Il est remarquable que cette armée de bandits s'était interdit le

vol aux Tuileries, et mettait impitoyablement à mort ceux qu'elle

surprenait s'appropriant quelque effet du château. Elle s'y permit

seulement le vol du vin et des liqueurs, dont elle n'y laissa pas

une bouteille. Elle cassait, brisait, éparpillait, et il y eut un

dégât énorme qui ne profita à personne.

Tout ce qui habitait les Tuileries perdit tout ce qu'il possédait;

mais la majeure partie de nos effets fut volée par les commissaires

établis dans le château, sous prétexte de les conserver, et ils ne

se firent pas de scrupule, non plus que leurs affidés, de

s'approprier ce qui était à leur convenance. On rendit dans la suite

un peu de linge et quelques nippes, mais rien de ce qui avait une

valeur réelle.

Tous ceux qui apportaient des offrandes enlevées aux Tuileries les

accompagnaient des plus grossières invectives contre le Roi et la

Reine, et laissaient percer, en les regardant, la joie qu'ils

éprouvaient de pouvoir les insulter à leur gré. De pareilles

bassesses étaient trop au-dessous d'eux pour leur faire une grande

impression; mais ce qui les touchait sensiblement et brisait leur

coeur de douleur, était de voir conduire à la barre leurs plus

fidèles serviteurs, ne prévoyant que trop le sort qui les attendait

entre les mains de ces furieux.

Je vis conduire, entre autres, le vicomte de Maillé, beau-frère de

la duchesse de Maillé, mon amie intime, et auquel j'étais attachée

depuis ma jeunesse. Il était tout en sang, ses habits déchirés, et

il était évident qu'il avait été cruellement maltraité. C'était un

brave et loyal gentilhomme, plein d'honneur et de probité, et qui

avait très bien servi. Dévoué à son roi, il ne l'avait quitté dans

cette cruelle journée que lorsqu'on éloigna de sa personne ses plus

fidèles serviteurs. Je ne puis dire ce que cette vue nous fit

souffrir; je le vis ce jour-là pour la dernière fois; emprisonné à

l'Abbaye, il y fut massacré dans la journée du 2 septembre,

laissant une femme et des enfants inconsolables de sa perte.

On ne peut se faire d'idée de la rapidité avec laquelle se

succédaient les décrets. Il y en eut un pour donner à l'Assemblée le

droit de nommer, pour chaque ministère, un secrétaire du conseil; un

autre pour que chaque ministre nommé par elle pût signer tous les

objets relatifs à son ministère, sans avoir besoin de la sanction du

Roi; un autre pour établir un camp sous les murs de Paris, ou

s'enrôlerait qui voudrait. Un autre décidait que les canonniers

pourraient, d'après la demande qu'ils en auraient formée, établir

des esplanades d'artillerie sur les hauteurs de Montmartre. Elle

donna aussi le droit à chaque citoyen, âgé de vingt-cinq ans et

vivant de son travail, de pouvoir être admis aux assemblées

primaires pour l'établissement de la prochaine Convention.

Elle décréta, en outre, la permanence de l'Assemblée et la

nomination de douze commissaires pour être envoyés aux quatre

armées, lesquels feraient signer aux ministres du Roi qu'ils n'y

avaient pas envoyé de proclamation.

On rapporta, à la grande satisfaction du Roi, la nomination du

gouverneur du prince royal; et ce fut le seul moment de consolation

qu'éprouva la famille royale dans cette effroyable journée.

Toutes les pétitions étaient accompagnées, aussi bien que les

décrets, des injures les plus atroces contre le Roi et la Reine. Un

grand nombre de députés rivalisaient avec les pétitionnaires, dans

les reproches qu'ils se permettaient d'adresser à la malheureuse

famille royale, qui passa douze longues heures à entendre la

répétition de tout ce qui pouvait affliger son coeur et fatiguer son

esprit.

Dans le nombre de ceux qui avaient contribué au succès de cette

effroyable journée, il y en eut cependant plusieurs qui,

respectant le malheur de la famille royale, mirent au moins dans

leurs discours plus de réserve et de décence. Les membres du côté

droit, privés depuis longtemps de toute influence et réduits au

silence par la majorité de l'Assemblée, témoignèrent au Roi la

profonde douleur dont ils étaient pénétrés, et leur regret d'être

dans l'impossibilité de pouvoir s'opposer à ce dont ils avaient

le malheur d'être témoins.

Le résultat des votes de l'Assemblée pour la composition des

ministères fut d'abord la réintégration de Roland, Servan et

Clavières dans les ministères de la guerre, de l'intérieur et des

finances; puis les nominations de Danton dans celui de la justice;

de Monge à la marine, de Grouvelle aux affaires étrangères, et de Le

Brun aux contributions publiques.

M. d'Abancourt, ministre du Roi au département de la guerre, fut

décrété d'accusation pour n'avoir pas fait partir les Suisses. Mais,

d'après l'ordre du Roi de le quitter, il s'était mis en sûreté et

ne put être arrêté.

Conformément au décret de l'Assemblée, qui ordonnait que le Roi et

sa famille resteraient dans son enceinte jusqu'au moment où la

tranquillité régnerait dans Paris, on prépara des cellules aux

Feuillants pour y loger la famille royale. Le Roi fut seul dans la

sienne, sans pouvoir garder auprès de lui les personnes qu'on y

avait laissées jusqu'alors. La Reine et Madame restèrent ensemble

dans une seconde cellule, et Madame Élisabeth, madame de Lamballe et

moi fûmes mises dans une troisième avec Mgr le Dauphin. Nous

passâmes une nuit telle qu'on peut se l'imaginer, entendant

distinctement le vacarme de l'Assemblée, les applaudissements et les

battements des tribunes; et, à l'exception de Mgr le Dauphin et de

Madame, qui, accablés de fatigue, s'endormirent sur-le-champ,

personne ne put fermer l'oeil de la nuit. Ce fut cependant un petit

adoucissement pour le Roi et la Reine de pouvoir être seuls un

instant; mais quel moment que celui où ils purent se livrer sans

contrainte à tous les sentiments qu'ils éprouvaient! On leur fit le

triste détail de ce qui se passait dans la ville, de la

consternation qui y régnait, et de la terreur qu'inspiraient

l'audace et la fureur des factieux.

Des commissaires vinrent à onze heures du soir reconnaître si chacun

était couché dans la cellule qui lui était destinée; car, malgré

toutes leurs précautions, ils ne pouvaient se défendre d'une

inquiétude qui leur faisait pousser la méfiance au dernier degré.

MM. de Choiseul, de Brézé, de Briges, de Poix, de Nantouillet, de

Goguelas, d'Hervilly, d'Aubier et mon fils, et quelques autres dont

je n'ai pu retenir les noms, passèrent la nuit auprès du Roi. Mais

on ne le laissa pas jouir longtemps de la consolation de se voir

entouré de personnes sur l'attachement desquelles il avait tout lieu

de compter. On lui signifia, dès le lendemain, de les renvoyer, sous

le prétexte que leur présence pouvait porter le peuple à de nouveaux

excès: «Je suis donc en prison, leur dit le Roi, et moins heureux

que Charles Ier qui conserva tous ses amis jusqu'à l'échafaud?»

Puis, se tournant vers ces messieurs, il leur témoigna son regret de

les quitter, et leur ordonna de se retirer. La Reine leur dit, les

larmes aux yeux: «Ce n'est que dans ce moment que nous sentons toute

l'horreur de notre position; vous l'adoucissiez par votre présence

et votre dévouement, et l'on nous prive de cette dernière

consolation.» Comme la famille royale était sans argent et sans

linge, ils mirent tous aux pieds du Roi l'or qu'ils avaient alors

sur eux; mais le Roi ne voulut point l'accepter, leur disant:

«Gardez, messieurs, vos portefeuilles, vous en aurez plus de besoin

que nous, ayant, j'espère, plus de temps à vivre.»

Le Roi et sa famille reprirent encore les mêmes places dans les

mêmes loges que la veille, et ils y entendirent, ainsi que le jour

suivant, les félicitations sans nombre que reçut l'Assemblée des

députations qui se succédaient les unes aux autres, lesquelles

étaient accompagnées des mêmes injures contre le Roi et sa famille.

Ce prince eut la douleur d'entendre les transports de joie avec

lesquels l'Assemblée reçut l'hommage du drapeau conquis sur les

Suisses par le sieur Lange, aidé des grenadiers du faubourg

Saint-Laurent, et dont elle ordonna sur-le-champ la suspension à la

voûte de l'Assemblée. Elle applaudit également à la nomination d'une

cour martiale pour juger les Suisses, sans distinction de grade,

avec l'ordre donné à Santerre de pourvoir à la sûreté de soixante

d'entre eux, réfugiés dans un bâtiment adjoint à l'Assemblée. Elle

voulut se donner un air de générosité à leur égard, mais ils furent

tous fusillés le lendemain.

Le Roi entendit prononcer la suspension provisoire de tous les juges

de paix de toutes les sections de Paris, l'ordre de conduire à

l'Abbaye M. de La Porte, intendant de la liste civile, et d'apposer

les scellés sur tous ses papiers; enfin, le rapport des commissaires

nommés pour faire l'inventaire du propre secrétaire de Sa Majesté,

ainsi que de tous ses papiers. Pour combler la mesure des insultes

prodiguées à notre pauvre malheureux roi, il fut condamné à entendre

la lecture faite par Condorcet de l'exposition des motifs qui

avaient décidé l'Assemblée à la convocation d'une Convention

nationale, et à la suspension du pouvoir exécutif dans les mains du

Roi. C'était le résumé de tous les griefs reprochés au Roi par les

factieux, de ceux attribués aux nobles et aux prêtres, qu'on

accusait ce prince d'avoir soutenus au préjudice de l'État. On l'y

rendait responsable de la guerre actuelle et de la conduite des

puissances étrangères, et l'on peut juger de tout ce que cette

exposition contenait d'injurieux pour Sa Majesté, en y voyant les

signatures de Guadet, Romme, Goujon et autres factieux de la

Montagne; elle fut envoyée dans tous les départements.

Afin d'entretenir la fermentation dans Paris, on répandit le bruit

d'un attentat projeté sur les jours de Péthion, et l'on vint dire à

l'Assemblée que les assassins étaient dans les fers, et qu'on lui

avait donné une garde pour veiller sur des jours aussi précieux.

Pour être plus à portée de surveiller le Roi et sa famille,

l'Assemblée changea l'habitation du Luxembourg, pour l'habitation du

Roi et de sa famille, en celle de l'hôtel du ministre de la justice,

place Vendôme; mais cette décision ne fut pas de longue durée.

Manuel, au nom de la Commune de Paris, vint représenter à

l'Assemblée qu'étant chargée de la garde du Roi, elle proposait de

l'établir au Temple, où elle le croyait plus en sûreté que partout

ailleurs. La Reine frémit quand elle entendit nommer le Temple, et

me dit tout bas: «Vous verrez qu'ils nous mettront dans la tour,

dont ils feront pour nous une véritable prison. J'ai toujours eu une

telle horreur pour cette tour, que j'ai prié mille fois M. le comte

d'Artois de la faire abattre, et c'était sûrement un pressentiment

de tout ce que nous aurons à y souffrir.» Et sur ce que je cherchais

à écarter d'elle une pareille idée: «Vous verrez si je me trompe»,

répéta-t-elle. L'événement n'a malheureusement que trop justifié un

pressentiment aussi extraordinaire.

Manuel fit à l'Assemblée le récit de la conduite barbare qui devait

être tenue vis-à-vis de la famille royale: «Le Temple, dit-il, sera

gardé par vingt hommes pris dans chaque section de la ville de

Paris. On y conduira demain le Roi et sa famille, avec le respect dû

au malheur. Les rues qu'ils traverseront seront bordées des soldats

de la Révolution, qui les feront rougir d'avoir cru qu'il pouvait y

avoir parmi eux des esclaves du despotisme, et leur plus grand

supplice sera d'entendre crier: «Vivent la nation et la liberté!» Il

ajouta que le Roi et la Reine n'ayant que des traîtres pour amis,

toute correspondance leur serait interdite.

Une députation de cette même Commune vint demander le rapport du

décret relatif à la création d'un nouveau directoire de département

qui pourrait casser tout ce que le peuple venait de faire; et

l'Assemblée, qui s'était mise dans sa dépendance de manière à ne

pouvoir lui rien refuser, se vit obligée, quoique malgré elle,

d'adhérer à sa demande, ainsi qu'à celles qu'elle y ajouta par la

suite.

On fit grâce au Roi, le lundi 13, de la séance de l'Assemblée, et la

matinée se passa à concerter les préparatifs du départ pour le

Temple. Péthion déclara à Sa Majesté qu'elle ne pouvait emmener

qu'une personne pour la servir, et quatre femmes pour le service de

la Reine, des deux princesses et de Mgr le Dauphin. Madame Thibault

se présenta pour le service de la Reine, madame Navarre pour celui

de Madame Élisabeth, et mesdames Basire et de Saint-Brice pour celui

de Mgr le Dauphin et de Madame. Les deux premières étaient premières

femmes de chambre des deux princesses, qui avaient en elles la

confiance qu'elles méritaient par leur dévouement et l'ancienneté de

leurs services. Les deux autres témoignaient le même attachement et

un véritable dévouement. Comme on permit un moment à la Reine

d'emmener une seconde femme, madame Auguier demanda à suivre Sa

Majesté et arriva même aux Feuillants; mais cette permission ayant

été promptement révoquée, elle fut obligée, à son grand regret, de

retourner chez elle, car elle était fort attachée à la Reine.

MM. de Champlost, premiers valets de chambre du Roi, qui faisaient à

eux deux leur quartier, n'ayant pu suivre le Roi à cause de leur

mauvaise santé[4], M. de Chamilly, qui était aussi premier valet du

Roi, s'offrit pour les remplacer avec tout le dévouement d'un

véritable attachement. Employé au service intérieur de Sa Majesté,

il trouva le moyen d'ennoblir les fonctions les plus humbles,

auxquelles il n'était point habitué, par les sentiments avec

lesquels il s'occupait de tout ce qu'il croyait pouvoir adoucir les

gênes de toute espèce qu'éprouvait la famille royale, et il fut pour

ma fille et pour moi d'une obligeance qu'il m'est impossible

d'oublier.

[4] J'ai appris depuis qu'un des deux MM. de Champlost avait été

tué aux Tuileries, le 10 août.

M. Hue, nommé premier valet de chambre de Mgr le Dauphin jusqu'au

moment où il devait passer aux hommes, et qui connaissait Péthion de

vieille date, sollicita celui-ci si vivement de le laisser suivre

Mgr le Dauphin, qu'il obtint la permission de ne point abandonner ce

jeune prince. Sa conduite et son attachement à la famille royale ont

été si connus, que je n'apprendrai rien de nouveau en ajoutant son

nom à mes faibles éloges.

Meunier, de la bouche du Roi, fut chargé de la cuisine de Sa

Majesté, et y continua le même service jusqu'au départ de Madame

pour Vienne. Targé parvint aussi à être employé au service intérieur

de la Tour, et donna à la famille royale, au risque même de sa vie,

les preuves d'une fidélité peu commune et d'un dévouement absolu.

La Reine, qui ne cessait jamais de s'occuper de tout ce qui pouvait

adoucir la peine de ceux qui étaient auprès d'elle, voulant me

procurer la consolation d'emmener avec moi ma fille Pauline,

m'offrit, avec une bonté parfaite, de la demander à Péthion. Je fus

glacée de la proposition, ne prévoyant que trop que l'on ne nous

laisserait pas longtemps au Temple; je frémissais à l'idée d'exposer

ma fille, jeune et jolie, à la merci de ces furieux; car je

connaissais trop la fermeté de son caractère et le bonheur qu'elle

éprouverait de pouvoir adoucir par ses soins, son respect et son

attachement, la cruelle position de la famille royale, pour me

permettre de calculer les dangers qu'elle pouvait courir d'ailleurs.

Mgr le Dauphin et Madame, qui me virent un moment d'incertitude, se

jetèrent à mon cou, me demandant avec instance de leur donner leur

chère Pauline; Madame ajouta même avec une grâce parfaite: «Ne nous

refusez pas, elle fera notre consolation, et je la traiterai comme

ma soeur.» Il me fut impossible de résister à de pareilles

instances; je recommandai ma fille à la Providence. Je témoignai à

la Reine toute ma reconnaissance et mon extrême désir de lui voir

obtenir pour Pauline une faveur à laquelle elle attacherait tant de

prix. La Reine en fit la demande à Péthion, qui l'accorda de bonne

grâce. Il me dit d'envoyer chercher ma fille par son frère, qui la

mènerait au comité de l'Assemblée, laquelle lui donnerait la

permission dont elle avait besoin pour accompagner Leurs Majestés.

Pauline éprouva la joie la plus vive en apprenant cette nouvelle, et

se rendit sur-le-champ à l'Assemblée avec mon fils, qui la remit

ensuite entre mes mains. Il profita de cette circonstance pour

passer encore une partie de la journée auprès du Roi, et supplia Sa

Majesté de lui obtenir la même permission qu'à sa soeur; mais

Péthion n'y voulut pas consentir, et mon fils ne put rester avec le

Roi que jusqu'à son départ des Feuillants; encore fut-il obligé de

quitter Sa Majesté deux heures auparavant, par l'ordre exprès

qu'elle lui en donna.

Ce bon prince, toujours plus occupé des autres que de lui-même, lui

dit ces propres paroles: «Monsieur de Tourzel, allez-vous-en, je

vous en prie; plus nous approchons de l'heure de notre départ, plus

la fureur du peuple augmentera, et vous courrez le risque d'en être

une victime.» Et voyant que mon fils ne pouvait se résoudre à le

quitter, il lui dit: «Je vous l'ordonne, monsieur de Tourzel, et

c'est peut-être le dernier ordre que vous recevrez de moi.» Puis,

prenant les cheveux qu'on venait de lui couper, il les lui donna,

ajoutant: «Il faut espérer que nous verrons des temps plus heureux,

et je serai bien aise de vous revoir auprès de moi.» Puis il

l'embrassa; la Reine, le jeune prince, Madame et Madame Élisabeth

lui firent le même honneur, et il se retira pénétré de la plus

profonde douleur.

Comme mon fils n'avait pas quitté le Roi pendant toute la Révolution

et lui avait toujours témoigné un grand attachement, le Roi m'avait

dit de lui-même: «Que votre fils ne pense point à quitter la France,

je veux le conserver auprès de ma personne, et si je suis assez

heureux pour être un jour à la tête de mes troupes, je le ferai un

de mes aides de camp.» J'étais loin d'avoir pensé à solliciter pour

lui une pareille faveur, m'étant imposé la loi de ne former aucune

demande, et de ne penser qu'à donner à Sa Majesté des preuves du

dévouement le plus sincère et le plus désintéressé.

Mon fils, en quittant le Roi, fut au moment d'être arrêté par la

populace, qui, dans l'attente du départ du Roi pour le Temple,

entourait le bâtiment des Feuillants; et il ne dut son salut qu'à

quelques gendarmes ci-devant gardes de la prévôté de l'Hôtel, qui,

l'ayant reconnu, le firent sortir par une porte détournée et ne le

quittèrent que lorsqu'il fut en sûreté. Ne pouvant se résoudre à

perdre de vue la personne du Roi, il prit, en rentrant chez lui, un

costume qui le déguisa, se mêla parmi les bandits qui entouraient la

voiture de Sa Majesté jusqu'au Temple. Quand il en vit refermer la

porte, il éprouva, m'a-t-il dit mille fois, un sentiment de douleur

qu'il lui serait impossible d'exprimer.

Le Roi monta à six heures du soir dans une des grandes voitures de

la cour; le cocher et le valet de pied étaient habillés de gris, et

servirent, ce jour-là, pour la dernière fois ce bon et excellent

prince. Il était dans le fond de la voiture avec la Reine, Mgr le

Dauphin et Madame; Madame Élisabeth, madame la princesse de Lamballe

et Péthion sur le devant; Pauline et moi à une des deux portières,

et Manuel à l'autre, avec Colonges, officier municipal. Tous ces

messieurs avaient le chapeau sur la tête et traitaient Leurs

Majestés de la manière la plus révoltante.

A peine la voiture eut-elle passé la porte des Feuillants, que la

troupe des fédérés et la nombreuse populace qui raccompagnait firent

retentir l'air des cris de: «_Vive la nation! Vive la liberté!_» en

y ajoutant les injures les plus sales et les plus grossières; et ces

abominables cris ne cessèrent pas un instant pendant toute la route.

Pour plaire à cette multitude effrénée, Manuel commença par faire

arrêter la voiture du Roi à la place Vendôme, et de manière qu'elle

se trouvât comme foulée par les pieds du cheval de la statue de

Louis XIV, qui avait été renversée depuis deux jours, ainsi que

toutes les autres statues de nos rois. Puis, apostrophant Sa Majesté

avec la dernière insolence: «Voilà, dit-il, Sire, comment le peuple

traite ses rois.»--«Plaise à Dieu, lui répondit ce prince avec calme

et dignité, que sa fureur ne s'exerce que sur des objets inanimés!»

Au milieu de tant d'indignités, la famille royale conserva un

courage et une dignité qui étonnèrent même ceux qui se plaisaient à

l'abreuver d'amertumes.

Le Roi fut deux heures et demie à se rendre au Temple, passant par

les boulevards. Car cette effroyable escorte, non contente de faire

aller au pas la voiture de Sa Majesté, la faisait encore arrêter de

temps en temps. Plusieurs d'entre eux s'approchaient avec des yeux

étincelants de fureur; et il y eut même des instants où l'on voyait

l'inquiétude peinte sur les visages de Péthion et de Manuel. Ils

mettaient alors la tête à la portière, haranguaient la populace et

la conjuraient, au nom de la loi, de laisser cheminer la voiture.

Quelque affreuse que dut être l'entrée du Temple pour la famille

royale, elle en était réduite à la désirer pour voir la fin d'une

scène aussi atroce que prolongée. Elle se flattait de se trouver

seule dans les appartements qu'elle allait occuper et de pouvoir

respirer un moment au milieu de tant d'angoisses; mais les insultes

qu'elle n'avait cessé d'éprouver n'étaient pas encore à leur terme.

Le Temple présentait l'aspect d'une fête; tout était illuminé,

jusqu'aux créneaux des murailles des jardins. Le salon était

éclairé par une infinité de bougies, et rempli des membres de

cette infâme Commune, qui, le chapeau sur la tête et avec le

costume le plus sale et le plus dégoûtant, traitaient le Roi avec

une insolence et une familiarité révoltantes. Ils lui faisaient

mille questions plus ridicules les unes que les autres; et un

d'entre eux, couché sur un sofa, lui tint les propos les

plus étranges sur le bonheur de l'égalité: «Quelle est votre

profession?» lui dit le Roi.--«Savetier», répondit-il. C'était

cependant la compagnie du successeur de tant de rois. Ce prince

et la famille royale conservèrent toujours le maintien le plus

noble, et répondirent à leurs questions avec une bonté qui aurait

dû les faire rentrer en eux-mêmes, si l'ivresse du pouvoir ne les

avait rendus insensibles à toute espèce de sentiment.

Le pauvre petit Dauphin, tombant de sommeil et de fatigue, demandait

instamment à se coucher. Je sollicitai à plusieurs reprises qu'on me

le laissât conduire dans sa chambre; on répondait toujours qu'elle

n'était pas prête. Je le mis sur un canapé, où il s'endormit

profondément. Après une longue attente, on servit un grand souper.

Personne n'était tenté d'y toucher; on fit semblant de manger pour

la forme, et Mgr le Dauphin s'endormit si profondément en mangeant

la soupe, que je fus obligée de le mettre sur mes genoux, où il

commença sa nuit. On était encore à table qu'un municipal vint dire

que sa chambre était prête, le prit sur-le-champ entre ses bras, et

l'emporta avec une telle rapidité, que madame de Saint-Brice et moi

eûmes toutes les peines du monde à le suivre. Nous étions dans une

inquiétude mortelle en le voyant traverser les souterrains, et

elle ne put qu'augmenter quand nous vîmes conduire le jeune prince

dans une tour et le déposer dans la chambre qui lui était destinée.

La crainte d'en être séparée et la peur d'irriter les municipaux

m'empêchèrent de leur faire aucune question. Je le couchai sans dire

un mot, et je m'assis ensuite sur une chaise, livrée aux plus

tristes réflexions. Je frémissais à l'idée de le voir séparé du Roi

et de la Reine, et j'éprouvai une grande consolation en voyant

entrer cette princesse dans la chambre. Elle me serra la main en me

disant: «Ne vous l'avais-je pas bien dit?» Et s'approchant ensuite

du lit de cet aimable enfant, qui dormait profondément, les larmes

lui vinrent aux yeux en le regardant; mais, loin de se laisser

abattre, elle reprit sur-le-champ ce grand courage qui ne

l'abandonna jamais, et elle s'occupa de l'arrangement des chambres

de ce triste séjour.

Mémoires de Madame la Duchesse de Tourzel, tome second Gouvernante des enfants de France pendant les années 1789 à 1795 · 第 13 / 20 段