vol aux Tuileries, et mettait impitoyablement à mort ceux qu'elle
surprenait s'appropriant quelque effet du château. Elle s'y permit
seulement le vol du vin et des liqueurs, dont elle n'y laissa pas
une bouteille. Elle cassait, brisait, éparpillait, et il y eut un
dégât énorme qui ne profita à personne.
Tout ce qui habitait les Tuileries perdit tout ce qu'il possédait;
mais la majeure partie de nos effets fut volée par les commissaires
établis dans le château, sous prétexte de les conserver, et ils ne
se firent pas de scrupule, non plus que leurs affidés, de
s'approprier ce qui était à leur convenance. On rendit dans la suite
un peu de linge et quelques nippes, mais rien de ce qui avait une
valeur réelle.
Tous ceux qui apportaient des offrandes enlevées aux Tuileries les
accompagnaient des plus grossières invectives contre le Roi et la
Reine, et laissaient percer, en les regardant, la joie qu'ils
éprouvaient de pouvoir les insulter à leur gré. De pareilles
bassesses étaient trop au-dessous d'eux pour leur faire une grande
impression; mais ce qui les touchait sensiblement et brisait leur
coeur de douleur, était de voir conduire à la barre leurs plus
fidèles serviteurs, ne prévoyant que trop le sort qui les attendait
entre les mains de ces furieux.
Je vis conduire, entre autres, le vicomte de Maillé, beau-frère de
la duchesse de Maillé, mon amie intime, et auquel j'étais attachée
depuis ma jeunesse. Il était tout en sang, ses habits déchirés, et
il était évident qu'il avait été cruellement maltraité. C'était un
brave et loyal gentilhomme, plein d'honneur et de probité, et qui
avait très bien servi. Dévoué à son roi, il ne l'avait quitté dans
cette cruelle journée que lorsqu'on éloigna de sa personne ses plus
fidèles serviteurs. Je ne puis dire ce que cette vue nous fit
souffrir; je le vis ce jour-là pour la dernière fois; emprisonné à
l'Abbaye, il y fut massacré dans la journée du 2 septembre,
laissant une femme et des enfants inconsolables de sa perte.
On ne peut se faire d'idée de la rapidité avec laquelle se
succédaient les décrets. Il y en eut un pour donner à l'Assemblée le
droit de nommer, pour chaque ministère, un secrétaire du conseil; un
autre pour que chaque ministre nommé par elle pût signer tous les
objets relatifs à son ministère, sans avoir besoin de la sanction du
Roi; un autre pour établir un camp sous les murs de Paris, ou
s'enrôlerait qui voudrait. Un autre décidait que les canonniers
pourraient, d'après la demande qu'ils en auraient formée, établir
des esplanades d'artillerie sur les hauteurs de Montmartre. Elle
donna aussi le droit à chaque citoyen, âgé de vingt-cinq ans et
vivant de son travail, de pouvoir être admis aux assemblées
primaires pour l'établissement de la prochaine Convention.
Elle décréta, en outre, la permanence de l'Assemblée et la
nomination de douze commissaires pour être envoyés aux quatre
armées, lesquels feraient signer aux ministres du Roi qu'ils n'y
avaient pas envoyé de proclamation.
On rapporta, à la grande satisfaction du Roi, la nomination du
gouverneur du prince royal; et ce fut le seul moment de consolation
qu'éprouva la famille royale dans cette effroyable journée.
Toutes les pétitions étaient accompagnées, aussi bien que les
décrets, des injures les plus atroces contre le Roi et la Reine. Un
grand nombre de députés rivalisaient avec les pétitionnaires, dans
les reproches qu'ils se permettaient d'adresser à la malheureuse
famille royale, qui passa douze longues heures à entendre la
répétition de tout ce qui pouvait affliger son coeur et fatiguer son
esprit.
Dans le nombre de ceux qui avaient contribué au succès de cette
effroyable journée, il y en eut cependant plusieurs qui,
respectant le malheur de la famille royale, mirent au moins dans
leurs discours plus de réserve et de décence. Les membres du côté
droit, privés depuis longtemps de toute influence et réduits au
silence par la majorité de l'Assemblée, témoignèrent au Roi la
profonde douleur dont ils étaient pénétrés, et leur regret d'être
dans l'impossibilité de pouvoir s'opposer à ce dont ils avaient
le malheur d'être témoins.
Le résultat des votes de l'Assemblée pour la composition des
ministères fut d'abord la réintégration de Roland, Servan et
Clavières dans les ministères de la guerre, de l'intérieur et des
finances; puis les nominations de Danton dans celui de la justice;
de Monge à la marine, de Grouvelle aux affaires étrangères, et de Le
Brun aux contributions publiques.
M. d'Abancourt, ministre du Roi au département de la guerre, fut
décrété d'accusation pour n'avoir pas fait partir les Suisses. Mais,
d'après l'ordre du Roi de le quitter, il s'était mis en sûreté et
ne put être arrêté.
Conformément au décret de l'Assemblée, qui ordonnait que le Roi et
sa famille resteraient dans son enceinte jusqu'au moment où la
tranquillité régnerait dans Paris, on prépara des cellules aux
Feuillants pour y loger la famille royale. Le Roi fut seul dans la
sienne, sans pouvoir garder auprès de lui les personnes qu'on y
avait laissées jusqu'alors. La Reine et Madame restèrent ensemble
dans une seconde cellule, et Madame Élisabeth, madame de Lamballe et
moi fûmes mises dans une troisième avec Mgr le Dauphin. Nous
passâmes une nuit telle qu'on peut se l'imaginer, entendant
distinctement le vacarme de l'Assemblée, les applaudissements et les
battements des tribunes; et, à l'exception de Mgr le Dauphin et de
Madame, qui, accablés de fatigue, s'endormirent sur-le-champ,
personne ne put fermer l'oeil de la nuit. Ce fut cependant un petit
adoucissement pour le Roi et la Reine de pouvoir être seuls un
instant; mais quel moment que celui où ils purent se livrer sans
contrainte à tous les sentiments qu'ils éprouvaient! On leur fit le
triste détail de ce qui se passait dans la ville, de la
consternation qui y régnait, et de la terreur qu'inspiraient
l'audace et la fureur des factieux.
Des commissaires vinrent à onze heures du soir reconnaître si chacun
était couché dans la cellule qui lui était destinée; car, malgré
toutes leurs précautions, ils ne pouvaient se défendre d'une
inquiétude qui leur faisait pousser la méfiance au dernier degré.
MM. de Choiseul, de Brézé, de Briges, de Poix, de Nantouillet, de
Goguelas, d'Hervilly, d'Aubier et mon fils, et quelques autres dont
je n'ai pu retenir les noms, passèrent la nuit auprès du Roi. Mais
on ne le laissa pas jouir longtemps de la consolation de se voir
entouré de personnes sur l'attachement desquelles il avait tout lieu
de compter. On lui signifia, dès le lendemain, de les renvoyer, sous
le prétexte que leur présence pouvait porter le peuple à de nouveaux
excès: «Je suis donc en prison, leur dit le Roi, et moins heureux
que Charles Ier qui conserva tous ses amis jusqu'à l'échafaud?»
Puis, se tournant vers ces messieurs, il leur témoigna son regret de
les quitter, et leur ordonna de se retirer. La Reine leur dit, les
larmes aux yeux: «Ce n'est que dans ce moment que nous sentons toute
l'horreur de notre position; vous l'adoucissiez par votre présence
et votre dévouement, et l'on nous prive de cette dernière
consolation.» Comme la famille royale était sans argent et sans
linge, ils mirent tous aux pieds du Roi l'or qu'ils avaient alors
sur eux; mais le Roi ne voulut point l'accepter, leur disant:
«Gardez, messieurs, vos portefeuilles, vous en aurez plus de besoin
que nous, ayant, j'espère, plus de temps à vivre.»
Le Roi et sa famille reprirent encore les mêmes places dans les
mêmes loges que la veille, et ils y entendirent, ainsi que le jour
suivant, les félicitations sans nombre que reçut l'Assemblée des
députations qui se succédaient les unes aux autres, lesquelles
étaient accompagnées des mêmes injures contre le Roi et sa famille.
Ce prince eut la douleur d'entendre les transports de joie avec
lesquels l'Assemblée reçut l'hommage du drapeau conquis sur les
Suisses par le sieur Lange, aidé des grenadiers du faubourg
Saint-Laurent, et dont elle ordonna sur-le-champ la suspension à la
voûte de l'Assemblée. Elle applaudit également à la nomination d'une
cour martiale pour juger les Suisses, sans distinction de grade,
avec l'ordre donné à Santerre de pourvoir à la sûreté de soixante
d'entre eux, réfugiés dans un bâtiment adjoint à l'Assemblée. Elle
voulut se donner un air de générosité à leur égard, mais ils furent
tous fusillés le lendemain.
Le Roi entendit prononcer la suspension provisoire de tous les juges
de paix de toutes les sections de Paris, l'ordre de conduire à
l'Abbaye M. de La Porte, intendant de la liste civile, et d'apposer
les scellés sur tous ses papiers; enfin, le rapport des commissaires
nommés pour faire l'inventaire du propre secrétaire de Sa Majesté,
ainsi que de tous ses papiers. Pour combler la mesure des insultes
prodiguées à notre pauvre malheureux roi, il fut condamné à entendre
la lecture faite par Condorcet de l'exposition des motifs qui
avaient décidé l'Assemblée à la convocation d'une Convention
nationale, et à la suspension du pouvoir exécutif dans les mains du
Roi. C'était le résumé de tous les griefs reprochés au Roi par les
factieux, de ceux attribués aux nobles et aux prêtres, qu'on
accusait ce prince d'avoir soutenus au préjudice de l'État. On l'y
rendait responsable de la guerre actuelle et de la conduite des
puissances étrangères, et l'on peut juger de tout ce que cette
exposition contenait d'injurieux pour Sa Majesté, en y voyant les
signatures de Guadet, Romme, Goujon et autres factieux de la
Montagne; elle fut envoyée dans tous les départements.
Afin d'entretenir la fermentation dans Paris, on répandit le bruit
d'un attentat projeté sur les jours de Péthion, et l'on vint dire à
l'Assemblée que les assassins étaient dans les fers, et qu'on lui
avait donné une garde pour veiller sur des jours aussi précieux.
Pour être plus à portée de surveiller le Roi et sa famille,
l'Assemblée changea l'habitation du Luxembourg, pour l'habitation du
Roi et de sa famille, en celle de l'hôtel du ministre de la justice,
place Vendôme; mais cette décision ne fut pas de longue durée.
Manuel, au nom de la Commune de Paris, vint représenter à
l'Assemblée qu'étant chargée de la garde du Roi, elle proposait de
l'établir au Temple, où elle le croyait plus en sûreté que partout
ailleurs. La Reine frémit quand elle entendit nommer le Temple, et
me dit tout bas: «Vous verrez qu'ils nous mettront dans la tour,
dont ils feront pour nous une véritable prison. J'ai toujours eu une
telle horreur pour cette tour, que j'ai prié mille fois M. le comte
d'Artois de la faire abattre, et c'était sûrement un pressentiment
de tout ce que nous aurons à y souffrir.» Et sur ce que je cherchais
à écarter d'elle une pareille idée: «Vous verrez si je me trompe»,
répéta-t-elle. L'événement n'a malheureusement que trop justifié un
pressentiment aussi extraordinaire.
Manuel fit à l'Assemblée le récit de la conduite barbare qui devait
être tenue vis-à-vis de la famille royale: «Le Temple, dit-il, sera
gardé par vingt hommes pris dans chaque section de la ville de
Paris. On y conduira demain le Roi et sa famille, avec le respect dû
au malheur. Les rues qu'ils traverseront seront bordées des soldats
de la Révolution, qui les feront rougir d'avoir cru qu'il pouvait y
avoir parmi eux des esclaves du despotisme, et leur plus grand
supplice sera d'entendre crier: «Vivent la nation et la liberté!» Il
ajouta que le Roi et la Reine n'ayant que des traîtres pour amis,
toute correspondance leur serait interdite.
Une députation de cette même Commune vint demander le rapport du
décret relatif à la création d'un nouveau directoire de département
qui pourrait casser tout ce que le peuple venait de faire; et
l'Assemblée, qui s'était mise dans sa dépendance de manière à ne
pouvoir lui rien refuser, se vit obligée, quoique malgré elle,
d'adhérer à sa demande, ainsi qu'à celles qu'elle y ajouta par la
suite.
On fit grâce au Roi, le lundi 13, de la séance de l'Assemblée, et la
matinée se passa à concerter les préparatifs du départ pour le
Temple. Péthion déclara à Sa Majesté qu'elle ne pouvait emmener
qu'une personne pour la servir, et quatre femmes pour le service de
la Reine, des deux princesses et de Mgr le Dauphin. Madame Thibault
se présenta pour le service de la Reine, madame Navarre pour celui
de Madame Élisabeth, et mesdames Basire et de Saint-Brice pour celui
de Mgr le Dauphin et de Madame. Les deux premières étaient premières
femmes de chambre des deux princesses, qui avaient en elles la
confiance qu'elles méritaient par leur dévouement et l'ancienneté de
leurs services. Les deux autres témoignaient le même attachement et
un véritable dévouement. Comme on permit un moment à la Reine
d'emmener une seconde femme, madame Auguier demanda à suivre Sa
Majesté et arriva même aux Feuillants; mais cette permission ayant
été promptement révoquée, elle fut obligée, à son grand regret, de
retourner chez elle, car elle était fort attachée à la Reine.
MM. de Champlost, premiers valets de chambre du Roi, qui faisaient à
eux deux leur quartier, n'ayant pu suivre le Roi à cause de leur
mauvaise santé[4], M. de Chamilly, qui était aussi premier valet du
Roi, s'offrit pour les remplacer avec tout le dévouement d'un
véritable attachement. Employé au service intérieur de Sa Majesté,
il trouva le moyen d'ennoblir les fonctions les plus humbles,
auxquelles il n'était point habitué, par les sentiments avec
lesquels il s'occupait de tout ce qu'il croyait pouvoir adoucir les
gênes de toute espèce qu'éprouvait la famille royale, et il fut pour
ma fille et pour moi d'une obligeance qu'il m'est impossible
d'oublier.
[4] J'ai appris depuis qu'un des deux MM. de Champlost avait été
tué aux Tuileries, le 10 août.
M. Hue, nommé premier valet de chambre de Mgr le Dauphin jusqu'au
moment où il devait passer aux hommes, et qui connaissait Péthion de
vieille date, sollicita celui-ci si vivement de le laisser suivre
Mgr le Dauphin, qu'il obtint la permission de ne point abandonner ce
jeune prince. Sa conduite et son attachement à la famille royale ont
été si connus, que je n'apprendrai rien de nouveau en ajoutant son
nom à mes faibles éloges.
Meunier, de la bouche du Roi, fut chargé de la cuisine de Sa
Majesté, et y continua le même service jusqu'au départ de Madame
pour Vienne. Targé parvint aussi à être employé au service intérieur
de la Tour, et donna à la famille royale, au risque même de sa vie,
les preuves d'une fidélité peu commune et d'un dévouement absolu.
La Reine, qui ne cessait jamais de s'occuper de tout ce qui pouvait
adoucir la peine de ceux qui étaient auprès d'elle, voulant me
procurer la consolation d'emmener avec moi ma fille Pauline,
m'offrit, avec une bonté parfaite, de la demander à Péthion. Je fus
glacée de la proposition, ne prévoyant que trop que l'on ne nous
laisserait pas longtemps au Temple; je frémissais à l'idée d'exposer
ma fille, jeune et jolie, à la merci de ces furieux; car je
connaissais trop la fermeté de son caractère et le bonheur qu'elle
éprouverait de pouvoir adoucir par ses soins, son respect et son
attachement, la cruelle position de la famille royale, pour me
permettre de calculer les dangers qu'elle pouvait courir d'ailleurs.
Mgr le Dauphin et Madame, qui me virent un moment d'incertitude, se
jetèrent à mon cou, me demandant avec instance de leur donner leur
chère Pauline; Madame ajouta même avec une grâce parfaite: «Ne nous
refusez pas, elle fera notre consolation, et je la traiterai comme
ma soeur.» Il me fut impossible de résister à de pareilles
instances; je recommandai ma fille à la Providence. Je témoignai à
la Reine toute ma reconnaissance et mon extrême désir de lui voir
obtenir pour Pauline une faveur à laquelle elle attacherait tant de
prix. La Reine en fit la demande à Péthion, qui l'accorda de bonne
grâce. Il me dit d'envoyer chercher ma fille par son frère, qui la
mènerait au comité de l'Assemblée, laquelle lui donnerait la
permission dont elle avait besoin pour accompagner Leurs Majestés.
Pauline éprouva la joie la plus vive en apprenant cette nouvelle, et
se rendit sur-le-champ à l'Assemblée avec mon fils, qui la remit
ensuite entre mes mains. Il profita de cette circonstance pour
passer encore une partie de la journée auprès du Roi, et supplia Sa
Majesté de lui obtenir la même permission qu'à sa soeur; mais
Péthion n'y voulut pas consentir, et mon fils ne put rester avec le
Roi que jusqu'à son départ des Feuillants; encore fut-il obligé de
quitter Sa Majesté deux heures auparavant, par l'ordre exprès
qu'elle lui en donna.
Ce bon prince, toujours plus occupé des autres que de lui-même, lui
dit ces propres paroles: «Monsieur de Tourzel, allez-vous-en, je
vous en prie; plus nous approchons de l'heure de notre départ, plus
la fureur du peuple augmentera, et vous courrez le risque d'en être
une victime.» Et voyant que mon fils ne pouvait se résoudre à le
quitter, il lui dit: «Je vous l'ordonne, monsieur de Tourzel, et
c'est peut-être le dernier ordre que vous recevrez de moi.» Puis,
prenant les cheveux qu'on venait de lui couper, il les lui donna,
ajoutant: «Il faut espérer que nous verrons des temps plus heureux,
et je serai bien aise de vous revoir auprès de moi.» Puis il
l'embrassa; la Reine, le jeune prince, Madame et Madame Élisabeth
lui firent le même honneur, et il se retira pénétré de la plus
profonde douleur.
Comme mon fils n'avait pas quitté le Roi pendant toute la Révolution
et lui avait toujours témoigné un grand attachement, le Roi m'avait
dit de lui-même: «Que votre fils ne pense point à quitter la France,
je veux le conserver auprès de ma personne, et si je suis assez
heureux pour être un jour à la tête de mes troupes, je le ferai un
de mes aides de camp.» J'étais loin d'avoir pensé à solliciter pour
lui une pareille faveur, m'étant imposé la loi de ne former aucune
demande, et de ne penser qu'à donner à Sa Majesté des preuves du
dévouement le plus sincère et le plus désintéressé.
Mon fils, en quittant le Roi, fut au moment d'être arrêté par la
populace, qui, dans l'attente du départ du Roi pour le Temple,
entourait le bâtiment des Feuillants; et il ne dut son salut qu'à
quelques gendarmes ci-devant gardes de la prévôté de l'Hôtel, qui,
l'ayant reconnu, le firent sortir par une porte détournée et ne le
quittèrent que lorsqu'il fut en sûreté. Ne pouvant se résoudre à
perdre de vue la personne du Roi, il prit, en rentrant chez lui, un
costume qui le déguisa, se mêla parmi les bandits qui entouraient la
voiture de Sa Majesté jusqu'au Temple. Quand il en vit refermer la
porte, il éprouva, m'a-t-il dit mille fois, un sentiment de douleur
qu'il lui serait impossible d'exprimer.
Le Roi monta à six heures du soir dans une des grandes voitures de
la cour; le cocher et le valet de pied étaient habillés de gris, et
servirent, ce jour-là, pour la dernière fois ce bon et excellent
prince. Il était dans le fond de la voiture avec la Reine, Mgr le
Dauphin et Madame; Madame Élisabeth, madame la princesse de Lamballe
et Péthion sur le devant; Pauline et moi à une des deux portières,
et Manuel à l'autre, avec Colonges, officier municipal. Tous ces
messieurs avaient le chapeau sur la tête et traitaient Leurs
Majestés de la manière la plus révoltante.
A peine la voiture eut-elle passé la porte des Feuillants, que la
troupe des fédérés et la nombreuse populace qui raccompagnait firent
retentir l'air des cris de: «_Vive la nation! Vive la liberté!_» en
y ajoutant les injures les plus sales et les plus grossières; et ces
abominables cris ne cessèrent pas un instant pendant toute la route.
Pour plaire à cette multitude effrénée, Manuel commença par faire
arrêter la voiture du Roi à la place Vendôme, et de manière qu'elle
se trouvât comme foulée par les pieds du cheval de la statue de
Louis XIV, qui avait été renversée depuis deux jours, ainsi que
toutes les autres statues de nos rois. Puis, apostrophant Sa Majesté
avec la dernière insolence: «Voilà, dit-il, Sire, comment le peuple
traite ses rois.»--«Plaise à Dieu, lui répondit ce prince avec calme
et dignité, que sa fureur ne s'exerce que sur des objets inanimés!»
Au milieu de tant d'indignités, la famille royale conserva un
courage et une dignité qui étonnèrent même ceux qui se plaisaient à
l'abreuver d'amertumes.
Le Roi fut deux heures et demie à se rendre au Temple, passant par
les boulevards. Car cette effroyable escorte, non contente de faire
aller au pas la voiture de Sa Majesté, la faisait encore arrêter de
temps en temps. Plusieurs d'entre eux s'approchaient avec des yeux
étincelants de fureur; et il y eut même des instants où l'on voyait
l'inquiétude peinte sur les visages de Péthion et de Manuel. Ils
mettaient alors la tête à la portière, haranguaient la populace et
la conjuraient, au nom de la loi, de laisser cheminer la voiture.
Quelque affreuse que dut être l'entrée du Temple pour la famille
royale, elle en était réduite à la désirer pour voir la fin d'une
scène aussi atroce que prolongée. Elle se flattait de se trouver
seule dans les appartements qu'elle allait occuper et de pouvoir
respirer un moment au milieu de tant d'angoisses; mais les insultes
qu'elle n'avait cessé d'éprouver n'étaient pas encore à leur terme.
Le Temple présentait l'aspect d'une fête; tout était illuminé,
jusqu'aux créneaux des murailles des jardins. Le salon était
éclairé par une infinité de bougies, et rempli des membres de
cette infâme Commune, qui, le chapeau sur la tête et avec le
costume le plus sale et le plus dégoûtant, traitaient le Roi avec
une insolence et une familiarité révoltantes. Ils lui faisaient
mille questions plus ridicules les unes que les autres; et un
d'entre eux, couché sur un sofa, lui tint les propos les
plus étranges sur le bonheur de l'égalité: «Quelle est votre
profession?» lui dit le Roi.--«Savetier», répondit-il. C'était
cependant la compagnie du successeur de tant de rois. Ce prince
et la famille royale conservèrent toujours le maintien le plus
noble, et répondirent à leurs questions avec une bonté qui aurait
dû les faire rentrer en eux-mêmes, si l'ivresse du pouvoir ne les
avait rendus insensibles à toute espèce de sentiment.
Le pauvre petit Dauphin, tombant de sommeil et de fatigue, demandait
instamment à se coucher. Je sollicitai à plusieurs reprises qu'on me
le laissât conduire dans sa chambre; on répondait toujours qu'elle
n'était pas prête. Je le mis sur un canapé, où il s'endormit
profondément. Après une longue attente, on servit un grand souper.
Personne n'était tenté d'y toucher; on fit semblant de manger pour
la forme, et Mgr le Dauphin s'endormit si profondément en mangeant
la soupe, que je fus obligée de le mettre sur mes genoux, où il
commença sa nuit. On était encore à table qu'un municipal vint dire
que sa chambre était prête, le prit sur-le-champ entre ses bras, et
l'emporta avec une telle rapidité, que madame de Saint-Brice et moi
eûmes toutes les peines du monde à le suivre. Nous étions dans une
inquiétude mortelle en le voyant traverser les souterrains, et
elle ne put qu'augmenter quand nous vîmes conduire le jeune prince
dans une tour et le déposer dans la chambre qui lui était destinée.
La crainte d'en être séparée et la peur d'irriter les municipaux
m'empêchèrent de leur faire aucune question. Je le couchai sans dire
un mot, et je m'assis ensuite sur une chaise, livrée aux plus
tristes réflexions. Je frémissais à l'idée de le voir séparé du Roi
et de la Reine, et j'éprouvai une grande consolation en voyant
entrer cette princesse dans la chambre. Elle me serra la main en me
disant: «Ne vous l'avais-je pas bien dit?» Et s'approchant ensuite
du lit de cet aimable enfant, qui dormait profondément, les larmes
lui vinrent aux yeux en le regardant; mais, loin de se laisser
abattre, elle reprit sur-le-champ ce grand courage qui ne
l'abandonna jamais, et elle s'occupa de l'arrangement des chambres
de ce triste séjour.