La famille royale occupa d'abord la petite tour; il n'y avait que

deux chambres à chaque étage, et une petite qui servait de passage

de l'une à l'autre. On y plaça la princesse de Lamballe, et la Reine

occupa la seconde chambre, en face de celle de Mgr le Dauphin. Le

Roi logea au-dessus de la Reine, et l'on établit un corps de garde

dans la chambre à côté de la sienne. Madame Élisabeth fut établie

dans une cuisine, qui donnait sur ce corps de garde et dont la

saleté était affreuse. Cette princesse, qui joignait à une vertu

d'ange une bonté sans pareille, dit sur-le-champ à Pauline qu'elle

voulait se charger d'elle, et fit placer dans sa chambre un lit de

sangle à côté du sien. Nous ne pourrons jamais oublier toutes les

marques de bonté qu'elle en reçut pendant le temps qu'il nous fut

permis d'habiter avec elle ce triste séjour.

Comme la chambre de la Reine était la plus grande, on s'y réunissait

toute la journée, et le Roi lui-même y descendait dès le matin.

Leurs Majestés n'éprouvèrent pas même la consolation d'y être seules

avec leur famille; un commissaire de la Commune, que l'on changeait

d'heure en heure, était toujours dans la chambre où elles se

tenaient. La famille royale leur parlait à tous avec une telle

bonté, qu'elle parvint à en adoucir plusieurs.

On descendait à l'heure des repas dans une pièce au-dessous de la

chambre de la Reine, qui servait de salle à manger, et, sur les cinq

heures du soir, Leurs Majestés se promenaient dans le jardin, car

elles n'osaient laisser promener seul Mgr le Dauphin, de peur de

donner aux commissaires l'idée de s'en emparer. Elles y entendaient

quelquefois de bien mauvais propos, qu'elles ne faisaient pas

semblant d'entendre, et la promenade durait même assez longtemps

pour faire prendre l'air aux deux enfants à qui il était bien

nécessaire, la famille royale s'oubliant elle-même pour ne s'occuper

que de ce qui l'entourait.

Il y avait, à côté de la salle à manger, une bibliothèque, que

Truchon, un des commissaires de la Commune, fit remarquer à Leurs

Majestés. Elles y prirent quelques livres pour elles et pour leurs

enfants. Le Roi prit, entre autres, le premier volume des _Études de

la nature_, par Bernardin de Saint-Pierre, ce qui donna occasion à

Truchon de parler du mérite de cet ouvrage. Il débutait par une

dédicace, qui était l'éloge le plus vrai des vertus de Sa Majesté.

Il ne put s'empêcher de nous le faire voir; et le contraste de sa

situation avec celle du temps où ce livre avait été imprimé nous fit

faire de douloureuses réflexions.

Ce Truchon, membre de la Commune de Paris, était un mauvais sujet;

il était accusé de bigamie et avait une condamnation contre lui.

Pour être méconnu, il avait laissé croître sa barbe, qui était d'une

si grande longueur, qu'on l'appelait l'homme à la grande barbe. Il

paraissait avoir reçu de l'éducation par sa manière de s'énoncer et

ses formes polies, bien différentes de celles de ses camarades,

quand il adressait la parole à Leurs Majestés.

On voyait s'élever avec rapidité les murs du jardin du Temple.

Palloy, qui avait été nommé architecte de cette prison, montra au

Roi le plan de l'appartement qui lui était destiné dans la grande

tour, ainsi que celui de la famille royale. Péthion et Santerre

venaient quelquefois les visiter, et les voyant toujours avec ce

calme que la bonne conscience seule peut donner, ils en étaient tout

étonnés. Quelques municipaux, plus humains que le grand nombre

d'entre eux, cherchaient à donner quelques consolations à Leurs

Majestés, mais toujours avec circonspection, par la peur d'être

dénoncés.

MM. de Chamilly et Hue redoublaient de soins et d'attentions pour le

service de Leurs Majestés et de la famille royale; ils ne se

donnaient pas un moment de repos pendant tout le cours de la

journée. Madame de Saint-Brice se conduisit aussi très-bien.

Mesdames Thibaut et Navarre justifiaient tous les jours la confiance

qu'avaient en elles la Reine et Madame Élisabeth; et c'était une

consolation pour la famille royale d'être entourée de si fidèles

serviteurs.

Elle était l'unique objet de nos pensées, et nous n'étions occupées,

Pauline et moi, qu'à adoucir l'horreur de sa situation, par notre

respect et notre dévouement. Elle était si touchée de la plus légère

attention et le témoignait d'une manière si affectueuse, qu'il était

impossible de ne pas lui être attaché au delà de toute expression.

Mgr le Dauphin et Madame étaient charmants pour Pauline; ils lui

témoignaient l'amitié la plus touchante, et le Roi et la Reine la

comblaient de bontés. Nous cherchions, l'une et l'autre, à faire

entrer dans leur coeur quelque rayon d'espérance, et nous nous

flattions que tant de vertus pourraient fléchir la colère céleste.

Mais l'arrêt de la Providence était prononcé: elle voulait punir

cette France si coupable, et jadis si orgueilleuse de son amour

pour ses rois; elle permit que l'esprit de vertige l'aveuglât au

point de la conduire aux plus grands excès.

Nous vîmes bien, dans la journée du 18 (samedi), quelques

pourparlers entre les municipaux, qui nous donnèrent de

l'inquiétude; et l'un d'eux, qui n'osait s'expliquer ouvertement,

chercha à nous faire entendre que nous étions au moment d'être

séparés de la famille royale; mais ce qu'il disait était si peu

intelligible que nous n'y pûmes rien comprendre. Nous nous couchâmes

comme à l'ordinaire, et comme je commençais à m'endormir, madame de

Saint-Brice m'éveilla, en m'avertissant qu'on arrêtait madame de

Lamballe. L'instant d'après, nous vîmes arriver dans ma chambre un

municipal qui nous dit de nous habiller promptement; qu'il avait

reçu l'ordre de nous conduire à la Commune pour y subir un

interrogatoire, après lequel nous serions ramenées au Temple. Le

même ordre fut intimé à Pauline, dans la chambre de Madame

Élisabeth. Il n'y avait qu'à obéir, dans la position où nous étions.

Nous nous habillâmes et nous nous rendîmes ensuite chez la Reine,

entre les mains de laquelle je remis ce cher petit prince, dont on

porta le lit dans sa chambre, sans qu'il se fût réveillé. Je

m'abstins de le regarder pour ne pas ébranler le courage dont nous

allions avoir tant de besoin, pour ne donner aucune prise sur nous

et reprendre, s'il était possible, une place que nous quittions avec

tant de regret. La Reine vint sur-le-champ dans la chambre de

madame la princesse de Lamballe, dont elle se sépara avec une vive

douleur. Elle nous témoigna, à Pauline et à moi, la sensibilité la

plus touchante, et me dit tout bas: «Si nous ne sommes pas assez

heureux pour nous revoir, soignez bien madame de Lamballe; dans

toutes les occasions essentielles prenez la parole, et évitez-lui,

autant que possible, d'avoir à répondre à des questions captieuses

et embarrassantes.» Madame était tout interdite et bien affligée de

nous voir emmener. Madame Élisabeth arriva de son côté et se joignit

à la Reine pour nous encourager. Nous embrassâmes pour la dernière

fois ces augustes princesses, et nous nous arrachâmes, la mort dans

l'âme, d'un lieu que nous rendait si chère la pensée de pouvoir être

de quelque consolation à nos malheureux souverains.

Nous traversâmes les souterrains à la lueur des flambeaux; trois

fiacres nous attendaient dans la cour. Madame la princesse de

Lamballe, ma fille Pauline et moi, montâmes dans le premier, les

femmes de la famille royale dans le second, et MM. de Chamilly et

Hue dans le troisième. Un municipal était dans chaque voiture, qui

était escortée par des gendarmes et entourée de flambeaux. Rien ne

ressemblait plus à une pompe funèbre que notre translation du Temple

à l'Hôtel de ville; et, pour que rien ne manquât à l'impression

qu'on cherchait à nous faire éprouver, on nous y fit entrer par

cette horrible petite porte par laquelle passaient les criminels qui

allaient subir leur supplice. On nous conduisit tous dans une grande

salle, chacun entre deux gendarmes, qui ne nous permettaient pas

même de nous regarder. On commença par interroger MM. Hue et de

Chamilly, puis mesdames Thibaut, Navarre et Saint-Brice; et, vers

trois heures du matin, on fit appeler madame la princesse de

Lamballe. Son interrogatoire ne fut pas long. Le mien le fut

davantage; et je fus injuriée, en passant, par des femmes, espèces

de furies qui ne quittaient pas ce triste lieu. Comme les séances de

jour et de nuit étaient publiques, elles se relayaient, et il y en

avait toujours dans la salle. En y entrant, je demandai qu'on me

permît de conserver ma fille avec moi après l'interrogatoire. On me

répondit durement qu'elle ne courait aucun danger, étant sous la

garde du peuple. J'étais montée sur une estrade, en présence d'une

foule de peuple qui remplissait la salle. Il y avait aussi des

tribunes remplies d'hommes et de femmes.

Billaud de Varennes interrogeait, et un secrétaire inscrivait les

demandes et les réponses. Comme elles se prolongeaient infiniment,

et que j'étais très-fatiguée, je crus pouvoir m'asseoir sur un banc

qui était derrière moi. Un grand nombre de voix s'écrièrent: «Elle

doit rester debout devant son souverain.» Mais sur l'observation de

Billaud de Varennes, qu'un criminel avait le droit de s'asseoir sur

la sellette, on me laissa m'asseoir. On me questionna de toutes les

manières sur ce que faisaient le Roi et la Reine, sur les personnes

qu'ils voyaient; on me demanda ce qu'ils pensaient de tout ce qui se

passait, me sommant de donner tous les détails dont je pouvais me

rappeler sur leur vie ordinaire et sur la journée du 10 août;

quelles étaient les personnes qui étaient autour d'eux dans la nuit

qui précéda cette horrible journée. Mes réponses furent courtes et

précises: «Ma position de gouvernante du jeune prince m'obligeant à

ne le pas perdre de vue, et passant toutes les nuits dans sa

chambre, j'étais peu au courant de ce qui se passait ailleurs», leur

répondis-je. Comme on se rappela que j'avais été du voyage de

Varennes, on me demanda comment j'avais osé l'accompagner dans cette

fuite. Ma réponse fut simple: «J'ai fait serment de ne le jamais

quitter, je ne pouvais m'en séparer; et je lui étais d'ailleurs trop

attachée pour l'abandonner lorsqu'il pouvait courir quelque danger,

et ne pas chercher à conserver sa vie, même aux dépens de la mienne,

si je ne le pouvais qu'à ce prix.» Cette réponse me valut quelques

applaudissements, et je repris alors un peu l'espoir de retourner

auprès de nos malheureux souverains. On trouva mes réponses

raisonnables, et je n'éprouvai ni huées ni malveillances. Nous

avions un grand soin, madame de Lamballe, ma fille et moi, d'éviter

tout ce qui pouvait choquer cette multitude, qui trouva tant de

simplicité dans nos personnes et dans nos réponses, que nous fûmes

au moment d'être renvoyées au Temple; et même, lorsque Manuel vint

parler de nous envoyer à la Force, plusieurs voix s'écrièrent qu'il

n'y avait plus de place; mais Manuel, qui l'avait décidé, répliqua

d'un ton goguenard qu'il y en avait toujours pour les dames chez un

peuple aussi galant que les Français. Et cette plaisanterie, qui eut

tout le succès qu'il en attendait, détermina notre entrée à la

Force.

Nous fûmes conduites, après notre interrogatoire, dans le cabinet de

Tallien, balancées entre la crainte et l'espérance. Un de ses

secrétaires, ému de pitié à la vue de notre situation, alla voir ce

qui se passait à l'assemblée de la Commune, et nous donna l'espoir

de retourner au Temple; mais une demi-heure après, étant encore

retourné à cette assemblée, il revint, ne nous dit mot, et nous

regardant: «Non, dit-il, je n'y puis plus tenir.» Il sortit de la

chambre, et nous ne le vîmes plus. Nous ne pûmes douter alors que

notre sort fût décidé; nous nous regardâmes tristement, et la bonne

princesse me serra la main en me disant: «J'espère au moins que nous

ne nous quitterons pas.» Elle montra dans cette occasion, et pendant

tout le temps qu'elle fut au Temple et à la Force, un courage qui ne

se démentit pas un instant[5].

[5] Madame la princesse de Lamballe était sujette à des attaques

de nerfs qui la rendaient très-malade. La Reine, craignant qu'il

ne lui en prît au Temple, fit l'impossible pour l'engager à

rester chez elle. Un commencement d'attaque qu'elle eut dans la

loge du logographe, et qui l'obligea de la quitter pendant les

quelques heures qu'elle passa dans le bâtiment des Feuillants,

parut favorable à la Reine pour redoubler ses instances; mais

comme ce mouvement de nerfs n'eut aucune suite, elle insista pour

rester avec Sa Majesté, qui paraissait avoir un pressentiment de

sa destinée; et sur ce que je lui parlais de la peine qu'avait

eue la Reine, en la voyant persister dans la résolution, elle

m'avoua que si son attaque avait eu sa suite ordinaire, elle

aurait tellement senti l'impossibilité de se risquer à subir une

captivité, qu'elle aurait été chez M. le duc de Penthièvre

aussitôt qu'elle aurait été remise, et serait partie de là pour

l'Angleterre. Qu'il est douloureux de lui avoir vu payer tant de

dévouement par une fin aussi déplorable!

M. le duc de Penthièvre, qui l'aimait tendrement, fit l'impossible

pour la sauver. Il se faisait envoyer d'heure en heure des

courriers pour en savoir des nouvelles. Il faisait chaque jour

offrir à la Commune des sommes énormes. Il en vint même jusqu'à

offrir la moitié de sa fortune. (Je tiens ceci de M. Mars,

sous-préfet de Dreux et membre du conseil.) La mort de madame de

Lamballe plongea le prince dans la plus profonde douleur; celle du

Roi y mit le comble. Sa santé dépérit de jour en jour, et il

succomba peu de temps après sous le poids de tant de douleurs

qu'il n'eut pas la force de supporter.

M. Hue fut le seul qui eut la permission de revenir au Temple; mais

ce ne fut pas pour longtemps. Peu de jours après, il fut incarcéré

de nouveau, et n'échappa que par une espèce de miracle aux massacres

des 2 et 3 septembre.

Manuel, qui ne négligeait aucune occasion de plaire au peuple

souverain, voulut lui donner le plaisir de notre translation à la

Force. Il nous y fit conduire à midi, dans trois fiacres escortés

par la gendarmerie. Comme c'était un jour de dimanche, une foule

de curieux se portèrent sur notre passage, et nous fûmes

accablées d'injures pendant notre trajet de l'Hôtel de ville à la

Force. Nous y entrâmes par la rue des Ballets, et nous restâmes

tous dans la salle du conseil, pendant qu'on inscrivait nos noms

sur le registre de madame de Hanère, concierge de cette prison.

C'était une très-bonne femme, qui avait avec elle une fille qui

fut parfaite sous tous les rapports.

Quand nos noms furent inscrits, Pauline et moi fûmes conduites dans

deux cachots de cette prison, séparés l'un de l'autre; et madame la

princesse de Lamballe dans une chambre un peu meilleure. Je fis

l'impossible pour ne point être séparée de ma chère Pauline; et

voyant que je ne pouvais rien gagner sur le coeur endurci de nos

municipaux, je leur reprochai avec la plus grande véhémence

l'inconvenance de séparer de sa mère une jeune personne de son âge;

et je me laissai aller à toute l'impétuosité de ma douleur sans

ménager aucune de mes expressions.

J'entrai dans mon cachot la mort dans l'âme, et dans un tel

désespoir, que le guichetier, appelé François, et qui était un bon

homme, eut pitié de moi, et m'assura qu'il aurait le plus grand soin

de ma fille, qui était confiée à sa garde. L'état de cet homme et

son âge de vingt-cinq ans me rassuraient médiocrement. L'idée de

tout ce que ma pauvre Pauline pouvait avoir à supporter me mettait

dans une agitation sans bornes, à laquelle succédait un abattement

excessif. On m'apporta à dîner; il me fut impossible de rien avaler,

et je souffrais au delà de tout ce que l'on peut imaginer. Le pauvre

guichetier, affligé de me voir dans un état aussi violent, vint me

faire la confidence que ma fille était au-dessus de moi, et qu'il

lui avait donné un petit barbet pour lui tenir compagnie.

L'attention de cet homme me toucha, et je commençai à espérer que la

Providence viendrait à notre secours. Je me mis à genoux; j'implorai

la miséricorde de Dieu pour elle et pour moi, et je le priai de

donner à cette pauvre enfant le courage qui me manquait. Elle fut

mise d'abord dans un cachot si bas, qu'elle ne pouvait s'y tenir

debout; mais, comme il y manquait plusieurs carreaux de vitre, on

l'en fit changer, et elle en eut un autre un peu moins mauvais que

le premier.

M. Hardi, car c'est ainsi que s'appelait celui à qui Pauline et moi

devons la conservation de notre existence, témoin de mon désespoir,

fut trouver Manuel et lui représenta que c'était une barbarie

inutile de séparer la mère et la fille, et le fit consentir à nous

réunir. J'étais loin de l'espérer, et je fus bien étonnée d'entendre

ouvrir ma porte à sept heures du soir, et de voir entrer Manuel et

Pauline dans ma chambre. Je n'ai jamais éprouvé dans ma vie de

satisfaction plus vive. Nous nous jetâmes dans les bras l'une de

l'autre, sans pouvoir exprimer une parole, et avec un tel

sentiment, que Manuel en fut attendri. Nous lui témoignâmes ensuite

notre reconnaissance avec une telle vivacité, qu'il en fut ému au

point de verser quelques larmes, et il m'offrit de m'amener aussi

madame de Lamballe. Quoique ce fût naturellement à nous à l'aller

trouver, je ne fis aucune objection, de peur de refroidir sa bonne

volonté, et je lui en témoignai le plus grand désir. Il sortit

sur-le-champ pour l'aller chercher et l'amena dans ma chambre. Nous

le remerciâmes de bien bon coeur; et cette bonne princesse, ne

voulant plus nous quitter, demanda qu'il lui fût permis d'occuper le

second lit qui était dans mon cachot. Pauline, qui vit la répugnance

qu'elle avait à passer la nuit seule dans cette prison, offrit de

retourner dans la sienne, et Manuel nous proposa de nous établir

toutes trois, le lendemain, dans la chambre où avait été mise

d'abord cette princesse, comme étant plus saine et plus commode que

la mienne. Ce n'était pas difficile, car celle-ci était un vrai

cachot, privé d'air, n'ayant pour toute fenêtre que trois carreaux

de vitre, et d'une humidité si excessive, que je fus enrhumée pour y

avoir couché une seule nuit.

Le lendemain, à huit heures du matin, Manuel vint lui-même nous

conduire dans la chambre de madame de Lamballe, où nous fûmes toutes

trois réunies. On nous permit de faire venir de chez nous ce dont

nous avions besoin. Comme Pauline et moi n'avions rien sauvé des

Tuileries, et que nous ne possédions que ce qui était dans notre

cassette, nous n'abusâmes pas de la permission, et nous louâmes ce

qui nous était absolument nécessaire et dont nous ne pouvions nous

passer.

On nous renvoya le lendemain notre cassette, et la Reine, voulant

nous montrer qu'elle était bien occupée de nous, nous fit dire

qu'elle avait fait elle-même notre cassette; et comme elle

n'oubliait jamais rien de ce qui pouvait être utile aux personnes

qui lui étaient attachées, elle m'envoya la moitié de sa flanelle

d'Angleterre, ajoutant qu'elle me l'aurait donnée tout entière, si

elle n'avait craint d'avoir de la peine à la ravoir. Quelle bonté

dans une situation telle que la sienne! J'en fus profondément

touchée, et désolée de ne pouvoir lui exprimer tout ce que mon coeur

éprouvait en ce moment.

Nous cherchâmes à rendre notre situation moins pénible dans ce

triste séjour, en partageant notre temps en diverses occupations,

telles que le soin de notre chambre, le travail et la lecture. Nos

pensées se portaient toujours vers le Temple, et nous nous livrions

quelquefois à l'espoir que les étrangers en imposeraient à nos

persécuteurs; qu'ils prendraient le Roi pour médiateur, et que nous

sortirions saines et sauves de cette prison pour nous retrouver

auprès de la famille royale. Madame la princesse de Lamballe fut

parfaite dans sa triste situation. Douce, bonne, obligeante, elle

nous rendait tous les petits services qui étaient en son pouvoir.

Pauline et moi étions sans cesse occupées d'elle, et nous avions au

moins la consolation, dans nos malheurs, de n'avoir qu'un coeur et

qu'un esprit. Cette bonne princesse voulait qu'on lui parlât avec

franchise, et sur ce que je lui disais qu'après une conduite aussi

honorable que la sienne, elle ne devait plus se permettre de petits

enfantillages, qui lui faisaient tort, et commencer au contraire une

nouvelle existence, elle me répondit avec douceur qu'elle en avait

déjà formé la résolution, ainsi que celle de revenir à ses principes

religieux, qu'elle avait un peu négligés. Elle avait pris Pauline en

amitié et nous disait journellement les choses les plus aimables sur

le bonheur qu'elle éprouvait de nous avoir avec elle. Il nous fut

impossible de ne pas prendre pour elle un véritable attachement;

aussi fûmes-nous profondément affligées quand nous apprîmes la fin

cruelle de cette pauvre malheureuse princesse.

Nous eûmes encore une fois la visite de Manuel pendant notre séjour

à la Force. Nous lui demandâmes des nouvelles du Roi et de sa

famille: «Vous savez que je n'aime pas les rois», fut sa première

réponse; mais lui ayant répliqué avec douceur qu'il devait trouver

tout simple que nous aimions le nôtre, et que nous fussions bien

occupées de toute la famille royale, il nous assura qu'ils se

portaient tous bien, et remit en même temps à madame de Lamballe

une lettre de M. le duc de Penthièvre. Il nous permit de lui-même

d'écrire quelques mots décachetés et de recevoir les lettres qui

nous seraient adressées. J'usai de cette permission pour donner de

nos nouvelles à cette bonne marquise de Lède, dont le grand âge ne

donnait aucun soupçon; car, dans notre affreuse position, j'aurais

été bien fâchée de donner connaissance d'un seul de nos parents et

amis. Manuel dit aussi à François, notre guichetier, qu'il pouvait

nous promener le soir dans la cour de la Force; nous y allâmes dès

le même soir, à huit heures, et cette triste promenade nous faisait

cependant un petit délassement.

Un soir que nous étions dans cette cour, nous y vîmes arriver madame

de Septeuil, femme du premier valet de chambre du Roi. Nous

accourûmes auprès d'elle pour savoir ce qui se passait; car, depuis

notre entrée au Temple, nous étions dans la plus complète ignorance

sur ce qui nous intéressait si vivement. Quel fut notre étonnement

de trouver une petite femme uniquement occupée d'elle, et d'une si

complète indifférence sur tout autre objet, que nous ne pûmes rien

apprendre par elle de ce que nous désirions savoir! Elle voulait

qu'on la mît dans notre chambre; mais madame de Lamballe pria

François de nous laisser seules entre nous, et on la logea ailleurs.

Nous fûmes un jour bien étonnées de voir entrer dans notre chambre

un inconnu, qui venait, disait-il, nous donner des nouvelles de

madame de Tarente, qui était à l'Abbaye, et qui l'avait prié de lui

en donner des nôtres. Il nous parla beaucoup d'elle, de son grand

courage, et avait l'air de chercher à s'insinuer dans notre esprit.

Il nous fit entendre qu'il était ce du Verrier qui avait été chargé

de différentes missions. Nous répondîmes avec prudence à toutes ses

questions, ne pouvant croire qu'on eût laissé entrer d'autres

individus dans notre triste séjour que ceux qui s'offraient à jouer

le rôle de mouton de prison. Il nous dit qu'il reviendrait nous

voir, mais nous ne le vîmes plus.

Nous eûmes encore la visite de ce vilain Colonges, qui était dans la

voiture du Roi lorsqu'il fut conduit au Temple. Il portait un paquet

de grosses chemises, qu'il remit à madame de Lamballe; et, nous

regardant toutes avec un air ironique, il ajouta: «Il est d'usage,

mesdames, de travailler dans les prisons; je vous apporte des

chemises à faire pour nos frères d'armes; vous êtes sûrement trop

bonnes patriotes pour n'y pas travailler avec plaisir.»--«Tout ce

qui peut être utile à nos compatriotes, lui répondit doucement

madame de Lamballe, ne sera jamais rejeté par nous.» François, qui

voyait que c'était une moquerie, nous retira les chemises, et nous

n'entendîmes plus parler de ce misérable, qui mourut, peu d'années

après, dans des accès de rage épouvantables. Ce François était un

excellent homme, qui nous avait dit plus d'une fois qu'il nous

sauverait, s'il y avait un mouvement dans Paris. Il avait bien la

volonté, mais non pas, malheureusement, le moyen de pouvoir exécuter

sa promesse.

Mémoires de Madame la Duchesse de Tourzel, tome second Gouvernante des enfants de France pendant les années 1789 à 1795 · 第 14 / 20 段