui était destiné dans la grande
tour, ainsi que celui de la famille royale. Péthion et Santerre
venaient quelquefois les visiter, et les voyant toujours avec ce
calme que la bonne conscience seule peut donner, ils en étaient tout
étonnés. Quelques municipaux, plus humains que le grand nombre
d'entre eux, cherchaient à donner quelques consolations à Leurs
Majestés, mais toujours avec circonspection, par la peur d'être
dénoncés.
MM. de Chamilly et Hue redoublaient de soins et d'attentions pour le
service de Leurs Majestés et de la famille royale; ils ne se
donnaient pas un moment de repos pendant tout le cours de la
journée. Madame de Saint-Brice se conduisit aussi très-bien.
Mesdames Thibaut et Navarre justifiaient tous les jours la confiance
qu'avaient en elles la Reine et Madame Élisabeth; et c'était une
consolation pour la famille royale d'être entourée de si fidèles
serviteurs.
Elle était l'unique objet de nos pensées, et nous n'étions occupées,
Pauline et moi, qu'à adoucir l'horreur de sa situation, par notre
respect et notre dévouement. Elle était si touchée de la plus légère
attention et le témoignait d'une manière si affectueuse, qu'il était
impossible de ne pas lui être attaché au delà de toute expression.
Mgr le Dauphin et Madame étaient charmants pour Pauline; ils lui
témoignaient l'amitié la plus touchante, et le Roi et la Reine la
comblaient de bontés. Nous cherchions, l'une et l'autre, à faire
entrer dans leur coeur quelque rayon d'espérance, et nous nous
flattions que tant de vertus pourraient fléchir la colère céleste.
Mais l'arrêt de la Providence était prononcé: elle voulait punir
cette France si coupable, et jadis si orgueilleuse de son amour
pour ses rois; elle permit que l'esprit de vertige l'aveuglât au
point de la conduire aux plus grands excès.
Nous vîmes bien, dans la journée du 18 (samedi), quelques
pourparlers entre les municipaux, qui nous donnèrent de
l'inquiétude; et l'un d'eux, qui n'osait s'expliquer ouvertement,
chercha à nous faire entendre que nous étions au moment d'être
séparés de la famille royale; mais ce qu'il disait était si peu
intelligible que nous n'y pûmes rien comprendre. Nous nous couchâmes
comme à l'ordinaire, et comme je commençais à m'endormir, madame de
Saint-Brice m'éveilla, en m'avertissant qu'on arrêtait madame de
Lamballe. L'instant d'après, nous vîmes arriver dans ma chambre un
municipal qui nous dit de nous habiller promptement; qu'il avait
reçu l'ordre de nous conduire à la Commune pour y subir un
interrogatoire, après lequel nous serions ramenées au Temple. Le
même ordre fut intimé à Pauline, dans la chambre de Madame
Élisabeth. Il n'y avait qu'à obéir, dans la position où nous étions.
Nous nous habillâmes et nous nous rendîmes ensuite chez la Reine,
entre les mains de laquelle je remis ce cher petit prince, dont on
porta le lit dans sa chambre, sans qu'il se fût réveillé. Je
m'abstins de le regarder pour ne pas ébranler le courage dont nous
allions avoir tant de besoin, pour ne donner aucune prise sur nous
et reprendre, s'il était possible, une place que nous quittions avec
tant de regret. La Reine vint sur-le-champ dans la chambre de
madame la princesse de Lamballe, dont elle se sépara avec une vive
douleur. Elle nous témoigna, à Pauline et à moi, la sensibilité la
plus touchante, et me dit tout bas: «Si nous ne sommes pas assez
heureux pour nous revoir, soignez bien madame de Lamballe; dans
toutes les occasions essentielles prenez la parole, et évitez-lui,
autant que possible, d'avoir à répondre à des questions captieuses
et embarrassantes.» Madame était tout interdite et bien affligée de
nous voir emmener. Madame Élisabeth arriva de son côté et se joignit
à la Reine pour nous encourager. Nous embrassâmes pour la dernière
fois ces augustes princesses, et nous nous arrachâmes, la mort dans
l'âme, d'un lieu que nous rendait si chère la pensée de pouvoir être
de quelque consolation à nos malheureux souverains.
Nous traversâmes les souterrains à la lueur des flambeaux; trois
fiacres nous attendaient dans la cour. Madame la princesse de
Lamballe, ma fille Pauline et moi, montâmes dans le premier, les
femmes de la famille royale dans le second, et MM. de Chamilly et
Hue dans le troisième. Un municipal était dans chaque voiture, qui
était escortée par des gendarmes et entourée de flambeaux. Rien ne
ressemblait plus à une pompe funèbre que notre translation du Temple
à l'Hôtel de ville; et, pour que rien ne manquât à l'impression
qu'on cherchait à nous faire éprouver, on nous y fit entrer par
cette horrible petite porte par laquelle passaient les criminels qui
allaient subir leur supplice. On nous conduisit tous dans une grande
salle, chacun entre deux gendarmes, qui ne nous permettaient pas
même de nous regarder. On commença par interroger MM. Hue et de
Chamilly, puis mesdames Thibaut, Navarre et Saint-Brice; et, vers
trois heures du matin, on fit appeler madame la princesse de
Lamballe. Son interrogatoire ne fut pas long. Le mien le fut
davantage; et je fus injuriée, en passant, par des femmes, espèces
de furies qui ne quittaient pas ce triste lieu. Comme les séances de
jour et de nuit étaient publiques, elles se relayaient, et il y en
avait toujours dans la salle. En y entrant, je demandai qu'on me
permît de conserver ma fille avec moi après l'interrogatoire. On me
répondit durement qu'elle ne courait aucun danger, étant sous la
garde du peuple. J'étais montée sur une estrade, en présence d'une
foule de peuple qui remplissait la salle. Il y avait aussi des
tribunes remplies d'hommes et de femmes.
Billaud de Varennes interrogeait, et un secrétaire inscrivait les
demandes et les réponses. Comme elles se prolongeaient infiniment,
et que j'étais très-fatiguée, je crus pouvoir m'asseoir sur un banc
qui était derrière moi. Un grand nombre de voix s'écrièrent: «Elle
doit rester debout devant son souverain.» Mais sur l'observation de
Billaud de Varennes, qu'un criminel avait le droit de s'asseoir sur
la sellette, on me laissa m'asseoir. On me questionna de toutes les
manières sur ce que faisaient le Roi et la Reine, sur les personnes
qu'ils voyaient; on me demanda ce qu'ils pensaient de tout ce qui se
passait, me sommant de donner tous les détails dont je pouvais me
rappeler sur leur vie ordinaire et sur la journée du 10 août;
quelles étaient les personnes qui étaient autour d'eux dans la nuit
qui précéda cette horrible journée. Mes réponses furent courtes et
précises: «Ma position de gouvernante du jeune prince m'obligeant à
ne le pas perdre de vue, et passant toutes les nuits dans sa
chambre, j'étais peu au courant de ce qui se passait ailleurs», leur
répondis-je. Comme on se rappela que j'avais été du voyage de
Varennes, on me demanda comment j'avais osé l'accompagner dans cette
fuite. Ma réponse fut simple: «J'ai fait serment de ne le jamais
quitter, je ne pouvais m'en séparer; et je lui étais d'ailleurs trop
attachée pour l'abandonner lorsqu'il pouvait courir quelque danger,
et ne pas chercher à conserver sa vie, même aux dépens de la mienne,
si je ne le pouvais qu'à ce prix.» Cette réponse me valut quelques
applaudissements, et je repris alors un peu l'espoir de retourner
auprès de nos malheureux souverains. On trouva mes réponses
raisonnables, et je n'éprouvai ni huées ni malveillances. Nous
avions un grand soin, madame de Lamballe, ma fille et moi, d'éviter
tout ce qui pouvait choquer cette multitude, qui trouva tant de
simplicité dans nos personnes et dans nos réponses, que nous fûmes
au moment d'être renvoyées au Temple; et même, lorsque Manuel vint
parler de nous envoyer à la Force, plusieurs voix s'écrièrent qu'il
n'y avait plus de place; mais Manuel, qui l'avait décidé, répliqua
d'un ton goguenard qu'il y en avait toujours pour les dames chez un
peuple aussi galant que les Français. Et cette plaisanterie, qui eut
tout le succès qu'il en attendait, détermina notre entrée à la
Force.
Nous fûmes conduites, après notre interrogatoire, dans le cabinet de
Tallien, balancées entre la crainte et l'espérance. Un de ses
secrétaires, ému de pitié à la vue de notre situation, alla voir ce
qui se passait à l'assemblée de la Commune, et nous donna l'espoir
de retourner au Temple; mais une demi-heure après, étant encore
retourné à cette assemblée, il revint, ne nous dit mot, et nous
regardant: «Non, dit-il, je n'y puis plus tenir.» Il sortit de la
chambre, et nous ne le vîmes plus. Nous ne pûmes douter alors que
notre sort fût décidé; nous nous regardâmes tristement, et la bonne
princesse me serra la main en me disant: «J'espère au moins que nous
ne nous quitterons pas.» Elle montra dans cette occasion, et pendant
tout le temps qu'elle fut au Temple et à la Force, un courage qui ne
se démentit pas un instant[5].
[5] Madame la princesse de Lamballe était sujette à des attaques
de nerfs qui la rendaient très-malade. La Reine, craignant qu'il
ne lui en prît au Temple, fit l'impossible pour l'engager à
rester chez elle. Un commencement d'attaque qu'elle eut dans la
loge du logographe, et qui l'obligea de la quitter pendant les
quelques heures qu'elle passa dans le bâtiment des Feuillants,
parut favorable à la Reine pour redoubler ses instances; mais
comme ce mouvement de nerfs n'eut aucune suite, elle insista pour
rester avec Sa Majesté, qui paraissait avoir un pressentiment de
sa destinée; et sur ce que je lui parlais de la peine qu'avait
eue la Reine, en la voyant persister dans la résolution, elle
m'avoua que si son attaque avait eu sa suite ordinaire, elle
aurait tellement senti l'impossibilité de se risquer à subir une
captivité, qu'elle aurait été chez M. le duc de Penthièvre
aussitôt qu'elle aurait été remise, et serait partie de là pour
l'Angleterre. Qu'il est douloureux de lui avoir vu payer tant de
dévouement par une fin aussi déplorable!
M. le duc de Penthièvre, qui l'aimait tendrement, fit l'impossible
pour la sauver. Il se faisait envoyer d'heure en heure des
courriers pour en savoir des nouvelles. Il faisait chaque jour
offrir à la Commune des sommes énormes. Il en vint même jusqu'à
offrir la moitié de sa fortune. (Je tiens ceci de M. Mars,
sous-préfet de Dreux et membre du conseil.) La mort de madame de
Lamballe plongea le prince dans la plus profonde douleur; celle du
Roi y mit le comble. Sa santé dépérit de jour en jour, et il
succomba peu de temps après sous le poids de tant de douleurs
qu'il n'eut pas la force de supporter.
M. Hue fut le seul qui eut la permission de revenir au Temple; mais
ce ne fut pas pour longtemps. Peu de jours après, il fut incarcéré
de nouveau, et n'échappa que par une espèce de miracle aux massacres
des 2 et 3 septembre.
Manuel, qui ne négligeait aucune occasion de plaire au peuple
souverain, voulut lui donner le plaisir de notre translation à la
Force. Il nous y fit conduire à midi, dans trois fiacres escortés
par la gendarmerie. Comme c'était un jour de dimanche, une foule
de curieux se portèrent sur notre passage, et nous fûmes
accablées d'injures pendant notre trajet de l'Hôtel de ville à la
Force. Nous y entrâmes par la rue des Ballets, et nous restâmes
tous dans la salle du conseil, pendant qu'on inscrivait nos noms
sur le registre de madame de Hanère, concierge de cette prison.
C'était une très-bonne femme, qui avait avec elle une fille qui
fut parfaite sous tous les rapports.
Quand nos noms furent inscrits, Pauline et moi fûmes conduites dans
deux cachots de cette prison, séparés l'un de l'autre; et madame la
princesse de Lamballe dans une chambre un peu meilleure. Je fis
l'impossible pour ne point être séparée de ma chère Pauline; et
voyant que je ne pouvais rien gagner sur le coeur endurci de nos
municipaux, je leur reprochai avec la plus grande véhémence
l'inconvenance de séparer de sa mère une jeune personne de son âge;
et je me laissai aller à toute l'impétuosité de ma douleur sans
ménager aucune de mes expressions.
J'entrai dans mon cachot la mort dans l'âme, et dans un tel
désespoir, que le guichetier, appelé François, et qui était un bon
homme, eut pitié de moi, et m'assura qu'il aurait le plus grand soin
de ma fille, qui était confiée à sa garde. L'état de cet homme et
son âge de vingt-cinq ans me rassuraient médiocrement. L'idée de
tout ce que ma pauvre Pauline pouvait avoir à supporter me mettait
dans une agitation sans bornes, à laquelle succédait un abattement
excessif. On m'apporta à dîner; il me fut impossible de rien avaler,
et je souffrais au delà de tout ce que l'on peut imaginer. Le pauvre
guichetier, affligé de me voir dans un état aussi violent, vint me
faire la confidence que ma fille était au-dessus de moi, et qu'il
lui avait donné un petit barbet pour lui tenir compagnie.
L'attention de cet homme me toucha, et je commençai à espérer que la
Providence viendrait à notre secours. Je me mis à genoux; j'implorai
la miséricorde de Dieu pour elle et pour moi, et je le priai de
donner à cette pauvre enfant le courage qui me manquait. Elle fut
mise d'abord dans un cachot si bas, qu'elle ne pouvait s'y tenir
debout; mais, comme il y manquait plusieurs carreaux de vitre, on
l'en fit changer, et elle en eut un autre un peu moins mauvais que
le premier.
M. Hardi, car c'est ainsi que s'appelait celui à qui Pauline et moi
devons la conservation de notre existence, témoin de mon désespoir,
fut trouver Manuel et lui représenta que c'était une barbarie
inutile de séparer la mère et la fille, et le fit consentir à nous
réunir. J'étais loin de l'espérer, et je fus bien étonnée d'entendre
ouvrir ma porte à sept heures du soir, et de voir entrer Manuel et
Pauline dans ma chambre. Je n'ai jamais éprouvé dans ma vie de
satisfaction plus vive. Nous nous jetâmes dans les bras l'une de
l'autre, sans pouvoir exprimer une parole, et avec un tel
sentiment, que Manuel en fut attendri. Nous lui témoignâmes ensuite
notre reconnaissance avec une telle vivacité, qu'il en fut ému au
point de verser quelques larmes, et il m'offrit de m'amener aussi
madame de Lamballe. Quoique ce fût naturellement à nous à l'aller
trouver, je ne fis aucune objection, de peur de refroidir sa bonne
volonté, et je lui en témoignai le plus grand désir. Il sortit
sur-le-champ pour l'aller chercher et l'amena dans ma chambre. Nous
le remerciâmes de bien bon coeur; et cette bonne princesse, ne
voulant plus nous quitter, demanda qu'il lui fût permis d'occuper le
second lit qui était dans mon cachot. Pauline, qui vit la répugnance
qu'elle avait à passer la nuit seule dans cette prison, offrit de
retourner dans la sienne, et Manuel nous proposa de nous établir
toutes trois, le lendemain, dans la chambre où avait été mise
d'abord cette princesse, comme étant plus saine et plus commode que
la mienne. Ce n'était pas difficile, car celle-ci était un vrai
cachot, privé d'air, n'ayant pour toute fenêtre que trois carreaux
de vitre, et d'une humidité si excessive, que je fus enrhumée pour y
avoir couché une seule nuit.
Le lendemain, à huit heures du matin, Manuel vint lui-même nous
conduire dans la chambre de madame de Lamballe, où nous fûmes toutes
trois réunies. On nous permit de faire venir de chez nous ce dont
nous avions besoin. Comme Pauline et moi n'avions rien sauvé des
Tuileries, et que nous ne possédions que ce qui était dans notre
cassette, nous n'abusâmes pas de la permission, et nous louâmes ce
qui nous était absolument nécessaire et dont nous ne pouvions nous
passer.
On nous renvoya le lendemain notre cassette, et la Reine, voulant
nous montrer qu'elle était bien occupée de nous, nous fit dire
qu'elle avait fait elle-même notre cassette; et comme elle
n'oubliait jamais rien de ce qui pouvait être utile aux personnes
qui lui étaient attachées, elle m'envoya la moitié de sa flanelle
d'Angleterre, ajoutant qu'elle me l'aurait donnée tout entière, si
elle n'avait craint d'avoir de la peine à la ravoir. Quelle bonté
dans une situation telle que la sienne! J'en fus profondément
touchée, et désolée de ne pouvoir lui exprimer tout ce que mon coeur
éprouvait en ce moment.
Nous cherchâmes à rendre notre situation moins pénible dans ce
triste séjour, en partageant notre temps en diverses occupations,
telles que le soin de notre chambre, le travail et la lecture. Nos
pensées se portaient toujours vers le Temple, et nous nous livrions
quelquefois à l'espoir que les étrangers en imposeraient à nos
persécuteurs; qu'ils prendraient le Roi pour médiateur, et que nous
sortirions saines et sauves de cette prison pour nous retrouver
auprès de la famille royale. Madame la princesse de Lamballe fut
parfaite dans sa triste situation. Douce, bonne, obligeante, elle
nous rendait tous les petits services qui étaient en son pouvoir.
Pauline et moi étions sans cesse occupées d'elle, et nous avions au
moins la consolation, dans nos malheurs, de n'avoir qu'un coeur et
qu'un esprit. Cette bonne princesse voulait qu'on lui parlât avec
franchise, et sur ce que je lui disais qu'après une conduite aussi
honorable que la sienne, elle ne devait plus se permettre de petits
enfantillages, qui lui faisaient tort, et commencer au contraire une
nouvelle existence, elle me répondit avec douceur qu'elle en avait
déjà formé la résolution, ainsi que celle de revenir à ses principes
religieux, qu'elle avait un peu négligés. Elle avait pris Pauline en
amitié et nous disait journellement les choses les plus aimables sur
le bonheur qu'elle éprouvait de nous avoir avec elle. Il nous fut
impossible de ne pas prendre pour elle un véritable attachement;
aussi fûmes-nous profondément affligées quand nous apprîmes la fin
cruelle de cette pauvre malheureuse princesse.
Nous eûmes encore une fois la visite de Manuel pendant notre séjour
à la Force. Nous lui demandâmes des nouvelles du Roi et de sa
famille: «Vous savez que je n'aime pas les rois», fut sa première
réponse; mais lui ayant répliqué avec douceur qu'il devait trouver
tout simple que nous aimions le nôtre, et que nous fussions bien
occupées de toute la famille royale, il nous assura qu'ils se
portaient tous bien, et remit en même temps à madame de Lamballe
une lettre de M. le duc de Penthièvre. Il nous permit de lui-même
d'écrire quelques mots décachetés et de recevoir les lettres qui
nous seraient adressées. J'usai de cette permission pour donner de
nos nouvelles à cette bonne marquise de Lède, dont le grand âge ne
donnait aucun soupçon; car, dans notre affreuse position, j'aurais
été bien fâchée de donner connaissance d'un seul de nos parents et
amis. Manuel dit aussi à François, notre guichetier, qu'il pouvait
nous promener le soir dans la cour de la Force; nous y allâmes dès
le même soir, à huit heures, et cette triste promenade nous faisait
cependant un petit délassement.
Un soir que nous étions dans cette cour, nous y vîmes arriver madame
de Septeuil, femme du premier valet de chambre du Roi. Nous
accourûmes auprès d'elle pour savoir ce qui se passait; car, depuis
notre entrée au Temple, nous étions dans la plus complète ignorance
sur ce qui nous intéressait si vivement. Quel fut notre étonnement
de trouver une petite femme uniquement occupée d'elle, et d'une si
complète indifférence sur tout autre objet, que nous ne pûmes rien
apprendre par elle de ce que nous désirions savoir! Elle voulait
qu'on la mît dans notre chambre; mais madame de Lamballe pria
François de nous laisser seules entre nous, et on la logea ailleurs.
Nous fûmes un jour bien étonnées de voir entrer dans notre chambre
un inconnu, qui venait, disait-il, nous donner des nouvelles de
madame de Tarente, qui était à l'Abbaye, et qui l'avait prié de lui
en donner des nôtres. Il nous parla beaucoup d'elle, de son grand
courage, et avait l'air de chercher à s'insinuer dans notre esprit.
Il nous fit entendre qu'il était ce du Verrier qui avait été chargé
de différentes missions. Nous répondîmes avec prudence à toutes ses
questions, ne pouvant croire qu'on eût laissé entrer d'autres
individus dans notre triste séjour que ceux qui s'offraient à jouer
le rôle de mouton de prison. Il nous dit qu'il reviendrait nous
voir, mais nous ne le vîmes plus.
Nous eûmes encore la visite de ce vilain Colonges, qui était dans la
voiture du Roi lorsqu'il fut conduit au Temple. Il portait un paquet
de grosses chemises, qu'il remit à madame de Lamballe; et, nous
regardant toutes avec un air ironique, il ajouta: «Il est d'usage,
mesdames, de travailler dans les prisons; je vous apporte des
chemises à faire pour nos frères d'armes; vous êtes sûrement trop
bonnes patriotes pour n'y pas travailler avec plaisir.»--«Tout ce
qui peut être utile à nos compatriotes, lui répondit doucement
madame de Lamballe, ne sera jamais rejeté par nous.» François, qui
voyait que c'était une moquerie, nous retira les chemises, et nous
n'entendîmes plus parler de ce misérable, qui mourut, peu d'années
après, dans des accès de rage épouvantables. Ce François était un
excellent homme, qui nous avait dit plus d'une fois qu'il nous
sauverait, s'il y avait un mouvement dans Paris. Il avait bien la
volonté, mais non pas, malheureusement, le moyen de pouvoir exécuter
sa promesse.